XIII
Mon élève quitte Guelma pour Paris. — Notre reconnaissance
au Jardin des Plantes.
Ce fut au mois d’octobre t847 qu’Hubert quitta Guelma, au grand regret des dames, pour lesquelles il avait toujours été très-galant, et des militaires de toutes les armes et de tous les grades ; qui s’étaient attachés à lui presque autant que moi-même.
Lehman et Bibart s’étaient grisés pour mieux supporter La douleur de la séparation ; mais ils n’en furent que plus émus , à ce point que l’on fut obligé de les mettre sous clef tous deux pour qu’il fût per-mis à Hubert de prendre sa feuille de route.
Arrivé à Alger, Hubert fut trouvé trop grandet trop beau pour rester au Jardin d’essai, et je fus prié de l’accompagner.
Pauvre animal I En effet, il était trop grand, puisqu’un collier de cheval était trop étroit pour son encolure; il était surtout trop beau pour la vie misérable 5 laquelle il allait être condamné désormais!
Le commandant du navire sur lequel Hubert fut embarqué me permit de tenir sa cage ouverte pendant quelques heures au moment-où il prenait ses repas.
Des câbles tendus autour de 1a cage empêchaient les curieux de s’exposer.
Dès que la porte était ouverte, Hubert sortait, et, après m’avoir remercié à sa manière, il se promenait sur le pont , autant que le lui permettait la longueur de sa chaîne. ’ .
Ensuite on lui apportait un bifteck de huit à dix livres, qu’il mangeait bien proprement; après quoi il se couchait au soleil pour digérer à son aise.
Quand l’heure de la récréation était passée, il rentrait dans sa eellulç en se faisant un peu tirer l’oreille , et attendait assez patiemment l’heure du dîner.
Ainsi s’écoulèrent ses derniers beaux jours.
Arrivés à Toulon, il fallut nous séparer, pour aller, lui à Marseille, moi à Cuers, rendre visite à ma famille. .
LE Tl’EUR DE LIONS.
Au milieu du bonheur que j’éprouvais à revoir mes parents, je sentais cependant comme un vide; il me manquait quelque chose.
Je partis à mon tour pour Marseille; il n’y avait que quelques semaines à peine que je n’avais vu mon élève, et déjà il n’était plus le même.
Après le premier éclair de joie qui anima un instant sa belle tête , il me parut triste , souffrant , abattu.
Son regard semblait me dire : « Pourquoi m’astu quitté ? Où suis- je ? Où me mène-t-on ? Te voilà de retour, mais restes-tu avec moi ? »
Je souffrais tellement de le voir si malheureux, que je n’eus pas la force de prolonger ma visite, et que je le quittai brusquement.
En m’éloignant, je l’entendis bondir dans sa cage et rugir avec fureur.
Je me hâtai de revenir sur mes pas.,
En m’apercevant de nouveau , il devint plus calme et se coucha tout contre les barreaux, afin que je pusse le flatter avec la main.
Quelques minutes après il était endormi , et je me retirai sur la pointe des pieds, de peur de troubler son repos. Le sommeil, souvent, c’est l’oubli , pour l'animal comme pour l’homme.
Trois mois après cette dernière entrevue , j’étais moi-même dans la capitale.
Le matin même de mon arrivée à Paris , le 31
décembre 1847, je me. présentais chez M. Léon Bertraqd, le directeur du Journal des Chasseurs.
A tout seigneur tout honneur.
Il me semblait que l’écrivain cynégétique dont le
nom est connu aujourd’hui parmi tous ceux qui
portent un fiisil ou un couteau de chasse; que le fondateur et l’heureux propagateur d’une revue spéciale sans rivale, à coup sûr, parmi les recueils périodiques du même genre qui se publient en Europe , et dans laquelle tous les maîtres de la science , les Elzéar Blaze , les Deyeux , les Toussenel, les d’Houdetot , les Lavallée, les de Poudras et aHlres ont tenu à honneur d’inscrire leurs noms à côté de ceux des premiers gentilshommes veneurs de l’époque; que le chasseur, en un mot, dont les relations s’étendent d’un hémisphère à l’autre (j’ai vu des lettres écrites du fond de la Sibérie, où on l’appelle notre vivant Saint-Hubert , rien que cela), il me semblait, dis-je, que cet homme avait sans conteste, et entre tous, des droits acquis à ma première visite. • - . ■
Je n’avais pas encore l’avantage de le connaître personnellement, bien qu’une correspondance fréquente et aussi affectueuse de sa part que de la mienne m’eût déjà révélé l'homme et attaché à lui par une de ces amitiés sympathiques qui , une fois établies, ne se démentent jamais.
Nous n’avions pas çausé une heure ensemble,
que déjà nous étions deux amis, deux frères. N’estil pas des natures exceptionnelles qui sont faites pour se comprendre et s’aimer de prime abord, à la première poignée de main qu’on échange ?
Le lendemain , c'est-à-dire le 1" janvier, nous nous rendîmes ensemble au Jardin des Plantes, accompagnés d’une dame et de sa fille , qui désiraient assister à ma première entrevue avec Hubert.
En entrant dans la galerie dite des bêles féroces , je fus étonné de l’exiguïté des réduits où les animaux sont condamnés à vivre dans un repos mortel : je fus péniblement affecté surtout de l’odeur pestilentielle qu’ils exhalent, atmosphère viciée que les hyènes , bêtes sales et immondes s’il en fut, peuvent supporter, peut-être, mais qui, à coup sûr, doit tuer les lions et les panthères , ces animaux à la robe nette et lisse qui sont la propreté incarnée.
Je n’ai jamais pu m’expliquer, du reste, comment, dans un jardin zoologique comme le nôtre, qui devrait être le premier établissement du monde dans ce genre , les ours se prélassent eu plein air dans des fosses spacieuses et commodes, tandis que les lions s’étiolent dans des cellules étroites, privés des conditions d’air et d’espace sans lesquelles ils ne peuvent grandir, se développer et devenir adultes. ' .
Ce contre-sens, qui frappe tous les visiteurs, me fournit l’occasion de soumettre à M. Geoffroy Saint- Hilaire quelques observations raisonnées qu’il accueillit avee une extrême bienveillance, et je m’empresse d’ajouter que, sans les événements de 1848, Hubert et ses pareils eussent obtenu ce que j’avais demandé pour eux.
Pendant que , sous le coup de l’impression fâcheuse qui m’avait saisi dès l’entrée , je m’acheminais lentement vers la cage de mon lion, celui-ci , couché et à moitié endormi , regardait avec indifférence les personnes qui m’avaient devancé.
Tout à coup il lève la tête ; ses yeux se dilatent; un mouvement nerveux crispe les muscles de sa face, le bout de sa queue s’agite ; il a Vu l'uniforme de spahi , mais il n’a pas encore reconnu son ancien maître.
Cependant son regard inquiet me parcourt des pieds à la tête, comme s’il cherchait à recueillir un souvenir.
Je m’approche, et, ne résistant plus à l’émotion qui me domine, je lui tends la main à travers les barreaux de sa loge. - •
Oh! ce fut un moment vraiment touchant que celui-là, et pour moi et pour les personnes qui étaient présentes.
Sans cesser de me dévorer des yeux , Hubert ap-
pliqua son nez sur ma main et se mit à respirer longuement. '
A chaque aspiration , son regard devenait plus clair, plus affectueux, r..
Sous l’uniforme , qu’il avait reconnu tout d’abord, il commençait à reconnaître l’ami.
Je compris qu’il suffisait d’un mot pour qu’il n’cüt plus aucun doute. - « Hubert ! lui dis-je en le caressant, mon vieux soldat ! »
Et, en effet, il n’en fallut pas davantage.
D’un bond furieux il s’élança contre les barreaux de fer de sa prison, qui gémit ébranlée sous cette commotion puissante.
Mes amis, un moment effrayés, s’étaient écartés à la bâte en m’engageant à faire comme eux.
Noble animal, qui fais peur, môme dans tes élans les plus affectueux !
Hubert était debout, collé contre la grille, cher-
chant à briser l’obstacle qui nous séparait tous les deux, et il était magnifique ainsi, rugissant de joie et de colère. .
Sa langue rugueuse léchait' avec bonheur la
main que je lui avais abandonnée, tandis que ses
énormes pattes cherchaient doucement à m’attirer
à lui.
Quelqu’un faisait-il mine de s’avancer, Hubert entrait dans des accès de fureur terribles. S’écar- 194 ' , - j
tait on pour nous laisser seuls, il redevenait calme et caressant.
Je ne saurais dire combien ce jour-là notre séparation fut pénible.
Vingt fois je revins sur mes pas pour essayer de lui faire comprendre qu’il me reverrait , et , chaque fois que je m’éloignais, il ébranlait la galerie par des bonds et des rugissements effroyables. . .
Pendant quelque temps, je fis de fréquentes visites au prisonnier, et souvent nous passions plusieurs heures en tête-à-tète.
Mais bientôt je remarquai qu’il devenait triste et qu’il dépérissait.
Les employés , que je consultai , attribuant son état de langueur à ma présence , je pris sur moi de venir moins fréquemment.
Un jour du mois de mai je me présentai comme d’habitude.
« Monsieur, me dit le gardien en me saluant avec tristesse, ne venez plus, Hubert est mort. »
Je me hâtai de sortir de ce jardin où j’avais éprouvé des émotions bien douces, et aujourd’hui, bien que plusieurs années se soient écoulées depuis, j’aime à y revenir de temps en temps, je l’avoue, en mémoire de ce pauvre ami.
Ainsi mourut Hubert, que j’avais enlevé à sa mère , à l’air pur des montagnes , à la liberté.
Entant de la nature, il vivrait encore; la civilisation l’a tué.
Aussi, désormais, vous pouvez crottre et multiplier en paix, tiers sultans de l’Atlas, je n’irai plus vous enlever vos enfants. Mort pour mort, celle qui vous frappe comme la foudre , en plein bois , sous la voûte étoilée du ciel, vaut encore mieux qu’une lente agonie au milieu d’un espace de quelques mètres, et le lingot de fer du chasseur est préférable cent fois à la phthisie pulmonaire d’une prison.!
Comme quoi le lion serait un excellent commissaire aux vivres.
Dansles premiers joursdu printemps de 1846, une expédition dont je faisais partie fut dirigée vers la frontière de Tunis. • •
Le 18 au matin, après une heure de marche en partant du bivouac, la colonne rencontra un lion sur la rive droite de l’Oued Meleh, dans le pays des Enbeïls.
Les troupes marchaient à la file sur un sentier assez étroit. Le lion traversa ce sentier au petit pas, entre les clairons et la tête de colonne.
Puis il s’assit sur un mamelon, à portée de fusil, pour voir défiler tout ce monde.
M. le colonel de Tourville, qui nous commandait, avait fait rester la cavalerie en arrière, attendant que l’infanterie et le convoi eussent traversé le défilé.
Ce ne fut que longtemps après qu’un cavalier vint me prévenir de la rencontre que le convoi avait faite. ■ - . J
Je me mis aussitôt sur les traces de l’animal, accompagné d’un spahi pour tenir mon cheval.
Une demi-heure après, j’apercevais le lion quittant le pays découvert pour entrer sous bois, et faisant marcher un bœuf devant lui.
Le cavalier qui m’accompagnait me dit que c’était à la suite de cette bête qu’il avait traversé les rangs de nos soldats.
Ce fait, insignifiant pour beaucoup de personnes, ne le sera point pour celles qui aiment à observer etjà s’instruire.
Quant à moi, j’y vois deux enseignements :
Le premier, c’est que le lion est un bon père de famille , puisqu’il va chercher bien loin pour les siens des proies vivantes ;
Le second c’est qu’il a positivement le pouvoir de magnétiser ses victimes au point de les conduire là où il lui plaît de les mettre à mort.
Quand je découvris le lion , il venait de traverser un ravin nu, très-escarpé, et il arrivait, en gra-
vissant l’autre pente , sur la lisière d’un bois assez fourré.
En nous voyant venir , il s’arrêta : le bœuf , qui était à dix pas devant lui , s’arrêta également.
Je m’avançai au galop jusqu’au bord du ravin, à environ soixante pas du lion en ligne droite.
La position qu’occupait l’animal était toute à son avantage. .
Au-dessous de lui descendait* une pente trèsdroite et d’un accès difficile , même à pied.
Aller au lion en gravissant à mon tour cette pente, et t’approcher à quinze pas, si toutefois il voulait bien m’attendre jusque-là, eût été de ma part une grande folie; car il suffisait qu’il lui restât quelques secondes de vie, après mon premier coup de feu, pour qu’il roulât sur moi et me culbutât avec lui, m’entraînant dans le fond du ravin.
De toute manière , il était en trop belle place pour attendre longtemps , et j’étais persuadé qu’en me voyant mettre pied à terre et descendre le versant situé de mon côté , il ferait du sien la moitié de la route , conservant toujours le dessus selon son habitude.
Ce que j’avais prévu ne manqua pas d’arriver.
Au moment où je mis pied à terre, le lion, qui s’était couché, se leva.
Quand j’eus donné mon cheval à tenir au s pahi qui s’éloigna, le lion me voyant seul', à pied et
descendant ma pente, se mit à descendre la sienne. .
Je demande à ceux qui croient ou qui veulent faire croire à la générosité du lion et à son humeur bénigne si c’était la faim qui amenait ainsi à ma rencontre le ravisseur qui, depuis je ne sais combien d’heures , tenait un bœuf vivant en sa puissance.
Mon fpsil armé- sous le bras, je descendais avec les plus grandes précautions.
Il agissait de même sans avoir l’air de prendre garde à moi.
Bientôt nous ne fûmes plus qu’à une distance de vingt-cinq à trente pas l’un de l’autre.
Je m’arrêtai.
Le lion continua à marcher, tantôt à. droite, tantôt à gauche, mais sans descendre davantage. Il avait l’air de parader devant moi.
Chaque fois qu’il arrivait en face, il me regardait en plissant le front, en couchant les oreilles et ramenant jusque sur les yeux sa longue crinière flottante. . ..
Puis il murmurait des menaces en me montrant les dents ; il jetait bien loin derrière lui des masses de terre et de pierres qu’il arrachait du sol avec scs griffes de devant, et il recommençait sa promenade.
Comme sa mauvaise humeur augmentait de mi-
nute en minute , et comme mon premier coup de feu , s’il ne le tuait pas, devait lui faire faire explosion, je me préparai à tirer sans descendre un pas de plus.
Après avoir trouvé, non sans peine , une place pour m’asseoir sans être exposé à rouler au fond du ravin, j’attendis que le lion se trouvât juste en face de moi , au milieu de ses allées et venues , et je portai mon fusil à l’épaule.
A ce mouvement , il voulut se coucher ; mais la pente sur laquelle il se trouvait ne le lui permettant point, il resta sur ses jambes, mais tellement ramassé sur lui-même que son ventre touchait presque le sol.
J’ajustai au défaut de l’épaule, cherchant le cœur, et je fis feu. > .
Le lion mordit la terre, s’y cramponna en rugissant, puis, d’un bond immense, il vint tomber à dix pas au-dçssous de moi. v .
Au moment où il s’affaissait en glissant vers le fond du ravin, je pus voir le sang jaillir des deux côtés; et, comme il profitait d’une racine d’arbre pour s’arrêter un instant dans sa-chute , je lui tirai un second coup en plein poitrail.
Celte fois, ses griffes lâchèrent prise. aussitôt , et il roula lourdement jusqu’au fond du ravin.
Je voulus recharger mon arme; je n’avais pas ma cartouchière sur moi.
Je me souvins qu’en mettant pied à terre je l’avais laissée pendue au pommeau de mamelle. .
Une contrariété n’arrive jamais sans l’autre, dit le proverbe.
Je fais le lecteur juge de la déception que je dus éprouver, lorsqu’en arrivant à l’endroit où j’avais laissé mon spahi, je ne trouvai ni homme ni chevaux.
J’eus beau crier et chercher pendant près d’une heure, impossible de découvrir âme qui vive.
Enfin, en gravissant une élévation, j’aperçus un Arabe monté sur son cheval et donnant la chasse au mien, qui ne paraissait passe soucier de se laisser prendre.
Je me dirigeai de ce côté, et ce ne fut qu’au coucher du soleil que je pus me remettre en selle.
L’important pour moi était d’avoir retrouvé ma cartouchière , que je croyais à jamais perdue au milieu de cette course désordonnée.
Je franchis au galop la distance qui nous séparait du ravin, et avant la nuit j’arrivai sur le théâtre de l’action. ' , «
J’y trouvai beaucoup de sang, plus de lion.
Tant que je pus voir le bout de mon fusil, je ne quittai pas les traces de l’animal; mais, une fois la nuit venue, je gagnai un douar établi non loin dé là.
Le lendemain, je repris la voie où je l’avais laissée. Elle était facile à suivre aux rougeurs.
Mais le lion avait rencontré un ruisseau ; il s’y était baigné, et en sortant plus de trace.
Le sol était sec, rocailleux, le pays boisé; force me fut de renoncer à mes recherches et de rejoindre la colonne expéditionnaire à Souh-Ras.
Heureusement que, peu de jours après, les Arabes qui vinrent au camp m’apprirent que ce lion avait été retrouvé mort et en partie dévoré par les vautours.