CHAPITRE IV
L'envahissement des oasis par les sables. — Ses causes. — L'œuvre de M. Paletzky. — La défense des voies ferrées contre les sables. — Les phases de la végétation. — Le Saksaoul. — L'étude scientifique des sables.
J'ai montré, dans le chapitre premier, que les sables occupent une immense étendue des plaines du Turkestan. Il y a des déserts de roches, de cailloux, de sel, mais les déserts de sables sont beaucoup plus vastes.
Ces sables peuvent être un danger pour les voies ferrées, les cultures et d'autres ouvrages de l'homme, là 011 la végétation fait défaut, ce qui est le cas actuellement dans plusieurs régions du ïurkestan.
Quand on recherche les causes de l'envahissement des oasis par les sables, on les trouve dans l'avidité et l'incurie de l'homme. Il abat les arbres et arbustes qui croissent sur les sables, quelquefois il les arrache avec leurs racines ; il y fait pâturer les brebis et les chèvres, dont la dent est très dangereuse pour la végétation des sables. Tout cela aboutit à la formation de barkhanes
A. WoEiKOF. — Le Turkeslau Russe. ' 4
OU dunes continentales, dont les sables mouvants sont funestes aux travaux de l'homme.
Que faire alors? Il faut avant tout laisser agir la nature, l'étudier et l'aider. Ce fut la méthode employée récemment, dans les conditions les plus difficiles, pour le chemin de fer Transcaspien.
Quand, la province Transcaspienne conquise, l'idée vint d'y construire un chemin de fer, bien des gens qui connaissaient le pays la traitèrent de folie.
Est-il possible, disaient-ils, de maintenir un chemin de fer dans une sablière pareille ?
Le premier conquérant du Turkestan, le général Tcherniaïef, publiait toute une série d'articles dans le Novoié Vrémia pour prouver l'impossibilité de ce projet.
Le général Annenkof lui-même, qui fut chargé de la construction du chemin de fer, un iiomme qui certes ne manquait pas de courage, n'assuma ce travail que par devoir militaire, pour obéir à l'Empereur. Mais luimême avait des doutes sur l'issue de l'entreprise.
On sait qu'il a réussi là où un ingénieur des ponts et chaussées aurait abandonné la besogne.
Le chemin de fer fonctionna, mais, pendant bien des années, les sables mouvants (barkhanes) créèrent de grandes difficultés.
Encore en 1896, sur les 21 kilomètres qui séparent les stations de Farab et de Khodja-Davlet, chaque train avait un wagon avec des ouvriers armés de pelles ; quand les sables avaient couvert les rails, le train s'ar-
rêtait et on déblayait. Pour ce parcours seulement, la dépense était de 39.000 roubles (103.000 francs).
L'administration du chemin de fer s'avisa enfin d'un autre remède : elle chargea un forestier d'un grand talent, un homme sachant observer la nature, W. A. Paletzky, de lutter contre les sables sur toute la ligne du chemin de fer, en lui laissant le choix des moyens.
J'ai visité les sables le long de la voie ferrée en compagnie de cet homme remarquable. Le résultat de dixsept années de travaux est celui-ci : les sables ne menacent plus le chemin de fer, et la dépense pour toute l'organisation est de 31 .000 roubles par an (82.000 francs), c'est-à-dire 20.000 francs de moins que ne coûtait le déblayement des 21 kilomètres entre Farab et Khodja- Davlet. Dans cette somme rentrent l'achat de deux pépinières et les frais d'entretien du musée de Farab, dont je parlerai plus loin.
M. Paletzky, qui avait lutté contre les sables dans le gouvernement d'Astrakhan, savait par expérience que le meilleur auxiliaire, dans cette lutte, c'est la végétation ; il savait aussi que cette végétation n'a pas d'ennemi plus dangereux que l'homme.
Il essaya plusieurs plantes qui avaient réussi sous d'autres climats, et se convainquit qu'elles ne pouvaient supporter la chaleur et la sécheresse du pays; il fallait donc se borner à celles qui y croissaient déjà, et commencer par les défendre contre les déprédations de l'homme et de son menu bétail.
Une circonstance le servit particulièrement, dans la
région où le chemin de fer traverse les sables de Kara-Koum sur la rive gauche, et de Kysil-Koum et Soundoukli sur la rive droite de FAmou-Daria. La voie ferrée passe par les États de rÉmir de Boukhara. Celui-ci ne lésina pas sur le terrain à concéder au chemin de fer : il donna une largeur de 5 verstes (5''°',33), sur laquelle on put, sans recourir à l'administration, interdire la coupe de la végétation et le pâturage.
M. Paletzky étudia la végétation naturelle, et son évolution aux lieux où l'homme ne la détruit pas.
Ses observations lui suggérèrent sa méthode d'action : En général, il laisse faire la nature, mais l'aide un peu, par des semis ou plantations convenant à la phase d'évolution dans laquelle se trouvent les sables ^
Tant qu'ils ne sont pas encore fixés par la végétation et peuvent être dangereux pour le chemin de fer, il protège la voie par un moyen fort simple : il lie des gerbes de 0'",4 de hauteur à peu près, composées d'herbes dures ou de joncs, et les dresse contre les sables; cela suffit pour quelque temps.
On sait que les neiges interrompent souvent le trafic dans les pays à hiver froid, comme la Russie, le Canada, les États-Unis; ce qui a obligé les ingénieurs à élaborer des moyens de défense.
Comparant les sables mouvants aux neiges, on a voulu profiter de l'expérience fournie par les travaux de protection contre les neiges. Mais les conditions ne sont
1. La planche II montre en a un barkhanc sans aucune végétation, et en b des sables avec des plantations d'un an.
t.liclie \V. A. l'aU'tzk A. -- bU-Nlis (l;^l;KIIA.NL>j, l'IU.s lit. I. V bTATION DE HEl'ETEK (Chemin de ter Transcaspion.
Cliclié W, A Pul..'tzk\ - DUNES (UAUKHAXES), PRÈS DE LA STATION BAIiKHANY (Cliemin de fer Transcaspien.'l — Planlalioiis de I an.
A. WoKiKOF. — Turkeslan russe.
pas les mêmes. Le sable est bien, comme la neige, un corps meuble, transporté par le vent, mais il a une densité 25 fois plus grande que celle de la neige. Il s'ensuit que, seuls, des vents très forts peuvent soulever et transporter le sable dans les airs, tandis qu'un vent modéré soulève la neige.
Le sable se meut principalement à ras du sol; des plantes assez basses peuvent donc arrêter son mouvement. Il en est autrement des neiges, qui passent souvent par dessus des plantations d'arbres et d'arbustes et viennent tomber sur les voies.
L'évolution de la végétation des sables, constatée par W. A. Paletzky, pour la région où il travaille, est la suivante :
1° Une plante dure, le Sélin [Aristida pennata) . Elle a un tube cimenté par du calcaire, qui la protège contre les rayons du soleil. Puis l'Acacia des sables [Ammodendron Conollyi). Ce sont les premières plantes qui apparaissent sur des sables très mouvants. (Voy. la pi. III à).
2" Beaucoup de Sélins et d'Acacias des sables et quelques buissons de Calligoniim de différentes espèces. Les sables sont un peu moins mouvants.
3" Le Sélin devient plus rare, il cède la place au Kandym [Calligonum) . La couronne de cette plante empêche l'eau de pluie d'arriver au Sélin (voy. pi. m b). L'acacia des sables croît plus lentement. Quelques Tcherkez isolés [Salsola Richteri, pi. iv a) apparaissent.
4° Le sable est beaucoup moins mouvant. Le Tcherkez,
plus élevé que le Kandym, absorbe l'eau de pluie; le Kandym comme le Sélin deviennent plus rares. Des Saksaoîd [Raloxylon ammodendron) ^ isolés apparaissent (pi. IV a et V b).
5° Il y a tant de végétation que le mouvement des sables diminue beaucoup. On voit des dépôts d'argile et de loess se former près des racines des arbustes : ils se composent de particules menues apportées par le vent, et se déposant là où il est plus faible. Le Saksaoul se propage, ses graines croissent dans toutes les petites cavités. Le Tcherkez et le Kandym disparaissent, ayant besoin d'un sol plus meuble et de plus d'humidité. Celle-ci ne leur parvient pas, car l'eau de pluie est absorbée par les Saksaoul, plus élevés.
6° Le Saksaoul domine, il y a même des espaces où l'on ne voit pas d'autre arbre; les sables se sont tassés, les monticules disparaissent, il n'y a plus de sables mouvants, car ils sont couverts par les racines des Carex phy soldes et d'autres plantes herbacées. Grâce à la densité de cette végétation, les graines du Saksaoul ne tombent pas ou presque pas à terre, on ne trouve pas de petits arbres.
7° Le Saksaoul devient rare ; beaucoup d'arbres et de branches sèchent. Au printemps, c'est un tapis de fleurs multicolores, surtout de plantes bulbeuses.
8° Le Saksaoul a presque disparu ; on aperçoit une
1. Les botanistes russes se plaisent, depuis quelques années, à donner de nouveaux noms à des plantes depuis longtemps connues, ce qui cause une grande confusion. Je m'en tiens, pour ma part, aux noms anciens.
steppe unie ou à peine ondulée ; les plantes herbacées dominent.
Toute cette évolution dure de quatre-vingt à cent cinquante ans, et les premières phases à peu près quarante ans. Si l'homme aide la végétation par des semis ou plantations appropriés, cette période peut se réduire à une quinzaine ou une vingtaine d'années.
Si, au contraire, on coupe les arbres ou arbustes et si on laisse pâturer les chèvres ou brebis, la végétation rétrograde vers une phase antérieure.
Paletzky préfère les semis aux plantations, par raison d'économie. Les semis coûtent 5 francs par hectare, les plantations environ 100 francs.
Les travaux sont concentrés surtout sur le parcours naguère le plus dangereux, entre Farab et Khodja- Davlet. J'ai visité cette région en compagnie de M. Paletzky. (Voy. pi. III a.)
Les semis ont été faits sur une largeur de 500 mètres et les arbres se sont propagés naturellement sur une largeur de 7 kilomètres et demi.
A 4 kilomètres de Farab, nous fîmes une grande tournée d'exploration au sud du chemin de fer. Il y a là une haute colline de grès, qui se désagrège à l'air et donne des sables. C'est pourquoi cette région est particulièrement dangereuse.
On dit souvent que, dans le Turkestan,le Saksaoulne se propage plus, qu'il n'y croît que de vieux arbres : M. Paletzky me fit voir des centaines de petits Saksaoul.
Cette chaîne de collines de grès se prolonge jusqu'à Karakoul; d'après les études du géologue Obroutchef, elles contiennent une certaine quantité d'argile et de calcaire.
Je visitai aussi le musée de Farab. Il possède des collections de plantes, de minéraux, des échantillons de sables, etc., et aussi des Saksaoul et autres arbres vivants.
Jusqu'aux travaux de M. Paletzky, on croyait que le Saksaoul croissait avec une lenteur extrême, et arrivait à maturité en quelques centaines d'années. C'est qu'on a pris ses anneaux, très ténus, pour des anneaux annuels. Paletzky a prouvé qu'il y a erreur. Des Saksaoul semés atteignent une largeur de 11 centimètres en treize ans ; croissance lente, mais moins qu'on ne le pensait.
Le Saksaoul donne un bois de chauffage d'une qualité exceptionnelle, et, quand il croît sur des sables, facile à arracher tout entier, avec ses racines.
Un des effets de la conquête russe fut une coupe déréglée des Saksaoul ; les villes s'agrandissant, il fallut plus de bois de chauffage, la population russe étant habituée, d'ailleurs, à des chambres plus chaudes que les indigènes. Bientôt les forestiers, puis l'administration se préoccupèrent de défendre cet arbre précieux. Jusque-là on avait laissé faire, on tomba dans l'excès contraire. Sous l'administration du gouverneur général Grodekof, il fut défendu non seulement d'abattre les Saksaoul, mais môme de ramasser le bois mort. L'État