UNE MUSE
C'était dans une élégante maison de Portman- Square^ le lendemain de la terrible rencontre qui avait eu lieu entre Mac-Aulay, le tueur de tigres, et «îr Edgard Lindsay, en présence du commodore Davidson. Une femme était seule auprès de la cheminée^ le coude appuyé sur un guéridon ; sa tête sinclinait, pensive, et ses magnifiques cheveux noirs, inondant son front et sa main, faisaient un voile à son vis^e.
Le boudoir était meublé avec coquetterie; mais il y manquait certaines bagatelles gracieuses qui sont le vade-mecum de la femme. On eût cherché en vain le nécessaire mignon, la boite à ouvrage trop remplie et qui ne peut fermer, les ciseaux damasquinés, le dé d'or et le poinçon, petit cbef-d'œuvr<î
d'orfèvrôrie. La brôdecie canmencée ^ait abscaite aussi. En revanche^ il y avait des livres brillamiiieiit reliés sur un bureau en bois de rose, quelques manuscrits épars^du fuyôer Uaiic beaue^^p, et une écritoire moaumentale chaise de plumes curieuses.
Aux deux côtés <lu*bui^eau^ sor des piédestaux de granitelle^ trônaient les hmkes deByron et de Shakspeare.
La question de savoir «i Tâiname IHtéraii^ embaume ou eoapeste àe bûudoir d-une jolie feosinte a été souvent iraitée^ c'fist afiaire de goût. PcâOians seulement la liberté de dire qu'en géBéral le bas-bleu ne va pas mal aux tlUas nerveux de^ia Vénus britannique.
La jeune fenune asiiie auprès du foyer portait un négligé d'une aimpUcité icbarmante; sa pose o^Ue et abandonnée parlait d'amour; il fallait voir le bureau, Técritoire gigantesque^ les bustes^ la bibliothèque et les manuficiôts, ^ur fi(H)06¥(nr la passée ({ue cette ravissante créature était une muse^ et que ce front harmonieux enveloppait une cervelle imbue 4e tra- Ipidie.
X^ne dn^perie «e coulevA , et un dimimitâf de groom^ ce qu'on appelle tigre, m Aqgletore^ laon-
tra sa tulle de petit Poucet et sa livrée rouge galonnée d'or.
Au bruit léger que fit Tenfant en marchant sur h tapis j la jeune femme releva la téfe ; ses longs cheveux^ rejetés en arrière^ découvrirent le beau visage de notre Jane.
—Qu'est-ce, Trilby? demanda-t-elle.
Un gentleman dont voici la carte, Milady, répliqua l'enfant.
Jane prit le carré d'épaisse porcelmne sur lequel on lisait : J. N. Pinkerton, éditeur du Pinkerlon's Paper, 20, Burlington arcade, Piccadilly.
— Faites entrer, dit Jane.
J. N. Pinkerton passa le seuil. C'était un petit homme entre deux Âges, bien couvert, portant une grosse chahie d'or à son gilet et des boutons en brillants à sa chemise. Il avait l'œil vif et un peu hautain; son front chauve eût fait la joie d'un phrénologue.
Il s'avança^ courbé en deux, saluant de trois pas en trois pas avec toutes les marques du plus profond respect.
— ^Kilady voudra bien m'excuser, commença-tr-il. J'espère que j'ai l'honneur de parler à l'auteur de David Rizzio en personne î
Une légère rougeur monta aux joues de Jane. EUe répondit poliment^ mais sans se lever :
— Oui^ Monsieur.
Si Jane se fût levée par hasard^ elle aurait perdu à l'instant mâaae cent pour cent dans Festime de J. N. Pinkerton^ éditeur du Pinkertovfs Paper,
—Je vais m'expliqua brièvement^ poursuivit celui-ci en faisant une dernière révérence^ car^ Uilady^ je regarderais comme un crime de prodiguer votre temps si précieux.
— ^Je suis^ eu effets très-occiq)ée^ Monsieur^ répondit Jane*
Il y avait de Taplomb dans la lettre de cette réplique^ et cependant un observateur y eût démêlé je ne sais quelle trace d'embarras. Les éditeurs de revues observent par métier; le bonheur voulut que J. N. Pin- « kerton fût absorbé par le travail de son exorde.
—Madame, repritril^ le Pinkerton's Paper tire à vingt-quatre mille; c'est une affaire de toute beauté^ mais qui s'adresse surtout au public.
Le public^ en Angleterre^, forme la troisième et avant-dernière classe de la station. Il y a la noblesse^ il y a la geniry^ il y a le public> et enfin une quatrième caste sans nom^ oour laquelle on ne fait pas
de journaux.
2iS LE TUEtJR
— Je veux m'adresser plus haut^ poursuivit J. N. Pinkerton^ qui fourra^ ma foi^ sa main daus son gilet. J'ai fondé depuis quelques semaines un recueil véritablement honorable et sérieux^ sous le titre de la Revue du Centre, C'est une concurrence au QuarterJy Review.Je ne viens pas solliciter-rotre illustre collaboration pour le Pinkertan's Paper, ce
serait jeter des perles Que Milady me pardonne
ma hardiesse ! mais la Revue du Centre, c'est différent.
Jane prit un papier sur la cheminée.
— ^Vous parlez du Quarterly^ Monsieur^ dit-elle; je reçois justement une lettre des éditeurs.
J. N. Pinkerton enfla ses joues d'un air sincèrement indigné.
— ^Une lettre! s'écria-t-il^ une lettre à Votre Seigneurie ! et par la poste^ je crois ! Est-ce bien possible? écrire par la poste à une pensonne de votre sorte!... Il y a des gens qui s'oublient étrangement!
D sourit et salua en vrai gentilliomme.
— Moi^ du moins^ poursuivit-il^ je vi^s^ de ma personne^ déposer à vos pieds l'hommage de Uion admiration et ^ous supplier...
— Monsieur^ interrompit Jane^ je serais assurément très-ilattée... mais je n'ai rien à vous offirir.
DE TIGEE8. 219
— Dès que lady Desdemone Bridgeton voudra s'en donner la peine... commença Pinkerton.
— Hélas I Monsiem*^ fit Jane avec an soupir^ poar écrire il faut être libre d'esprit.
L'éditem' laissa échapper un geste d'étonnément.
— Quand on peut^ comme Milady^ satisfaire ses moindres ciqprices^ ditril^ le souci est impossible.
--Hon Dieu! murmura Jane eh soupirant de nouveau^ connaltpon bien le fond des choses? Le monde nous voit d'en bas et nous voit mal. il est de misérables exigences... Tenez^ Monsieur Pinkerton^ ce matin je n'ai pas encore tracé une ligne. Pourquoi cela? parce que je suis tourmentée^ parce qu'il me manque une sonmie véritablement insignifiante.
— Quelle sonune^ Hilady? demanda l'éditeur avec vivacité.
— C'est à n'y pas croire ! répondit Jane, une bagatelle^ cinq cents livres sterling.
— Cinq cents livres sterling! répéta Pinkerton^ subitement refroidi; vous appelez cela une bagatelle !
Il fit un mouvement conune pour se retirer.
Jane> nonchalante et pleine d'indifférence^ tourna la tête à demi vers la porte. >y
-—Que voulefr^ousy Triibyf demanda-i-elle au
petit tigre qui tenait à la main une fratche corbeille de satin.
Trilby loi présenta la corbeille; elle y prît une lettre qu'elle ouvrit en bâillant.
— >De la Revue étÉdimbourg, dit-elle.
Pinkerton tressaillit et s'arrêta dans son mouvement de retnûte.
— a Qui serait bien heureuse^ continua Jane avec fatigue, de couvrir d'or chaque page de lady Desdemone Bridgeton. »
Elle replia la lettre et la jeta sur le guéridon^ en ajoutant :
— Ces messieurs sont très-mmables !
~De l'or! gronda Pinkerton en tourmentant le bord de son chapeau, de l'or ! Âh ! Milady, quand on a reçu du ciel ce don inappréciable du génie, ne devrait-on pas songer un peu à autre chose? De l'or!... Voyez nos poètes! le grand Byron...
^ — ^Je ne demande pas plus que lui. Monsieur, interrompit Jane avec modestie; une gainée le vers,
pas davantage.
— ^Walter Scott... continua J. N. Pinkerton.
^-WaHer Scott a gagné dix millions de francs en
sa vie.
— ^Yous serez toujours vict(meuse dans une lutte
d'éloquence, Milady, s'écwa réditeur. Voyons, je suis à la merci de Votre Seigneurie. Nos bureaux ne sont pas une maison de banque, hélas ! si vous vouliez vous contenter de deux cent cinquante livres?...
Jane se leva.
—Monsieur Pinkerton, dît^lle froidement; à rhonneur de vous revoir î
Le petit tigre rouge et or reparaissait justement avec la corbeille de satin.
—Encore une lettre? fit Jane, pendant que Téditeur hésitait; celle-ci est du London Magazine
a qui met avec empressement sa caisse à la disposition de lady Desdemone Bridgeton. »
— Cest très-galant ! s'interrompit-elle en envoyant la lettre du London Magazine rejoindre la missive de la Revue d'Edimbourg.
J. N. Pinkerton restait là, planté comme un piquet.
—Je vous croyais parti. Monsieur, lui dit Jane doucement. Je vous prie de m'excuser; j'ai besoin d'être seule. Il faut que je réponde à ces messieurs.
Pinkerton fit un geste tragique.
— Nous nous saignerons aux quatre membres, ditil, mais nous ne serons pas au-dessous de ces entreprises surannées qui ne battent qu6 d'une aile. Milady,
Sas LE TUEUR
je me retire^ mais avec votre promesse : voici les cinq cents livres.
Un sourire éclaira le charmant visage jle Jane^ tandis que Knkerton comptait les billets de ban pie sur le guéridon.
Nous savons pourtant que Jane n'était pas une avare.
— Cent cinquante... cent quatre-vingts... supputait réditeur; ce grigou impotent de London Magazine /... Deux cent trente^ deux cent quarante... et la Revue ^Edimbourg, cette vieille folle 1... trois cents... Vous verrez^ Milady^ comme nous allons les mener à la Revue du Centre/... quatre cents... nous
avons une combinaison enfin, je ne vous en dis
pas davantage. Les cinq cents livres y sont^ veuillez agréer mon respect.
D salua et sortit.
Jane agita précîpitanmient sa sonnette et dit au tigre qui entra.
— Allez me chercher William^ tout de suite.
Elle fit une liasse des billets de banque de J. N. Plnkerton^ éditeur du Pinkerton's Paper et de la /te vue du Centre. Elle était radieuse.
William^ domestique de grandeur naturelle^ se présenta.
DE. TIGRES. 2i3
—Prenez ces banknotes^ lai dit Jane , et rendez* vous sur-le-champ à la prison pour dettes. Vous demailflerez sir Edgard Lindsay^ qui est détenu faute de pouvoir payer cinq cents livres sterling; vous ferezlever son écrou moyennant cette somme^ et vous lui direz que je l'attends chez moi. Allez^ et surtout qu'il vienne vite.
Jane se rassit toute belle et toute souriante au coin de son feu. Elle s'enveloppa avec paresse dans les plis moelleux de sa douillette et se reprit à rêver. Elle rêva éditeurs^ alexandrins^ Pinkerlon'ê Paper et Revue du Centre, mais sa plume ne se baigna point dans l'encre^ et son pa^ner satiné resta blanc comme neige.
De temps en temps^ elle regardait la pendule et semblait hftter la course de l'aiguille.
Elle croisa ses jolies mains sur ses g^oux ; son sourire devint pétillant d'espièglerie.
—Je pense toujours à la figure que ferait sir Edgard^ se disait-elle^ si je le cachais derrière un rideau quand les éditeurs viennent me voir. Il est d'une générosité chevaleresque^ ce jeune honune!... dès le premier jour il aurait pu me perdre.
— Âh! je me perdrai bien toute seule! s'interrompit-elle brusquement; moi qui n'ai jamais fait
un vers ea ma vie ^ je viens de promettre cinq sents vers à M. Pinkerton... si j'essayais?
EUe prit un air bien réfléchi et fit appel à Finipiration. EUe trouva facOement le premier vers qui était joli et bien fait^ quoiqu'il eût quatorze pieds; mais le second ne voulut pas venir. Jane y renonça^ comme une bonne fille qu'elle était.
— ^On dit qu'en France^ pensa-t-elle^ il y a des fabriques de romans^ de drames et de poèmes^ oi^;anisées comme nos filatures de coton ou nos brasseries. Heureux pays que cette France !
— M. Carter et M. Lewis viennent prendre les
<M*dres de Hilady^ dit encore le tigre Trilby à la porte
de l'antichambre.
— Qu'ils attendent^ répondit Jane.
— Je ne peux pas recevoir sir Edgard en déshabillé du matin^ ajouta-t-elle^ tandis que la glace consultée lui renvoyait son ravissant sourire; il faut que je . fasse un peu de toilette pour sir Edgard.
— ^EtpourM. Christian Mac-Aulay^ se reprit-elle avec une malicieuse humilité; car M. Christian Mac- Aulay va venir aussi. Il a beau faire le cruel^ il ne peut passer une journée sans m'a\iouer qu'il ne m'aime plus !
Le miroir complice et flatteur semblait lui dire ;
Est-ce possible? Jane fronça ses belles lèvres roses comme pom* le payer d'un baiser et gagna son cabi« net de toilette avec des pensées de victoire.
Le tigre avait laissé dans Pantichambre H. Carter en téte-à-téte avec M. Lewis. Il y avait ce matin quelque chose de sombre dans Taspect de ces deux notables commerçants.
— L'enfant n'a aucun intérêt à nous tromper^ dit Carter en parlant de Trilby; Hao-Aulay n'est pas encore venu.
— Je ne comprends pas du tout votre plan^ répliqua Lewis.
Le marchand de chevaux regarda tout autour de lui et se rapprocha mystérieusement du tailleur.
—Parlons bas^ dit-il. Je n'ai pas voulu mettre dans la confidence lesFilowski^ les Staunton et autres gens de peu ; mon idée les eût effrayés. Yous^ au contraire^ Lewis^ vous êtes un homme comme il faut^ et vous gagnez autant que moi. Mon idée est simple comme bonjour : cette lady Bridgeton nous gène ; je veux la supprimer.
— Comment, la supprimer! s'écriajiewis abasourdi.
— Plus bas. Raisonnons froidement, je vous prie.
Quelqu'un nuit à notre Mac-Aulay dans Tesprit du
Gommodore n'estrce pas?
S3e LE TUEUR
—Je le crains.
— Ifoi^ j'en suis sûr et ce quelqu'un c'est ktdy Bridgeton.
—Comment le savez-vous?
— Ah ! ah ! s'écria Carter, je sais comme ceîa bien des choses, mon cher Monsieur Lewis; j'ai mes espions ; j'aurais fait un surintendant de police assez fort... ce coquin de Tom Borne me sert beaucoup.
— Tiens I ti^is! fit Lewis; je n'aurais jamais songé à ce Tom Borne!
— C'est un effronté coquin, qui vend la vérité comme il vendrait le mensonge. J'ai su par lui que lady Bridgeton est Pandenne maîtresse de Mao- Aulay.
Lewis se rapprocha curieusement, en homme friand de commérages.
— Elle l'aune toujours, son Christian, poursuivit M. Carter ; elle ne lui laissera jamais épouser la fille du Commodore : c'est une femme de tète et qui veut bien ce qu'elle veut.
—Or, s'interrompit le marchand de dievaux en pressant son dâHt, comprenezHnoi bien, mon cher Monsieur Lewis : hier, ce mariage était le cadet de mes soucis ; il y avait sur l'article Mao-Aulay une baisse stupéfiante ; j'étais presque décidé pour ma
part à l'abandonner tout doucement. Mais ce matin, ahîcematin. Monsieur, qudte reprise! un'coupde foudre! il ne s'agit plus de tigres : les tigres sont vieux comme Hérode ! lliistcrire du duel à l'arquebuse est dans tous les journaux et dans toutes les boucbes ; Londres tout entier est en ébuHition. Sur les trottoirs des rues, au Parc, à la Bourse, on s'aborde en disant : Yous savez qu'il y avait douze balles dans chaque arquebuse et huit charges de poudre ! cela fait un effet écrasant I
— ^Écrasant! répéta Lewis, qui secoua la tète avec importance.
—En outre, continua Carter, je ne sais comment le bruit s'est répandu que Mac-Aulay avait commandé des bandes dans la Romagne et c<»nbattu les sbires du pape avec deux douzaines de pistolets & sa ceinture et un de ces sabres qu'on ne voit qu'au théâtre d'Adelphi.
—On m'avait parié de la Calabre, fil o baog w t M. Levfis.
—Calabre^ Romagne, cfest tout un 1 s'écria Carter incapable de conter son enthousiasme; fl y a encore les maquis de la Corse, mais c'est moins fort. Suivant mon goftt partîcaUer, un brigand delà Romagne ou de la Calabre a plus de couleur qu'un
UsGoque ou même qu'un Palikare. Mac-Aulay est désormais solide comme une pyramide d'Egypte ! c'est le lion le plus lion qu'on ait jamais adoré aux bords de la Tamise!' il faut s'attacher à lui^ Monsieur Lewis, U faut écarter lescailloux de sa route, il faut. . .
— lyabcMrd, interrompit le tailleur^ mais pour su^rimcf cette lady Bridgeton?. . .
Carter eut un sourire vaniteux. U donna un petit coup de doigt sur l'épaule de Lewis et reprit :
— J'ai mon moyen. Je suis en mesure. Lady Bridgeton est tout simplement une petite paysanne du ccMnté de Derby, que Christian a séduite autrefois.
— Mais ce magnifique talent? objecta Lewis.
^-Le génie prend naissance au village comme à la cour, répliqua le marchand de chevaux. D'ailleurs, je n'entre pas là-dedans. Ce qui nous importe, c'est que lady B'^idgeton ^t la nièce d'un gros fermier appelé Saunders, de Newcastle, qui ne marche jamms sans un gourdin épouvantable. Mes renseignements, à cet égard, sont complets et précis. Le bonhomme regrette toujours sa nièce, et quaut à la l'enommée littéraire, il s'en moque comme d'un verre vide. Je lui ai fait écrire.
— ^Et vous croyez qu'il va se déranger ? demanda Lewis.
--Je crois quMl s'est dérangé^ mon cher confrère. Le bonhomme est arrivé ce matin à Londres avec son gowdin. Je les ai vus tous deux, le gourdin et le bonhomme : tudieu 1 quel gourdin !
Le regard de Lewis exprima une nuance d'inquiétude.
— ^Est-ce que vous nourririez Tespoir?... commença-t*il timidement.
Et comme M. Carter de comprenait pas/ Levris fit un peu le geste d'assommer quelqu'un pour complé* ter sa phrase.
— Qui?lady Bridgeton? se récria Carter; ohl non, du tout! Cela ne va pas jusque-là I Mon Saunders plantera l'illustre auteur de David Rizzio dans sa carriole, tout comme si elle ne savait pas même l'orthographe, et l'emmènera tambour battant à la ferme du comté de Derby, voilà tout I II y aum éclipse de ktdy Bridgeton, et notre cher lord, débarrassé à la fois de cette aventurière et du petit Edgard, qui est sous les verroux, épousera miss Davidson tant qu'il voudra. Comnent trouvez-vous cela, Monsieur Lewis T
—Monsieur Carter, répondit le tailleur avec
conviction, voiis êtes un hooune excessiv^Beat fort]
•—Les marcbaiids de chevam sont prefMpie tous de cette foroe-Ià^ mon cher confrère!
—Et qifattend-il^ votre fermier au gourdin T
—C'est un dernier détail qui ne manque pas de délicatesse : mon fermier veut se convûncre^ par ses propres yeux^ que lady Bridgeton est bien sa nièce^ et qu'elle reçoit le gentleman chez elle. Cest pour cela que nousV)mmes ici; je croyais y trouver Bfac- Aulay ; j'aurais été sur-le-champ prévenir le brave Saunders de Newcastle.
— ^Ma foi^ Monsieur Carter^ s'écria le tailleur^ c'est tout bonnement machiavélique t
— ^Eh ! Monsieur Lewis, fit le maquignon, qui se frotta les mains avec fatuité, un marchand de chevaux qui ne serait pas diplomate...
n s'interrompit, pour prêter l'oreiUe à un bruit qui se faisait à la porte de la rue.
— Qu'est-ce que cela? s'écria-t-il avec toutes les marques de Tétonnement le plus prcrfond.
Lewis resta bouche béante.
— Cette voix!..* dit encore Carter, <» jurerait que c'est sir Edgard !
Ils se raj^rochèrent tous les deux de la porte. La surprise qui était sur leurs visages se changea tout
coup en frayeur, car Lewis avait vu par le trou de
la serrure sir Edgard Lindsay qui payait un cocher deoab.
Les deux associés se regardèrent « L'antichambre donnait sur une galerie qui régnait le long des appaiCtements^ et aboutissait à une terrasse ouverte sur* le petit jardin.
— Il faut pourtant que nous attendions^ dit Carter.
— Après le tour que nous lui avons joué hier, répliqua le tailleur^ qui faisait de vains efforts pour arrêter le tremblement de sa voix, il serait, je crois, imprudent de nous rencontrer avec lui.
Carter réfléchissait.
—Qui diable a pu lever Fécrou? murmura-t-il.
Un coup de sonnette retentit. M. Lewis s'élança vers la porte de la galerie.
— Au fait, pensa Carter en le suivant, nous attendrons aussi bien dans le jardin qu'ici. Quand Mac-Aulay viendra, nous sortirons.
Lewis avait traversé la galerie au pas de course ; il était déjà caché au fond d'un berceau. Carter disparut à son tour, au moment où Trilby venait d'ouvrir la porte extérieure.
On introduisit Edgard dans le boudoir de lady Bridgeton«
— Milady va venir tout de suite^ dit Trilby, en lui avançant un siège.
Edgard s'assit; il eut un sourire en remarquant la physionomie littéraire du boudoir.
— Allons^ pensa-t*il^ quand on Feut laissé seul, le roman s'embrouille^ et je perds un peu le fil. Voilà une femme adorablement jolie qui me prend ma prose et mes vers^ qui me vole effi*ontément mon pseudonyme^ et qui paye mes dettes par-dessus le marché !
— Pardieul s'interrompit-il avec une certaine complaisance^ quand j'ai choisi au hasard ce nom de lady Desdemone Bridgeton pour signer mes élucubrations poétiques^ je' ne me doutais guère qu'il ferait ainsi fortune, et que j'aurais, comme Pygmalion, une statue animée, fille de mes œuvres. L'aventure est merveilleuse et bizarre : voyons ce qu'elle va devenir 1