‹ Le tueur de tigresChapitre 12 sur 18 · LA GUERRE DES TITANS · texte numérisé non relu

LA GUERRE DES TITANS

Christian tenait toujours à la main sa chaise gothique^ Edgard son mannequin^ le commodore sa machine à mesurer; ils restaient en face les uns des autres^ Tair penaud^ la bouche ouverte. Des éclats de rire étouffés se faisaient entendre derrière toutes les portes.

— Que veut dire ceci? s'écria Edgard le premier.

Le commodore jeta sa machine métrique et s'élança vers la porte des magasins^ dont il secoua le bouton.

— ^Fermée ! murmura-tr-il.

^Fermées I répétèrent Edgard et Christian qui venaient d'éprouver les autres serrures.

-^11 n'y a pas à se faire illusion^ ajouta le tueur de tigres^ nous sommes prisonniers.

f —Tout cela par jalousie, dit le oommodore; je

pénètre leuK desseins : on a voulu tout bonnement m'empécher d'être votre témmn !

Edgard se promenait à grands pas dans la chambre.

— ^11 faut pourtant en finir > dit-il.

— Monsieur^ répliqua Christian avec aigreur^ je suis tout aussi pressé que vous I

— Et moi donc I s'écria le commodore ; c'était une occasion unique. Voyons la fenêtre !

n souleva le châssis et regarda au dehors.

— Peste I fit-il en se retirant vivement, c'est un peu haut ; Messieurs, reprit-il en se rapprochant de ses compagnons de captivité, je vous propose de mettre le feu à la maison.

Edgard et Christian haussèrent les épaules; le conunodore les retint chacun par un bras.

— C'est original, n'est-ce pas? dit-il; comprenezmoi bien : t^us ces vieux meubles vont brûler comme paille; on viendra au secours, et nous nous esquive* rons adroitement.

•— Pardieu I dit Christian, battons-nous ici 1

— Je vous remercie d'avoir eu cette idée, s'écria Edgard avec chaleur.

-^Moi aussi, Hac-Aulay, moi aussi, fit le commodore qui fouilla précipitamment dans ses poches.

Rien de plus aisé^ grftce à Diea! Toid la poodie, ▼oici les balles...

— ^DiaboUqoe! dbbc^qoe^ s^ntarroaqMt-il ifun air désespm; les |Mstolets sont restés ^i bas dans la T<Mtiire.

Les deux jeunes gens firrat un geste de dépit.

— Econtei^ rqurit Robert Davidscm^ à la guerre comme à la guerre^ n'est-ce pas? Vous pourries toujours boxer un petit peu pour tous entretenir.

— Monàeur^ dit Edgard solenndlement^ c'est un combat à moti qu'il me faut.

— Une anne! nous ne trouverons donc pas une anne ! grcmdait le lion qui perdait patience.

Le cœnmodcHre se tordait les bras.

—Mes amis^ mçs chers amis^ dit-Q^ vous êtes en train, véritablement, c'eût été magnifique, et je donnerais tout au monde pour vous tirer d'embarras... Voyons, voulez-vous prendre chacun un de ces tisonniers?

11 montrait les deux lourdes barres de fer appuyées contre les parois du foyer.

—Bien entendu, ajouta-t-il en voyant que les deux jeunes gens souriaient avec dédain, bien entendu que nous les ferons rougir au feu préalablement.

Edgard et Christian tournèrent le dos.

—L'excessive originalité de cette idée les effraye, pensa le commodore; je vais imaginer quelque autre chose.

Deux ou trois minutes se passèrent.

— C'est un supplice! dit Edgard en frappant du pied.

— ^Morbleu, Monsieur, s'écria Christian,voulez-vous en venir aux tisonniers?

Le commodore se mit à genoux devant le foyer et fourra les deux barres de fer entre les charbons.

Mais Edgard et Christian poussèrent à la fois un cri de joie; ils venaient d'apercevoir les deux tro» phées.. C'était tout un arsenal qu'ils avaient à leur disposition. Ds décrochèrent les masses d'armes : ce n'était pas facile à manier ; ils décrochèrent les épées à deux mains et firent la grimace; le commodore les suivait de l'œil dans tous leurs mouvements, et une allégresse infinie lui dilatait le cœur.

n était là, lui Robert Davidson, seul témoin des péripéties excentriques de ce drame; il grandissait dans sa propre estime et se sentait croître à la taille d'un géant.

— Tout cela ne vaut rien, dit Edgard, prenons les arquebuses.

— Les arquebuses! répéta Chnelian qui monta sur une chalscj c'est évidemiDent notre af^re I

Le Commodore aj^ya ses deux maios contre son cceur.

— De toute beauté ! fit-il avec un sérieux ^thousiasme. Mee amis^ j'ai voulu vous laisser le mente de l'idée! Sir Ëdgard, tenez, vous êtes un vrai gentloman ! si vous tuez Mac-Aulay, je vous promets que vous serez mon gendre !

Christian époussetaît son arquebuse j R(rf)ert Davidson la lui prit des mains : il montrait un zèle incomparable.

— Laissez, dit-il, c'est ma besogne. Je vus charger; préparez les fourdies et les mècbes.

Edgard et Christian placèrent les fourches vîs-&vis l'une de l'autre aux deux extrémités de la salle.

— Un peu loin ! fît le commodore. Après ça, ces arquebuses doivent avoir la portée du canon. Ditesmoi, j'avais appcHié vingt-quatre balles, j'en mets j™,.a ''ins chaque, n'est-ce pasî

lia balles ! ratèrent Christian et sir Edgard. l'ûqoeceU, mes amis... à la guerre conmie rre 1 Jepense qu'avec six chaînes de pondre ara DUuvberl "d et Christian firent une grimsceiavoloataire.

— ^Tl reste quatre charges dans ma poire^ poursuivit le Commodore^ je vous les partage fratemeliement^ puisque vous paraissez le désirer.

Tout en parlant^ il bourrait les arquebuses à tour de bras.

— ^Âvez-YOus les mèches? demanda-t-il. Boni... Quel tapage cela fera demain dans les jounutux ! Je donnerai moi-mâme tous les détails... Et il faudrait que les rédacteurs fussent bien idiots pour ne pas ajouter quelque chose comme ceci : « Le seul témoin de ce duel prodigieux était le brave commodore Davidson^ si catma par son originalité, d

Il se frotta les mains^ tandis que Christian et son adversaire regardaient les arquebuses chargées avec une sorte de défiance.

— ^Allons^ mes chers amis^ reprit le commodore^ en place ; voici vos armes !

Au moment où Edgard et Christian prenaient chacun une arquebuse^ il ajouta sxas sourciller :

— Désirez-vous que quelque chose soit fait après votre mort?

—Ha dernière pensée à votre fiUe^ Monsieur^ dit tout bas Edgard.

— ^Bien ! très-bien ! mon pauvre garçon^ je remplirai votre message... Etvous^ Mac-Aulay?

Christian pensait :

-—Jane ne m'aime plus!

n prononça tout haut et d'une voix fenne :

—Rien!

—Plein de caractère, ce rien! murmura le cornmodore; j'en ferai cadeau à lady Bridgeton pour sa prochaine tragédie.

—A vos pièces ! mes enfants^ commanda-t-il en se penchant vers la grille de la cheminée pour allumer les deux mèches. Je pense que pas un seul Anglais ne pourra se vanter d'avoir vu pareille chose !

Les arquebuses étaient d'aplomb sur leurs fourches. Edgard et Christian reçurent les mèches sans mot dire. Nous sommes forcés d'avouer que leur ardeur était un peu tombée.

Le Commodore^ au contraire^ ne se possédait

plus.

— ^Tout est bien réglé comme cela^ dit-il. Visez avec soin ; au troisième coup^ vous th*erez.

Il frappa dans ses mains.

— Une! fit-il, deux!...

Edgard et Christian détournèrent la tête en fermant les yeux à demi. Les yeux du copmiodore flamboyaient comme deux étoiles.

—Trois! prononça-t-il avec éclat.

On peut être très-brave et ne pas aimer à se battre dans une chambre close^ à trois mètres de distance, avec des arquebuses bourrées de huit charges de poudre et de douze balles. Ce n'est pas un combat en effet, mais bien un double suicide. Edgard et Christian ne pouvaient pas conserver l'ombre d'un doute; leur dernière minute était commencée. Ils répugnaient également tous les deux à cette boucherie stupide qui ne donnait satisfaction ni à Tun ni à l'autre, et qui, après la lutte, ne laissait point de vainqueur; mais ils n'osaient pas. reculer parce que le conunodore était là.

Deux hommes d'intelligence et de cœur poui-tant ! deux caractères décidés qui n'eussent point faibli devant une contrainte sérieuse ! Le préjugé les tenait ; la présence d'un fou les garrotait.

Us allaient se mitrailler à bout portant, parce que ce pauvre bonhomme, Robert Davidson, avait dit : une ! deux I trois !

Les deux mèches s'abaissèrent vers le petit cône de poudre qui recouvrait la lumière des arquebuses.

Il faudrait être Anglais et féru pour exprimer dignement ce qui se passait dans la tête du conunodore. C'était une fièvre* froide, un délire à la glace,

mais c'était bien de la fièvre et du délire. Son imagi-

nation travaillait; il voyait par avance le résultat des deux explosions* Edgard et Christian allaient disparaître criblés^ déchiquetés^ anéantis» Le» arquebuses allaient peut-être crever? Peut-être que la maison allait sauter !

Quel moment dans la vie du conunodore î quelle attente ! que d'angoisses et que de joie !

C'était^ à tout prendi^e^ un excellent homme^ qui ne voulait de mal à personne ; il aimait beaucoup sir Edgard^ et encore plus Mac-Aulay. Mais sa gloire^ songez-y^ mais sa renommée d'eccen/ncman^ scellée à tout jamais par un coup de tonnerre!

II respirait à peine^ son cœur et ses tempes battaient.

Les deux mèches touchèrent les amorces au même instant; le commodore tourna sur lui-même et poussa un cri d'allégresse extravagante. La poudre brûla silencieusement et lança vers le plafond une double spirale de fumée. Ce fut tout.

Edgard et Christian restèrent immobiles et plus pâles que des cadavres; ils ne savaient pas au juste s'ils étaient morts ou vivants.

— ^Dieu me damne 1 fit le conunodore en se donnant un grand coup de poing dans la poitrine, ces choses-là n'arrivent qu'à moi I

-•Nous allons recommencer^ rqpritril d'un ton insinuant^ car la pileuse mine des adversaires lui causait bien de ^inquiétude; ce n'est rien du tout^ mes chei*s amis... un peu de rouille dans les cheminées.

n prît une longue épingle sur la pelotte de H. Lewis et se mit à déboucher les lumières des arquebuses.

— ^Faites vite! murmura Edgard d'une voix altérée; cette attente est intoléraUe! .

— Le fait est^ ajouta Mac-Aulay en faisant pour sourire un effort inutile^ qu'on n'est pas ici sur un lit de roses I

Vous auriez eu pitié. Leurs visages se décomposaient comme si un poison violent eût agi sur eux. Quand leurs regards tombaient sur les gueules béantes des arquebuses^ une sourde convulsion agitait leurs membres^ et de grosses gouttes de sueur roulaient le long de leurs joues livides.

Mais ils restaient à leur poste.

—d'est ma faute, disait le commodore^ bavardant comme un dentiste qui veut amuser son patient ; je suis un maladroit! Si j'avais songé à cela plus tdt^ tout serait fini maintenant.

—Là I s'inlerrompitr-il^ après avoir renouvelé les

amorces; cette fois^ nous allons marcher comme sur les loulettes. Je réponds de tout ; ajustez !

Les deux agonisants se mirent en joue^ soutenus qu'ils étaient par je ne sais quelle force machinale.

— Y étes«vous? demanda Robert Davidson— Une ! deux!...

Un cri de détresse retentit au dehors. M. Carter avait eu la curiosité de mettre Tœil à la serrure. Il ouvrit la porte et s'élança tout haletant dans la chambre.

-—Trois I fit le commodore en se jetant à sa rencontre; feu! mes enfants^ feu! vous avez tout le temps 1

Les fournisseurs étaient déjà entre les deux adversaires. La pose du tendre Filowski rappelait celle de cette jeune Sabine^ agenouillée^ dans le tableau de David^ entre Romulus et Tatius.

Le commodore désespéré s'était laissé choir dans un fauteuil.

— Affaire roanquée I affaire manquée ! répétait-il sans savoir qu'il parlait; je n'ai pas de bonheur!

Les autres poiles s'étaient ouvertes^ la salie était pleine de fournisseurs. Derrière eux se tenaient discrètement quatre constablos avec leur baguette.

— ^Messieurs, leur dit Carter; veuillez faire votr« devoir.

Edgard et Christian n'avaient pas encore prononcé une parole; ils avaient Fair de deux hommes tombés d'un premier étage et qu'on vient de relever tout étourdis.

— ^Lequel de ces deux gentlemen est sir Edgard Lindsay ? demanda le chef des constables.

—Celui-ci, répondit Carter.

Le constable s'avança vers Edgard et de sa baguette lui toucha l'épaule en disant :

—Au nom de la reine! sir Edgard Lindsay, je vous arrête pour une lettre de change de cinq cents livres.

Il tenait à la main, des chiffons qui naguère étaient dans le portefeuille de Carter.

Ceci fit sur Edgard l'effet d'un seau d'eau fraîche.

— C'est un guet-apens I s'écria-t-41 en retrouvant tout à coup son sang-froid.

Puis il ajouta en regardant Mac-Aulay avec un souverain mépris :

—Ce sont de vieux moyens. Monsieur, mais qui réussissent toujours.

— Oseriez-vous penser î... s'écria Christian.

— Je pense qjoe tout eeta étiût ooocepl^ éfmvsxice, répondit Edgard en lui tournant le dos.

Le conmodore s'était Iwé iBagamunment; il s'approcba* Les dernières paroles d'Ecigard furent pour lui comme un trait de tumièie.

— Âh! Mac-Aulay! Mac-Aulay I dit-il avec mélancolie; c'est donc Yéritablement vous gui arez fait manquer l'affiiire 7

—Emmenez M. Lindsay ! commanda le constable à ses hooMMS.

— ^Je vous retrouverai^ Monsieur^ dit Edgard à ChristiaD.

— ^Plos t6t que vous ne paisez^ Monsieur^ répliqua le lion^ car je vais m'occuper de payer vos cinq cents livres pour avoir le plaisir de vous revoir.

Au moment où sir Edgard sortait^ entraîné par les constables^ Carter s'approcha du commodore et loi toucba le bras.

— ^Yous ne devinez pas? fit41 en souriant et à

demi-voix.

— Cest pourtant bien simple^ dit avec finesse ie sensible Filowski en l'abordant de l'autre côté.

—Quoi donc? demanda le commodore.

Carter haussa les épaules; Filowski cligna de Foeil;

Lewis et Staonloaeareni uœrire méprissEnt et plein d'ironie.

— Que veut dire, font cela? sf écria le ooramodore impatienté.

—Cela Teat dire^ HUflrdy répondit Carter^ que le petit bûBOfloe n'est pas maladrmt... S s^est fait arrêter exprès.

Le cûmmodore fut anssitôl frappé d\t« nouveau trait de lumière.

— ^Bah! iit-il^ vraimoit? Et moi qui soupçorniais ce cher Mac-Aulay ! Je sais bien ce que je vais faire ; je vais lui donner ma fille.

Il se précipita vers Christian^ qui restait seul et pensif auprès de son arquebuse. Mals^ à moitié chemin^ il fut arrêté par un gros gaillard^ marchant les mains dans les poches, et qui lui barra sans façon le passage.

Le Commodore recula d'un pas et mit le binocle à rœil.

— Encore ce drôle 1 fit-il en reconnaissant Tom Borne qui avait pu pénétrer jusqu'au fond du sanctuaire, à la faveur de la bagarre.

Tom avait une figure de bonne humeur.

—^Gomment va ? dit-îl en faisant à Mac-Aulay un signe de tête familier ; j'ai mangé mon argent.

> Voilà un coquin qui nous ruinerai dit Carter à ses associés.

Christian tira ton porte-feuille.

—Je sais ce que tu veux^ commença-t-il.

Le Commodore lorgnait toujours; il prit une pose méditative et pensa^ frappé qu'il était d'un troisième trait de lumière.

— Est-ce que lady Bridgeton aurait dit vrai? C'est une femme comme il faut... Pourquoi Ifac-Aulay ne Yette*t-il pas ce maraud à la porte?

—C'est vingt-cinq livres ! n'est-ce pas? dit Christian.

— ^Vingt-cinq livres ! s'écria le commodore , tous les quatre jours ! Il me vient une idée bien extraordinaire ! Mac-Aulay est peut-être un ancien brigand de la Calabre. D portait alors un autre nom^ et cet homme de mauvaise mine était son lieutenant ; il est obligé aujourd'hui de lui donner de l'or pour payer

son silence.

— Non, non, ce n'est pas vingt-cinq livres, répliqua Tom qui haussa les épaules.

Christian referma le portefeuille. Tom lui arrêta le bras en disant:

—C'est cinquante livres, cette fois-ci.

Mac-Aulay hésita un instant, puis il remit à Tom Borne cinq banknotos de dix livres.

— C'est cela î s'écria le commodore; j'ai pénétré le secret de Mac-Aulayl Un autre s'éloignerait avec horreur. Moi^ je vais profiter de l'occasion pour faire quelque chose de souverainement original... Je vais être le beau-père dUa ancien brigand de la Galabre I

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