‹ Le tueur de tigresChapitre 11 sur 18 · LA PERLE DES FEMMES · texte numérisé non relu

LA PERLE DES FEMMES

Miss Âmy Davidson leva sur Jane ses grands yeui étonnés; elle était loin d'être rassurée, et cependant quelque chose l'attirait déjà vers cette femme qui ^ tout à l'heure^ lui inspirait une véritable aversion.

— N'ayez pas peur^ dit Jane^ dont la voix était douce et presque tremblante, c'est moi qui vous ai écrit cette lettre^ Mademoiselle; c'est moi qui vous ai donné rendez-vous ici.

— ^Ah! fit Amy^ avec un geste de défiance; et que me voulez-vous^ Madame?

— Je veux savoir, d'abord, si vous l'aimez.

— Miss Amy prit ce petit air grave et digne de l'Anglaise blonde qui va prononcer le mot : sho* king I

— Écoutez^ s'écria Jane avec pétulance^ point d'enfantillage^ au nom du ciel ! Nous serons amies dévouées toutes les deux^ ou nous serons mortellement ennemies. Dites-moi bien vite que vous ne l'aimez pas!

Sa parole conmiandait^ mais ses yeux suppliaient^ et miss Amy sentait qu'elle lui pressait les mains doucement.

—Qui donc? demanda-t-elle enfin.

—M. Christian Hac-Âulay.

— ^Madame ! fit Âmy offensée.

Jane se méprit et devint pâle.

^Serait-il donc vrai que vous l'aimez? murmurai-elle.

^ — Mais non, assurément ! s'écria miss Davidson.

Jane riant et pleurant lui jeta ses deux bras autour du cou.

— Merci 1 s'écria-t-elle avec effusion, vous ne savez pas le bien que vous me faites ! Vous êtes si jolie. Mademoiselle ! J'avais bien peur de vous. Il faut que vous me connaissiez, et, comme je vous le disais tout à l'heure, nous serons amies, car nous avons désormais les mêmes intérêts. Vous aimez sir Edgard Lindsay, puisque vous êtes venue ; notre avenir se joue du même coup.

Elle s'assit auprès de miss Davidson et garda ses deux mains serrées entre les siennes.

— Ecoutez-moi bien, poursuivil-elle; je ne suis pas ce que je parais être, et ce masque de hardiesse m'est bien lourd à pester. Je suis une pauvre jeune fiye comme vous. Mademoiselle, une jeune fille qui souffre et qui combat pour son amour. Il m'a abandonnée, il m'a trahie, peut-être qu'il ne m'aîme plus. Moi, je l'aime et je l'aimerai toujours : c'est ma destinée!

Elle sentit la main d'Âmy qui répondait à son étreinte ; la blonde miss avait déjà poussé deux ou trois gros soupirs en levant ses yeux bleus vers le

ciel.

—J'ai fait tout ce que j'ai pu pour le haïr, continua Jane, pour le mépriser, pour l'oublier; je sentais bien que c'était impossible! Mais, quand il s'agit de lui, je n'ai plus ni raison, ni conscience ?

-—D'ailleurs, s'interrompit-elle,xomnie si elle eût craint d'en avoir trop dit, il est bon, malgré le mal qu'il m'a fait ; il est noble, malgré le rôle qu'on lui impose. Son malheur, c'est d'être ambitieux. Mais, de bonne foi, n'a-t-il pas le droit d'être ambitieux, lui le plus beau, le plus intelligent, le plus bra^ e des hommes? Autrefois... oh! j'étais trop heureuse, il

m'adorait. Maintenant... mais j*espère toujours^ j'espère et je m'efforce. Quand je n'espérerai plus il sera temps de mourir !

Une larme tremblait aux longs cils de miss Davidson.

— Mourir ! répéta-t-elle, vous, si belle et si digne d'être aimée! Oh! non, non, vous ne mourrez pas^ Milady,nous unirons nos efforts comme deux sœurs.

— ^Et combien je vous aimerai, chère petite sœur! interrompit Jane, en couvrant son front de baisers.

Elles étaient là, toutes deux, serrées l'une contre l'autre; la chevelure âoire de Jane ruisselait parmi les blonds anneaux de la chevelure d'Amy; elles étaient là, plus charmantes par le contraste, les yeux humides et à la fois souriants. Il n'y avait point d'exagération dans leurs paroles : elles se chérissaient déià comme deux sœurs.

—Ah çà ! s'écria tout à coup miss Amy en secouant sa gracieuse indolence, je le déteste, moi, ce M. Mac-Aulay ! c'est lui qui vous fait tant souffrir, et c'est lui qui a perdu Edgard dans l'esprit de nioa pèrel

—Je vous en prie, dit Jane, ne l'accusez pas devant moi !

— Puisque vous le voulez, je me tais. Mais com-

ment faire? le commodore est absolu dans ses volontés.

—Nous avons, nous aussi, nos volontés, répliqua Jane, qui se redressa d'un petit air vaillant.

—Il est le plus fort, soupira mîss Amy.

—Eh bien, s'écria Jane, nous serons les plus braves !

Amy se sentait comme électrisée au contact de cette nature hardie.

—Ha sœur, dit-elle en appuyant sa jolie tête sur répaule de Jane, je crois que vous me donnerez du courage.

— Moi, j'en suis sûre ! A l'œuvre, ma sœur ! occupons-nous d'abord de ce duel .

— Oh ! ce duel ! fit miss Davidson , qui redevint pâle.

— Étes-vous prête à tout pour l'empêcher? demanda Jane.

—Atout!

—Eh bien, je vais vous dire un grand secret, reprit Jane, qui mit son doigt mignon sur ses lèvres, Mac- Aulay est ici.

— Ici ! répéta miss Davidson étonnée.

Jane souriait tristement.

—Quand il est malheureux, dit-elle, il pense encore

à moi. n m'a écrit ce matin. L'intérêt de ces marihands^ qui spéculent sur sa folle renommée^ s'est mis jusqu'ici entre les deux adversaires : Christian est prisonnier dans cette maison.

Amy frappa joyeusement ses mains l'une contre l'autre.

— Tantmieux^ tant mieux! s'écria-t-elle.

—Ne chantons pas encore victoire! S'il a pu m'écrire^ il a pu écrire aussi à sir Edgard Lindsay .

— C'est vrai, murmura miss Davidson, qui perdit

son sourire et baissa la tête.

— n faut donc empêcher à tout prix sir Edgard d'approcher de cette maison. Cest pour cela que j'ai compté sur vous.

— ^Et vous avez bien fait !

— Vous savez où trouver sir Edgard? demanda Jane.

— Je sais toujours où le trouver, répondit miss Davidson en rougissant.

Elle se leva pour sortir; Jane l'arrêta.

— Un mot encore, dit-^Ue, ^ndis que sa voix prenait, à son insu, un accent de gravité, avez-vous confiance en moî, Amy î *

— ^Vous me le demandez ! s'écria la blonde fille avec r€S>roche.

—•Eh bien ! dites à sir Edgard Lindsay qu'il faut que je le voie ce soir^ sans témoins.

Miss Davidson ne put s'empêcher de répéter :

— Sans témoins?

—Chez moi^ ajouta Jane. J'ai bien des choses à lui dire.

Âmy la regarda en face.

— Jane, dit-eUe^ Edgard ira chez vous^ ce soir.

Elle tendit la joue à Jane^ qui la pressa contre son cœur; puis elle sortit vivement par les magasins^ en murmurant : Â bientôt !

Jane était seule; elle appuya sa tète sur sa main et resta pensive. La foule ne cessait point d'encombré les compteurs. Jane n'entendait rien de tout le bruit qui se faisait près d'elle.

— Chère enfant I se disaii-elle^ on l'aune ! Et con^ ment ne l'aimerait-on pas ? si charmante et si bonne !

Ah ! se reprit^Ue , tandis qu'une larme roulait tentement sur sa joue^ quelle tfifférence entre nous deux!

Elle se renversa sur son fauteuil^ et regarda sans le voir le trophée d'armes qui lui faisait face.

—'Ces idées de fortune l'entratnent et l'enivrent^ munhura-trelle; mais ne sais-je pas qu'il a bon cœur? Je combattrai j je resterai sur la brè'che jusqu'au jour

îSi LE TUEUR

OÙ son mariage aura brisé ma dernière espérance. Et je n'aurai ni fausse honte^ ni scrupule. Non ! car nulle femme ne Taimera jamais comme je Taime, et ne se donnera^ comme moi^ tout entière à son bonheur!

Un violent coup de pied ébranla les panneaux gothiques de la porte qui communiquait avec les appartements particuliers de H. Lewis. Jane se redressa et reprit sa cravache. Ce fut l'affaire d'un clin d'œil : lady Desdemone Bridgeton se retrouvait elle-même avec toute sa crftnerie.

— Ce doit être lui, pensa-t-ellé.

Un second coup de pied enleva le pêne, et Christian, fait comme un bandit, se précipita dans la chambre. Il avait l'œil hagard, les cheveux en désordre, et tenait encore à la main le fameux couteau de table à l'aide duquel il avait voulu exterminer Sam.

C'était bien un prisonnier q^ui s'évadait de son cachot. Â la VU3 de Jane, il fit un pas en arrière et se mit en garde.

— Âh! dit-il en la reconnaissant. C'est vous. Madame! ^ il

n avait la voix brève des fiévreux.

—Comme vous voilà fait, mon pauvre Christiav ! s'écria Jane, qui ne put réprimer sa gaieté.

— ^Ne riez pas^ dit le lion d'un air sombre^ je vous défends de rire I Je suis dans une position terrible 1

— En vérité? contez-moi donc cela.

—Sur mon honneur^ Madame^ les coquins me le payeront ! Je fais serment d'en assommer trois ou quatre !

— ^Mais^ pour Dieu ! Christian^ qu'avez-vous donc?

Le lion s'élança vers elle et lui saisit le bras.

— ^Vous me demandez ce que j'ai I s'écria-t-il en grinçant des dents ; ce sont des scélérats^ Madame ! des drôles ignobles! Ds m'ont enfermé! enfermé comme un enfant méchant! De par tous les diables ! je suis sujet anglais et libre ; ils en verront de belles !

— Calmez-vous, je vous en prie^ dit Jane.

Christian fut sur le point de la battre ; il écumait.

—Alors vous n'êtes pas indignée de cette violenci infâme? reprit-il en croisant ses bras sur sa poitrine; Jane, Jane^ vous avez bien changé! Et voulez-vout savoir ce qu'a imaginé ce honteux pendard de Lewis pour motiver ses excès à mon égard? Madame, il me fait passer pour fou ! pour fou furieux. Madame! Les valets, en m'approchant, s'arment de balais et de tisonniers...

— ^PauYie Christian ! murmura Jane^ qui se détourna pour sourire.

— fai brisé la porta de ma prison^ espérant gagner la rue^ mais toutes les issues sont gardées! Les corridors sont pleins de commis qui ont des pistolets^ et les coupeurs brandissent leurs grands ciseaux dans les antichambres. Figurez-vous que le cuisinier a voulu me passer sa broche au travers du corps !

Christian mettait un tel feu à ce récita que Jane eut beau faire^ elle ne put retenir un éclat de rire.

«-Vous riez^ Jane 1 s'interrompit le malheureux iion^ qui laissa tomber ses deux bras le long de son corps^ cela vous fait rire^ Madame ! Je vois iien que vous n'avez plus de cœur !

Jane devint sérieuse.

— Je ne croyais pas mériter vos reproches^ Christian, dit-elle ; il y a une demi-heure que j'ai reçu votre lettre et me voici.

— Vous êtes bonne^ ma ch^e Jane^ vous êtes excellente l s'écria le lion, passant d'un extrême à l'autre; vous serez toujours ma meilleure amie^ vous qui devriezme haïr !

— ^Pourquoi cela? demanda Jane gaiement.

—Au fait, c'est vrai, dît Christian d'un air piqué; j'oublie toujours que vous êtes entièrement consolée.

Et je dois vous faire compliment^ Madame/ sur la façon vraiment expéditive. . .

Jane eut un sourire espiègle et eoquet.

—Vous teniez donc beaucoup à me voir pleurer éternellement? murmura-t-elle.

—Laissons cela^ dit Christian d^un ton brusque; je suis fou de vous parler de ces fadaises. Jane^ il s'agit d'une aflFaire sérieuse : mon honneur est engagé.

—Votre honneur, mon Christian ?

—Je vous fais juge : j'avms pris rendez-vous pour aujourd'hui...

—Pour un duel, peut-être? interrompit Jane gaillardement.

—Pour un duel. . . qui a\léjà été remis quatre fois.

Jane fronça le sourcil et secoua la tête.

—•Quatre fois ! répéta-t-elle en faisant un cerceau de sa cravache, circonstance aggravante !

—Vous sentez bien, Jane, que si je ne puis me trouver à ce rendez-vous, je suis à tout jamais déshonoré?

— Je ne vous cache pas, mon ami, que cela me parait évident.

Christian joignit ses mains sur son estomac pour la regarder avec admiration.

— ^Vous êtes la seule femme au monde pour comprendre ces choses-là^ Jane, dit-S^ et je suis sûr que vous allez me servir.

— Comment donc! s'écria la jeune femme^ de tout mon cœur!

Christian se précipita sur sa main et la secoua vigoureusemait.

— ^Voilà ce que j'appdle une amie ! dit-ii. Il faut me fournir les moyens de quitter cette maison .

— ^Je ne demande pas mieux. Seulement^ si Ton vous a fait passer pour fou^ je ne vois pas...

—Cherchons I — C'est cela, cherchons.

— ^En prévenant la police?

— C'est une idée... Mais la police empêche les duels.

— Âquiledites-voup^ Jane! Âh! coquin, coquin de Levns! Savez-vous ce qui va arriver? le Commodore me regardera comme un lâche, et adieu mon mariage!

— Ceci est fâcheux au dernier point ! murmura Jane qui se pinça les lèvres.

—Fâcheux pour moi et fâcheux pour vous> reprit le lion^ car enfin, si je me retire, ce petit Edgard

))OuiTàit bien épouser ma fiancée. Et vous^ Taimezvous^ Jane^ ce petit Edgard?

Jane sourît, tourna la tête et balbutia :

— ^On ne peut donc rien vous cacher !

— Joli choix, pardieu! joli choix! grommela Christian. Âh çà 1 nous n'en sortirons pas! J'ai beau chercher, je ne trouve rien.

Il se frappa le front tout à coup.

— ^Victoire! s'écria-t-il; nous y sommes! j'ai le moyen !

■—Voyons le moyen, fit Jane en dissimulant son inquiétude.

— Le Commodore, ma chère! Faites seulement savoir au commodore l'embarras où je me trouve; dites-lui que je l'ai choisi pour témoin, et je vous jure qu'il me tirera de peine.

— n en serait bien capable! pensa Jano.

Elle ajouta tout haut :

— J'approuve le moyen, et je suis prête.

Christian ne se sentait pas de joie.

•—Voilà mes drôles qui viennent, dit-il. Partez vite, Jane!

Lewis et Carter avaient déjà passé le seuil et

s'avançaient avec précaution.

— ^Dieu veuille que je rencontre le commodore!

pensait Jane^ mon Christian Pattaidra kmgtempal

— Comptez sur moi^ ajouta-t-cile en prenant congé.

— ^Vous m'aurez sauvé plus que la vie ! dit le lion qui lui baisa la main.

Lady Desdemone Bridgeton passa comme une reine devant la haie des fournisseurs respectueux^et disparut par la porte des magasins.

Gë n'était pas seulement le quatuor important composé de Carter^ de Lewis^ de Staunton et de Filowski; on avait convoqué Tarrière-ban des intéressés : Tassociation tout entière était réunie. Il y avait un chapelier^ un chemisier^ un bonnetier; il y avait un coiffeur, un bijoutier, un dentiste; il y avait un marchand de meubles, un fabricant de chocolat, un entrepositaîre de vermouth, et d'autres dont le dénombrement serait par trop homérique. C'était une armée.

Ds se tenaient rangés au-devant de la porte, le chapeau à la main et l'échiné courbée; on voyait bien qu'ils étaient prêts à faire toutes les soumissions possibles pour regagner les bonnes grâces du cher lord.

Le cher lord jetait sur eux de fauves regards, et semblait aiguiser la foudre dont il allait les frapper.

— Approchez ! dit-il d'un accent terrible.

Les fournisseurs tressaillirent sur toute la ligne. Christian se redressa.

— Voulez-vous me dire quel jeu nous jouons ensemble? reprit-il en contenant sa voix; avez-vous cru que j'étais un croquant de votre espèce? Parce que je vous ai loué mon corps^ à vous^ Monsieur Carter, pour orner vos voitures et faire valoir vos chevaux; à vous. Monsieur Lewis, pour mettre en lumière le drap que vous vendez à trois cents pour cent de bénéfice; à vous. Monsieur Filowski, poui' donner un certain vernis à vos chaussures ; à vous tous enfin pour illustrer vos produits divers, et changer votre plomb en or, avez-vous cru que je vous avais vendu mon honneur I

Filowski joignit ses mains osseuses où il y avait beaucoup de verrues et beaucoup de bagues.

— Une si coupable pensée!... conunencèrent à la fois Carter et Lewis.

— Messieurs, vous vous êtes trompés, continua Christian, si vous avez cru cela, c'est moi qui vous le dis !

—Hélas! cher Monsieur!... voulut interrompre Staunton.

— La paix ! Je me charge de vous faire voir, moi.

192 LE TUEUU

la différence qu'il y a entre des banquistes et un homme de cœur !

— ^Banquiste! soupira Filowski. Ahl banquiste! moi qui avais cinq mille paysans esclaves quand la Pologne était libre!

—Voyons, cher lord, de quoi vous plaignez-vous ? demanda Carter d'un ton pénétré, M. Lewis vous aurait-il laisser manquer de quelque chose?

— Je crois que vous me raillez ! rugit le lion, qui bondit et saisit Carter au collet.

Personne ne fit un mouvement pour défendre le maquignon en péril.

—Permettez, permettez, dit-il avec supplication; je suis père de famille I Nous sommes tous pères de famille; nous avons fait fabriquer à force; nos magasins regorgent...

— Que m'importe cela ? s'écria Christian, qui le secouait à tour de bras.

— Vous pouvez me tuer, sanglotait Carter, je vous dirai la vérité. Quand une vie est précieuse comme la vôtre, on n'a pas le droit de la jouer!

— Se battre! appuya Lewis, pendant que le maquignon respirait, c'est bon pour les petits jeunes gens, auteurs ou artistes!

— Mais un homme d'importance! ajouta Staunton.

— Songez, Milord , songez, s'écria Carter, qtf il y a des millions sur votre tête!

—Songez, Mîlord, songez, répéta la voix attendrie du Polonais, que vous êtes le patrimoine de nos enfants I

Il y eut un mouvement général^ et tous les fournisseurs, accueillant cette idée sympathique, entourèrent le lion en répétant les larmes aux yeux :

— Oui, Milord, oui, vous êtes le patrimoine de nos pauvres enfants I

Christian lâcha prise, tant il fut stupéfié. Il y avait je ne sais quoi d'anthropophage dans l'émotion de tous ces braves gens. Christian eut comme un éblouissement ; il les vit tous avec de grandes dents affamées, prêts à le dépecer et à le manger en famille.

— ^Alors, murmura-t-il en reculant d'un pas, vous prétendez...

— ^Nous ne prétendons rjpn, dit Carter; nous sommes littéralement aux pieds de Votre Seigneurie.

—Humbles, poursuivit Lewis.

— Soumis, ajouta Staunton.

— ^Dévoués sincèrement et profondément! acheva Filowskt.

— Nous étendons nos mains vei*s notre cher lord, reprit le maquignon, et nous lui représentons avec

respeet qu'il ffsfgi tout au plus de vingtniiiatTe heures.

— Mais^ nuSséraUfift que vous ètes> gronda Christian^ œs vingirquatre heures sufiBsent à me déshonorer!

--Du tout! repartit Carter en oUgnani de Foeil avec triomphe^ car il avait, cette fois, un argument sans réplique; du tout, Milord! Nous tenons les journaux, vous saveE bien; les journaux diront tout simplement que sir Edgard Lindsay a eu peur et a pris la fuite.

L'indignation étouffait Christian, il ne put dire qu'un mot :

— Infamie! infanùe!

Les fournisseurs se regardèrent. On avait fait tout ce qu'on avait pu.

— ^n faut bien pourtant que nous écoulions nos produits, dit Carter, exprimant l'opinion de tous, et puisque Sa Seigneurie ne veut entendre à rien, je propose...

—J'appuie! interrompit Lewis, en prêtant l'oreille à un bruit qui se faisait dans les magasins...

—On vient, dirent à la fois Staunton et FilowskL

Carter s'avança vers Christian et dessina un céré* monieux salut.

DE TIGRBS. 195

— ^En somme^ ditril résolumoit^ nous n'avons pas dépensé notre argent pour le roi de Prusse^ et Votre Seigneurie est pnée de rentrer dans sa chambre.

— Userie^vous de la violence? s'écria le lion^ qui ie mit sur la défensive.

— ^Àvec regr^^ répondit Carter^ qui donna de la main le signal du combat» et seulement à la dernière extrémité. Voulez-vous nous suivre^ Monsieur Hac- Aulay? Non !... Messieurs, prètez-moi main-forte, et emmenons M. Mac-Aulay !

Au moment où l'intrépide Filowski retroussait ses manches pour conunenc^ l'attaque, des voix s'élevèrent du côté des magasins, dont la porte cf'ouvrit brusquement. On vit le commodore Davidson boxant un domestique qui essayait de lui barrer le passage. Edgard était derrière le comnu)dore.

L'armée des fournisseurs s'arrêta consternée.

— Ah ! ah! s'écria le commodore, en portant un coup de poitrine au domestique : souvenez-vous de mon nom, l'ami : Robert Davidson! Je vous permets de dire partout que je suis un original. Entrez, Edgard. Tiens, voici Mac-Aulay! Mac-Aulay, avezvous vu mon coup de poitrine? Mais quelles figures ils ont tous! ajouta-t-il en regardant les fournisseurs.

—Jane a taau parole^ pensait Christian ; ;iuelle femme !

Il salua Edgard^ qui restait froid et roide auprès de la porte.' Puis il se tourna vers les associés.

— ^Vous ne vous attendiez pas à celle-là^ n'est-ce pas? dit-il avec triomphe ; Monsieur Lindsay^ je suis à vous^ partons !

— ^La voiture est en bas avec tout ce qull faut^ répliqua Edgard^ partons !

— ^Partons I s'écria le commodore. Je suis témoin naturel et nécessaire.

Les fournisseurs^ qui avaient eu le temps de se remettre^ s'étaient massés au-devant de la porte^ et tenaient une manière de conseil.

— ^11 faut payer de sa personne ! disait Carter^ non sans un léger tremblement dans la voix.

•—Nous sommes six contre un^ ajouta Filowski^ déployons du courage !

—Place ! s'écria Christian en s'avançant vers eux.

Carter parla tout bas à ses compagnons^ qui firent un signe d'assentiment.

— ^Milord^ répondit-il à Christian avec résolution^ notre parti est pris : vous nous passerez plutôt sur le corps!

—Eh bien ! nous vous passerons sur le corps!

s'écria le lion^ qui s'empara d'une chaise gothique et la brandit au-dessus de sa tête.

Ëdgard prit un mannequin^ et le commodore saisit la machine à toiser qui lui avait donné méchamment deux pouces de plus qu'à Mac-Aulay.

— ^Attention^ vous autres 1 commanda Carter aux fournisseurs qui s'étaient divisés en trois ou quatre groupes^ et vivement ! Allez !

-Ce fut un coup de théâtre. A ce signal^ tous les associés s'éclipsèrent comme par magie par les différentes portes^ et l'on entendit en même temps le bruit de toutes les serrures qui se refermaient en dehors.

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