‹ Le tueur de tigresChapitre 8 sur 18 · TOM BORNE · texte numérisé non relu

TOM BORNE

La grève était solitaire; la mer montait, apportant sur la plage son fardeau d'algues et de goémons. Chaque souffle de brise dispersait Técume folle à la crête des lames. Tout le monde est poète en face de ia mer. Christian s'assit sur on quartier de roc et se prit à rêver.

La première fois qu'il Tavait vue, c'était dans un petit sentier, courant parmi les prairies et descendant au gtié de la rivière où le berger de Saunders menait boire les bestiaux.

Par un beau soir d'été, miss lane s'asseyait au revêtes du talus, dans lliei-be fleurie; elle tenait à la main un livre ouvert, et Christian se souvenait Yàen que ce livre était la chère histoire du prêtre de cam* pagne écrite par Ofivier Gokkmith, Le vent avait

porté à quelques pas le chapeau léger de miss Jane. Les belles boucles de ses cheveux noirs inondaient son visage.

Christian se rappelait tous ces détails comme si la rencontre avait eu lieu la veille. Le cœur de Christian battait. H ne se souvenait plus quelles paroles étaient tombées de ses lèvres quand il avait abordé Jane; mais il voyait cette rangée de perles dans sa bouche entr'ouverte par le sourire^ le rose vif qui vint à sa joue^ il entendait l'écho de sa voix douce comme un chant.

Et il se disait :

— Elle Taime ! Y a-t-il dans le monde entier une plus adorable créature ! . . . Elle aime cet Edgard Lindsay^ maintenant !... A qui la faute ?

La seconde fois^ il avait rencontré Jane sous les saules^ au bord de la Derwerit; le regard de la jeune fille était déjà plus timide : on eût dit qu'elle avait frayeur. Ils marchèrent longtemps côte à côte, suivant le cours tranquille de la petite rivière. Le chapeau de paille de Jane pendait au ruban passé à son bras. Au lointain, les bœufs énormes mugissaient dans les pâturages ; un son de cloche tmta à la ferme de Saunders et Jane s*enfuit à cet appel.

Christian joignit les mains et demanda : Reviendrez-

VOUS ? Jane répondit bien bas : Peut-être. Et le lendemain elle se promena plus longtemps sous les saules.

Ds étaient loin des saules de la Derwent ! plus loin ces douces félicités de l'amour qui va naître I Christian souleva son chapeau pour donner son front brûlant à la brise du large.

—Elle Faime ! répéta-t-il. C'était un rendez-vous qu'elle avait avec lui dans le bois!

Un rendez-vous! Quelles bonnes causeries^ le soir dans le verger^ sans crainte du chien de la ferme 9 rendu muet par une caresse de Jane ! Un rendez-vous! Avait-elle donc oublié ses serments répétés tant de fois? Avait-elle donc oublié cette soirée d'orage où il fallut chercher abri dans là cabane abandonnée d'un berger?

Jane pleurait ce soir-là en retournant à la ferme ; et ce fut elle qui demanda : Reviendrez-vous ?

Christian frappa du pied contre le rocher qui n'en pouvait mais :

—Elle l'aime ! elle Taime !

Christian essaya de songer au front virginal de

miss Amy^ auquel deux cent cinquante mille francs

de revenus faisaient une si enviable auréole; mais il

n'était pas dans ses jours de calcul; Timage de Jane

rayonnait au-devant de ses yeux. D'ailleurs il ren-

contrait encore là ce jeune M. Edgard Lindsay qui semblait mis au monde pour lui faire obstacle, en avant comme en arrière.

n se leva brusquement et la colère souffla sur son rêve langoureux.

— Que le diable Yemporie celui-là! s'écria-t-41 avec un juron de circonstance ; vit-on un étoumeau plus gênant ? Je le trouve partout ; auprès d'Amy^ auprès de Jane. Par le ciel! je réglerai mes comptes

avec lui !

Il marcbait maintenant à grands pas vers la ville. Sa pensée confuse allait et venait au hasard. Vous l'eussiez entendu murmurer :

— Jane est beaucoup plus belle qu'Amy, c'est certain. Plus d'expression dans le regard ! Et quelle différence de tournure ! Hais^ après Jane^ miss Amy est assurément la plus jolie personne que j'aie rencontrée... Je suppose que ce sir Edgard ne fera pas la sourde oreille ; un mot suffira.

11 s'arrêta court et regarda autour de lui.

— On est admirablement sur cette grève, dit-il, pour se couper la gorge.

Le soleil était descendu sous l'horizon, et la brune tombait. Christian tressaillit et pensa tout haut :

— 11 doit faire nuit maintenant dans le bois...

— Le parent de Bond-Sireet! reprit-il en hochant la tête« Tout cda est très-bien^ mais elle est mineure. J'aurais dû lui demander de plus amples explications. . , Si par hasard. . .

Il n'acheva pas^ et ses deux mains croisées se crispèrent.

—Oh ! nom ! non ! s'int^rompit-il avec chaleur, je connais Jane, c'est le cœur le plus digne et le plus fier qui soit au monde !

— Et puis, s'interrompit-il encore en poussant un long soupir, que m'inq)orte cela maintenant? la conduite de miss Jane ne me regarde plus!

Il regagna Brighton et suivit la rue du Prince dont les larges trottoirs étaient momentanément déserts. C'était l'heure du dîner ; il n'y avait dehors que les allumeurs de gaz. Christian monta au hasard le perron de l'établissement royal et entra dans un salon dont toutes les tables étaient vides. Il prit un journal et se mit à lire les débats du parlement français ou du parlement belge, à moins que ce ne fussent les débats du congrès américain.

Christian aurait été fort empêché de nous renseigner à cet égaitl ; il n'y avait qu'une chose pour lui dans ces colonnes monstrueuses, encombrées de phrases fatigantes : Elle l'aime ! elle l'aime I

Pendant qu'il était là, caché derrière Timmensîté du journal, et paraissant plongé dans sa lecture, ^honorable bataillon des fournisseurs associés parut à la maîtresse porte. Depuis le matin ces messieurs cherchaient Toocasion d'offrir leurs respectueux hommages au lion. Ils s'avancèrent discrètement et chapeau bas; Carter; Staunton, Lewis et Filowski marchaient en tête, comme étant les plus importants. Us s'arrêtèrent tous quatre de front devant la table et attendirent que Christian daignât les apercevoir.

— Sont-ils encore dans le bois à cette heure? dit tout à coup Christian qui froissa le journal avec rage.

Les fournisseurs saisirent ce moment pour s'incliner à la ronde, et H. Carter, le plus éloquent de tous, prit la parole :

— Nous serait-il permis, dit-il avec un sourire de courtisan, de présenter à notre cher lord l'expression de nos sentiments dévoués ?

Chrijstian haussa les épaules et reprit le journal.

— ^Encore vous ! répliqua-t-il avec humeur.

L'association perdit ses sourires.

--Messieurs, s'écria Christian dont les sourcils se froncèrent, je suis fort mécontent !

L'armée des fournisseurs s'agita, inquiète, et Carter balbutia:

— Si Votre Seigneurie prenait la peine de nous dire...

— La paix ! interrompit Christian^ vos façons de beau parleur me déplaisent^ Monsieur Carter!

Le marchand de chevaux se déroba aussitôt derrière Filowski et Staunton.

Lewis^ consterné^ fit trois saints comme un régisseur de théâtre^ et dit:

—Nous ne demandons qu'à savoir...

— ^Vous devez deviner, Monsieur ! s'écria Christian avec rudesse. Je vous répète que je suis extrêmement mécontent !

II se leva et passa la main sous le revers de son habit.

— Y a-t-il quelque chose que nous puissions faire? demanda en tremblant Filowski.

Christian leur lourna le dos, et les fournisseurs échangèrent des regards de désolation.

Dans la chambre voisine on entendit une voix essoufflée qui disait :

—Je suis au ^comble de l'inquiétude, très-positivement!

Cette voix appartenait au commodore Davidson qui s'élança dans le salon en agitant ses bras de télé*

grq>he. n alla droit aux faumîMeurs déconfits et

répéta:

— ^Au comble de rinquiétude, Measieurs 1 Je pense qu'on a enlevé ma fille 1 Quelqu'un de vous Ta-i-il vue f

CoRune personne ne répondait^ il ajouta en changeant de ton et avec une volubilité soudaine :

— Hais il y a quelque chose de plus grave : savezvous la nouvelle? Lady Desdemone Bridgeton a disparu depuis ce matin. On Fa vue partir dans sa voiture avec Mac^Âulay... et Mac^Aulay est revenu tout seul à pied.

Christian^ qui arpentait la chambre^ saisit son nom à la volée et s'arrêta pour écouter.

— Ah çà, qu'ont-ils donc ces gens-là ? s'interrompit le Commodore en parcourant de l'œil le cercle muet des fournisseurs.

Il vit tous les regards timides tournés vers un personnage qui se tenait debout à l'autre extrémité du salon. Il braqua son binocle et poussa une joyeuse exclamation.

— Mac-Aulay ! dit-il, je le tiens !

Il prit impétueusement sa course et traversa le salon en trois enjambées.

—J'ai oublié de boiter ! pensa-t-ilen arrivant de* vant Christian* Mauvais début I

— Monsieiir; reprit-il tout hant^ je n'ignore pas qu'entre .gentlemen on ne 8^ parle pas avant d'avoir été présenté Tun à Fautre. Mais je fovie aux pieds les usages^ moi^ M<Misleur : je suis un original.

Christian abaissa d'abord sur lui, sans répondre, son regard dédaigneux; mais il se ravisa tout de suite et s'inclina courtoisement en disant :

—Ah I le conmiodore Davidson ?

Le Commodore recula d'un pas, foudroyé par la joie.

—Il sait mon nom ! paisa-t-il.

Gomme Christian avait toujours la main sous le revers de son habit, le comniodore prit la môme pose.

—Monsieur Mac^Âulay, dit-il avec modestie, mais sans bassesse, je vous prie de croire que j'avais mes raisons pour vous aborder. Je voulais vous demander SI c'est bien cent vingt-huit, comme l'écrit le Times, ou cent trente-deux tigres royaux, comme l'imprime le Standard, que vous avez tué dans les jungles.

—C'est cent trente^ Monsieur, répondit Christian.

Le commodore fit un geste d'indignation.

— Voyez ces journaux ! s'écria-t-il; jamais un mot de vrai 1 Voulez-vous me donner la main. Monsieur Mac-Àulay?

Christian lui tendit le doigt d'un air si aimable,

que les faiiroisseurs> restés à Taffùt^ se déridèrent.

— C^était un nuage^ dit Carter; il peut se vanter de nous avoir fait une belle peur !

— Gomme cela, s'écria le commodore enchanté^ vous avez entendu parler de moi?

—Je crois bien! répondit Christian^ le fameux commodore Davidson^ Veecentric par excellence! rhonmie qui ne fait rien conmie lél autres!

— Quant à cela^ rien^ Monsieur Mac-Aulay. Plutôt mourir!

— Le père de la charmante miss Âmy^ continua Christian.

Le commodore se redressa et prit aussitôt un air affairé.

— A propos^ dit-il^ Tauriez-vous vue par hasard?

— Je n'ai pas eu cet honneur.

Le commodore tira son portefeuille et y prit un cure-dent qu'il mit dans sa bouche.

— Savez-vous ridée que j'ai? dit-il très-froidement; elle se sera fait enlever.

—Comment ! enlever ! s'écria Christian avec vivacité^ y pensez-vous?

— ^Mis& Davidson^ Monsieur Mac-Âulay^ a toujours montré beaucoup de caractère.

— ^Mais il faut courir^ Monsieur, il faut...

— ^Du tout! fit le Commodore en fermant les yeux à demi.

L'agitation de Christian contrastait étrangement avec le calme du commodore. Ce calme était si bi^rre que Christian crut à une plaisanterie. Il exprima ses doutes à ee sujet et Robert Davidson fut sur le point de se fâcher.

—Par le diable ! dit-il; je parle sérieusement, et je suis prêt à parier mille livres si vous voulez.

—Parier quoi? demanda Christian.

—Que miss Davidson s'est fait enlever, repartit le commodore.

Christian ne répondit pas et resta stupéfait.

Robert Davidson, qui se contenait depuis deux ou trois minutes, laissa éclater tout à coup son légitime orgueil.

—Ah! ah! s'écria-t-il en se frottant les mains; vous ne comprenez pas cela, n'est-ce pas. Monsieur Mac-Aulay ? Vous avez aifaire à un terrible original !

Il le saisit par le bouton de son habit.

— ^Dites-moi, continua-t-il, est-il vrai qu'une fois dans l'Inde, un tigre vous prit par la peau du cou et vous emporta dans sa tanière?

— Cela est vrai. Monsieur, mais revenons à miss Davidson...

— ^Alore^ Monsieur Uac^AuIay^ tous allez pouvoir me dire si c'est très-intéressant Tintérieur de ia tanière d'un tigre*

— ^Au nom du del^ Monsieur^ a'écria Christian avec sévérité; trêve de folies! Votre fille...

Le Commodore était véritablement aux. wges : il étonnait Hac-Aulay lui-même.

— Ha fille ? répéta-t-il ; de deux choses l'une^ Monsieur^ ou elle s'est fait enleiyer^ ou elle ne s'est pas fait enlever. Je vous prie de suivre mon raisonnement : si elle s'est fait enlever^ tant pis !

—Hais... voulut dire Christian.

— Permettez ! Si elle ne s'est pas fait enlever^ tant mieux !

—Par exemple I

— Uon Dieu ! Honsieur Hac-Aulay^ je vous meta au défi de trouver une autre alternative l

—Vous ne voulez pas m'entendre...

—Si fait... mais vous allez voir^ j'ai tout prévu. Dans le cas où elle ne se serait pas fait enlever^ vous com[Nrenez que tout reste en l'état. Dans le cas ou elle se serait fait enlever^ je la déshériterais.

Christian fit un mouveoMnt Le commodore le

regarda en face, et il cUgna de l'œil en homme qui va frapper un grand coup.

—Je la désbériierais^ répéta*t-il^ et je vous ferais mon légataire^ universel, si vous le vouliez bien^ mon cher Monsieur Mao-Aulay. ^

Christian recula tout abasourdi^ tancUs que le Commodore se félicitait lui-même chaudement et triomphait dans son cœur.

— ^Assurément^ pensait-il, Mac-Aulay ne s'attendait pas à cela. Il marche de surprise en surprise et je fais sur lui un effet prodigieux !

— Que veut ce rustre? s'interrompit-il en tournant sur lui-même au choc d'une robuste et large épaule.

Un homme bas sur jambes, vêtu d'un vieil habit noir, trop étroit pour ses vastes entournures et ressemblant assez à un porteur de charbon retire des affaires, s'était mis sans façon entre les deux gentlemen. Les fournisseurs avaient échangé quelques mots en regardant cet honune avec défiance; ils se rapprochèrent pour protéger leur lord, au cas où sa précieuse sûreté serait menacée.

^Bonjour, dit le nouveau venu, qui tendit sa main sale à Christian ; conunent vous va depuis le temps?

Un certain trouble se montra sur le visage du lion. —Qui êtes-vous? demanda-i^.

— Oh ! oh ! répliqua le nouveau venu avec Taccent traînard des Normands de Jersey ; vt>us avez donc oul^é déjà la maison là-bas ! la table et la chaise?... Qui je suis? Je me porte bien et je ne change pas de visage tous les mois. Je suis Tom Borne^ votre vieil ami^ qui a fait le voyage de Londres à Brighton et a acheté un habit noir tout exprès pour savoir de vos nouvelles.

—Parlez plus bas^dit Christian.

Heureusement que le commodore était en train de se creuser la cervelle pour trouver une excentricité tout à fait renversante. Le commodore^ entre autres manies^ avait celle de visiter les maisons vacantes^ non point pour les louer^ mais pour apprendre aux gardiens de ces maisons qu'il était un original. Depuis le jour où nous l'avons vu^ pour la première fois, dans la pauvre chambre de Christian, le commodore avait dû visiter deux ou trois douzaines d'appartements. La figure de Tom Borne n'avait éveillé aucun souvenir dans son esprit.

— ie parlerai comme il vous plaira, répondit celuici, pourvu que vous soyez convenable avec moi.

— Que voulez-vous? demanda Christian.

— ^Je ne veux que cinquante livres, répliqua Tom Borne, pour aujourd'hui*

DE TIGRPS. 129

—Cinquante livres!

^'ai quitté ma place de gardien^ poursuivit Tom paisiblement; je ne veux plus travailler^ vous sentez bien... f aime mieux vivre de vos rentes.

LADY DESDEMONE BRfDGETON

Quelques habitués commençaient à circuler dans les galeries^ on entendait des cliquetis métalliques du côté des salons de jeu. Christian regarda autour de lui et vit que plusieurs tables étaient occupees»

Tom était toujours campé à la même place; avait la main tendue^ et un sourire insoient resta à demeure sur son visage. C'était un diplomate que ce Tom. Il avait pris patience depuis un mois ; il avait laissé se faire la position de Christian. Il comprenait merveilleusement ce que cette position^ bâtie sur fond de puffydSdM de chancelant et de fragile. Il se sentait le maître.

— Allons, dit-il, faudra-t-il faire du brut?

Christian ouvrit son portefeuille et en retira une

bank-note au moment où le commodore revenait à lui. Le commodore put lire au coin du papier de banque le mot : Fifly, écrit en lettres grasses et gothiques.

— Dieu vous le rende ! disait à cet instant Tom Borne, avec une gratitude ironique.

— Cinquante livres! pensa le commodore, une aumône de cinquante livres sterling I Ce Hac-Aulay doit avoir une fortune colossale !

Tom se retourna vers Carter et lui tendit la main.

—A vousl dit-il. Je vous tiens autant que lui. Exécutez-vous comme un joli maquignon!

Les fournisseurs mirent la main à la poche d^un conunun mouvement, et Tom Borne fit ample récolte.

—Voilà des négociants comme il faut ! murmurat-il en comptant sa recette. N'étes-vous point de la bande, vous? ajouta-t-il en s'adressant an commodore.

Robert Davidson réfléchissait profondément depuis quelques minutes. Il tira son portefeuille avec lenteur, Couvrit de même, et y choisit une bank-note de cent livres sterling. Un instant il la tint entre l'index et le pouce. Les narines de Tom Borne s'enflèrent.

Mais le commodore se frappa le front tout à coup en honune qui trouve la solution d'une haute difficulté. Il remit la bank-note dans son portefeuille et le portefeuille dans sa poche^ en disant :

— Vous saurez, Taini, que je ne fais rien comme les autres.

Tom Borne laissa échapper un grognement et sortit comme il était entré, sans dire gare !

Christian s'approcha vivement du groupe des fournisseurs.

— Vous empêcherez désormais cet homme de parvenir jusqu'à moi, dit-il.

— C'est entendu, répondit Carter*

—Eh bien ! s'écria le commodore, puisque vous faites des charités de cinquante livres, vous n'avez pas besoin de mon héritage; c'est fâcheux! Mais j'ai une autre idée; je donnerai toute ma fortune à lady Desdemone Bridgeton...Vous la connaissez, n'est-ce pas. Monsieur Mac-Aulay ?

— Non^ Monsieur.

•^ C'est étonnant! on m'avait rapporté... Moi, je ne la connais pas non plus.

—Et vous voulez lui donner toute votre fortune? demanda Christian en souriant.

— Oui, Monsieur, répliqua le commodore. Et ceux qui diront que ce n^est pas original sont des misérables, prévenus contre moi.

— ^Mais, s'interrompit-il froidement^ et miôme avec une nuance de dépit, tous ces beaux projets tombent dans Teau, Monsieur Mac-Âulay, car il se trouve que miss Davidson ne s'est pas fait enlever.

n étendit la main vers la porte principale, au seuil de laquelle la blonde Âmy était debout^ dans une attitude timide et embarrassée.

—La voilà! s'écria Christian.

— ^Venez, Miss, venez, ajouta le commoddre en lui faisant signe du doigt.

Amy s'élança aussitôt vers son père.

— ^Je vous cherche depuis bien longtemps, dit-elle.

Sir Edgard Lindsay entrait dans le salon par une autre porte.

Le commodore donna une bonne poignée de main anglaise à sa fille et se tourna vers Christian.

— ^Elle a dix-sept ans. Monsieur Mac-Aulay, dit-il;

je me suif marié très-jeune. Miss Davidson, nous par-

lions de vous, ajouta-t-il solennellement. Il est bien

rare que vous n'occupiez pas ma pensée; seulement,

je prétends être original au sein même de mon

amour paternel.

—Bonjour^ sir Edgard , s'interrompit*!!.

Le jeune homme s'inclina et ouvrit la bouche pour faire le compliment d'usage^ mais Robert Davidson Tarréta d'un geste.

— ^Messieurs^ s'écria-t-il en regardant tour à tour Edgard et Christian^ vous connaissez-vous? non! alors j'aurai l'honneur de vous présenter l'un à l'autre.

Il se plaça entre eux^ droit et roide; il souleva son chapeau d'environ deux pouces et respira fortement; puis il recula d'un pas^ puis encore^ avec un recueillement profond^ il prononça la formule consacrée de la présentation anglaise :

— Monsieur Mac-Aulay , sir Edgard Lindsay ! ... Sir Edgard^ monsieur Christian Mac-Âulay !

Sur ce^ d'ordinaire^ chacun des deux présentés soulève son chapeau imperceptiblement et mâchonne deux ou trois paroles inintelligibles. Parfois^ si c'est après dlner^ on s'écrase mutuellement la main en disant : Enchanté !

n y a même des gens de peu qui se promènent incontinent bras dessus bras dessous.

Sir Edgard et Christian se . regardèrent ea face^ immobiles tous deux et tous deux souriant d'une façon étrange.

—Monsieur, dit Edgard le premier, je suis ravi de me rencontrer ayec vous.

—Mol aussi. Monsieur, répliqua Christian, qui salua.

Edgard rendit le salut.

—J'avais précisément à vous parler, reprit-il.

— Moi aussi. Monsieur, dit encore Christian.

— ^mme ça se trouve! s'écria le commodore; ne vous gênez pas! je serais désolé d'être indiscret!

Amy jeta un coup d'oeil suppliant à Edgard, qui détourna la tête et suivit Christian à l'écart.

Jane entrait en oe moment, au bras de son cavalier officiel, le maître des cérémonies. Christian devint pâle en la voyant. Jane fit un coude pour se rapprocher de lui et lui dit tout bas, sans s'arrêter :

—Je viens faire votre afiE^re auprès du commodore.

— ^Merci ! répliqua le lion sèchement.

Jane passa; un sourire narquois se jouait autour de. ses lèvres roses. Le commodore avait pris lel)ras de sa fille et la promenait dans le salon. La pauvre Amy, toute tremblante, ne perdait pas un instant de vue Edgard et Christian.

Il y avait des gens plus inquiets encore, s'il est possible, que la blonde Amy. M. Carter, M. Staunton,

M. Lewis^ H. Filowski et compagnie suiviûent tous les mouvements de leur bien-aimé lord avec une sollicitude inexprimable. Si Tamour a des yeux de lynx^ la cupidité est un télescope.

H. Carter avait dit en hochant la tête avec tristesse :

— Ce colloque n^annonce rien de bon !

Jane congédia le maître des cérémonies et vînt droit au commodore.

— ^Monsieur Davidson? dit-elle.

— ^Lui-même^ Madame.

— J'aurais une communication à vous faire.

— Faites, Madame.

— Une communication à vous seul.

Amy quitta le bras de son père. Ce n^était pas pour obéir au vœu exprimé par les dernières paroles de Jane, c'était parce que sir Edgard venait d'élever la voix à l'autre bout du salon. Amy venait de l'entendre dire, avec l'accent de la colère :

— Je vous en offre autant absolument^ Monsieur!

Et Christian avait fait un geste que miss Amy traduisait ainsi :

— Plus bas^ Monsieur! nous ne sommes pas seuls!

On ne les entendait plus. Miss Davidson mourait de peur. M. Carter disait à ses confrères épouvantés :

— Us se querellent, c'est trop évident !

Jane^ aux prises avec le commodore> débuta ainsi^ pour faire les affaires de son Christian :

— ^Monsieur, vous accordez beaucoup de confiance à H. Mac-Aulay.

— ^Beaucoup de confiance^ Madame^ beaucoup d'estime^ beaucoup d'admiration.

— Vous avez tort. Monsieur.

—Madame, je suis étonné, véritablement. M. Mac- Aulay a tué cent trente tigres...

— Eh! Monsieur, s'écria Jane, qui haussa les épaules avec pitié, M. Mac-Âulay n'a rien tué du tout!

Le Commodore lui rendit dédain pour dédain.

—Il paraît, inurmura-t-il en s'inclinant que Madame ne lit pas les papiers publics!

—Le moins que je peux. Monsieur.

—C'est cela. Si Madame lisait les papiers publics...

— ^Ah çàl Commodore, interrompit Jane, vous croyez donc aux journaux ?

— La presse. Madame, déclama aussitôt Robert Davidson en faisant appel à sa mémoire, la presse, dans un pays constitutionnel, peut être regardée... oui, certes... et j'irai jusqu'à dire : doit être regardée, comme un rouage nécessaire, ou plutôt comme un contre-poids indispensable...

Pendant qu'il cherchait la fin de cette phrase laborieuse, Jane prononça du bout des lèvres :

—Monsieur, les journaux ne contiennent que des

mensonges.

— Cette femme a de Taplomb, pensait le eommodore; elle ne manque pas d'originalité.

-—Pour parler ainsi des journaux. Madame, reprit*il tout haut, pour outrager ces grandes entreprises qu'un penseur éminent a nommées le pain quotidien de rintelligence, il faudrait au moins...

—Les connaître, n'est-ce pas ?

— ^Précisément, Madame.

— Ëh bien ! Monsieur, je ne les connais que trop.

—Vous avez avoué tout à l'heure que vous ne les lisiez jamais.

— Je fais pis, je les rédige.

Le Commodore regarda, sa belle compagne en dessous et trouva qu'il y avait en elle quelque chose de réellement excentrique ; cependant une inquiétude le prit, lui le second César, le vice-lion, il eut peur de se compromettre avec un bas bleu du quinzième ordre.

— ^Madame, ditril avec un peu de défiance, je désirerais savoir à qui j'ai l'honneur de parler?

— Je suis lady Bridgeton, Monsieur, répondit Jane.

Ils se trouvaient tous deux à l'extrémité du salon^

non loin ée Fendrdt où Edgard et Christian poursuivaient leur entretien confidentiel.

Au nom de lady Bridgeton^ Edgard tressaillit vivement et se retourna.

— Par exemple, voilà qui est un peu fort ! pensa* t-il tout haut en se penchant pour regarder Jane de plus près. Je ne rêve pas! Que veut dire ceci?

— Pardieul Monsieur, s'écria Mac-Aulay qui lui saisit le bras pour le forcer à Técouter, vous avez eu tout le temps de regarder cette dame dans le parc du prince de Galles!

— Cette dame ! . . . moi ?. . . répliqua Edgard de plus en plus ébahi, dans le parc du prince de Galles !...

— Réglons nos conditions, je vous prie^ interrompît Mac-Aulay péremptoirement.

Le Commodore avait fait un saut en arrière et tenait ses mains jointes dans Tattitudede Tadoration.

—Lady Desdemone Bridgeton! s'écria-t-il avec une inflexion de voix qu'il ne faut point essayer de noter, Tauteur de David Rizzio I M'accuseriez-vous de grossièreté si je me servais de mon binocle pour mieux vous voir. Madame? Dix-huit ans ! c'est surtout Tarcade sourciBaire qui flamboie d'originalité !

U mit la main sur son cœur qui avait une défaillance et frotta languissamment les verres de son

lorgnon. Puis il lança un regard rapide vers la glace voisine pour voir si ses favoris gardaient la symétrie convenable.

— Madame^ Madame, reprii-il, j'ai lu votre dithyrambe contre l'empereur de Russie :

Marche, les pieds dans le sang, bourreau des Polonais, Cosaque à la taille sanglée ! . . .

Et vos vers sur Tlrlande :

Pleure, pauvre Erin, pauvre Erîn, bois tes larmes! Où est Tépée de tes géants?,..

Et votre élégie de la Jeune Grecque! et vos articles sur la taxe des pauvres ! Je suis très*ému^ Madame ! a Quand le nègre Milo revint à lliabitation, il a trouva le cadavre d'Iphigénie sa femme, étendu a sous les bananiers; elle était belle encore et le a trépas ne lui avait point ôté son souiîre. L'enfant <x mulâtre jouait dans les jeunes tiges de cannes. » £t le reste!... Dix-huit ans !

Il atteignit précipitamment son carnet, qu'il laissa tomber à terre dans son désordre.

— Permétteat ! s'écria-t-il en essayant d'écrire avec le bout de son crayon qui n'était point taillé, permettez que j'inscrive cette date mémorable : Aujour-

. DE TIGRES. Ul

d'hui j'ai cause familièrement avec lady Desdemone Bridgeton et avec Christian Mac-Âulay !

Il avait les larmes aux yeux. Tout à coup il se redressa et poursuivit d'un ton ferme.

— Milady, très-certainement, si ma recherche vous agrée, je vous épouserai !

Jane faisait de vains efforts pour garder son sérieux. Elle arrêta le commodore au moment où il allait se précipiter à ses genoux devant tout le monde. Robert Davidson ne se connaissait plus ; il balbutiait dans le délire de sa passion :

—Je suis un original ! Demandez à Carter que voilà si je ne suis pas un original ! Demandez à tous ces messieurs { Je m'appelle un peu David comme votre Rîzzio...

— Au pistolet, à dix pas, prononça tout bas Christian.

— C'est convenu, répondit Edgard de même.

Amy se retint à l'angle d'une console pour ne pas tomber à la renverse.

— Nous voilà ruinés ! dît Carter.

Staunton blasphémait, Lewis se tordait les bras, Filowskî, nature plus tendre, sanglotait silencieusement.

L'orchestre de Ja salle de bal frappa ses premiers

accords. Jane^ toujours souriante; qudiqu'dle u'eùt

rien perdu de ce qui se passait autour d'eUe, donna sa Manche main au commodore qui l'effleura de ses

lèvres avec ivresse.

— Me croireE-vous^ maintenant! demanda*t-elle.

En ce moment Edgard et Christian se séparèrent après avoir échangé une vigoureuse poignée de main.

— ^Nous sommes d'accord, dit Edgird, à bientôt !

—A bientôt ! répéta Christian.

Amy trouva la force de s'élancer vers son père.

—Ils vont se battre^ Monsieur ! s'éaria-t-elle d'une voix étoufiee par l'angoisse.

—Ah dïMe I fit le commodore, je tftcheraî d'être

Page 1