L^ PORTE DE DERRIÈRE
M. Carter et M. Lewis étaient presque aussi iiiqpa« tients que Jane dle-môme; 9 y avait plus d'une heure qu'ils erraient dans le jardin^ et ils commençaient à craindre que Christian ne Tint pas.
— ^L'honnête Saonder» se sera lassé d'attendre dans la rue^ se disait le marchand de chevaux; et Dieu sait où nous le retrouverons !
Le marchand de chevaux ne connaissait pas Saun^ ders de Newcastle. Saunders était homme à faire faction depuis le matin jusqu'au soir. Nous verrons^ d'ailleurs, qu'il avait ea de quoi employer son temps.
Les deux fournisseurs devmèrent l'approdie de Christian à la joie soudaine qui parut sur le visage de Jane. Us échangèrent un sourire en la voyant
s'élancer vers son mircnr et réparer le désordie de sa toilette.
— ^Bichonne-toi Uen ! murmura Lewis.
— ^Fais-toi belle ! ajouta Carter.
— ^Tout cela pour Toncle Saundere ! reprirent-ils en même temps et en riant deboki cœur.
Le lion entra d'un air préoccupé; il y avait dans son regard je ne sais quelle amertume provoquante.
—Bonjour, chère, dit-il pourtant, en baisant la main de Jane.
—Bonjour, mcm Christian, répliqua celle-ci, qui ne prit point la peine de cacher sa joie.
—Pauvre Jane! fii Mac-Aulay avec moquerie, nous avons passé une triste matinée!
— ^Pourquoi cela?
— ^Nous n'avons pu voir nos amours...
— Qui vous Ta dit?
— Ohî repartit Christian, vous avez tort déjouer la comédie avec moi; je connais les petites infortunes du héros de votre roman La prison pour
dettes...
— ^N'est-ce que ceia f s'écria Jane en riant; il s'agissait d'une plaisanterie : cinq cents livres!
— ^Encore faut-il les payer, dit Christian.
—Je les ai payées, fit Jane négligenuneut.
Le lion eut un violent mouvement de dépit.
— Ah ! ah ! grommela-t-il ; vous, Jane? Peste !
—Mon ami, interrompit la jeune femme doucement Je vous le demande : laisseriez-vous dans l'embarras celle que vous aimez pour une si misérable somme?
Christian fit la grimace. *
—Alors, vous ravez vu? dit-il au lieu de répondre.
— îl sort d'ici.
— A merveille I Eh bien^ Jane^ je vous fais mon compliment sincère.
—Mais, dites-moi, se reprit-il en changeant de ton et etî se renversant sur le dos de son fauteuil, ma visite n'est pas tout à fait désintéressée, et je ne venais pas seulement pour avoir des nouvelles de ce précieux sir Edgard. Avez-vous fait quelque chose pour moi auprès du commodore?
Jane soutint vaillamment le * regard inquisiteur que Christian jetait sur elle et répondit :
— Mais, certes, j'ai fait quelque chose, bien des choses.! D'abord, je me suis mise en rapport, avec M. Davidson. Il fait grand cas de moi; sa fille est mon mtime amie.
—Déjà! s'écria le lion;,c'est charmant, en véwté 1 Alors, mes afiaires doivent aller très-bien ?
— ^Hélasl... soupira Jane«
— Que veat dire cet hélas?
— Elles vont très-mal , vos afiaires^ mon pauvre Christian! Vous me voyez dans la désdation; tous mes efforts ont été inutiles; j'ai eu beau vous porter aux nues. .•
— Peut-être avez-voos dit trop de bien de moi^ Jane? prononça le lion avec une nuance de raillerie.
M. Carter et M. Lewis traversaient en ce moment la galerie à pas de loup^ et gagnaient Fantichandlire.
—Nous le tenons ! murmura Lewis.
— Pour peu que Saunders sok à son poste^ ajouta le marchand de chevaux^ qui ouvrit avec précaution la porte de la rue.
Ils disparurent sans que Trilby lui-même les eftt aperçus.
— Mon Dieu! Christian^ poursuivait Jane^ je ne vois qu'une inmière d'expliquer notre échec. Il faut que quelqu'un vous ait nui dans Vesipni du eommodore.
— QueHekiéel
—Je raffirmerais.
— Bàï\ Et ne devinez-vous pas un* peu kft nom du méchant?
—Comment devinerai&-je ? fit Jane^ dont le sourire était plein de candeur.
— Cherchez^ insista Christian^ cherchez bien^ et vous trouverez peut-être.
Son regard ironique et dur couvrait Jane^ qui se troubla enfin et rougit.
— Je ne sais... balbutia-t-elle.
— Puisque vous ne trouvez pas^ interrompit le lion^en mettant plus d'amertume dans sa raillerie^ je me vois forcé de vous aider^ Milady. C'est une ancienne ami&À moi, une charmante créature que f ai connue folle et bonne fille^ généreuse^ étourdie^ le cœur sur la niain. Malheureusement^ elle a pris de Tambition avant Fftge : cela se rencontre. Le Commodore Davidson est aussi riche que ridicule. La charmante créature dont je vous parle a fermé les yeux pour ne point voir le ridicule; elle veut épouser la fortune. Ici est Tobstacle : le commodore a une fille^ et la fille du commodore avait deux prétendants. La charmante créature^ afin de les éloigner tous les deux du même coup^ s'est fait aimer de Tun et calomnie Tautre.
— Oh I dit Jaiie avec reproche^ erin^e vous qui parlez ainsi^ Christian?
—Tout cela pour garder la dot I acheva le lion
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mains de Jane. L'oncle Saunders écarta la portière ' et entra tout à fait dans la chambre. Derrière lui
venaient le tailleur et le marchand de chevaux^ qui triomphaient malicieusement.
L'oncle Saunders avait toujours sa large face^ plantée carrément sur des épaules d'Hercule; ses cheveux épais avaient un peu grisonné; son gourdin fameux pendait^ attaché à son poignet par une lanière de cuir.
r^' Jane restait comme firappée de stupeur. Christian
jeta sur elle^ puis sur l'oncle Saunders un regard
9f soupçonneux. Le bonhomme s'avança vers la che-
i' minée lentement et en faisant sonner son gourdin à
chaque pas sur le plancher.
— Bonjour^ manièce^ dit-il quand il fut amvé devant Jane; on ne peut pas plus empêcher les fillettes d'aimer que les oiseaux de chanter. Je ne vous en veux pas.
n se tourna vers Christian et ajouta rondement :
— Bonjour^ mon neveu !
Lewis et Carter échangèrent un regard de surprise. Ils ne riaient plus déjà qu'à moitié. Christian voulut prendre un air de grand seigneur.
— ^Bon, bon, fit Saunders de Newca&tle, sans se fâcher encore. Il y a longtemps que je vous cherche.
mon gaillard! Puisque je vous trouve^ enfin, nous allons régler nos comptes. Ne soyons pas fiers! Je vous préviea<; que vous êtes pris ici comme dans un piège à loup î
Il eut un gros rire content.
— ^Un guet-apens! murmura Christian^ qui jeta sur Jane , atterrée^ un regard de souverain mépris.
— J'ai ici près, au détour de la rue, continua Saunders^ une demi-douzaine de bons garçons du pays.
— Nous n'étions pas convenus de celai murmura Carier à Toreille de Lewis.
—Diable d'homme! diable d'homme! gronda le tailleur.
— ^Et le vicaire de notre paroisse, ajouta Saunders^ est venu avec nous pour voir une fois en sa vie la grande ville de Londres.
Carter et Lewis laissèrent tomber leurs bras. Jane restait immobile et ressemblait à une charmante statue de l'Étonnement. Christian faisait des efforts inouïs pour garder bonne contenance.
— Quand on a les deux fiancés et le vicaire ^ acheva Saunders paisiblement, la besogne marche vite, n'est-ce pas, vous autres? Nous allons nous
DE TIGRES. d59
marier^ comme de joyeux Anglais, les pieds au feu^ sans tambour ni trompette.
Carter et Lewis, accablés tous deux^ se tenaient à côté de la porte. Ce n'était certes pas pour arriver à ce résultat qu'ils avaient si bien travaillé!
— ^Bonjour, leur dit Tom Borne, qui avait trouvé tontes les issues ouvertes et qui était entré, suivant sa coutume, sans en demander la permission ; c'est trente livres chacun pour les renseignements sur la demoiselle.
Carter et Lewis mirent la main à la poche avec découragement. Tom Borne, après avoir reçu son dû, fit un pas vers le groupe principal , mais le gourdin de Toncle Saunders lui donna sans Joute à réfléchir, car il rebroussa chemin et se glissa dans la galerie.
— Mon oncle, disait cependant Jane suppliante, au nom du ciel!...
— ^Vous, mon cœur, interrompît Saunders, taisezvous ! Je vais aller chercher notre vicaire, et je vous engage à ne point vous impatienter, mes enfants.
Il se dirigea vers la porte. Jane, aiguillonnée par le regard méprisant de Christian, le suivait les mains jointes et répétait :
^Mon oncle, mon oncle ayez pitié de m(H t
SOQ LE XUBUR
—La fmi, fiUetfe! dit Saamkrs^ une fob maté^ ce garçon-là fera la perie des maris!
— ^Voas autres^ reprit-fl en s'adressant à Carter et à Lewis^ dont les figores désolées étaient à peini^e^ TOule^Tons que je tous laisse avec eux? je vais mettre quatre bons drilles en sentinelles dans Tantichambre^ et personne ne sortira.
Carter et Lewis se r^ardèrent.
— Nous n'avons plus rien à faire ici^ dit le marchand de chevaux en levant les yeux au ciel.
— ^Diable d'h(xnme! diable d'homme! répétait Lewis en a parte.
— ^Alors^ emboîtez le pas! commanda l'oncle en leur montrant la porte.
Il sortit le demi^, et on put l'entendre qui murmurait dans l'antichambre :
— Si le gentleman tente de passer^ vous l'assommerez : je me charge de tout.
Jane et Christian restaient seuls dans le boudoir. Tom Borne les regardait par une fenêtre de la galerie, n ne comprenait pas très-bien ce qui se passait, mais il ^ntqît qu'on pouvait fahre là un superbe coup de filet. Jene revint vers Christian^ accoudé au marbre de la cheminée.
— ^n faut me croire^ dit-eile^ je vous jure que je
suis étrangère à tout ceci!
— ^Ma foi^ Madame^ répliqua le lion avec amertume, je conmience à croire que je m'étais trompé tout à l^eure. Ce n'est pas le commodore que vous voulez épouser. Votre conduite est une énigme dont on n'est pas forcé de deviner le mot comme cela du premier coup. Quant à moi, je me perds dans ce dédale d'intrigues!
^L'arrivée de mon oncle ^ protesta Jane, m'a causé plus de surprise qu^à vous.
Christian eut un rire impertinent et murmura :
— Je suis désolé; Madame, de ne pouvoir ajouter foi à vos paroles.
— ^Vous ne me croyez pas ! s'écria la jeune femme, dont les yeux se mouillèrent; Christian, Christian! vous me blessez cruellement !
—C'est bien malgré moi. Madame, et je vous prie de me pardonner. Votre oncle l'a dit : je suis ici dans un piège à loup.
U vît une grosse larme rouler sur la joue de Jane, et sa bonne nature reprit le dessus.
—Vous pleurez 1 s'interrompit-il en changeant de
ton.
Jane essuya ses yeux précipitamment; elle ne voulait pas de pitié.
— ^Je pleure parce que je mus folle 1 s'écriart-elle. Mon cher Christian^ nous ne sommes pas dans nos rôles. Toutced est la comédie : mes larmes y sont aussi déplacées que votre safcasme trop amer.
Elle était forte; elle parvint à sourire^ malgré Tangoisse qui lui torturait le cœur.
— Voycws, reprit-elle, soyons raisonnables. J'ai un moyen tout simple de vous prouver que vos soupçons n'ont pas le sens commun. Vous vous prétendez prisonnier : voulez-vous être libre?
—Quoi! s'écria Christian tout joyeux, il y a une autre issue?
Cette joie si franche et si vive acheva d'accabler la pauvre Jane, qui tout à Theure espérait encore.
— 11 y a une autre issue, répéta-t-elle*
—Ah î Jane, fit Christian, qui lui prit les deux mains, voici un trait!...
— ^11 ne prend même pas la peine de cacher son bonheur ! pensait Jane désespérée.
Elle choisit une clef à son anneau.
— Ceci ouvre la porte du jardin, dit-elle.
— Vous êtes un ange! s'écria le Bon, qui s'empara de la clef comme d'une proie.
n voulut en même temps baiser la main de Jane^ qui le repoussa doucement.
— ^Hfttez-vous^ mon cher Christian^ dit-elle avec tristesse; mon oncle va revenir^ et je n'ai pas plus envie que vous de ce mariage !
Christian voulait bien se conduire en homme qui n'aime plus^ mais il éprouvait je ne sais quel bizarre colère quand on lui faisait sentir qu'il n'était plus aimé.
— C'est juste, fit*il avec dépit, en lâchant les mains de Jane, je ne songeais plus à cet heureux sir Edgard! Pauvre sot que je suis! ma présence vous gênait, voilà tout. Eh bien. Madame, adieu; je vous débarrasse I
Il s'élança vers la porte de la galerie conduisant au jardin. Tom Borne était debout devant le seuil avec ses larges épaules et son sourire normand.
— Vous êtes pressé? dit-il.
Christian, au lieu de répondre, essaya de le pousser de côté. Tom Borne resta ferme comme un pilier de cathédrale.
— Je peux vous arrêter là, jusqu'au retour de l'oncle, poursuivit-il, à moins qqe vous ne me donniez ma rente.
— Combien tefaut-ilT
— Cette fois, c'est cent livres.
Oiristian lut jeta son portefeuille à la figure et s'enfuit en courant.
Tom Borne s'assit auprès de la porte, afin de visiter le portefeuille. Jane s'était laissé choir sur un fauteuil et tenait sa tête entre ses mains. Tout était fini; la dernière espérance venait de mourir dans son cœur.
— ^Eh bien! eh bien! dit la voix du commodore Davidson dans l'antichambre, je vous salue, mon révérend. S'il y a noce, j'ensuis; laissez-moi entrer, on m'attend.
— ^Escroc ! grondait Tom Borne en refermant le carnet de Christian; il n'y a que quatre-vingt-quinze livres 1
Jane n'eut que le temps d'essuyer ses yeux. Le commodore parut; il avait une bosse au front et le bras en écharpe.
— ^Ah! Milady, s'éci-ia-t-îl, ah! Hilady, quelle course ! Parallélipipêde a été très-remarquable ! Je suis tombé quatre fois, dans quatre fossés différents.
Il montra son bras et son front avec triomphe.
— ^Mais qu'avez-vous donc? s'interrompit-il en voyant la pftleur de Jane.
— ^Rien, Hilord, répendit la jeune feomie.
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— Tant mieux ! j'avais presque peurd'unemîgraîne. Trois gentlemen tués sur le coup au passage du gracd mur, un cheval éventré, onze jambes cassées. A propos, il y a oQ vic»re dans l'antichambre. Madame, vous savez celai
—Oui, Mylord.
Robert Davidson se redressa et vint se poser devant Jane.
— Madame, dit-il, je vous ai ments. Si vous voulez profiter di vous épouser, séance tenante.
— Entrez! entrez! dit la grosse voix de Saundnrs au dehors; j'ai les papiers, tout estprét. Entrez, mou révérend.
Saunders passa la porteet regarda tout autour de lui.
— ^Bien campé! beau boxeur! murmura le Commodore, qui avait mis le loi^non h foeil et qui le considérait curieusement.
Saunders examina tour à tour Tom Borne et Robert Davidson. Il se retourna vers les paysans qui étaient derrière lui pour les intem^^.
— Nous n'avons vu personne, dirent ceux-ci, et la Ficaire répéta : Je n'ai vu personne I
—Au nom du diable ! où estrill s'écria Saunders furieux.
Jl serrait déjà le manche de son gourdin. lane s'avança vers loi et répondit froidement :
— ^n a pris la faite.
— ^Par oùt demanda Saimders incrédule.
—Par id, fit lane qui montra la porte du jardin. — ^Tu lui as donc donné la clef t
— Pourquoiî
Jane hésita et répondit les larmes aux yeux :
— ^Parce que je Taime.
Saunders la regarda d'un air ânhi.
—le crois bien que ma pauvre nièce est folle! murmura-t-il.
— Allons, mes garçons^ reprit-il en brandissant
son gourdin^ c'est de la besogne à recommencer !
' Révérend^ je vous ai promis un mariage^ je ne m'en
dédis pas. Nous ferons celui*d à coups de bâton^
s'il le faut, mais nous le ferons f
Ilsortità iatétedeson bataillon; le oommodore le suivait des yeux.
— Pardon si je vous quitte^ Milady^ s'écria ce dernier en s'élancant tout à coup sur les pas de l'oncle Saunders, il y a longtemps que je cherche une canne réellement originale : je vais marchander le gourdin de ce bonhomme.