‹ Le tueur de lionsChapitre 7 sur 10 · XVIII · texte numérisé non relu

XVIII

Je reçois un couteau de chasse et une dédicace. —Le lion de Mejez-Âmar et mon camarade Rostain.

A mon retour au camp, je fus mandé par M. le général feedeau, qui me fit l’honneur de me remettre un magnifique couteau de chasse qui m’était offert par M. Léon Bertrand et par Devismé, l’arquebusier.

Cette arme d’un goût parfait, et fabriquée dans les ateliers de ce dernier, était accompagnée d’une lettre d’envoi on ne peut plus gracieuse, que voici :

« Paris, 15 décembre 1846.

« Mon cher Gérard,'

« Le Journal des Chasseurs vous a instruit par sa dernière livraison de l’hommage que nous comptions vous faire, moi et Devisme/

« Depuis, la presse quotidienne, qui s’empare de tout, vous a confirmé notre envoi, avant même qu’il fût en route. - . .

« Heureusement, cette fois, qu’il ne s’agit pas de récompense officielle (j’attendais alors la Croix qui ine fut donnée huit mois plus tard), mais bien d’un simple souvenir que nous avons grand plaisir à vous offrir tous les deux. ;

« Notre couteau de chasse, qui sera bientôt vôtre, part aujourd’hui seulement, 15 décembre. .

Il vous sera remis par les soins du lieutenant général Bedeau, mon parent, auquel je l’adresse pour qu’il yous le fasse tenir par une voie sûre. Les communications entre Go ns tant ine et Bone n’étant pas toujours faciles, le prochain numéro de notre journal vous présentera un spécimen exact de cette arme , si toutefois il vous parvient avant elle.

« Je ne doute point, mon cher Gérard, que vous ne fassiez à l’occasion bon usage dé ce couteau de chasse. Il est aussi solidement trempé que vous; c'est tous dire qu’en cas de besoin vous pouvez compter sur lui.

« Continuez de servir à votre manière, qui en vaut bien une autre, les progrès de la colonisation en Algérie; portez toujours dignement ce nom de Tueur de lions , dont le Journal des Chasseurs, votre parrain, vous a le premier baptisé en France.

* Mais n’oubliez pas non plus que la prudence doit toujours être la compagne du vrai courage, surtout en présence d’adversaires tels que ceux que vous avez mission de combattre.

« Sur ce, je vous serre cordialement la main, et puisse s^int Hubert, notre commun patron, vous avoir toujours en sa sainte et digne garde !

Léon Bertrand,

i Directeur du Journal des Chasseurs. »

Je reçus cet hommage flatteur avec non moins de gratitude que l’accueil plein de bienveillance de mon général.

Il paraîtrait, du reste, que toutes les bonnes fortunes m’étaient réservées à la fois, et que ma réputation de tueur de lions commençait à me concilier plus d’une sympathie, car c’est à peu près à la même époque que M. Adolphe d’Houdctot, frère du général, et chasseur émérite autant qu’écrivain distingué, daignait me dédier son Chasseur rustique.

Tout cela était beaucoup trop d’honneur pour un intime maréchal des logis, et j’aurais voulu faire des prodiges pour m’en rendre digne.

Faute de mieux, je continuai mes opérations contre le roi chevelu de l’Atlas.

Vers la fin de décembre 18^6, une compagnie de la légion étrangère fut envoyée au camp de Mejez-Amar, à trois lieues environ de Guelma.

Peu de jours après, je fus prévenu qu’un lion venait presque toutes les nuits rôder en rugissant autour du mur d’enceinte.

Je partis immédiatement, emmenant un spahi français , nommé Rostain , qui depuis longtemps désirait m’accompagner pour voir un lion et , disait-il, le prendre par sa barbe.

Plusieurs jours se passèrent sans que le lion se fit voir ou entendre.

Le 2 janvier 1847, vers dix heures du soir, pendant que le capitaine de La Bédoyère , le cheik Mustapha et moi devisions tranquillement au coin du feu , les murs du hordj furent ébranlés par les rugissements du lion.

Le croyant à notre porte , je pris mon fusil et sortis aussitôt, en recommandant au capitaine d’empècher Rostain de me suivre.

A peine dehors , j’entendis le lion rugir de nouveau , mais de l’autre côté de la rivière qui coule au pied du camp.

Comme je sortais de l’eau que je venais de passer, je fus rejoint par le spahi.

Je n’ai pas la moindre confiance dans les hommes qui semblent ne douter- de rien et qui ont la prétention de faire mieux que les autres.

Aussi n’avais-je point pris au sérieux les paroles de Rostain.

Cependant j’avoue qu’en le voyant traverser résolûment à pied celte rivière, assez forte pour emporter un cavalier, j’avoue, dis-je, que j’eus de lui une meilleure opinion.

Quand il m’eut rattrapé, je lui donnai l’assurance que bientôt nous serions en présence du lion , et qu’il ne tiendrait qu’à lui de l’approcher d 'assez près pour le prendre par la barbe.

En effet, après un quart d’heure de marche sur la route de Constantine, j’aperçus le lion arrêté à cent pas de nous au milieu du chemin.

La lune était magnifique. Je m’arrêtai pour le montrer à Rostaln.

« Cela un lion ? me dit-il; mais c’est un taureau égaré ! »

Le lion ayant rugi en ce moment, je n’eus pas la peine de détromper mon compagnon, qui renonça, séance tenante, à ses projets, et me supplia de laisser le lion tranquille, puisqu’il avait la bonté de ne pas venir à nous.

Je connais bien des gens moins braves que ce spahi, connu au régiment comme un bon soldat, qui, à sa place, auraient feint de ne pas avoir peur, et, forts de mon assistance, 'auraient cherché à me donner le change , le tout par pure vanité et pour le qu’en dira t-on , ce grand mobile des hommes pusillanimes.

Si j’avais eu affaire à un de ces fanfarons , je déclare ici que je lui eusse dit :

« Allez devant! le lion vous attendra; moi, je vous regarderai faire, pour ne rien ôter au mérite de votre victoire. »

Mais mon compagnon était un brave garçon, qui n’avait eu que le tort de juger les lions à l’état sauvage par ceux qu’il avait dû voir apprivoisés.

Je fus content de sa franchise,, et je résolus de le préserver de tout accident au péril même de ma vie.

« Venez , lui dis-je , afin que vous puissiez le contempler de plus près. »

En nous voyant venir, le lion s’était couché en travers du chemin.

Je laissai Rostain à trente ou quarante pas de l’animal, et je continuai à marcher sur lui.

Je demanderai à ceux qui prétendent que le lion fuit en présence de l’homme ou ne lui fait aucun mal quand il le rencontre, quelles pouvaient être les intentions de celui-ci , qui, voyant venir à lui deux hommes dont les armes reluisaient au clair de la lune, s’était couché sur leur chemin et les attendait sans bouger, comme s’il eût voulu leur barrer le passage.

Quand je fus arrivé à vingt pas, je m’arrêtai pour le tirer au flanc.

Au moment où je portais mon fusil à l’épaule, le lion fit volte-face , se rasant à la manière du ehat, et ne me présentant que le sommet du front.

L’attitude de mon adversaire ne me laissant aucun doute sur ses intentions, je jugeai prudent de

ne point hasarder mon premier coup de feu, qui ne pouvait que labourer le crâne sans pénétrer.

Je me mis à le tourner en conservant toujours la même distance, et une fois en face.de son épaule, j’ajustai de nouveau; mais, comme auparavant, il fit encore volte-face, calculant, je crois, s’il devait bondir ou non.

Comprenant tout le danger de cette manœuvre si elle se prolongeait quelques secondes, je fis lestement une ou deux enjambées de côté, le fusil à l’épaule, et, avant qu’il se fût tourné, je tirai au flanc.

Le lion bondit sur place et retomba sur le côté en se débattant.

Mon second coup de feu suivit le premier, et frappa l'animal un peu en arrière de l’épaule.

Rostain , voyant le lion par terre , s’empressa

d’accôurir; mais au moment où malgré ma recommandation, il s’approchait de lui, celui-ci se releva et poussa un rugissement qui me fit trèssaillir.

Mon fusil était vide ; je saisis celui de Rostain, et, m’approchant de quelques pas ♦ je ffs feu une troisième fois, toujours au défaut de l’épaule, espérant enfin rencontrer le cœur.

Le lion tomba sur le coup, mais se releva presque aussitôt.

II ne me restait plus que mon poignard, faible

ressource contre un adversaire que trois balles bien placées ne tuent point.

J’ai vu la mort assez souvent et d’assez près, pour ne pas craindre de faire cet aveu; mais, en ce moment, j’ai cru que c’en était fait de Rostain et de moi.

Les nuits où je suis seul , je n’ai jamais ressenti ce qui s’est passé en moi celte nuit-là.

D’habitude , plus le danger devenait imminent, plus la mort me paraissait probable, et plus je me sentais fort, maître de mes pensées , de mes actions, et enfin prêt à mourir sans môme pousser une plainte.

C’est que, seul, je n’avais à craindre que pour moi, à ne m’occuper que de moi.

Tandis qu’ici, à deux, j’étais gêné, préoccupé par la présence d’un autre.

Ayant remarqué un énorme jujubier sauvage à quelques pas derrière nous , j’entraînai mon compagnon de ce côté.

Fort heureusement pour nous qu’atteint par trois blessures, le lion ne pouvait ni bondir ni courir; tout ce qu’il pouvait faire, c’était de se traîner avec peine. .

Le jujubier en question avait une circonférence de dix mètres environ , et ses branches, hérissées d’épines , étaient assez épaisses pour que le lion

n’essayât point d’y pénétrer dans l’état déplorable où il se trouvait.

Il ne s’agissait donc que de tourner autour de cet obstacle sans se laisser atteindre et de recharger en marchant.

Le lion , après avoir fait un tour sur nos talons en trébuchant comme un homme aviné, finit par se coucher en exprimant d’une, façon peu rassurante ses dispositions à notre égard.

Nous profitâmes de ce moment pour nous dérober à sa vue, et, pendant que Rostain faisait sentinelle à côté de moi, je commençai à charger mon fusil tout en faisant le moins de bruit possible.

Comme j’avais l’intention de marcher ensuite sur l’animal pour lui casser la tête à bout portant, je mis la plus grande attention en chargeant, afin d’éviter un raté.

Après avoir placé la dernière capsule , non saris éprouver un certain bien-être , je me levai , et en ayant soin de m’éloigner de quelques pas en dehors du jujubier, je m’approchai de la place où le lion s’était couché.

La place était vide, ainsi que les environs.

L’animal, cessant de nous voir, de nous entendre, nous cherchait-il ailleurs ?

Je ne fis rien pour m’en assurer, dans la crainte d’une surprise.

Du moment où il avait pu se relever et s’éloigner

à une distance assez grande pour qu!il ne nous fût plus possible de le voir, c’est que, malgré ses blessures , il pouvait nous faire payer cher une rencontre imprévue.

Je résolus donc d’attendre le jour avant de me mettre sur ses traces.

Après un court repos, pendant lequel je pus m’assurer que le lion avait laissé pas mal de sang à l’endroit où il s’était couché, ndus regagnâmes le camp en évitant les passages boisés.

Le lendemain , au point du jour , j’arrivais à ma brisée de la veille, suivi de Rostain, du cheik Mustapha et de quelques Arabes.

Ce que le lion avait laissé de sang en fuyant paraîtrait incroyable, si ce n’avait été un lion.

Pendant une demi-heure, je pus suivre les voies aux rougeurs sans les perdre un seul instant de vue.

A chaque passage un peu couvert, l’animal avait ensanglanté les franches des deux côtés : signe certain qu’il était traversé d’outre en outre.

^ Il me fut môme facile de m’assurer, par la hauteur où le sang avait rougi les branches, qu’il était bien effectivement, ainsi que je le jugeais, louché au défaut de l’épaule.

Arrivé à l’entrée d’un bois d’oliviers très-épais dans lequel le fugitif s’était engagé, je pensai qu’il devait être là mort ou vivant, et donnai mes instructions en conséquence.

Rostain et les Arabes devaient se tenir en amont, en dehors du bois , et attendre que je fusse positivement sûr de la présence du lion dans ce Buisson.

Ensuite ils devaient, sur un signe convenu, et toujours sans s’engager sous bois, lancer de grosses pierres dans les massifs.

Si le lion ne se faisait ni voir ni entendre , c’est qu’il était mort; et, dans ce cas, reprenant ses traces au point où il était entré, nous arrivions sans crainte jusqu’au cadavre.

S’il vivait encore, il était dans les probabilités qn’il descendrait plutôt vers un homme isolé .qu’il ne monterait vers un groupe.

Quand je me fus bien convaincu que le lion était resté dans ce massif, j’en avertis Rostain avec le pan de mon burnous, et aussitôt il se mit, ainsi que les Arabes, à lancer des pierres sous bois.

Ne voyant et n’entendant rien, je fis signe à mes hommes de cesser et de se tenir tranquilles.

Au bout d’un moment de silence , je vis le lion sortir lentement dans une clairière , regardant de tous côtés.

Au moment où je prévenais Rostain , les chiens de Mustapha s’étant trouvés nez à nez aV’ec le lion, celui-ci les chargea.

Les chiens ayant pris la fuite du côté des Arabes, ces derniers, en les voyant sortir- du bois, le poil hérissé et la queue basse , lâchèrent pied tout

comme eux, et c’est alors que le lion. vint débucher à dix pas de Roslain, qui, perdant la tôle, se laissà à son tour entraîner par l’exemple des Arabes.

Seulement, ru lieu de courir en montant comme ceux-ci, il eut' la fatale inspiration de descendre le versant de la montagne, à travers bois.

Le lion, dès qu’il avait aperçu le spahi, s’était attaché à lui et l’avait chargé en rugissant à pleins poumons, la crinière hérissée et la queue au vent. - . . *

A chaque bond, le lion trébuchait; mais il se relevait aussitôt et reprenait sa course avec un acharnement plus terrible. A première vue , j’avais compris que c’en était fait de l’infortuné Roslain : aussi faisais-je tous mes efforts pour intervenir à temps.

Saisissant un moment où l’homme et le lion traversaient une clairière à quarante pas de moi, j’envoyai un quatrième coup de feu dans le flanc de l’animal , qui chancela de nouveau.

Si Rostain avait profité de ce laps de temps pour continuer sa course , il était sauvé.

Malheureusement il se retourna pour voir l’effet de mon coup.

. En apercevant le lion se relever furieux et le charger de nouveau, il voulut fuir ; mais , au même instant, il fit un faux pas, puis une chute,

et, comme il sc relevait, le lion le prit dans sa guéule et roula avec lui en disparaissant à travers bois.

Malgré l’épaisseur du fort, je fus auprès de Rostain en moins d’une minute.

Je le trouvai couché au milieu d’une mare de sang ; le sang du lion et son sang à lui.

Croyant l’avoir tué , le lion avait disparu.

Cependant le pauvre diable n’était pas mort.

Je m’empressai de visiter le haut du corps, qui était intact.

Les quatre incisives avaient percé la cuisse comme autant de coups de feu , et seize coups de griffes ,. dont quelques-uns effrayants de profondeur, avaient labouré les chairs du malheureux.

J’eus beau appeler les Arabes pour m’aider à le sortir du bois , aucun ne se soucia de descendre.

Je chargeai Rostain sur mes épaules et le portai jusqu’au bord de la plaine.

Le reste de cette journée fut employée par moi à soigner le blessé, en attendant l’arrivée du docteur Gresloy, qui, mandé à Guelma, s’empressa d’accourir aussitôt.

Le lendemain , je retournai au bois , accompagné d’un grand- nombre d’Arabes qui devaient le .'fouiller avec moi.

Je ne supposais pas que le lion, pût vivre en- ,

cote; mais il rtie fallait beaucoup de monde pour le trouver mort..

Après avoir repris ses traces à l’endroit où la veille il avait atteint le spahi, nous le suivîmes environ trois cents mètres, toujours au sang.

Là il entrait dans un buisson formant une presqu’île et séparé par la rivière de Bou-*Hemdem du grand massif appelé El-Bhar par les Arabes.

Quand je me fus assuré par moi-même que le lion n’était point sorti du premier buisson , je laissai le gros des Arabes sur ses dernières traces en leur donnant pour instruction de faire', comme la veille , le plus de bruit possible , afin de l’obliger à se faire voir ou entendre, s’il vivait encore.

Persuadé que, s’il n’était pas mort, il irait se rembucher dans le massif d’El-Bhar, qu’il fréquentait d’habitude et où il pourrait nous faire beaucoup de mal, j’avais fait occuper un des deux passages qui y menaient, par cinq Arabes bien armés, et je gardai l’autre , celui que je supposais la meilleure refuite. * .

Bientôt il se fit un bruif capable d’éveiller les morts. •

‘Le lion ne bougeait pas.

Et les Arabes de s’écrier : « Il esf mort, le coquin ! Il est mort, le juif! Il est mort, le kafer ! *

Tout à coup un de ces braillards aperçoit le lion couché sous un lentisque.

Il a je courage de lui tirer un coup de fusil.

Le lion s’élance sur l’homme , mais il ne peut fournir un bond assez vigoureux, et l’Arabe en est quitte pour quelques coups de griffes sans gravité*.

Un moment après, un autre, qui ne se doutait pas que le lion fût si près de lui, le rencontre nez à nez.

D’abord il ne perd point la tête , et le couche en joue résolûinent.

De son côté le lion se rase et attend.

Jusque-là c’était bien joué; mais par malheur l’homme hésite , a peur , et , au moment où il détourne la tète pour voir s’il n’y a point derrière lui quelqu’un capable de le soutenir, le lion, moins indécis, fond sur lui comme la foudre.

D’un seul coup de griffe il lui fend la joue de haut en bas, brise la crosse de son fusil, et partage la main qui tenait la crosse. L’homme tombe culbuté par ce simple choc; le lion le prend par les. reins, le secoue deux ou trois fois dans sa gueule et l’envoie lq tê.le la première plonger à dix pas de là dans une broussaille. •

Un autre Arabe, armé d’un fusil à baïonnette, se rencontre alors à son tour sur son passage au moment où il se dirigeait vers nous, et le salue d’un second coup de feu. - ' .

Le lion, sans s’arrêter cette fois, fait un crochet de

2î>4 LE TUEUR DE LIONS.

cetle baïonnette , et jette l’Arabe hors de son chemin, comme l’homme fait d’un petit caillou qu’il pousse du pied quand il le gêne sur sa route.

Et alors, la voie libre, il arrive enfin jusqu’au bord du ruisseau, en face du gué qu’occupaient mes cinq hommes.

Tant que le lion se tint immobile sur la berge, les Arabes restèrent vis-à-vis de leur poste, coude à coude, le fusil à l’épaule, et en apparence décidés à vainere ou à mourir. • .

Mais dès que le lion , se jetant à l’eau, la crinière hérissée et la voix menaçante, marcha droit à eux, ils prirent la fuite avec un ensemble admirable .

Ce que voyant, lelion passa tranquillement, abordant à la place même qu’ils défendaient et disparut soùs bois. * -

Le gué que je gardais seul se trouvant à trois cents mètres plus haut, je n’avais pu ni faire feu ni arriver en temps utile. ■

Quand je survins tout courant, le lion entrait dans le massif, il était couvert de sang et marchait sur trois pieds , l’allure mal réglée et chancelante.

J’allais renvoyer tous les Arabes et me mettre sur la voie du fugitif, lorsqu’on vint m’avertir que la litière destinée à transporter Rostain à Guehna était arrivée et que, souffrant beaucoup, il désirait que je l’accompagnasse jusque-là.

Je m’empressai de me rendre à son désir et l’es-

tortai jusqu’au camp ainsi que les deux Arabes dont j’ai parlé plus haut , plus ou moins maltraités par l’animal.

Le lendemain je retournai à Mejez-Amar, et pendant dix jours consécutifs je fis le boisd’El-Bhar pour m’assurer que le lion n’en était point sorti , et le fouillai dans tous les sens, sans résultat.

Enfin les vautours commencèrent à planer audessus du massif, puis à descendre en rétrécissant peu à peu les orbes de leur vol.

J’étais désormais suffisamment éclairé sur ce que je désirais apprendre.

Pour moi le lion ôtait mort , et mon but atteint ; aussi laissai-je aux Arabes le soin de rechercher les restes de l’animal , et j’eus la satisfaction, peu de jours après, de les voir m’apporter la tête, qui, hicn que fort endommagée , a été cependant conservée par M. le docteur Gresloy.

Les deux indigènes atteints par ce lion se rétablirent assez vite ; leurs blessures h’étant pas trèsgraves, grâce à l’état de faiblesse de l’animal et à l’épaisseur de leurs burnous.

Il n’en fut pas de même dcRostain, qui, après huit mois d’hôpital et une saison passée aux eaux d’Aman-Scontin, en a été poqr la perte d’une jambe. *

Mon séjour à Paris en 1 848. — Proje't d’organisation d’une tionnerie.

Ma santé, déjà fort compromise par les épreuves sans nombre de celte vie toute de fatigues et d’émotions, fut encore et plus rudement éprouvée par les suites regrettables de cette dernière chasse.

Dans le courant de l’hiver de 1847, je reçus un congé pour la France. •

Après un. mois de séjour dans ma famille, je vins à Paris à la fin de décembre. J’ai raconté plus haut, en traçant l’histoire d’Hubert,' pour qui fut ma première Visite. . e .

Je fus sensible à l’accueil distingué et sympathique qui me fut fait partout.

Je fus surtout heureux de rencontrer des amis plus dévoués que, selon ma croyance, né devait le comporter la vie factice que l’on mène dans la capitale.

Impressionné comme je l’étais journellement dans le- cours de mes chasses par les pertes énormes que les lions font éprouver aux tribus et par la reconnaissance vraiment sincère que chaque nouveau succès m’attirait, j’avais longtemps cherché un

moyen de protection plus efficace que mon individualité, et qui profitât à la fois aux deux pays, à l’Algérie et à la France.

Quelque chose d’analogue au service organisé dans nos départements pour la destruction des loups me paraissait applicable là-bas ; et ce fut sur cette institution si utile de la louveterie que je préparai à mon tour uu projet sur l’organisation spéciale d’une lionnerie. -

Mon idée était simple et d’une exécution facile.

Enrôler des volontaires pris dans nos régiments d’infanterie en' Afrique: leur adjoindre quelques indigènes choisis également dans nos rangs ; mettre ces corps de chasseurs francs à la disposition des commandants de provinces, de subdivisions et de cercles, pour rechercher ou tuer le lion : tels étaient à peu près et le fond du projet et le choix du* personnel. .

J’avais calculé que cette organisation aurait coûté vingt mille francs par an à la province de C'onslantine, qui en perd deux cent mille à peu près par le seul fait dés lions.

Les tribus chez lesquelles ces animaux dévastateurs prélèvent particulièrement -leurs ruineux tributs auraient fait de grand cœur non-seulement les premiers frais d’établissement, mais ceux nécessités par l’entretien de la lionnerie,' et je ne crains pas de dire que jamais institution n’eût été accueillie

avec autant de gratitude et de faveur , tant par les A colons que par les populations indigènes.

Il va sans dire que je comptais sur l’honneur do commander à ces braves gens et de diriger leurs premiers pas dans cette carrière toute nouvelle pour eux.

Après avoir reçu du roi, de Mme la duchesse d’Orléans et des princes un accueil auquel l’obscurité de ma condition et l’infériorité de mon grade ne me donnaient aucun droit assurément, j’cüs occasion de remettre en bonnes mains le travail que j’avais préparé.

• Il fut compris, approuvé, et allait être mis à exécution, quand survinrent les événements de février.

Je restai Gros- Jean comme devant, avec le souvenir du bien qu’on avait voulu me faire, tout en me mettant à même de mieux servir mon pays, et avec les armes que j’avais eu l’honneur de recevoir, peu de jours auparavant, des mains du jeune comte de Paris , pour continuer la mission que je m’étais tracée.

Il est des cadeaux dont la manière de les offrir double le prix.

Je serais vraiment un ingrat, et je 11e le suis pas, Dieu merci ! si je ne racontais ici avec quel à-propos et quelle grâce louchante ces armes, qui consistaient en une boîte de pistolets magnifiques, me furent offertes par le jeune prince.

Le jour de ma présentation aux Tuileries, Mme la duchesse d’Orléans, son auguste mère, devant laquelle j’avais trois fois le désir de m’incliner respectueusement, comme femme, comme princesse et comme veuve, daigna me recevoir dans ses appartements particuliers.

Son accueil, plein de bonté et dont je garde précieusement le souvenir, me toucha et m’émut jusqu’aux larmes.

Après m’avoir un instant entretenu sur l’Algérie et sur la vocation périlleuse qui m’y faisait rechercher ces terribles duels au récit desquels elle avait plus d’une fois tremblé pour le vainqueur, ajoutat-elle gracieusement, la duchesse me conduisit auprès des deux jeunes princes ses fils, le comte de Paris et le duc de Chartres, et me pria de vouloir bien raconter de point en point devant eux, sans en omettre le plus petit détail , les divers incidents de la mort d’un lion, dont j’avais eu l’honneur de lui offrir -la dépouille, et que je reconnus alors parfaitement pour mon grand lion fauve de la Mahounah.

J’obéis au désir de la princesse.

Quand j’eus terminé mon récit, que je ne reprendrai pas pour cause, et qui parut, du reste, vivement impressionner mon jeune auditoire , à en juger par les émotions diverses que trahissaient tour à tour leurs visages enfantins, surtout à ce

moment critique où le lion, déjà frappé de deux coups de feu tirés à bout portant, brise encore mon poignard dans la lutte, le comte de Paris sortit un • instant sans rien dire.

Mais cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, qu'il rentrait, un nécessaire à la main, et qqe, venant à moi , il me dit :

« Vous courez, sou vent de bien grands dangers, monsieur Gérard, et ces vilaines bêtes-là (il poussait du pied la peau du lion), finiront par vous jouer quelque mauvais tour.

« Un bon chasseur comme vous doit être un bon soldat : il faut vous conserver à l’armée'.

« Vous avez un fusil, vous avez un poignard; mais il vous manque encore quelque chose, ce sont des pistolets : acceptez ceux-ci, que<je vous offre, et servez-vous-en bien à l’occasion. »

J’oubliai l’enfant, et je serrai avec effusion la main que me tendait le prince,

Muette pendant toute oette scène, Mme la duchesse d'Orléans prit son fils, et, l’attirant vivement sur ses genoux, le couvrit de baisers et de larmes.

Je retourne en Afrique : j’emporte un arsenal complet.

Avant de quitter la capitale, je reçus de M. Adolphe d’Houdetot, qui ne trouvait pas assez de m’avoir dédié l’un de ses plus charmants livres, une carabine superbe commandée par lui à Devisme et fabriquée tout exprès pour la chasse au lion.

Cette arme remarquable, à deux coups, canons parallèles, d’un calibre de 17 millimètres de diamètre et de 65 centimètres de long, est à' la fois à tige et à chambre. .

La rayure des canons est progressive , selon les principes admis pour 1 r carabine des chasseurs de Vincennes. - .

Le mode de forcement est le même.

La balle, du poids de cinquante-cinq grammes, est conique et armée d’une pointe d’acier qui tient la partie supérieure du cône dans la moitié de sa longueur.

Cette pointe donne une pénétration beaucoup supérieure à celle des balles ordinaires, et perce les corps les plus durs.

La carabine pèse en tout trois kilogrammes et demi.

2(52 LE TlîElift DE LIONS.

A cetle arme à feu était' joint un fort beau poignard sortant également des ateliers de Devisme et offert par lui.

La lame de ce poignard est en acier pur; longue d’un pied, large comme la main, elle est.évidée et à deux tranchants.

Mon arsenal se montait, comme on voit, et, mon beau rêve de lionnerie envolé, il me restait au moins de quoi m’équiper convenablement avant de rentrer en campagne.

A son tour, Moutier-Lepage, l’ex-arquebusier des princes, avait voulu que des armes de sa maison eussent l’honneur de contribuer à la mort d’un lion, et il m’offrit une carabine non moins soignée que la première et fabriquée tout exprès pour moi.

Les canons parallèles de cette arme, à deux coups également, ont cinquante-cinq centimètres de longueur sur un calibre de onze millimètres, tel qu’il a été choisi depuis pour les Cent-Gardes de S. M. l’Empereur.

Les neuf rayures, en spirale, font un tour sur soixante-dix centimètres; la balle cylindro-conique pèse quinze grammes.

Le poids total de l’arme est de trois kilogrammes.

Lorsque j’essayai pour la première fois ces armes avec MM. Devisme et Lepage, soit daçs leurs tirs, soit à Vincennes, je fus étonné des effets de pénétration qu’elles nous donnèrent.

LE Tt'EUR DE LIONS.

La balle, armée de sa pointe d’acier, perçait à jour une plaque en fonte d’ufi centimètre d’épaisseur: celle en plomb traversait un madrier de chêne épais de vingt-cinq centimètres.

Ce fut avec ces deux carabines, sans contredit les meilleures armes que l’on puisse établir pour chasser le lion , que je retournai en Afrique dans le courant de l’été de 1848.

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