CHAPITRE PREMIER
LES PLAINES ET LES MONTAGNES
La nomenclature. Les frontières avec la Perse, l'Afghanistan, la Chine. — Grande étendue des plaines à peu près désertes. Nécessité de l'irrigation artificielle. — L'Oust-Ourt, plateau peu élevé. — Les sables de Kara-Koum. Les barkhanes ou dunes continentales. — Le désert de Kysil-Koum. — La grande vallée de Ferghana et les montagnes qui l'entourent. Le Tian-Chan et le système du Pamiro-Alaï. Grande hauteur des montagnes. — Le plateau du Pamir. Le Kopet-Dagh. — Faible étendue des terres cultivées. — Le loess et la poussière.
Les immenses possessions que lesRusses ont conquises depuis le milieu du xix*' siècle à l'est de la Caspienne sont souvent appelées Asie Centrale Russe. Les géographes protestent contre ce nom, avec raison. Ces pays sont loin d'être au centre de l'Asie, et il faut réserver le nom d'Asie Centrale aux pays situés entre r Altaï au nord et l'Himalaya au sud, le Pamir à l'ouest et la Chine proprement dite (les anciennes 18 provinces) à l'est.
Les provinces russes qui forment le gouvernement général du Turkestan sont au nombre de cinq, qu'on peut grouper en 3 régions : V A l'ouest, la province
A. WoEiKûF. — Le Turkestan Russe. 1
Transcaspienne, composée principalement de déserts, et dont les rivières n'atteignent aucun lac; 2" Au centre, les trois provinces du Syr-Daria, de Samarcande et de Ferghana, et les khanats vassaux de Khiva et de Boukhara, situés dans le bassin hydrographique de la mer d'Aral, 011 se déversent les deux fleuves principaux du pays, FAmou et le Syr-Daria; 3° A l'est la province de Sémirietchensk, dans le bassin hydrographique des lacs Balkhach et Issyk-Koulet de la rivière Tchou.
Je ne considère ici que les deux premières régions. La seconde est ce que l'on peut appeler le Turkestan proprement dit, et la première en est l'annexe occidentale. La province de Sémirietchensk en diffère profondément par ses conditions naturelles, son climat et ses populations.
Considéré ainsi, le Turkestan russe a une frontière naturelle, la Caspienne, à l'ouest; au sud, il a des frontières politiques avec la Perse d'abord et l'Afghanistan ensuite. La frontière afghane est divisée en trois parties. A l'ouest, entre Zuliikar et Bosaga sur l'Amou-Daria, près de Kélif, il n'y a pas de frontière naturelle : ici l'Afghanistan confine à la province Transcaspienne, puis, sur une étendue de plus de 1.200 kilomètres, au khanat de Boukhara ; l'Amou-Daria, et plus loin, à l'est, le Pendj forment une frontière naturelle. Plus loin, l'Afghanistan confine à la province de Ferghana, et il n'y a de frontière naturelle que sur une faible étendue : la plus grande partie de la frontière se trouve sur le plateau désert du Pamir. La frontière entre la Russie
LES PLAINES ET LES MONTAGNES
(province de Fero-hana) et la Chine n'est pas une frontière naturelle sur un parcours considérable. Elle n'est pas gardée, et les voyageurs se trouvent souvent en territoire chinois sans le savoir.
Le Turkestan russe est un pays de plaines à peu près désertes pour les trois quarts de son étendue, et un pays de montagnes, en partie très hautes, pour le reste. Ces montagnes, avec leurs neiges et leurs glaciers, sont une source de vie pour les vallées et les plaines, car elles fournissent l'eau pour les irrigations artificielles et permettent de créer des oasis florissantes au milieu du désert. Le passage du désert à Toasis est généralement brusque, et qui Ta vu une fois ne l'oublie jamais. Le voyage le plus sommaire en chemin de fer de Krasnovodsk, sur la Caspienne, à Andijan, à l'est du Ferghana, montre ce contraste des dizaines de fois.
L'irrigation artificielle a dû être pratiquée depuis une haute antiquité, depuis que des agriculteurs se sont établis dans le pays, car le désert chaud et sec, Tabsence presque complète de pluie pendant la moitié la plus chaude de l'année la rendent à peu près indispensable. On peut bien récolter des céréales sans irrigation, mais pas dans les parties basses du pays; de 400 à 1.000 mètres au-dessus du niveau de la mer, cette culture même est très aléatoire ; quant aux cultures industrielles, — légumes, fruits, riz, fourrages, qui jouent un rôle si important dans les oasis, — elles sont impraticables sans irrigation artificielle.
Les plaines du Turkestan russe occupent une immense étendue au nord, à l'ouest et au centre du pays : plus de 1.100. 000 kilomètres carrés. Au nord-ouest, entre la Caspienne et l'Aral, s'étend le plateau d'Oust-Ourt. Peu élevé (près de 200 mètres au-dessus du niveau de la mer), il est formé de couches horizontales de l'époque tertiaire, après laquelle ce pays n'a plus été recouvert par les eaux. Ce plateau a une superficie de 160.000 kilomètres carrés environ. Il s'élève brusquement audessus des plaines et des deux lacs; ces escarpements portent le nom de « tchink ». Les plus grandes profondeurs de l'Aral se trouvent à l'extrême ouest du lac, tout près du tchink de l'Oust-Ourt. Le plateau n'a pas d'eau courante. On n'y trouve plus d'eau que dans des puits profonds, généralement saumâtres, et dans des marais {khaki) en terrain argileux. Ces eaux séjournent après la fonte des neiges et les pluies du printemps. Il y a quelques lacs salés. Au premier printemps, on voit pousser quelque peu de végétation herhacée, mais elle disparaît vite. Au sud de l'Oust-Ourt se trouve la dépression de Sary-Kamych, à 37 mètres au-dessous du niveau de la mer, c'est-à-dire de 9 à 10 mètres au-dessous du niveau de la Caspienne.
Au sud, se trouve la dépression du Turkestan que les indigènes appellent « désert de Kara-Koum ' ». Ce désert s'étend au sud jusqu'au pied des montagnes de Kopet- Dagli, près de la frontière de la Perse et de l'Afghanis-