‹ Le tueur de tigresChapitre 10 sur 18 · TAILLEUR A LA MODE · texte numérisé non relu

TAILLEUR A LA MODE

Dans les magasins du tailleur Lewis, il y avait oe jour -là un mouvement extraordinaire. La foule des clients se pressait Ip long des comptoirs^ et les employés ne savaient auquel entendre. Les salons pour essayer étaient pleins comme le reste. Le lecteur comprendra les motifs de cet empressement, quand nous lui aurons dit qu^une plaque ovale, suspendue à la porte de M. Lewis, montrait orgueilleusement ces quatre mots écrits en lettres d'or : Fournisseur de Christiak Mac-Auiàt.

Quel gentleman eût osé se montrer au parc, au dub ou dans le monde sans avoir quelque chose à la Uac-Âulay?

Parmi les hommes qui assiégeaient les comptoirs, quelques dames se montraient ^ et % car Lewis

venait de mettre en vente des spencers Christian et des amazones Mao-Aulay.

Au bout des magasins^ il y avait un grand salon meublé avec recherche^ qpii donnait sur les appartements prives de M. Levns. C'était là que le tailleur à la mode recevait les personnes de qualité. Quatre glaces magnifiques^ contrariées selon l'art^ permettaient aux clients de se voir^du haut en bas et dans les plus minces détails de leur personne. Entre les glaces, des fauteuils façon seizième siècle prodiguaient leurs sculptures bizarres et s'adossaient à des bahuts du temps d'Elisabeth. Ce M. Lewis était un honmie de goût. La preuve, c'est qu'il avait rassemblé dans ce salon, destiné à l'essai des twines et des redingotes, deux trophées d'armes antiques du plus merveilleux effet.

Hauberts d'acier, cuirasses, cottes de mailles, brassards, cuissards, genouillères, tibiales, salades, hausse-cols, haches d'armes, épées à deux mains, rondaches et dagues de Tolède. D y avait surtout dans ces trophées deux arquebuses à mèches avec leurs fourches, qui excitaient vivement l'intérêt des connaisseurs. C'étaient deux épouvantables machines de guerre, au canon évasé par le bout, et dont les ciselures profondes étaient plmes de vénérable rouille.

Le pauvre Courtenay s'était démis l'épaule en voulant mettre en joue la plus petitie des deux.

Dans ce salon décoré artistement^ le commodore Robert Davidson était en train de se faire mesurer. La machine métrique en vieux chêne noir qui avait appartenu, suivant M. Lewis^ au tailleur d'Henry Tudor^ encadrait M. Davidson immobile, les jambes roidies^ et retenant son souffle.

—Comment va, Lewis? s'écria-t-il, venez voir! j'ai parié que j'avais la même taille que lui.

— A deux pouces près^ dit l^mployé qui tenait la machine.

—Comment, deux pouces I protesta le commodore est-ce vous qui prétendez cela, monsieur Hichiels ? Avancez, Lewis!

— Mac-Aulay a cinq pouces et vous sept, dit le tailleur, c'est clair.

—Pesez, alors! Je vous enverrais au diable, Toyez-vous I ne pouvez-vous pas peser quand je vous le dis!

L'employé tourna la vis, et le bras supérieur de la machine craqua, tant la pression qu'il exerçait sur le commodore était forte.

—Vous allez blesser milord ! dit Lewis.

— N'ayez pas peur^ Monsieur Michiels! Vousy

Lewis^ je vous prie de vous mêler de vos affaires. Y a-t-il encore deux pouces de différence?

— A peu près^ répliqua remployé.

Une expression d'amer désappointement rembrunit le visage du conunodore.

— Deux pouces ! tit-il en sautant comme un furieux hors dç la machine; il y a mauvaise foi ! Et d'ailleurs^ depuis quand se mesure-t-on avec des bottes ? Un coup de main^ Monsieur Hichiels.

M. Hichiels s'exécuta comme un bon garçon^ et le conunodore^ après avoir traversé la chambre pieds nus^ se remit triomphant sous la règle.

— A vous^ Lewis^ s'écria-t-il, et pesez loyalement, cette fois!

Lewis tourna la clef à se rompre le poignet ; la règle gémissait; le (X)mmodore devenait écarlate.

—Il s'en faut encore d'un bon pouce, dit le tailleur en reprenant haleine.

Le conunodore baissa la tète et revint vers ses bottes.

—Je constate que vous n'avez pas voulu peser coDome il faut, murmura-t-il. Tout le monde sait bien que Mac-Aulay et moi nous sonmies de la mém</ taille... Mais il y aura toujours des jaloux!

—Bonjour, Lev^^is, dit lord John Tanjivy^ qui

entra la cravache à la main; je voudrais une casaque orange, vous savez?...

—Comme celle de Mac-Aulay! acheva le taillejir; Michids, servez milord.

— Quelk espèce stupide que ces imitateurs ! grondait le commodore, en tirant sur ses bottes à tour de bras.

—Entrez, Milady ! chanta la voix flûtée de sir Arthur, qui donnait le bras à lady Harriett, baronness Monteagle.

—C'est d'un goût exquis! commença la baronness.

Mais elle aperçut le commodore aux prises avec ses bottes trop étroites.

T— Oh! s'écria-t-elle en se voilant le visage avec horreur, cela est choquant, choquant en vérité !

Le commodore, écrasé par la conscience de son crime de lèse-bienséance, se cacha derrière une draperie, tandis que sir Arthur disait à Lewis :

— Milady voudrait une amazone Mac-Aulay.

— A cet âge, dit le commodore, quand la baronness fut partie, faire de pareilles extravagances ! Je réfléchissais, Lewis ; votre machine métrique est très-belle comme objet de curiosité, mais elle n'est peut-être pas juste. Pendant que j'y songe, vous

ferez une amazone Mac-Aulay pour ma fille. Si celielà imitait quelqu'un je la renierais I

n frappa du pied, autant pour ponctuer sa phrase que pour assurer ses bottes et rétablir l'aplomb de son pantalon.

— ^A propos, s'écria-t-il tout à coup, je ne vous ai pas dit? Je suis au mieux aveclady Bridgeton, maintenant. Quelle femme, Monsieur ! Par exemple, je ne sais pas pourquoi elle en veut si mortellement à ce pauvre Mac-Aulay. Monsieur, quelle âme! Les éditeurs de la Retme lui payent une guinée pour chaque vers : saviez-vous cela?

. — Non, Milord, repartit Lewis.

— Je sais toujours tout le premier, dit le çommodore avec orgueil.'

Puis il se rapprocha confidentiellement et ajouta :

— ^ïls ne se sont pas battus encore... Edgard et Mac-Aulay... La police les a empêchés de se joindre.

— ^Vraiment? fit le tailleur.

— ^Depuis ce matin, on a perdu la trace de Mac- Aulay.

— ^Depuis ce matin ! répéta Lewis avec une innocence parfaite.

Dans les magasins, une voix de ténor commanda un pantalon Mac-Aulay.

—Écoutez cela ! s'écria Robert Davidson avec un dépit concentré^ ce n'est pas moi qui les fais parler ! Ils finiront par donner un ridicule à ce pauvre Ghris^ tian !

Une basse-taille bien timbrée lui répondit de la pièce voisine : — Un pardessus Mac-Aulay ! Le commodore se boucha les oreilles.

—Odieux, sur ma parole^ odieux ! dit-il. Vous savez la distjmce pour le duel? Un pas et demi, de pied ferme, avec des pistolets-carabines.

— On m'avait parlé de di^pas, interrompit Lewis.

— Laissez-donc ! un pas et demi. Ce sera un beau spectacle, Monsieur ! Je cours après Mac-Aulay depuis trois jours pour le prier de me prendre en qualité de témoin. Je me suis fait recommander par des personnes bien placées auprès de lui. Si je ne réussis pas, eh bien ! Monsieur, je chercherai querelle à quelqu'un pour me battre à un pas et demi.

—Un habit Mac-Aulay, demanda-t-on dans le magasin. Tout ce qu'il y a de plus Mac-Aulay !

Un tressaillement névralgique agita le visage du Commodore ; il passa la main sur son front où perlaient quelques gouttes de sueur.

—Ces misérables, murmura-t-il d'une voix altérée, ne demanderont donc jamais un habit Davidson, un

gilet Davidson, une cravate Davidson! La moindre chose Davidscm!

— ^Mon cher M(Misieiir Lewis , reprit*il avec la dignité du malheur, vous me retenez là fort obligeamment. Hais il faut que je trouve Mac-Aulay. S^il prenait un autre témoin, je serais capable d'en faire une maladie ! Un pas et demi, de pied ferme ! n n'y a certainement que nous pour avoir de ces îdées-là!

Il se dirigea vers la porte d'un air affairé ; mais, au moment de sortir, il s'arrêta brusquement.

— ^Vous aî-je dit, pouf lady Bridgeton ? s'écria-t-il. Oui? bien, bien! Votre serviteur, mon cher Monsieur Lewis! Une autre fois que je serai moins pressé, je causerai plus longtemps avec vous.

il inclina son chapeau comme il fallait pour ressembler à Mao-Aulay par derrière, puis il traversa les magasins en boitant une idée de moins qu'à Brighton, car depuis trois jours la jambe de Mac- Aulay devait aller mieux.

H. Lewis lui souhaitait intérieurement bon voyage, lorsque la figiure discrète et décente du maquignon Carter se montra sur le seuil. Derrière le marchand de chevaux venaient le grave Staunton ef le tendre Filowski.

— ^VottS êtes seul? demanda Carter^ j'ai cru que ce Commodore resterait là jusqu'à demain !

On se serra le doigt à la ronde.

— La presse est superbe ce matin chez vous I dit Staunton.

— Superbe ! répétèrent Carter et Filowski.

Lewis haussa les épaules.

— ^11 y a bien de Tivraie parmi le bon grain, murmura-t-il.

— Banque? fit Carter.

Lewis poui^sa un profond soupir qui eut de Técho dans les trois poitrines de ses confrères.

— Allons, c'est un fait accompli, dit Carter, le Mac- » Âulay baisse ! Les tigres de Tlnde commencent à se faner; il faudra trouver autre chose, voilà tout. Mais songeons au plus pressé. Messieurs, songeons à ce coquin de duel qui peut nous frapper comme la foudre.

Lewis prit un air orgueilleusement modeste.

— Messieurs, commença-^il, vous aviez mis en moi votre confiance. J'ai fdt tout mon possible...

—Au fait^ interrompit Carter.

— Mac-Aulay est en lieu de sûreté.

Les fournisseurs i^ rapprochèrent d'un commun mouvement. Lewis semblait distrait et prêtait l'oreille

à un bruit sourd qui se faisait à l'intérieur de sa maison.

— Où çà? demanda Carter.

— Chut ! fit Lewis avec inquiétude.

On entendit comme un fracas de porcelaine brisée^ puis le silence se rétablit*

— Je ferai la note du dégât^ dit Lewis, et chacun payera sa quote-part.

Les fournisseurs le regardaient et ne comprenaient point. Il poursuivit :

— C'est notre cher lord qui fait ce tapage; je Tai enfermé de force dans mon propre appartement.

Le même sourire vint à toutes les lèvres.

— ^11 a des livres^ continua Lewis, du tabac de Turquie, du Champagne, tout ce qu'il faut pour être heureux.

— Bravo I interrompit le chœur des associés.

— Ce qui ne Tempéche pas de se démener comme un diable, et de tout briser dans ma chambre à coucher. D, menace de nous dénoncer à la police.

— Chartre privée ! grommela Staunton en secouant la tête.

—Atteinte à la liberté d'un citoyen! ajouta Filowski, Polonais peu lettré, mais à qui son ftme

généreuse prétait toujours des accents pleins d'éloquence.

—Bah! s'éciîa Carter, c'est l'affaire de quelques heures.

—Vous êtes donc en règle? demanda vivement Lewis.

—Carter tira de sa poche un portefeuille, et du portefeuille une petite liasse de papiers.

—Une lettre de change I firent à la fois tous les fournisseurs.

Carter tenait ses chiffons entre l'index et le pouce, et souriait paisiblement.

—Je ne suis pas resté les bras croisés, dit-il; je savais que sir Edgard se fournissait chez Browne, dai^s Hay-Market; je suis allé cbe2 Browne, et je lui ai acheté ceci.

—Il déplia négligemment la lettre de change ornée de son protêt.

—Il y a jugement, poursuivit-il, prise de corps, et caetera. On ne se bat pas à la prison de Fleet- Streetl

Filowski saisit la main droite de Carter, tandis que

Staunton lui serrait la main gauche et que Lewis

criait : Bravissimo!

-Messieurs , dit le marchand de chevaux, vous

êtes contents de moi ; c'est ma récompense. Ne serait-il pas fâcheux^ ou^ pour mieux pai'ler^ into* lérable^ que le premier étourneau venu pût assassiner d'un coup de pistolet le crédit de négociants honnêtes et actifs ?

— Certes, certes, fit le chœur, ce serait intolérable I

— Ëdgard Lindsay réfléchira sous les verrous. Mais en attendant, Messieurs, de la prudence I U faut que Mac-Âulay soit gardé soigneusement.

— Gardé à vue, pardieu I

—11 faut... reprit Carter.

— Permettez, interrompit Filowski avec émotion, nous sommes sa famille, à ce jeune homme! il ne s'agit pas seulement d'un vil intérêt; j'ai pour Mac- Auiay le cœur d'un père et d'une mère. Cette nuit, je me le représentais percé d'un coup mortel, et mon oreiller se mouillait de mes larmes !

Ces choses, dites avec Tàccent slave, ont une saveur que nous ne pouvons point rendre. Les fournisseurs commençaient à s'attendrir sérieusement) lorsqu'une jeune personne, voilée de vert et vêtue avec une élégante simplicité, sortit des magasins. Elle jeta tout autour d'elle un regard embarrassé.

—Mon père m'avaitdit... murmura-t-elle; je suis bien chez M. Lewis, n'est-ce pas?

— Je crois que j'ai rhonneur de parler à miss Amy Davidson? demanda le taillem*.

La jeune fille devint rouge comme une cerise sous son voile, et balbutia:

— ^Mon père n'est donc pas ici ?

— Le conunodore est venu^ Mademoiselle, mais il est reparti.

Miss Amy fit un geste de désappointement, mais elle ne prit point congé. Un observateur eût compris bien vite qu'elle ne voulait point s'en aller et qu'elle ne savait comment rester.

— ^Pensez- vous qu'il revienne? demanda-t-elle ec hésitant.

—Je ne sais, répliqua Lewis.

— C'est que... je voulais... je venais...

— Peut-être pour essayer l'amazone que milord votre père a commandée?

—C'est cela, s'écria miss Amy qui saisit la balle au bond, je venais positivement pour essayer mon amazone.

— Alors^ dit Levris, si mademoiselle veut prendre la peine de passer dins le salon des dames?. .

—Ah çà ! où donc est M. Levris? demanda au dehors une voix douce mais accentuée résolument.

Miss Amy fit un pas vers la porte comme pour s'enfuir.

—C'est lady Bridgeton! s'écria Carter.

Et Lewis se précipita vers les magasins en disant :

—Par ici^ Milady ! Que d'honneur !

La' fille du commodore s'était mise à l'écart^ et avait ramené son voile de manière à cacher entièrement son visage. Lady Bridgeton entra d'un pas leste et cavalier, la tête haute et jouant avec une cravache mignonne qu'elle tenait à la main.

—Encore cette femme! murmura miss Amy consternée.

Les fournisseurs entouraient déjà lady Bridgeton, comme si c'eût été une reine.

•—Je passais par hasard, dit-elle en se jetant dans un fauteuil, et je suis montée pour voir les draps de ma livrée.

—Je rends grftce au hasard, Milady ! fit Lewis.

La lionne glissa une œillade moqueuse vers miss Davidson, qui se faisait petite dans un coin.

—Positivement, Monsieur Lewis, ditrolle en riant, vous devenez un tailleur pour daines ?

Amy baissait les yeux et feignait de ne point en« tendre.

—Je n'aurais pas dû venir ici, pensait-elle, maïs cette lettre...

Lady Desdemone Bridgeton poursuivait, en s'adressant à Lewis :

— Tout ce qu'il y a de plus beau pour mes gens, vous savez? Monsieur Carter, j'irai voir aujourd'hui un attelage.

Carter se rengoi^ea.

— Je vous serais obligé, Monsieur Staunton, ajouta la lionne, de m'envoyer deux ou trois boites ce soir.

— Tout entier aux ordres de milady, répliqua le gantier, qui salua comme un duc et pair.

Filowski agita gracieusement sa tête à la chevelure crépue.

— Belle dame, dit-il en minaudant, moi seul je suis privé de l'avantage. . .

L'auteur de David Rizzio eut un franc éclat de

rire.

—Quand j'aurai honte de mes bas bleus. Monsieur Filowski, dit-elle, je m'engage à vous acheter des bottes.

—Oh! charmant! murmura M. Levns.

—Délicieux ! ravissant ! répétèrent les autres marchands»

Miss Amy tournait le dos ; elle avait tiré de son sein une lettre qu^elle relisait à la dérobée.

- Jn dirait une écriture de femme ! pensait-elle : « Ce matin^ à midi^ chez le tailleur Lewis... une personne qui a autant d'intérêt que vous à empêcher ce duel... i>

Elle refenna la lettre et resta comme absorbée. Un bruit soudain^ qui se fit dans les appartements voisins^ réveilla en sursaut.

— Qu'est-ce que cela? demanda lady Bridgeton. Y a-t-il un cabaret à côté?

— Milady!... balbutia Lewis^ évidemment embarrassé, ce n'est rien, je vous assure.

— Notre li(Hi qui se démène dans sa cage, murmura Carter.

Staunton et Filowski jetaient vers la porte des regards inquiets.

Tout à coup un domestique se précipita dans la chambre; il était fort en désordre 'et portait sur rooil gauche la trace d'un mémorable coup de poing.

—Ah! Monsieur ! s'écria-t-il, c'est un échappé de Tenfcr, que vous m'avez donné à garder !

—Bien ! bien I Sam, faisait Lewis, qui cherchait à lui imposer silence, modérons-nous» s'il vous plaît I

—Il a tout brisé, reprit Sam, tout. Monsieur, depuis le pot à l'eau jusqu'à la pendule! Il a lancé la bouteille de Champagne au milieu de votre grande glace. Il a voulu me poignarder avec son couteau de table.

—Diable! diable! dit Staunton.

Filowski, toujours bienfaisant, soufflait tant qu'ï pouvait dans rœil de SauL

—Il faut aller ! opina Carter.

Lewis se rapprocha de lady Bridgeton, dont Iqs jolies lèvres avaient je ne sais quel sourire plein de malicieuse bonhomie. Le tapage redoublait.

-Veuillez m'excuser, Milady, commença Lewis, un de mes parents. . . *

Il resta court, parce que le parquet trembla comme si la moitié de la maison fût tombée.

— Du côté maternel... ajouta Staunton, qui vint à son secours.

•—Atteint de folie... poursuivit Carter.

— De folie furieuse. Madame ! acheva tragiquement Filowski.

— C'est cela, s'écria Lewis, de folie furieuse, hélas !

Le sourire de lady Bridgeton prit une nuance de raillerie; elle leva sa cravache mignonne avec un geste fanfaron.

—Voulez-vous que je vous prête main-forte,

Messieurs? denianda-t-elle.

Lewis était trop ému pour sentir la pointe du sarcasme.

—Merci, Madame, dit-il de bonne foi, j'espère que ces messieurs suffiront. Venez, Messieurs, venez !

Les quatre fournisseurs se rangèrent en bataille et entrèrent courageusement dans l'appartement privé du tailleur.

Lady Bridgeton les suivit un instant du regard. Dès qu'ils eurent disparu, elle se leva et s'élança vers la porte des magasins, qu'elle ferma au verrou.

Amy poussa un petit cri de frayeur.

Quand lady Bridg'eton se retourna, vous eussiez dit qu'un masque était tombé de son visage. Ce n'était plus la lionne à la beauté hardie, la femme transformée par le succès ; ce n'était plus l'auteur de David Rizzio avec son améole de gloire hermaphrodite, c'était Jane, notre chère Jane, la pauvre fille des premières pages de ce récit. C'était Jane souriante encore, mais émue et si jolie, que miss Amy Davidson crut la voir pom* la première fois.

Jane vint à elle, et elle lui prit les deux mains bon gré mal gré.

—Vous avez reçu ma lettre î dit-elle.

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