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> , Un intermède qui fait diversion.
Le 1" juin (même année) nous campions sous les mûrs de Tebessa.
Le 2, un convoi de malades évacué sur Guelma était massacré par les Arabes ainsi que son escorte. . ‘
Le 3, nos troupes, sous les ordres du général Randon, chargeant à la tête de la cavalerie, tiraient une vengeance exemplaire des coupables.
Le 19, à midi, tandis que nous étions au bivouac chez les Hanenchah, un ebérif, traînant à sa suite une multitude dé fanatiques, marchait sur notre camp. . *’
Pour lui , il ne s’agissait tle rien moins que de nous surprendre endormis au plus fort de la chaleur du jour, et de nous égorger comme de simples moutons. <
Mais, avant que les Arabes fussent à portée de fusil de nos avant-postes, l’alerte était donnée et une sortie vigoureuse dispersait tout ce monde , non sans lui faire payer cher sa folle audace.
Pleins de confiance dans la parole du chéri f qui leur avait promis que notre poudre se changerait en eau, les Arabes nous attendirent à portée de pistolet.
Au moment où le général donna le signal de la charge, un gros de fantassins se tenait à cent pas sur notre droite, au pied d’un coteau boisé.
Le peloton dont je faisais partie fut dirigé vers ces groupes, qui , après nous avoir fusillés, disparurent sous bois.
Tous les cavaliers , ayant mis pied à terre , poursuivirent les fuyards, et bientôt commença une battue des plus amusantes.
La chasse, tantôt à pied , tantôt à cheval * dura jusqu’à la nuit, et elle fut si heureuse que le chérif dut quitter le pays pour ne pas être massacré par ceux qu’il avait entraînés à sa suite.
Au bout de quarante jours, les troupes rentraient dans leurs garnisons respectives, et le 3* spahis à Guelma.
Les infortunes de Lakdar. — Un lion qui dévore sans indigestion toute une académie de savants. — Ma dixième victime. ,
A peine arrivé , je reçus des plaintes nouvelles , motivées par la présence d’un grand lion fauve qui était venu se fixer depuis mon départ chez mes amis de la.Mahouna.
J’avais toujours la fièvre, mais je savais combien l’air et les eaux de ces montagnes étaient salutaires, et je partis dans les premiers jours d’août.
De tous les indigènes du pays, celui qui avait le plus souffert était un nommé Lakdar, qui avait perdu pour sa jiart le chiffre énorme de vingt-neuf bœufs , quarante-cinq moutons et plusieurs mulets ou juments.
Il est vrai de dire que ce pauvre diable avait choisi pour domicile le point le moins habitable de ce pays, qui semble avoir été fait plutôt pour les lions que pour les hommes.
Qu’on se figure^sur le versant de la montagne la plus boisée, la plus ravinée , la plus sauvage, un coin de terre ignoré où le soleil ne pénètre jamais, et on aura une idée de la retraite où Lakdar avait installé ses pénates.
Je dois ajouter, par exemple, qu’il avait là, de-
vant sa tente , un jardin planté d’arbres fruitiers , un champ qu’il avait défriché et une fontaine qui donnait une eau délicieuse , ressources naturelles que pour tout for du monde il n’aurait peut-être pas trouvées ailleurs.
Voilà pourquoi Lakdar supportait avec un courage vraiment stoïque les pertes que le lion lui faisait éprouver. A mon arrivée chez mon hôte de la Mahouna, je fus accueilli comme un sauveur.
J’avais trouvé le parc entouré d’une haie haute de six pieds, épaisse d’un mètre , que le lion franchissait presque toutes les nuits pour venir prendre son souper. #
Je passai plusieurs nuits de suite au milieu même du parc, sans voir le visiteur afiamé.
Le jour , je fouillai avec soin tous les repaires voisins, et je ne fus pas plus heureux.
« Tu vois* me disait Lakdar, il a suffi que tu vinsses pour que l’ennemi disparût ; mais dès que tu seras parti, il reviendra, et alors mes dernières bêtes, mon enfant, mon frère, ma femme et moi nous y passerons tous ; c’est certain !
— Il faut te marier parmi nous et ne plus nous quitter, me disait la femme de Lakdar. Nous te ferons voir les plus jolies filles de la montagne ; tu en choisiras deux ou trois; la tribu te donnera une belle tente, un troupeau, et nous aurons ainsi la paix chez nous. » - '
Cet exemple de l'acharnement du lion contre un même douar et une même tente n’est point rare.
Tous les Arabes de Constantine se souviennent d’un fait analogue qui, il y a environ vingt ans, avait ému toute la province.
Sur l’ancienne route de Constantine à Batna,
entre ces deux points , il existe une mosquée qui porte le nom de Jema-el-Bechira.
Les savants qui habitaient cette mosquée, an nombre de cinquante , avaient dlevé un jeune lionceau apporté par les Arabes.
Au bout d’ufi an, cet anidial disparut tout à coup.
Bientôt les douars établis dans le voisinage de la mosquée se trouvèrent en butte à ses attaques.
Un soir, le chef de la confrérie de Jema-el-Bechira ne se trouva point parmi les fidèles à l’heure de la prière.
Le lendemain, ce fut un de ses assesseurs qui disparut également. ' •
Pendant quarante jours, on vit diminuer d’un de ses membres cette docte assemblée de savants.
Le lion, embusqué, les attendait chaque soir au moment où ils venaient faire leurs ablutions, un à un, près de la source de la mosquée.
Ce ne fut qu’après que le quarantième eut été dévoré ( toute une académie dévorée par un lion ! ) que les dix survivants émigrèrent et que la mosquée demeura déserte. -
Alors le gourmet, affriandé par toute cette chair humaine, se mit à couper la route et à attaquer les voyageurs à pied et à cheval, de telle façon que, pendant plusieurs années, aucun Arabe du pays n’osait la suivre, même pendant le jour.
Enfin ce lion disparut, ennuyé sans doute de l’isolement qui se faisait autour de lui ; et , depuis cette époque, la route d’El-Bechira est fréquentée par tous avec une sécurité parfaite. • :
Depuis mon arrivée dans la Mahouna, je voyais chaque jour dés compagnies de sangliers fouillant dans les clairières, «igné infaillible de l’absence du lion.
Toutefois, au lieu de partager l’opinion de Lakdar et de sa femme sur la cause de son éloignement momentané, je l’attribuais à une simple fantaisie.
Cependant, je ne perdis pas l’espoir de le voir revenir, et j’attendis. •
Le 26 août au soir, pendant qu’assis dans le jardin j’ohservaia un vieux sanglier se souillant non loin de là, Lakdar vint me prévenir que sou taureau noir n’était pas rentré avec le troupeau , qu’il avait dû êlre la proie du lion, et qu’à la pointe du jour il irait chercher ses restes.
Le lendemain, en m’éveillant, je trouvai mon hôte accroupi près de moi. Sa figure était rayonnante de joie. • * '
« Viens, me dit-il, je l’ai trouvé !»
Un quart d’heure après , j’arrivais , à travers un
bois inextricable, devant les débris du taureau : les
cuisses et le poitrail avaient été dévorés, le reste était intact.
Dès que Lakdar m’eut apporté une galette et une cruche d’eau , je le renvoyai ; puis je m’installai au pied d’un olivier, à trois pas des restes du taureau. -,
- Le bois au milieu duquel je me trouvais était tellement épais qu’il m’était impossible de voir à cinq ou six mètres autour de moi.
J’eus soin de m’assurer, par les voies, de la direction que le 4ion avait prise en se retirant, afin de faire face de ce côté.
Ensuite je me débarrassai de mon turban , pour mieux percevoir le moindre bruit.
Au coucher du soleil , tout ce qui peuplait mon voisinage commença à se mouvoir, et je dus me tenir sur le qui-vive, tantôt pour un lynx, tantôt pour un chacal, quelquefois pour moins encore.
Autant de bruits, autant d’émotions diverses; et je puis dire que dans l’espace d’une demi-heure, j’en éprouvai assez poursatisfaire un coureur d’aventures.
Vers huit heures du soir, au moment où la nouvelle lune éclairait à demi le point où je me trouvais, j’entendis une branche craquer au loin.
Cette fois il n’y avait pas à s’y méprendre , le poids du lion pouvait seul occasionner ce bruit.
Peu après, un rugissement sourd, comprimé, retentit sous la futaie.
Enfin je pus distinguer son allure lourde et lente, comme toujours, quand il vient de quitter son repairev
J’attendais, le fusil à l’épaule, le coude sur le genou et le doigt sur la détente, le moment où sa tête ‘ m’apparaîtrait. • ' ; . .
Je ne l’aperçus que lorsqu’il arriva près du taureau, sur lequel il se mit incontinent à promener son énorme langue, sans me perdre un instant des yeux.
J’ajustai tant bien que mal au front, et je fis feü.
Le lion tomba en rugissant, et, presque aussitôt debout, se leva sur ses pieds de derrière , comme un cheval qui se cabre.
Je m’étais levé de mon côté, 1 et, faisant un pas en avant, je tirai mou second coup à bout portante
Cette fois il culbuta, comme foudroyé.
Je me retirai de quelques pas pour recharger mon fusil; puis, voyant que l’animal remuait encore, je m’avançai mon poignard à la main.
Après avoir bien cherché la place du cœur, je levai le bras et frappai.
Mais au même instant l’avant-bras du lion fit un mouvement en arrière, et la lame de mon ppignard se brisa sur une côte.
Comme il relevait son énorme tête, je me reculai de deux pas et lui donnai le coup de grâce.
Mon premier lingot, entré à un pouce au-dessus de l’œil gauche et sorti derrière la nuque, n’avait point suffi pour le tuer.
Pendant que j’examinais mes coups, en réfléchissant de nouveau à la difficulté de mettre un lion à mort sur place, j’entendis un grand bruit derrière moi. '
C’était Lakdar qui perçait sous bois comme un sanglier dans son fort.
« C’est moi, cria-t-il hors d’haleine en s’efforçant de se frayer un chemin à travers le fourré. J’étais là, près d’ici, j’ai tout entendu. Il est mort, l’infidèle! il est mort, l’ogre L il est mort, le fléau, le mal incarné ! »
Puis il riait et se parlait tout seul. *
« Voilà un jour heureux! » disait-il en disputant un pan de son burnous aux épines qui le retenaient.
Puis il appelait son frère, son fils, sa femme, comme s’ils avaient pu l’entendre, en criant à tuetête : « Venez à moi! à moi! amenez les chiens! il est mort! il est mort!!! »
Enfin il vint trébucher auprès de la victime , en me disant : « Merci, frère , de ce que tu viens de faire aujourd’hui. Désormais je t’appartiens corps et biens ; tu peux disposer de tout ; tout est à toi.
— Regarde, lui dis-je, si c’est bien là ton ami. »
- Il s’accroupit en silence auprès du lion, l’examina attentivement, puis» essayant de soulever sa tôle : • •
« Tout ce que tu m’as pris, lui dit-il, tout le mal que tu m’as fait n’est rien, puisque tu as trouvé ion maître, puisque tu es mort, brigand * voleur, assassin ! et que je puis te frapper de mon poing. »
Et joignant l’action aux paroles , il n’y allait pas de main morte. •
' Bientôt après, le frère et le fils de Lakdar , attirés par les coups de feu , arrivèrent de leur côté, et ce ne fut pas sans peine que je les décidai à venir avec moi sous la tente pour y attendre le jour.
Le lendemain, tout ce qu’il y avait d’hommes, de femmes, d’enfants et de chiens dans la montagne s’acheminait vers la demeure de Lakdar.
Malgré ce renfort de bras, l’épaisseur du bois et le poids de ce lion étaient tels qu’il nous fut impossible de le sortir de l’endroit où il était tombé , et qu’il fallut le dépouiller sur place.
Lakdar me demanda comme une faveur de m’accompagner à Guelma afin d’y faire son entrée avec moi, portant lui-même ces dépouilles opimes. J’y consentis, et, pour mieux goûter dans toute leur plénitude les jouissances du triomphe , il étendit la peau de l’animal sur le mulet qu’il montait , ayant bien soin que la tête fût en avant et sous ses yeux.
Il va s^ns dire que la bête chargée d’un pareil • fardeau s’en souciait beaucoup moins que le maître, et qu’une fois en route mon compagnon faillit êtra démonté plus d’unie fois.
Pour donner une idée de la taille que ce lion pouvait avoir je citerai le fait suivant :
M. le général Bedeau , qui se trouvait de passage à Guelma au moment où j’y arrivais , témoigna le désir de voir sa dépouille.
Je m’empressai de choisir parmi les Français un des hommes les plus forts de l’escadron , afin de porter la peau de l’animal avec sa tête, que je n’en fais jamais séparer. >
A peine cette peau fut-elle placée sur l’épaule du spahi qu’il plia sous le faix, et il fallut la transporter dans une brouette d’écurie , où elle avait péine à tenir. -
Lakdar revint la voir dans la soirée, et le lendemain il était encore là au moment où on l’emportait chez l’apprêteur.
Ce lion était, aux plus beaux lions que l’on nous montre dans les ménageries ou au Jardin des Plantes, ce qu'un cheval est à un baudet.