COURS DE BOXE
— Bonjour^ Messieurs^ bonjour^ dit le commodore à travers son masque; je parierais cent livres pour moi contre James! James n'a que la force pour lui moi; j'ai Tadresse et la science.
n plia les jarrets et fit le dévidoir avec ses poings. Les fournisseurs le contemplaient avec admiration,
^J'ai vu bien des boxeurs... commença Carter.
— Et de fameux boxeurs! poursuivit Lewis.
— HaiS; reprit le marchand de chevaux^ Milord a je ne sais quelle façon à lui...
—La méthode! interrompit le commodore. Je pars d'un principe^ n'est-ce pas? c'est de ne rien faire comme les autres. Quand je pense que les Français ont donné le nom de boxe à leur ignoble lutte! Un gentleman ne doit pas ruer comme un
dieral^ que diaUe! Les pieds sont faits pour marcher^ les poings pour assommer ; ne sortez pas de la nature!
Un mnnnnre ajqprobatenr aocneUlit oes beBes paroles.
' — La boxe, dit sériensementFDowski^ considérée à ce point de vue phiIosq[>liiqne^ aquelqne chose de grand.
—Voilà ! interrompit Rd)»rt Davidson ; nxM^ je mets de la philosophie dans tonti Et saTcz-vous pourquoi j'ai tant de gaieté ce matin, car je me sens gai coomie pinson, malgré le Ivouillard? Cest que mon professeur de boxe, tous savez, Danie de Go- Tcnt-Garden, vient de m'ensdgnor un coup nouveau, à rdde duquel je lui ai immédiatement éc»tisé le nez.
— ^Vraiment! fit Cart^.
--Ah! il n'y a que Milord pour ces choses-là! dirent les autres en riant.
Le Commodore marcha droit sur le maquignon.
— ^Boxez-vous ? demandart-il en lui présentant le poing.
—Non, Milord, non, pas du tout I balbutia Carter^ qui recula de pluneûrs pas.
—Alors, reprit le commodore, je vais vous ensâgner le coup*
H se mit en garde et rejeta la tète en arrière. Carter^ sérieusement effrayé^ reculait toujours.
—N'ayez pas peur^Mit Robert Davidson en faisant deux ou trois passes courtoises autour des joues du malheureux Carter^ on n'en meurt pas ! Regardez bien^ vous autres^ c'est au nez que j'en veux 1
—Hais, Milord... criait le maquignon suppliant.
—Un peu de complaisance ! disaient leç trois autres fournisseurs.
Le Commodore était calme et souriant, mais à travers les trous du masque son regard fascinait Carter.
— ^Parez deux fois le coup droit du haut et du bas, reprit-il; changez la main... tournez en cher* chant la ceinture... changez encore, cela fait deux fois... menacez dessous vivement, gagnez à la parade et détachez du poing droit en changeant pour la troisième fois.
Ce disant, il lança un coup de poing au maquignon qui bondit en arrière en hurlant. Les autres fournisseurs eurent la lâcheté d'applaudir.
— Ce n'est pas plus malin que ça I dit le Commodore en reprenant haleine ; deux feintes, un demitour et trois changements de main! Ne vous éloignez
pu. Monsieur Carier, je sais on aalre ooop qni est encore plus jolL
— Ah ! Wlord, s'écria le li&irchand de chevam, perdanl patienoe, je cède ma place à nn antre.
— Eiibieo,4Dettcz-T6iis là, Moosîeur Fîlowski !
Le cùouaûdofe paroi se ravisa toat à coup.
— Mais je suis bien bon, moi, s'écria-i-îl de xoiis donner des leçons pour rien, quand il m'en coûte deux goîDées par séance avec Danie ! Messieurs, je ne fais rien comme les autres, c'est vrai ; mais je Toos prie de ne point oublier la distance qui nous sépare. Vous êtes des commerçants, voQà tout, et je ne sais pas qodie idée vous avez de vouloir boxer arec on gentleman ! Ne mâk>ns pas les castes, restons chacun à notre rang, et qu'une vaine ambition ne nous porte pas à franchir les limites I
*4h, A ! slnterronqNt-il avec one joie d'enfant, vous pouvez bien juger par cet échantillon que j'ao* rais fut un orateur distingué, si j^avais voulu. Mais, bah! parions de choses sérieuses^ je veux renouvder en bloc tous mes équ^Kiges.
Les figures un peu ranbrunies des fournisseurs se déridèfeni*
—Voitures , chevaux , mobilier, garderobe , poursuivit Bdiert Davidson, je change tout de fond
en jcomble. Pourquoi?Tarco que je suis Thommc lis plus heureux de l'univers^ parce que ma luaisoa esi un temple où deux divinités se sont donné rende»vous : le dieu de la mode^ Messieurs^ et la déesse de Tamour. Lady Desdeœone Bridgeton^ mon illustre fiancée^ va venir ici aujourd'hui méme^ et je possède déjà chez moi Christian Mac-Aulay I
Il exécuta un moulinet rapide et retomba en garde en répétant avec une indicible expression de bonheur :
—Christian Mac-Aulay 1
Les fournisseurs firent comme s'ils eussent cherché en vain des paroles de félioitation à la hauteur de k circonstance.
—De sorte que^ conclut le commodore^ dont la voix tremblait d'émotioUj mon toit abritera du même coup Fauteur de David Rizzio et le seul homme qui, dans Tère moderne^ se soit battu en duel avec une arquebuse du temps de Henri VIII !
On aurait pu lui objecter que l'adversaire de cet homme avait eu nécessairement le même honneur, mais sir Edgard Lindsay ne comptait point : ce n'était pas un original.
— Avez-vous été admis k saluer Uac-Aulay ce ma^ tin, MessieuraT demanda le comnoodore.
SCS LE TUEUR
— IGiord, irépondit Carter^ nous avons fait tout ce que nous avons pu pour cela^ mais il a pris la fuite à notre approche.
—Pourquoi?
—0 est attaqué d'un très-fort accès de spleen.
^-De spleen! répéta Robert Davidson^ dont la voix, tout à l^heure si joyeuse, prit incontinent des inflexions lugubres; le spleen! ah! ah!... il fait noir!... il fait gris!... Pourquoi tous ces papillons en deuil dans la diambre ?
n cessa de faire des passes^ et ses bras détendus t(»nbèrent le long de ses flancs.
—Ah! ah!gémissait-il9lespleen!...ilalespleenl
U arracha son masque avec fureur et Taplatit contre la muraille ; II ôta ses gants fourrés pour se presser les tempes à deux nudns.
— Ne voyez-vous pas que moi aussi j'ai le spleen? s'écria-t-il^ en jetant sur les fournisseurs des regards désespérés. Eloignez-vous I laissez-moi seul avec le décoiuragem^t qui me torture !
— ^llais Votre Seigneurie disait tout à l'heure... voulut objecter Carter.
^Silence ! H'a-t-on vu taire quelque chose comme un autre ! Cehii qui m'accuserait d'imiter quelqu'un^ îe le poignarderais ! Allez-vous-en ! Hac-Aulay n'a
pas voulu vous voir; vous me fatiguez d'une manière incroyable : vous êtes gros^ gras^ souriants^ bien portants^ j'ai envie de vous faire jeter par los fenêtres ! Ah ! je me souviendrai de cet accès de spleen I
—Retirons-nous, Messieurs , di^ Carter en se dirigeant vers la porte.
— C'est cela, retirez-vous I je n'ai jamais vu d'êtres aussi ennuyeux que vous !
Il se ravisa tout à coup, au moment où les fom** nisseurs passaient le seuil.
-*Dites-moi, demanda-t-il, pensez-vous que Mac- Aulay songe à se détruire T
•^Franchement, Milord, répondit le maquignon, qui gardait son coup de poing sur le cœur, cette crainte nous est veiiue.
— Il suffit. Messieurs, prononça lentement le Commodore en croisant les bras sur sa poitrine ; je vous fais mes adieux pour toujours. Vous ne me reverrez plus en ce monde. Je vais me suicider par la vapeur du charbon.
—Que dites-vous, Milord ? s'écrièrent les fournisseurs en rentrant dans la chambre.
—Cela vous semble commun I reprit Robert Davidson, qui réfléchissait; vous avez peut-être rdson. Si la chute du Niagara n'était pas si éloignée... Tenez I
il y a aussi le rocher de Leucade^ d'où Sapho se précipita dans la ma; mais, c'est pour femme. On peut, d'ailleurs, se laisser mourir de faim comme Montaigu, ou avaler sa prqNre langue, selon le procédé ingénieux des Malais... Soyez certains. Messieurs, que ma mort ne démentira point ma vie, et que je saurai trouver un expédient original pour me lancer dans Fétemité.
Il bâilla trois fois de suite, et si sincèrement, que ses yeux s'emplirent de larmes.
«-Je m'ennuie, je m'ennuie, je m'ennuie ! répétait-il en se démenant sur place comme un possédé.
Tout à coup il saisit le t»ras de Carter et celui de Filowski.
— Fermez toutes les portes ! conunanda-t-il d'une voix saccadée; si vous voulez, je vous admettrai à l'honneur de mourir avec moi I
Tandis que les fournisseurs restaient abasourdis, Robert Davidson s'élança vers une armoire d'où il retira un petit baril.
— ^De la poudre l s'écrièrent les malheureux mar« chands.
Le Commodore ouvrait déjà s(M1 briquet de fumeur.
Heiireusemeiit qu'un pas léger se fit entendre
dans le corridor voisin. Les fournisseurs soulagés s'écrièrent tout 4'une voix :
— Lady BridgetOïi! voici lady Desdemone Bridgeton 1
Le Commodore remit son briquet dans sa poche. U s'avança vers la jeune femme et lui baisa la main d'un air tragique*
—Au point où j'en suis^ Madame^ dit-il^ quelques minutes de plus ou de moins ne sont pas une affaire. Je parlais tout à l'heure de Sapho^ qui n'avait certes rien fait d'aussi fort que David Rizzio^ ou que votre Etude sur le pnupirisme,
-— Âh çà; mais vous êtes tout pàle^ Milord ! interrompit Jancj qui le regardait avec étonnement*
— ^Avant de se détruire, répondit le commodore, Caton lut un Traité sur r immortalité de Vâme. Je possède des livres pareils dans ma bibliothèque; mais pourquoi imiterais-je Caton, moi qui n'ai jamais imité personne? Milady, vous aviez en moi un admirateur enthousiaste...
—J'avais I interrompit Jane, mise au fait déjà par la pantomime des fournisseurs. Vous ne m'admirez donc plus, Milord?
Robert Davidson montra le baril de poudre et déclama sourdement :
— Je ne suis plus de ce monde !#
— Un verre d'eau ! un verre tl'eau! s'écria lady Bridgeton^ comme si elle eût craint de se trouver mal.
Le Commodore était bien fier de Teffet produit. Il avait tout lieu d'espérer une syncope sérieuse. On apporta des verres et une carafe; Jane saisit la carafe^ en versa le contenu tout entier dans le baril.
— ^Jenoie les poudres! s'écria-t«^lle en éclatant de rire.
— ^Ah! Madame^ fit douloureusement le commodore^ c'était ma dernière ressource! Mac^Aulay et moi nous avons un spleen affreux !
—Eh! Milord^ répliqua Jane^ cela vous passera!
— Je suis sûr que Mac-Aulay s'est déjà fait sauter la cervelle.
—Du tout^ Milord^ du tout ! Je viens d'apercevoir M.'Mao-Aulay dans le parc. Il a l'air excessivement joyeux.
— ^Vous êtes sûre de cela^ Hilady ?
—Très-sûre !
Le Commodore regarda furtivement les fournisseurs.
— VoyeZ; si je ne suis pas un être à part! murmura-t-il; tout à l'heure je songeais à me tuer^ et maintenant j'ai le cerveau plein d'idées folfttres. Je
suis gai, mais très-gai ! je dis gai, au point de commettre quelque extravagance î
Il ébaucha un pas'de polka sur le tapis.
—H n'y a que vous pour cela, Miiord ! fit Jane.
Les fournisseurs chuchotaient sans rire :
—Étonnant sur ma parole !
—Véritablement unique !
— Rien comme les autres î
Le Commodore, encouragé, se mît à chanter du gosier une gaudriole à porter le diable en terre.
—Miiord, lui dit Jane, je suis charmée d'être venue ; je ne connaissais pas encore ce côté joyeux de votre caractère. Puis-je vous demander si c'est ici votre appartement?
—Non, Milady ; j'ai cédé tout ce pavillon à Mac- Aulay.
—Ah ! fit Jane, qui devint rêveuse.
Pendant qu'elle réfléchissait, le commodore disait aux fournisseurs :
— Vous voyez si je vous ai trompés? Ce n'est pas une visite ; elle vient s^installer chez moi ... Et dans les termes où nous sommes ensemble, je vous prie de croire, Messieurs, que cela n'a rien de choquant.
—On peut regarder le mariage comme fait, dit Carter.
Le Commodore inclina la tête en souriant et planta nne chlqnenaudç sur le nez de FDowski.
U était gai.
— Milord^ reprit Jane en ce moment^ toos m'avez dit qne je pouvais choisir dans toute votre maison la retraite qui me conviendrait le mieux.
—Chère lady^ de la cave au grenier^ toot est à vous^ répGqua le commodore, qui ajouta, en se tournant vers les fourniss^irs : Est-ce clair?
—Eh bien^ dit Jane, f ai déjà parcouru la plupart de vos appartements; mais je suis difficile; je voudrais me consulter.
— Je crois que Hilady a le désir d'être s^de» souffla Carter à Toreille du comniodore.
—Voulez-vous que nous nous retirions? demanda celui-ci ; parlez^ vous êtes chez vous!
Jane s'inclina sans rq)ondre.
—Allons^ venez, Messieurs! s'écria le commodore^ nous avons^ pardieu! de la besogne! Commençons par récurie. Carter. Ah! je suis extraordinairement gai, je veux dépenser de l'argent; venez, venez !
n salua Jane et s'élança dehors, suivi des quatre fournisseurs.
Jane était seule; elle alla s'asseoir à la place oc-
cupée naguère par Christian. II y avait sur le chai^mant visage de la jeune femme je ne sais quelle gravité vaillante et résolue ; elle écoutait les bruits du dehors avec une inquiétude mêlée d'espoir.
—C'est ici qu'il s'est réfugié pour mo fuir! murmura-t-elle; et moi je le poursuis. Chose étrange! à mesure qu'il s'éloigne de moi; je suis entraînée vers lui.
Elle demeura pensive durant quelques Instants et perdue dans sa rêverie. Un bruit de pas l'éveilla on sursaut; elle se redressa; elle passa la main dans ses cheveux et drapa coquettement les plis moelleux de sa robe.
—Le voilà I dit-elle en essuyant une larme qui roulait sur sa joue un peu pâle. Du courage, pauvre Jane ! Rappelle ton sourire pour livrer ta dernit^ra bataille f