XXI
De la chasse au lion par les indigènes dans les environs de Constantine.
A mon retour, ayant été attaché, aux affaires arabes, ma nouvelle position m’obligea de quitter Guelma, pour venir me fixer à Constantine.
Dans cette partie de la province, et avant mon arrivée , quelques fractions de tribus chassaient le lion à V assaut.
Je vous assure que c’est une manière qui en vaut bien une autre, et que ceux qui la pratiquent jouent gros jeu.
Il s’agit d’aller pendant le joür, au nombre de trente à quarante hommes, trouver le lion à son repaire, qu’il quitte alors, non pour fuir, mais pour charger ses visiteurs.
Les Arabes, formés sur un seul rang et coude à coude, rattendeijt à bout portant et font feu tous en même temps.
Huit fois sur dix, le lion, malgré cette fusillade et les balles qui Tout frappé , arrive sur la ligne des tireurs.
Quand il n’a reçu que des blessures légères, il se contente de prendre un des hommes placés aux ailes, et l’emporte dans une bonne position où il pourra charger avec avantage les assaillants.
Dans le cas contraire, c’est-à-dire si la première décharge l’a blessé mortellement , il s’acharne sur les hommes qu’il a pu saisir, et se fait tuer sans lâcher priçe.
Ces sortes de chasse, assez rares du reste, coûtent très-cher à ceux qui les font; et, depuis que j’ai vu de près les hommes dont je parle, j’en ai compté parmi eux plus de cinquante blessés plus ou moins grièvement.
Dans le Sud, lorsqu’un lion a prélevé sur une tribu un impôt de 20 à 30 000 francs, et qu’il s’est tixé dans une montagne peu boisée et d’un accès facile, on lui livre quelquefois bataillé.
L’expédition ayant été décidée par les grands, on convient du jour et du rendez-vous.
Les cavaliers prennent position au pied de . la montagne; les hommes à pied se dirigent par grou-
p es de trente à quarante vers le repaire du. lion, en poussant des hourras bruyants. . ' •
Au prehiier cri, le lion, s’il n’est pas adulte, quitte son repaire. .
La lionne (à moins qu’elle n’ait des petits) se comporte comme le jeune lion.
Mais, comme l’animal ne fuit pas et que les montagnes du Sud sont peu couvertes, il ne tarde pas à être aperçu, et il suffit alors de quelques coups de feu pour l’arrêter et engager l’action..
Si le lion est adulte , comprenant par expérience ce que signifie ce tapage, il se lève en bâillant, en ' se détirant les membres comme un paresseux que l’on éveille trop tôt.
U s’allonge, se frotté les flancs contre les buis-, • sons qui couvrent sa demeure et secoue sa royale crinière , en se redressant d’un air majestueux et fier.
Il écoute un instant les cris qui se rapprochent,
et se met à aiguiser ses griffes en murmurant.
Ensuite il se dirige à pas comptés vers le premier rocher ou plateau qui domine le pays.
Arrivé là, il promène ses regards de tout côté, et, dès qu’il a aperçu son monde , il se couche et attend.
L’Arabe qui le premier a vu le ljon crie : » Le voilà! »
Ce cri, poussé par un seul homme au milieu des 194 J
hourras qui remplissent la montagne, a été entendu et compris de tous. • ' '
On n’entend plus une seule voix dominer les autres,'
Les groupes qui peuvent voir le lion s’arrêtent et le contemplent en silence.
Ceux qui sont plus éloignés" accourent pour l’exar miner à leur tour.
Après une longue contemplation pendant laquelle, d’un côté, les Arabes visitent leurs armes, de l’autre, le lion lèche sa crinière et ses pattes pour faire sa toilette de combat, un Arabe sorLdu groupe, s’avance et dit au lion :
« Tu ne nous connais donc pas , pour rester ainsi devant nous?
« Lève-toi et fuis; car nous sommes de telle tribu, et moi je suis un tel! »
Le lion, qui a déjà décousu la peau de plus d’un indigène l’apostrophant exactement dans les mêmes termes, continue à promener ses larges pattes sur sa figure pour se faire beau.
Un autre orateur prend la parole.
Mais son éloquence s’étant perdue dans les échos comme celle de son camarade, viennent alors les épithètes de juif! de chrétien! d’infidèle! qui, passant par toutes les bouches et hurlée' sur tous les tons, finissent par faire un tel Vacarme que le liôn, ennuyé, se lève; frappe deux ou trois fois ses flancs
de sa queue qu’il fait tournoyer, et marche droit à l’ennemi.
L’affaire est désormais- engagée : il faut du sâng; plus d’un rocher, plus d’un buisson en sera couvert dans quelques minutes , et c’est celui des plus braves qui coulera seul.
Déjà les plus timides sont en fuite, et cependant le lion est encore hors de la portée des balles, et il marche lentement, à pas comptés.
Les plus hardis^batlent en retraite, mais avec ordre, sans tourner casaque, et ils se dirigent vers la plaine où les attendent les cavaliers.
Ceux qui ne sont venus que pour dire : « Nous y étions, » çonf perchés, les uns sur deê arbres, les
autres sur des rochers inaccessibles.
La cavalerie, 'prévenue de l’approche du lion,
s’ébranle pour se mettre en mouvement.
Les chevaux sortt lancés au galop; les cava-
liers simulent des charges à fond de train ; les
fusils tournent sur leurs têtes et les yatagans sifflent dans l’air. C’est une espèce de flintasia préliminaire.
On se heurte, on se provoque; des défis sont lancés par les plus intrépides. Ils ont commencé par crier, maintenant ils poussent des hourras diaboliques. •
Cependant tous les chevaux , lancés comme des balles, s’arrêtent tout à coup, et, dressant les
oreiHes, ouvrant les naseaux, ils écoutent.et flairent bruyamment. '
, C’est qu’un coup de feu s’est fait entendre.
Le lion , voyant les cavaliers manœuvrer dans la plaine, s’est arrêté pour conserver l’avantage de sa position.
Les cris, les provocations ne lui font plus rien; il faut de la poudre.
On se consulte, on hésite.
Enfin, un ancien, qui, s’il n’a pas été écharpé lui-même, a du moins à venger la mort de quelqu’un des siens, prend la parole : . . ■
« Jeunes gens, dit-il, que tous ceux qui tiennent à leur famille, à leurs biens, à leur tête, se retirent. »
Quoique beaucoup tiennent à tout cela , au dernier article surtout, personne ne bouge.
L’Arabe qui se retirerait dans un pareil moment serait’ à tout jamais déshonoré dans l’esprit des siens. . ' « w
Celui qui a parlé fait quelques pas , en avant, il rejette fièrement son burnous sur. j’épaule; puis, après avoir ajusté pendant cinq minutes , il fait feu.
La balie est allée se loger ailleurs qu’à son adresse; mais le lion, qui n’attendait que la démonstration s’est levé furieux, et, cette fois, il ne s’avance plus au pas, c’est à fond de train qu’il charge.
Il n’y a plus de honte pour les fuyards : la dé-
roule est générale; seulement, quelques-uns ont pris de bonnes positions et envoyé leurs balles au passage. • ’* / '
Les cavaliers avancent alors au pas et le fusil haut.
Si un retardataire a été pris par l’ennemi (et cela arrive presqife toujours), il suffit qu’un homme à cheval marché vers le ravisseur et fasse feu à bonne distance : le lion quitte son prisonnier pour charger le nouveau provocateur. •
Bientôt, fatigué de ces courses impuissantes, il se rase à la manière du chat et attend la mort sur place. ’ ' • . ' " •
' C’est le moment solennel.
Les cavaliers éparpillés se rapprochent ; un feu roulant est ouvert.
; Le lion reçoit toutes les Balles lancées à distance sans bouger.
Mais qu’un cheval passe au galop assez près de lui pour qu’il puisse l’atteindre en quelques bonds, et, si le cavalier n’est pas arraché de sa selle et broyé avant qu’il ait touché terre, le cheval est arrêté sur place, et l’un et l’autre n’en reviendront point.
J’ai vu bien des Arabes qui ont survécu aux blessures du lion au commencement d’une attaque ; mais tous ceux qui sont pris par lui quand il a plu- • sieurs halles dansle corps sont sûrs de leur affaire ; ils ne reverront jamais le douar natal. Quand le
lion tient une de ces dernières victimes , on peut alors l’approcher d’assez près pour lui mettre le canon du fusil dans l’oreille; il meurt sans lâcher sa proie. •
Je renvoie du reste le lecteur, pour tous ces détails que j’ai déjà décrits fort au long, à mon premier ouvrage : la chasse aux lions. Ils trouveront là, rassemblé dans un seul volume, dont je remercie en passant mes éditeurs d’avoir fait une édition de luxe et une édition populaire à 1^ fois, tout ce que l’on peut dire sur la théorie d’une chasse exceptionnelle, jusqu’à ce jour trop peu connue, et que n’a donnée aucun écrivain cynégétique. , . , . .
Ce nouveau livre n’étant, pour ainsi dire, que des mémoires au jour le jour, où tigurela mise en pratique, pendant dix années consécutives, des préceptes que j’ai tracés ailleurs , je n’ai pas besoin de m’étendre davantage sur un sujet déjà traité par moi, et qui ne serait conséquemment qu’une répétition sans intérêt.
Une excursion chez les Zmouls, les Ouled-Sassi et le> Ouled-Achour. — Les lions du Zérazer.
Ayant été envoyé en mission dans le sud du cercle de Constantine vers la fin de janvier 1848, j’eus
occasion d’entendre chaque soir, sous la tente, les récits de ces chasses. . , .
Le bruit de mes tueries dans les cercles de Guelma et de Boue était arrivé jusqu’ici, et les plus francs m’avouèrent qu’ils ri’y croyaient pas.
« Comment, me disaient-ils, est-il possible que seul, la nuit, tu aies pu tuer des lions et être de ce monde, quand nous avons tant de peine à en venir à bout après lui avoir, mis vingt-cinq balles dans le corps, en plein soleil et à cheval, et que nous avons presque toujours perdu un contingent respectable d’hommes et de chevaux? »
J’avais beau leur dire que c’était tout simple ; que, quand le lion venait à moi, je l’attendais, et que, quand il ne' venait pas, j’allais à lui, ils me répondaient à cela que « les lions de Guelma étaient en. ce cas de bons enfants. * . .
Il fallait une preuve : je recherchai l’occasion de la leur donner éclatante et sans réplique.
La tâche, du reste, était facile, comparée aux épreuves passées. .
Là-bas, j’avais contre moi la nuit, souvent l’obscurité la plu9. complète, quelquefois la pluie, la neige, et toujours l’isolement;
Pour arme, un fusil, excellent il est vrai, mais toujours un fusil. . ■ .
Ici, j’avais pour moi le grand jour, un pays peu couvert, deux bonnes-carabines (sans pour cela re-
noncer à l’arme illustrée par mes précédentes victoirés), et pour témoins les Arabes, des incrédules pour tout ce qui les fait paraître petits auprès de nous. - . -
Dès que mes armes, que j’avais laissées à Guelina, me furent parvenues , je quittai Constantine et me rendis chez les Zmouls, sur un simple renseignement. *
C’était le 28 janvier 1849. J’appris en arrivant qu’il y avait du lion dans la montagne appelée le
Zérazer. • ' ‘
Le temps ayant été trèS-mauvais jusqu’au 1" février, je me contentai d’envoyer des Arabes se renseigner dans les douars, et m’occupai, en attendant le soleil, d’affaires arabes.
Le 1 er février, deux fradions des Seguia vinrent se mettre à ma disposition.
Le sol étant couvert de quelques pouces de neige, je leur ordonnai d’aller faire le bois le lendemain de bonne heure et d’allumer un feu dès qu’ils auraient rencontré les traces du lion à son retour vers la montagne. - * . v
Le feu devait servir à tous de point de rallie- ■ ment. -
J’employai le reste de la journée à parcourir les points les plus élevés du Zérazer, afin de prendre connaissance du pays. • .
Cette montagne, longue de trois lieues environ,
est lailléc à pic vei's l'est, et offre quelques vallées couvertes à l’ouest. •
Je jugeai que le lion devait être là, et quo s’il ne prenait pas immédiatement l’offensive, 11 suivrait les crêtes pour gagner les repaires du Bou-Azif.
Lé 3, à huit heures du matin, je montai à cheval, accompagné d’Àmar-ben-Taïeb, cheik des Ouled- Sassi, et de Mahammed-ben-Ghenem, cheik des Ouled-Achour, qui devaient prendre chacun lé commandement de leur fraction.
Un coup double comme j’en souhaite un au lecteur. — -■Encore le Zérazer.
Après avoir suivi pendant une heure le pied de la montagne en marchant vers le sud, nous aperçûmes ime colonne de fumée sur un rocher placé là comme une vedette.
Les burnous s’agitèrent en nous voyant : c’était ma brisée, c’étaient les Arabes qu! venaient de faire leur quête.
En approchant du rendez-vous, je vis un Arabe isolé de ses compagnons, debout au pied d’une rampe qui menait sur les crêtes. •
Laissant le feu à droite, je me dirigeai vers lui,
et suivant du regard la direction de sa main, j’a- . perçus des empreintes de lion , nombreuses et de bon temps. . ; ■
On dit que péché avoué est à moitié pardonné.
Ma foi, tant mieux ; car je péchai d’orgueil en ce , moment, en voyant, d’un côté, lés pas de trois lions, et de l’autre, quarante Arabes armés jusqu’aux dents. ' ;
Puisque je l’ai pensé, pourquoi ne le dirais-je pas? je fus heureux, en me passant en revue des pieds à la tête , de voir qu’il n’y avait dans mon costume de chasse rien qui pût me faire ressembler à ces gens-là. .
Le costume de spahi, tel que le portent les Français seuls , le caban de rigueur pour amortir un peu l’effet des griffes, en cas de lutte corps à corps, et le poignard Devisme par-dessus, voilà quelle
était ma tenue de combat.- •
Mon limier, car c’était cet Arabe qui le premier avait rencontré les voies, m’avait suivi en silence, quand, après avoir laissé là mon cheval, je m’étais mis sur la trace des lions, pour bien en revoir.
En me retournant, je vis sur sa figure un petit air narquois qui semblait dire : « Ils sont trois , maître.... • .
— Ils sont jeunes, lui dls-rje , ils n’ont pas plus de trois ans : j’eusse préféré un vieux lion à tous crins. »
Il fit la grimace et s’en alla conter cela à l’assemblée, que je rejoignis presque aussitôt que lui.
« Que deux hommes prennent nos chevaux, disje aux cheiks, pour aller nous attendre au pied de la montagne; que deux autres ne me quittent pas avec mes armes; et vous tous, suivez-moi en silence. »
Arrivé sur un plateau qui dominait le rendezvous, je trouvai l’empreinte d’une reposée toute fraîche ; puis les lions s’étaient dirigés vers une vallée qui me parut propre à les couvrir.
J’ordonnai aux deux fractions de suivre sans bruit la cime des rochers qui forment une corniche sur tout le prolongement du Zérazer, et de s’avancer ainsi jusqu'au dernier piton qui domine la plaine.
Arrivés à l'extrémité nord, ils devaient embras-
ser , savoir : la fractiom des Ouled-Sassi ( la plus aguerrie), le versant ouest, repaire présumé; les Ouled-Achour, l’autre versant»
Chaque fraction devait fournir , pour suivre les crêtes, deux hommes réglant la marche de tous, et quelques vedettes pour communiquer avec moi.
Ils devaient marcher vers le sud en faisant grand vacarme, mais sans tirer un coup de fusil.
Dans le cas où les lions prendraient l’offensive, les cris devaient cesser et les vedettes agiter leurs burnous pour me prévenir. . ‘ ;
Le plateau sur lequel les lions s’étaient reposés m’ayant paru leur passage habituel par des traces surneigées et nombreuses, je débarrassai mes depx hommes de leurs carabines, et, après les avoir placés moi-méme dans une anfractuosité de ro- , cher d'où ils pouvaient tout voir sans rien craindre, je vins m’asseoir sur une pierre au milieu du plateau. •' ' -
Le vent qui soufflait du nord m’apporta bientôt un long hourra.
Dès lors je concentrai toute mon attention sur les vedettes espacées sur les hauteurs qu’embrassaient mes regards.
Il y avait environ une heure que j’aVais entendu crier la vue, lorsqu’une gazelle m’apparut sur la crête qui dominait le plateau vers le nord.
Elle s’arrêta un instant, et, après avoir jeté un regard en arrière, elle descendit vers moi, courant à toute vitesse.
Elle passait à quinze pas sur ma gauche, quand j’entendis rouler quelques grosses .pierres sur le versant opposé.
Un lion, séparé de ses compagnons, arrivait droit sur moi. ’ ' .
Assis près d’un buisson auprès duquel venait aboutir le sentier suivi par l’animal, je ne bougeai pas de place, espérant le tirer ainsi à dix pas et entre les deux yeux. . .
Il y avait un moment qu’il avait disparu dans les sinuosités du sentier assez couvert en cet endroit
. La carabine à l’épaule, le doigt sur la détente, j’attendais avec impatience son apparition, lorsqu’un «cri poussé pàr les Arabes cachés derrière moi me fît comprendre que le lion avait passé à gauche sous bois.
En me levant, je t’aperçus debout sur le rocher même qui servait d’abri à mes deux hommes.
Une balle au défaut de l’épaule l’abattit sur place; et, comme il se relevait, une deuxième balle suivit la première.
A ce second coup de feu, il rugit à faire mourir
de peur les deux Arabes, puis s’élança du haut du rocher vers un précipice qui n’a pas moins de cinquante pieds de profondeur.
Il croyait tomber sur les Arabes, il tomba dans un massif de ronces et de pierres qui reçurent ses dernières convulsions.
Au même instant , la fraction des Ouled-Sassi se montra sur la Crête par laquelle était venu le lion. . •
Ils étaient arrivés au moment où j’avais fait feu pour la première fois.
J’eus toutes les peines du monde à les empêcher d’aller au bas du rocher franchi par le lion, de peur qu’il ne fût pas tout à fait mort.
Je tenais à y aller seul. - , - *
A peine avais-je chargé ma carabine, que les vedettes se mirent à crier à tue-tête :
« Deux lions font tête aux Ouled-Acbour ! »
Il n’y avait pas à hésiter.
Sûr, du reste, de retrouver mon lion mort, je suivis les Ouled-Sassi , qui , ne doutant plus désormais, avaient pris les devants, sautant sur les rochers comme des chamois, .v La fraction des Ouled-Achour avait gagné le large, et les lions furent invisibles le reste de la journée.
Le lendemain, 3, le temps ne nous permit j>as de retourner à la montagne.
Le 4 à midi, j’étais à mon poste du premier jour, et vers les trois heures, il m’arrivait une lionne par le même sentier qil’avait suivi le lion. - ‘ '
J’avais pris position sur le haut du rocher.
Comme je restais assis jusqu’à ce qu’elle fût à bonne portée, elle venait sans me voir. •
• Dès que je me levai, elle s’arrêta, et, après avoir v regardé derrière elle avec inquiétude, elle me montra , en soufflant à la manière du chat , de fort belles dents, ma foi ! Elle était à trente pas, je l’ajustai à l’épaule. • .
Au coup de feu , elle se plia en deux comme un serpent, tournant la tête du cûté où elle avait été
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frappée, puis, ayant réuni tout ce qui lui restait de forces elle fit un bond de dix pas à peine , et resta sur place, frappée à la nuque d’un second coup.
Les Arabes accourus à ma double détonation vinrent un à un faire amende honorable et baiser la main qui leur donnait ainsi, en deux points, une leçon qu’ils n’oublieront jamais, j’espère. ■ , ••
J’envoyai cette lionne à Constantine. Nous trouvâmes le lendemain seulement le lion que j’avais tué le premier jour i tandis que nous le cherchions bien loin, il était tombé au pied même du rocher ,
dans les broussailles.
. Il fallait pourtant savoir ce qu’était devenu le troisième animai ; les Arabes, du reste, étaient disposés à marcher avec moj tant qu’il y aurait du lion dans le pays.
Suivant la même tactique, nous rencontrâmes une lionne de l’âge de celle tuée la veille dans la . même valléè.
Quelques Arabes, occupés à couper du bois près du plateau que j’occupais, ayant poussé des cris en l’apercevant, celle-ci se mit à les charger avec une fureur telle , que, sans l’épaisseur du taillis en cet endroit, c’était fait de l’un d’eux.
Après qu’elle eut perdu de vue les fuyards, elle s’engagea dans le fond d’une vallée si côuverte, qu’il
nous fut impossible de la revoir. Les gens de Bou- Àzif nous assurèrent l’avoir vue le soir du même jour, se dirigeant vers cette montagne. Pensant dès lors qu’après un aussi grand parti elle ne reviendrait pas de sitôt dans le Zérazer, je regagnai moimême Constantine.
. Le 29 janvier 1850, j’étais appelé dans le même pays et par les mômes gens, qu’inquiétait la présence de deux lions venus de l’Aurès.
Le lendemain, de bonne heure, je gagnai un des hauts plateaux du Zérazer. - Dix Arabes faisaient le bois du nord au, sud ; dix autres venaient du sud au nord. • . .
Le rendez-vous était sur une crête qui dominait tout le pays. ' - -
Les quêteurs du nord n’avaient rencontré que des voies surneigées; ceux du sud, plus heûreux, tombèrent sur la demeure des lions, étonnés qu’on les éveillât d’aussi bonne heure.
Ils allèrent se rembucher non loin de là, en témoignant leur mauvaise humeur à leur' manière. • ' . ,
Le cheik des Seguia, qui vint au rapport, me dît que l’un des lions paraissait protéger l’autre et ne refuserait pas le combat.
J’arrivai près du repaire vers les deux heures de l’après-midi : les lions ne l’avaient pas quitté. Plusieurs Arabes restés en observation me dirent
que l’un d’eux s’était montré deux ou trois fois hors du massif, et qu’il avait témoigné de la colère. -
Après avoir fait placer en sûreté un officier du bureau arabe qui m’accompagnait, j’ordonnai & tous les indigènes de s’éloigner, ne gardant près de moi que celui qui portait mes armes.
Celte manœuvre réussit à merveille. -
Au moment où les Arabes disparaissaient sous bois, un lion se montrait à nous, regardant de tous . côtés, -et, ne voyant que deux hommes, il marchait . à eux.
Son compagnon, moins pressé, venait derrière lui. .
J’occupais, avec l’Arabe, un rocher élevé de trois ou quatre pieds au-dessus du sol.
> Le lion qui marchait en avant s’étant arrêté à quinze pas, je profitai du moment où il me présen- tait le flanc pour lui briser les deux épaules.
Au coup de feu, son frère s’avança en rugissant jusqu’auprès du blessé où il s’arrêta â son tour.
. . Une première balle bien placée, mais malheureuse , le rendit furieux, et d«'un seul bond il vint ' tomber au pied du rocher.
Mon voisin, quoiqu’à demi mort de peur, n’avait pas bronché. ;
Il me tendit la carabine qu’il tenait prête, et avant
que le lion nous eût atteint, une seconde balle l’étendit roide mort. - , .
Les Arabes que j’avais renvoyés étant accourus
au bruit du coup de feu et des rugissements, le bon
blessé et hors d’état de se relever, reçut le dernier coup en leur présence.
Ces deux lions étaient de magnifiques bêtes de quatre à cinq ans. •
Je les envoyai à Constanline pour régaler les officiers de la garnison. ' - .