UN HOMME BIEN GARDÉ
Le jour était levé depuis une heure à peine et les abords fashionables de Belgrave-Square étaieiît encore déserts. Un coupé^ bas sur roues^ après avoir longé les jardins du palais^ tourna Tangle de Chester-Street et s'arrêta devant une maison d'élégante apparence qui tenait à peu près le milieu de la rue ; un personnage tout de noir habillé sauta sur le trottoir et fit jouer vigoureusement le marteau.
Belgrave-Square est un quartier diplomatique; c'est le faubourg Saint-Honoré de Londres. La maison de Chester-Street pouvait fort bien loger un ambassadeur; quant au personnage qui descendait de voiture^ sa figure pensive et pâle^ ses traits contractés par la méditation disaient assez quels graves intérêts pesaient sur lui. Certes^ ce n'était pas une
affaire ordinûre qui pouvait jeter sur le pavé de Londres, à pareille heure^ un honune de celte importance.
Il y avait sans doute du nouveau dans les chancelleries; cet homme pftle et soucieux sentait peutêtre trébucher Téquilibre européen.
A rappel retentissant du marteau^ un groom en veste rouge vint ouvrir.
— M. Mac-Aulay, John? demanda le nouveau venu d'une voix brève et saccadée.
— ^Bonjour^ Monsieur Lewis^ fit le groom au lieu de Répondre. Comment vous portez-vous ?
—Ton maître, malheureux ! ton maître! s'écria Lewis^ dont la figure avait une expression véritablement tragique.
— JSh bien ! dit John paisiblement^ mon maître est pai*ti une heure avant le jour avec sa botte de combat.
Lewis poussa un cri étoufié.
— ^11 devait rejoindre Tautre petit gentleman^ poursuivit John^ derrière Primrose-Hill...
—Et se battre? interrompit Lewis ^ qui entra brusquement et se jeta su» un fauteuil, se battre au mépris des lois divines et humaines I au risque de ruiner plusieurs négociants respectables? Quelle heure est-il , John ? Je vous prie de me servir un
verre de sherry, car il y a de quoi tomber en défailiance.
Or entendit dans la rué un bruit de voiture, et M. Lewis, malgré sa faiblesse, ne fit qu'un bond jusqu'à la porte. La voiture passa ; le tailleur à la mode revint s'asseoir tristement et but son verre de sherry avec une amère mélancolie.
— Ouvrez-moi le salon, John,^it-il , je pourrai au moins guetter par la fenêtre. Soyez tranquille, si Mac-Âulay revient, je passerai dans Tantichambre.
Le salon de Christian Mac-Aulay était meul)lé tout naturellement à Vindienne et avec une rare magni* ficence.Tout y rappelait le tueurde tigres; le sol disparaissait sous les fourrures épaisses; des armes bizarres pendaient en trophées aux lambris; un tigre et une tigresse, empaillés par Tooley, semblaient garder la porte principale. Puis, tout autour de la chambre; c'étaient des gouaches aux robustes couleurs, représentant les exploits les plus remarquables du Nemrod moderne. On voyait Mac-Aulay dans toutes les positions : tantôt accroupi dans les hautes herbes, tantôt perche au sommet d'un arbre. On le voyait ici sur un magnifique cheval; là sur un éléphant de Siani à la trompe recourbée; plus loin
Tartiste l'avait endormj dans une caverne de tigres;
plus lain encore ce même artiste^ à Timagination pleine de fantaisie et de hardiesse^ le précipitait du haut d'un rocher en même temps qu'une douzaine de tigres.
Ce dernier tableau représentait Mac-Âulay entre ciel et terre; les tigres lancés comme lui dans l'espace subissaient des convulsions extraordinaires. Le spectateur haletant se demandait quel allait être le sort de ce pauvre gentleman et de ces malheureux animaux. La gravure de ce tableau s'était vendue à trente mille exemplaires. Le commodore Davidson en possédait une épreuve avant la lettre.
— Et vous croyez, John, disait tristement M* Lewis, en roulant un fauteuil contre la fenêtre, et vous
croyez qu'on a tout cela pour rien ? Je ne veux pas faire le compte de ce que nous a coûté ce garçonlà. Depuis trois jours que nous avons quitté Brihgton, rien que pour la police, j'ai mis plus de trois cents livres hors de la caisse.
— Pour la police? répéta John, qui regarda le tailleur de travers.
— Ne fallait-il pas empêcher ce diable de duel?
s'écria Levais. Le secrétaire de Bow-Street a déclaré
. que tout Anglais «était libre de se couper la gorge.
L'intendant a invoqué l'acte du parlement sur la
paix publique... Ds ont failli se prendre aux cheveux dans le bureau... Heureusement^ on m'a indiqué la sergenterie de Scotland-Yard, et moyennant finance^ l'inspecteur Atkins s'est chargé de surwiller les deux gentlemen , mais il a envoyé ses hommes du côté de Greenwich, ce matin, et tu me parles de Primrose-Hill.
— Les deux extrémités de Londres, fit John froidement.
Lewis se tordit un peu les mains pour amuser son désespoir. Tout à coup il tendit Toreille avidement.
->Ghut! fit-il.
Les amants bien épris reconnaissent de loin le pas de la personne aimée; M. Lewis et ses associés savaient distinguer le roulement du cher tilbury de Mac-Aulay.
John secoua la tête en grommelant :
— C'est un tandem.
Lewis se frappa le front et Tiemanda un autre verre de sherry.
—Une demi-heure pour gagner Primrose-Hill, pensa-t-il tout haut, une demi-heure pour revenir... S'il n'y avait pas eu de malheur, Hac-Âulay devrait être ici depuis longtemps.
— C'est mon avis, appuya John; les sergents de Scotland-Yard ont le bras long... mais de Greenwich à Glocester-Road !...
M. LeiVis se leva et parcourut la chainbrQ à grands pas.
— Voilà un mois à peine que la tombe de Courtenay est fermée! déclama-t-il en levant les yeux aux ciel; le destin s'acharne évidemment contre nous! Encore^ Courtenay succomba dans Texercice de ses fonctions : il n'y a pas à lui en lui en vouloir... mais ce Mac-Âulay que nous avons pris nu comme un ver! ce Mac-Aulay qui est le fils de nos œuvres! ce Mac-Âulay, monstre d'ingratitude et de perversité!...
—Chut! fit à son tour John.
Les imprécations de M. Lewis l'avaient empêché d'entendre le bruit d'une voiture qui venait d'enfiler la rue; le marteau de la porte retentit;fbrtement.
— C'est lui ! dit Jqtin .
Lewis appuya ses deux mains contre son cœur et faillit tomber à la renverse. Il passa ses doigts dans ses cheveux et déboutonna sa redingote pour montrer son linge. Sa figure, tout à coup radieuse, avait pris une expression de respect.
—J'ai prononcé des paroles bien légères., John,
dit-il^ et je n'aurais pas dû entrer dans le salon de Hac-Aulay sans sa permission. Tout cela vaut quelque chose pour vous : voici une livre et n'en parlons plus. Ouvrez!
U avait refermé la porte du salon.
Mac-Aulay entra comme un fou et jeta sa boite de eombat sur une table.
— On parle de la Russie^ s'écria-t-il^ on dit que c'est un pays d'esclavage I Je suis bien sûr^ moi^ qu'il n'y a pas tant de sergents^ pas tant d'inspecteurs^ pas tant de coquins à plaques et à baguettes à Saint-Pétersbourg qu'à Londres! C'est honteux I
Une voix douce et soumise répéta dans un coin de Tai^tichambre :
— C'est honteux ! *
— Qui est là? demanda brusquement Mac-Aulay.
Ah ! c'est vous^ Monsieur Levais? Je suis content de vous voir. Il me faut de l'argent pour faire un tour en Ecosse.
— Nous sommes à vos ordres^ comme toujours^ répondit le tailleur^ qui s'avança le chapeau à la main.
Christian tenait le bouton de la porte du salon; il
jeta sur Lewis un regard soupçonneux.
— ^Pourquoi êtes-vous ici à cette heure? demanda-t-il.
Lewis eut un sourire paternel.
— ^Nous. avions appris, répondit-il , que notre cher lord avait quelques embarras d'espèce particulière. Et comme chacun de nous a dans sa clientèle des personnes attachées à Tadministration, je venais o&ir d'employer notre faible influence...
—M. Lewis me disait cela, interrompit John, et Je n'ai pais cru devoir lui fermer la porte.
— Passez au salon, Lewis, dit le lion; John, je n'y suis pour personne. Et s'il venait quelques figures... Tu m'entends? Je suis parti pour Calais par le paquebot de ce matin.
— Comment ! s'écria Lewis en jouant l'effroi au naturel, est-ce que vous iriez jusqu'à craindre?...
— Je crains tout. Le diable s'en mêle I Et si je pouvais penser que vous êtes pour quelque chose làdedans, vous autres!...
— ^Ahl Milord, interrompit Lewis d'un accent pénétré, vous connaissez bien mal nos cœurs !
Christian so jeta dans le fauteuil occupé naguère par le tailleur.
—Voici ce qui m'arrive, dit-il; vous allez juger s'il n'y a pas de quoi devenir fou ! Nous étions con*
venus d'une chose toute simple^ sir Edgard et moi^ l'autre jour à Brighton : nous devions nous battre au pistolet à dix pas.
— A dix pas ^ répéta Lewis e» frémissant.
—Vous comprenez^ poursuivit le tueur de tigres^ que cela ne souffrait pas la moindre difficulté. Le rendez-vous était sur la grève ^ à deux lieues de •la vAle , dans un endroit que j'avais choisi mdméme^ la veille^ en me promenant; un véritable désert! Quand nous arrivâmes avec nos témoins /il y avait sur les rochers tout un bataillon d'employés de l'excise qui faisaient semblant de guetter des contrebandiers.
Lewis tourna la tête pour cacher un orgueilleux sourire.
— Nous remontâmes en voiture, continua Christian, pour gagner les bois qui sont derrière le parc. J'avais souvent admiré la solitude de ces belles futaies.
— Oh! dit liCwis avec bonhomie, il y a où se battre assurément dans le bois du prince .de Galles !
— C'est ce qui vous trompe I s'écria Mac^AuIay \ tous les gardes forestiers du canton s'étaient donne rendez-vous sur notre route. Les uns étaient à pied pour, entrer sous le couvert en même temps que
nous^ les autres étaient étaient à cheval et piquaient
des deux quand nos équipages pr aient le galop.
— ^Mais c'était donc une gageur ? fit Lewis.
—Les drôles avaient Taîr de rire en voyant notre embarras^ et chaque fois que nous nous arrêtions^ ils se groupaient à deux on trois cents pas de distance^, comme pour nous narguer. De guerre lasse^ nous reprîmes le chemin de Brighton et nous trouvâmes tout le long de la route des gardes dans les bois^ des douaniers sur la grève qui nous saluaient avec un respect moqueur.
— Jolie petite histoire^ pensaLewis^ mais qui nous a coûté bien cher !
— En arrivant à Brighton, repris Mac-Aulay, je dis à sir Edgard : Partie remise! 11 fut convenu que nous partirions pour Londres et que nous y prendrions d'autres témoins pour dérouter Tattention.
—Dieu sait qu'il y a tous les jours des duels à Londres ! fit observer le bon M. Lewis, personne ne songe à s'en inquiéter.
-^Je le croyais, dît Christian, quelle erreur ! Le lendemain, nous nous rendîmes derrière le parc de Chelsea. Il y avait un agent de police sous chaque buisson.
— ^Voilà qui est bien étrange! prononça Lewis le plus sérieusement du monde.
— ^Nous pasSi^jies la rivière, croyant nous cacher sous Battersea r.'.Ies agents y étaient avant nous. C'était une gageure^ comme vous dites; nous jurâmes de n'en point avoir le démenti. Le lendemain, avant le Jour, nous traversions le parc de Victoria pour gagner Homerton. Nous avions pris des voitures de place et nous en étions à nous féliciter déjà, lorsque les hommes à baguette surgirent autour de nous comme par enchantement. « Si vous m'en croyez. Messieurs, nous dit l'inspecteur, vous n'irez p.as plus loin pour aujourd'hui, l'air est vif et vous ' avez gagné ce qu'il faut (|!8ppétit pour déjeuner comme des anges, b
—Ma parole, grownela Lewis, qui avait grand'peine à s'empêcher de rire, ces marauds font de l'esprit à présent! C'est intolérable !
— L'idée m*est venue de lui casser la tête, tant j'étais outré!... Ce matin, sir Edgard et moi nous avons fait une dernière tentative derrière Primrose- Hill. En le quittant, j'avais dit entre haut et bas : A Greenv^ich, Monsieur! Et je croyais avoir dérouté mes drôles. Mais ce sont de vrais limiers qui ne se laissent point donner le change : dès le point du
jour, ils fumaient leur cigare le long Au canal du Régent, a Eh bien , Monsieur Mac-Aulay, m'a dit l'inspecteur, comme s'il eût parlé à une vieille connaissance, vous voici donc arrivé le premier? Je vous prie de croire que vous ne vous lèverez jamais plus matin que nous. » J'ai voulu le prendre cette fois par les sentiments et j'ai tiré mon portefeuille en lui donnant du cher monsieur.— o Fi donc! s'est-il récrié : nous avons. Dieu merci, les mains nettes ! » De ses mains nettes ou non, il a néanmoins pris deux ou trois bank-notes de cinq livres que je lui tendais. « Puisque vous êtes un homme comme il faut, a-t-il repris, je vais vous parler à cœur ouvert. Monsieur Mac-Aulay. La police ne peut passer son temps à courir ainsi après vous, il faut être juste. Il y aura aujourd'hui même un warrant décerné contre vous pour la paix publique... Croyez-moi bien votre serviteur. »
—Un warrant I répéta M. Lewis d'un air épouvanté.
11 ajoutait à part lui :
— Du diable si on ne ferait pas croire à ces beaux fils que les vessies sont des lanternes !
— Que faire? reprit Christian^ qui croisa ses bras sur sa poitrine.
— Le plus sage serait peut-être de renoncer à ce duel...
— Jamais ! interrompit le lion fièrement.
— Bien^ bien ! fit Lewis avec douceur. J^ai cru que notre cher lord me demandait un conseil.
— Je suis revenu prendre ici mes papiers et je pars pour rÉcosse. Sir Ëdgard est averti. Je veux gager que les inspecteurs ne nous suivront point dans la montagne.
— Savoir! murmura H. Lewis. Mais je n'ai point d'<observation à faire^ et si vous voulez, je vais vous conduire aoi-méme au chemin du Nord.
Christian réfléchissait.
— Peut-être vaudrait-il mieux prendre la route de DouvreSj pensuit-il tout haut, et passer sur le con* tinent?
— ^Â votre volonté. Je vais vous conduire au chomin de Douvres.
—Quel est votre avis, à vous. Monsieur Lewis?
Le tailleur se leva en homme qui reçoit uod grande confidence; il salua par deux fois et dit :
—Notre intérêt évident est que Votre Seigneurie ne quitte point Londres; mais nous bacrifieroos toujours volontiers nos intérêts pour vous être agréables. Vous n'êtes plus en sûreté ici à cause du
warrant^ voici la chose certaine. Montons en voiture^ je vous offre ma voiture comme asile temporaire; vous réfléchirez une heure^ deux heures^ le temps que vous voudrez^ puis je vous ouvrirai ma caisse et vous choisirez à loisir votre destination.
— Montons en voiture^ répéta Christian. Je vous remercie^ Monsieur Lewis. Vous chargerez-vous de prévenir sir Edgard?
— ^Parfaitement.
— £h bien î vous êtes un excellent honunel dit Christian^ qui lui serra la main^ et je n'aurais pas attendu tout cela de vous !
L'instant d'après^ le coupé de M. Lewis brûlait le macadam de Grosvenor-Place^ enfilait au galop Piccadilly et s'arrêtait sous la colonnade du Quadrant. Le tailleur et son illustre client descendirent sans exciter l'attention du policeman paisible qui se promenait à Tombre derrière les vilains piliers; ils s'engagèrent dans une allée étroite^ montèrent un escalier de service et se trouvèrent bientôt dans les appartements privés de M. Lewis.
— ^Nous voilà sauvés! s'écria celui-ci avec une joie sincère. Vous êtes ici à l'abri^ mcm cher Lord, et si vous le permettez, je vais faire servir à déjeu-
Le cher lord eut la bonté d'octroyer la permission demandée; il examina la chambre^ et la trouva tort convenable pour passer une heure ou deux. Lewis sortit et se frotta les mains tout le long du torridor.
— Sam, dit-il à son valet de chambre, et ce n'était pas un petit personnage que le valet de chambre de M. Lew^is, vous allez porter au genleman qui est dans mon appartement la terrine de foie gras, du Champagne, des sandwichs et du thé. N'oubliez pas la grande pipe et le tabac des îles. Vous pouvez lui demander s'il veut des livres et des journaux. Mais ne caij^sez pas trop avec lui, Sam, car ce gentleman a la cervelle un peu dérangée.
~Bah I fit le valet de chambre.
^Oui. C'est malheureusement vrai. Et sa folie consiste à battre les gens qui restent trop longtemps avec lui. Allez, Sam.
Sam se rendit à l'office avec une répugnance manifeste. Il ne manqua pas de dire à ses camarades que M. de Lewis avait un fou dans sa chambre à coucher. Au bout de quelques minutes, il apporta le plateau chargé qui contenait tout : le foie gras, le Champagne, le thé, le tabac, les livres, les pipes et fes journaux. Dans sa sagesse, le valet de chambre
de Lewis avait jugé que c'était le meilleur moyen de ne point trop parler au gentleman. Il déposa le plateau sur la table et s'enfuit à toutes jambes.
M. Lewis Tattendaît dans le corridor.
— C'^t bien, Sam, dit-il; vous vous en êtes tiré à bon marché, mon garçon.
— ^Le fait est que ce gentleman a une terrible mine ! balbutis^le valet de chambre tremblant.
M. de Lewis tourna deux fois la clef dans la serrure.
—Mon cher lord , s'écria-t-il à travers la porte, je vous enferme pour qu'on ne vienne point vous déranger.
Sam approuva très-fort la précaution, et M. de Lewis rentra dans ses magasins avec une figure rayonnante de bonheur.
—Si Carter a manœuvré avec le petit Edgard aussi adroitement que moi avec Mac-Âulay, pensaitil en se frottant doucement les mains, nous sommes * à tout jamais hors de peine.
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