‹ Le tueur de tigresChapitre 16 sur 18 · LE SPLEEN · texte numérisé non relu

LE SPLEEN

n faisait un temps gris et froid ; la suie des cheminées à vapeur se mêlait traîtreusement au brouil* lard et tatouait de marques noires les visages tristes des passants. On voyait glisser comme au travers d'un nuage les voitures soigneusement fermées^ et la voix rauque des conducteurs d'omnibus semblait tomber du ciel. Les cokneys se heurtaient sur le trottoir^ en grondant derrière les hauts collets de leurs paletots. Au fond des boutiques^ le gaz s^allumait^ bien qu'on fût en plein midi. Londres tout entier s'enveloppait dans son manteau de biume^ dont les plis secouent les lugubres farfadets du spleen.

On s'éveille le cœur serré, comme si^ le soir pré*

cèdent^ on avait commis un crime; la tête est lourde et vide; les tempes se prennent dans un étau; la gorge^ rétrécie^ arrête le souffle au passage. On se lève ; derrière les carreaux^ le hrouillard a Tair d'un linceul.

Ailleurs^ la fantaisie a ses charmes^ et Topium des rêves évoque de gracieux fantômes; ici^ c'est Tennui sinistre et le découragement énervé. L'Ame se rétracte^ empoisonnée par cet affreux fluide qui inspira les Nuits (f Young et tant d'autres déclamations malsaines. Un crêpe descend sur l'esprit; le nerf optique se paralyse et voit tout noir. On est Anglais; on a la maladie de la joyeuse Angleterre ; on tressaille d'aise en songeant qu'on est maître de se couper la gorge ou de se faire sauter le ci^e.

Elle est dangereuse pour la paix du monde^ cette nation malade du spleen; il lui faut bien se consoler^ sinon se gu^ir ; elle a des envies de femme grosse. Elle veut tout ce que les autres possèdent : elle prend un jour l'Irlande^ pour amuser sa migraine ^sespérée; le lendemain^ Gibraltar^ le surlendemain^ Terre-Neuve; puis^ il lui faut llnde et ses extravagants trésors^ les plus belles Antilles, l'Ile de France, en passant pour aller reconquérir l'immense Océanie; Malte et l'Archipel ici, les Philippines là-

bas^ et jusqu'àce rocher lointain^ prison ettombeau^ qui s'appelle Sainte-Hélène ! —

C'était un pièce octogone^ formant Tintérieur d'un pavillon qui dépendait de la maison du commodore. Afin de ne rien faire comme les autres, Robert Davidson avait envoyé son décorateur prendre un croquis du pavillon de chasse du vicomte de Douro. C'était très-original^ dans la bonne acception du mot; le luxe y avait une saveur véritablement britannique; les estampes coloriées à plat^ suivant la mode adoptée pour les sujets du turf et du ring S représentaient des courses et des scènes de pugilat. On y voyait l'éternel Fox-Hunîing avec ses gentlemen en habits rouges et ses piqueurs à cheval donnant la fanfare^ le poing sur la hanche. Le portrait de Parallélipipide, en pied^ de grandeur naturelle^ tenait tout un pan de boiserie. Partout où il y avaitdelaplace^ pendaient des trophéesdesport^ des cravaches en croix sous des casquettes de jockeys^ des masques^ des gants et des ceintures de boxeurs.

Christian était là tout seul, assis auprès d'une table et la tête entre ses mains. Il ne bougeait pas > son visage exprimait le découragement le plus pro-

1 Enceinle qui entoure les boxeori .

fond. La pluie fouettait contre les carreaux^ et le vent du nord faisait pleurer les diftssis^ comme si Ton eût été au fin fond de la campagne.

La maison du commodore était située au bout d^ork-Terrace, et donnait sur le parc du Régent. Ces beaux parcs de Londres^ si pittoresques et si vivants aux rares sourires du ciel d'été^ prennent an aspect lugubre quand le soleil d'hiver étend son crêpe noir au-^lessus des bosquets dépouillés. C'est encore un ornement pour la ville mélancolique^ mais un ornement sombre et sévère comme la parure' de jais que Tusage permet aux veuves.

Le regard de Christian allait parfois vers le parc, dont il distinguait vaguement le paysage à travers les vitres obscurcies; des allées désertes où glissaient, à de longs intervalles, quelques équipages fermés; d'immenses pelouses ruisselantes où le troupeau des moutons de la reme se pelotonnait au lieu de paître.

Christian avait accepté Thospitalité du commodore pour fuir la .poursuite acharnée du bon Saunders de Newcastle. Saunders avait juré que Christian épouserait Jane, en dépitde Christian, d'abord, en dépit de Jane elle-même. C'était un de ces braves Saxons qui ont le diable flepaatique au corps* four arriver

à ses fins> Saunders eût mis le feu froidement et de parti pris aux quatre coins de Londres.

Ce n'était pas à Saunders de Newcastle que Christian songeait en ce moment; il se faisait à lui-même une épouvantable querelle.

— J'ai revu^ pensait-il avec un dégoût amer^ j'ai revu dans le monde^ depuis deux mois^ presque tous mes anciens compagnons d'Université. John est lieutenant aux horse-guards; William plaide au banc de la reine ; Tony est membre des communes ; James est attaché d'ambassade. Il n'y a pas jusqu'au petit Harry qui ne soit...

n s'interrompit pour étreindre convulsivement sa poitrine à travers le cachemire moelleux de sa robe de chambre.

— ^Hoi^ moi seul^ gronda-t-il avec une colère concentrée^ je ne suis rien! Je mène un métier qui n'a pas 'de nom! Les autres sont des hommes; moi^ je suis un mannequin pour tailleur^ moi^ je suis l'enseigne vivante d'un maquignon. Voilà mon lot dans la vie!

U regarda le plafond^ de Pair qu'avait Oreste provoquant les dieux implacables et criant du fond de son désespoir : Merci ! je suis content !

Le vent du nord fit une trou^ dans les nuages^

et découvrit un tout petit coin d'azur. Londres tout entier se mit aux fenêtres^ et cruj qu'on allait apercevoir le soIeiL Ces Anglais ne doutent dé rien!

Le soleil ne se montra points il est vrai^ mais il y eut je ne sais quel rayonnement lumineux qui colora de tons violàtres et faux la coupole vaporeuse suspendue au-dessus de la ville. Sur les deux rives de la Tamise^ les patients du spleen eurent une minute de répit.

— f avais des bras robustes^ pourtant I se dit notre lion^ non sans une certaine complaisance^ j'avais un cœur ardent et fort^ une tête où fermentait hardiment la pensée. J'étais au-dessus de mes rivaux jadis^ et je me souviens...

Un gros nuage vint matelasser la pauvre trouée d'azur; la tête de Christian retomba comme un plomb sur sa main; il continua^ en poussant un lamentable soupir :

— De tout cela que me reste-t^il? Une fatigue pesante qui est venue sans que j*aie travaillé! Le découragement morne du vaincu qui n'a pas même pris part à la bataille!

tJn gémissement sourd s'échappa de sa poitrine. Il resta^ pendant plusieurs minutes^ immobile et comme engourdi.

La pluie redoublait^ mais le gris de Tborizon prenmt des nuances nacrées. Le brume se dissipait^ et bientôt on put apercevoir audelà du parc les silhouettes rondes des collines de Barrow et de Primrose. Pour le coup^ Londres^ considéré au point de vue du spleen^ éprouva un mieux subit el général.

Ghi'istian releva la tête; ses narines se gonflèrent^ et une étincelle s'alluma dans ses yeux.

—Ah! s'écria-t-il en ouvrant gaillardement sa boite à cigares^ quand j'errais tout seul et la bourse plate dans les bruyères d'Ecosse ou sur les belles grèves de l'Irlande^ en attendant l'héritage de mon excellent oncle; quand je défiais l'avenir^ cherchant une équipée qui fût au-dessus de mon audace^ que j'étais jeune^ mon Dieul que j'étais fier et que j'étais heureux!

Il présenta le feu au bout de son cigare^ dont la fumée bleue monta en spirales vers le plafond. Son spleen n'était plus que de la rêverie.

— L'amour vint, murmura-t-il, tandis qu'un sourire naissait autour de ses lèvres; une ivresse délicieuse! Et je me sentis aiguillonné; mon âme grandit, mon intelligence s'éclaira, toute cette vigueur inoccupée qui était en moi doubla comme par magie... Jane, belle vision qui rayonna au milieu do

ma jeunesse! R^;ard d'enfant^ taille de reine, sourire d'aDge! Jane mon premier et mon dernier amour! Jane, que j'ai abandonnée...

Ceci fut dit avec une sorte de frémissement douloureuE. C'est qu'un grand diable de nuage arrivait sur Primrose-Hill. Quand le grand diable de nuage eut caché la bande nacrée qui éclairait l'horizon, Christian jeta son cigare et dit en frappant du pied. —Je mourrai fou et ce sera bien fait I n tourna le dos à la fenêtre, comme s'il eût voulu 6e soustrwre aux mystérieuses influences du dehors. Il se sentait en train de lutter vaillamment et de mettie en fuite l'odieux cauchemar qui lui écrasait la poitrine. En somme, pourquoi tons ces souvraiirs et pourquoi tous ces remords aujourd'hui pluUtt qu'hier ? Que s'était-il passé depub la veille? Etaitil une Femme ou un poêle pour se laissa énerver par la malaria britannique?

11 évoqua la blonde image d'Amy comme on crie secours dans un danger pressant. Elle était bdle si la fiUe di| commodore.

-Elle ne m'aune pas, il est vrai, disait la conmte de Christian.

—Mais, répondait son oi^ueil, edle m'aimera plus d.

—D'ailleurs^ s'écriait son ambition^ il fîlut bien que je sois riche...

— ^Puisque je n'espère plus être heureux! achevait la conscience désolée.

Miss Âmy, comme on le voit^ n'y pouvait rien. Christian croisa ses bras sur sa poitrine et n'essaya plus de combattre; il ferma les yeux; les fantômes du passé l'entourèrent. Son oncle le vieux philosophe lui avait dit souvent : a Sois boiîpour être heureux. » La première souffirance amère et profonde de Christian datait du jour où il avait «abandonné Jane. Le lendemain de ce joûr^ quand il avait cherché en vain à son réveil le sourire ami de sa compagne^ une étreinte glacée lui avait serré le cœur. £t Christian avait beau regarder en arrière^ il ne trouvait pas depuis lors dans sa vie un seul instant de vraie joie.

Christian avait lu dans rhistoire impartiale de l'empereur Napoléon^ par sir Walter Scott^ le récit de l'abandon de Joséphine. Il se donna le plaisir innocent de comparer sa fortune à celle de l'empereur. Jane était sa Joséphine, et miss Amy sa Marie-Louise. Avec la inremière, que de bonheur tranquille I avec la seconde que de solennels ennuis !

Napoléon avait mis en avant la raison d'Etat pour contracter son deuxième mariage* La raison d'Ëtat,

c'est-à-diré les dix mille livres sterling de reveaas de Vniss Davidson^ excusait aussi rinfidélité de Christian.

Christian frissonna en songeant à Sainte-Hélène.

— Hais^ pensa-i-il, et ceci était une consolation bien amère^ Joséphine adorait Tempereur!

Tandis que Jane!... Hélas! Tinconstance de Jane avait devancé l'heure de Tabandon; Jane le lui avait dit elle-même là-bas^ à Brighton : Jâne ne Taimait déjà plus, Jane avait distingué un autre homme, ce haïssable sir Edgard I Christian avait douté longtemps/ car les femmes essayent parfois contre Tiudifférence le remède héroïque de la coquetterie, Christian s'était dit : elle joue un rôle, eUe se cache pour pleurer derrière son sourire, elle m'aime encore, elle m'aimera toujours I

Cela le tenait en paix. « Soyez bon, pour être heureux! o L'oncle philosophe avait semé sur le sable.

Mais la foi la plus robuste cède à l'évidence . de certaines démonstrations; la clef du jardin, la clef donnée par Jane au moment où l'oncle Saixiders revenait avec le vicaire, c'était bien le sceau de la séparation et l'adieu éternel.

En offiramt cette clef, notre lion s'en souvenait.

Jane avait la gaieté aux lèvres et sa jolie main ne tremblait pas.

—L'ingrate !

A ce mot qui venait de lui échapper^ et qui fran* chissait les limites de la naïveté^ Christian eut un éclat de rire sarcastique.

— ^L'ingrate! répéta-t-il. J'ai dR : l'ingrate ! Me voilà qui me plains^ ma parole! C'est une excellente histoire ! Ah! çà^ où en serais-je^ si elle s'était jointe à ce brutal coquin de Saunders pour me forcer à l'épouser ?.«. L'ingrate I je me trouve impayable! on mettrait ce mot-là dans un livre!

— Non, non, s'interrompit-il d'un ton raisonneur et rassis, elle ne m'a jamais fait que du bien, la pauvre Jane, et son inconstance est un dernier service!

n se leva brusquement et repoussa son fauteuil d'un violent coup de jarret.

— Tout cela est bel et bon, fit-il en fronçant le

sourcil, mais je suis prisonnier <;hez ce lunatique de

Commodore. Les cheveux de miss Amy deviennent

plus fades, ses dents allongent. Il m'a semblé, hier

soir, qu'elle avait des yeux de porcelaine. Elle boude,

sur ma foi, elle joue à l'Iphi^énie sacrifiée par son

père, et j'entrevois de temps à autre la figure de ce

j278 LE TUEUR

petit fat d'Edgard. Le commodore tout seul me fait ici bon visage, parce que je suis lion, et qu'il est fou !

Il vint se planter devant la fenêtre, et plongea ses regards mornes dans la brune revenue, qui se collait aux vitres comme un voile. Il bâilla quatre ou cinq fois de suite avec emportement.

— ^Je m'enniûe! je m'ennuie! balbutia-t-il les* laitnes aux yeux et la mâchoire démise, je croîs qu'on n'a jamais vu sur la terre un homme plus malheureux que moi ! Je m'ennuie ! je m'ennuie !

Sa voix avait des inflexions tout à fait extravagantes. Il essaya de battre une marche sur les carreaux, puis, saisi d'un véritable transport il se prit les cheveux à poignées en criant :

— Miséricorde! miséricorde ! je donne ma succession à celui qui me brûlera la cervelle !

Un domestique à livrée entr'ouvrit la porte, comme s'il eût voulu répondre à cet appel désespéré.

— Que voule^vous? demanda Christian, copiant à son insu le bûcheron de la Fontaine.

— Ces messieurs désireraient bien parler à Hilord, répliqua le domestique.

— Quels messieurs?

—Les messieurs de tous les jours^ le marchand de chevaux, le tailleur, le bottier...

Christian ne le laissa pas achever^ il se mit dans une colère terrible; cela soulage; les malades du spleen cherchent ^occasion de se fâcher^ comme lès épagneuls indisposés courent après le chiendent.

— ^Les misérables! s'écria-t-il^ ils ne me laisseront donc jamais en repos! Qu'ils aillent au diable !

Le domestique s'inclina. Christian prit son chapeau et l'enfonça convulsivement sur sa tête.

— Je ne sais pas^ gronda-t-il^ pourquoi je ne leur ai pas encore brisé les côtes !

Il gagna la porte de sa chambre à coucher,

— Que faut-il dire à ces messieurs? demanda le domestique.

—Que je les voudrais tous à cent pieds sous terre ! répliqua Christian^ qui rejeta la porte avec fracas et disparut.

Le domestique se tourna paisiblement vers l'antichambre.

— Messieurs^ dit-il^ donnes-vous la peine d'entrer^ 8*il vous plait.

Carter ; Lewis ^ Staunton et le doux Filowski passèrent aussitôt le seuil chapeau bas et là bouche en cœur ; le compliment préparé s'arrêta sur leurs lèvres.

980 LE TUETTR

—Eh bien! fit Carter, regarduA autour de lin, Hilord n'est plus là t

—Von, Hemeors, répondit le domestiqne.

— ^n n'a rien dit ponr nonsî

--Oh ! si fait, MessieDrs !

Les quatre conrtisans se rapprodièrent, et le marchand de chevanx demanda d'un air onpressé :

--QuVtna dit?

Le domestique les salua bien poliment, et répliqua en tournant le bouton de la porte :

— ^11 a dit que vous alliez au diable!

Les fournisseurs échangèrent des regards ass<Hnbris. Le domestique était déjà dehors.

— ^Mauvais ! murmura Carter en secouant h tête doctoralement.

—Mauvais! répétèrent Filowski, Staunton et Lewis.

—Messieurs, reprit le maquignon fashionable, il faut prendre garde! Quand un lion n'a plus rien à désirer, il se brûle la cervelle.

—C'est la règle 1 soupifèrent les trois autres en chœur.

—Que faire, cependant? demanda Lewis.

— ^11 n'y a plus qu'une seule chose, répondit Carter, c'est de le marier.

Filowski haussa les épaules.

— Replâtrage! dit-il avec dédain et en polonais.

— Sa lune de miel durera tout au plus quinze jours^ fit observer Lewis.

— Eh bien ! s'écria Carter^ ne fabriquons plus et cherchons une autre combinaison. En attendant^ écoulons nos produits avec un peu de grosse caisse^ quinze jours suffisent pour cela. Dans quinze jours^ s'il se brûle la cervelle...

— ^Dame !... fit Staunton.

— ^Ma foi... appuya Lewis.

— Ça le regardel acheva le tendre Filowski.

La porte s'ouvrit de nouveau, et le domestique annonça le commodore. Les fournisseurs reprirent leur attitude respectueuse. Par la porte ouverte^ au fond de la perspective des appartements^ ils aperçurent un spectacle bizarre. Le commodore était nu comme un ver^ à Texception d'un caleçon de boxeur^ qu'il portait autour des reins. Ses jambes maigres^ longues et osseuses, s'agitaient en mesure; au bout de ses bras noueux et velus^ on voyait ses mains recouvertes de gants fourrés qui faisaient le moulinet et lançaient des coups furieux dans le vide. Il avait un masque de fil de fer sur le visage.

— ^Parez! criait-il d'une voix essoufflée; la tête en

arrière 1 la jambe de devant libre i Profégez la poîtrine : le plus mauvaiB eoiq» eskt an creux de Testomae... Voilà le coup de Smith : ten^l

Il envoya une bourrade à.k .muraille.

— Le coup 'de Panlus est double et vient après

trois feintes en changeant la main Pan! pan!

pan!... Vlan!

n assomma h porte de deui coups de poing ; puis il fit son entrée^ toujours en^iarde^soufDantoamnie ime baleine et ruisselant de sueur.

Page 1