‹ Le Turkestan RusseChapitre 26 sur 87 · Y A-T-IL UN DESSECHEMENT CONTINU DU TURKESTAN ET DE L'ASIE CENTRALE · texte numérisé non relu

Y A-T-IL UN DESSECHEMENT CONTINU DU TURKESTAN ET DE L'ASIE CENTRALE

>r Argument : L'eau était p]us abondante pendant la période glaciaire Cela ne prouve pas que le dessèchement continue encore. — 2« Argument : L'évaporation est de beaucoup supérieure aux pluies. Distinction et souvent opposition des évaporations possible et réelle. Exemple. Les relations des agriculteurs et des nomades et les grandes migrations des peuples. — Autres causes d'erreurs. Constance du climat pendant la période historique. — Diminution future de l'Aral par l'effet de nouvelles grandes irrigations.

La question du dessèchement supposé de l'Asie Centrale a produit une littérature très volumineuse; ceux qui ont écrit sur ce thème ayant compris le Turkestan russe et afghan dans l'Asie Centrale*, je ne saurais me dispenser d'en parlera

Parmi ceux qui estiment que l'Asie centrale, Turkestan russe inclus, se dessèche continuellement, se trouvent des savants célèbres, entre autres I. W. Mouchketof et le prince P. -A. Kropotkin. Sur quoi se basent-ils?

1. Dans le chapitre I", j'ai donné les raisons pour lesquelles le Turkestan russe ne doit pas être inclus dans l'Asie centrale.

2. Sur cette question, on lira avec fruit l'article de M. Fr. Herbette, intitulé « Le problème du dessèchement de l'Asie intérieure » {Annales de Géographie, xsiii, 15 janvier 1914, pp. 1-30).

Principalement sur ce que, à une période géologique récente, mais fort antérieure aux faits historiques les plus reculés, en un temps qui correspond probablement à la période glaciaire la plus récente, il y a eu certainement plus d'eau dans le Tu^l^:estan et l'Asie Centrale qu'actuellement. Cela prouve qu'une dessiccation a eu lieu, mais non qu'elle a continué pendant toute la période écoulée depuis.

Le prince Kropotkin pense qu'une dessiccation continue se produit non seulement dans l'Asie Centrale, mais sur toute l'étendue du continent Eurasien '.

Cependant il est prouvé que, dans plusieurs pays de l'Europe qui ont été bien étudiés, il y a eu, après la dernière glaciation, une longue période beaucoup plus sèche que la période actuelle, pendant laquelle des animaux des steppes habitaient l'Europe Centrale, Les paléobolanistes suédois ont montré que le climat, pendant la période estivale, était alors plus chaud qu'il n'est maintenant '".

Les deux auteurs mentionnés plus haut invoquent un second argument. Je cite le passage suivant de Mouchketof : « Le dessèchement peut être expliqué théoriquement. Le climat cause une évaporation énorme, qui dépasse de beaucoup la quantité de pluie tombée. »

1. The dessicalion of EurAsia. (Gcogr. Journ., xxiii, 1904, p. 722-741.)

2. Voir la grande collection de mémoires publiés à l'occasion du Congrès géologique de 1910, sous le titre : Die Verûnderungen des Klimas seit dem Maximum der letzten Eiszeil (Stockholm, 1910).

LE DESSÈCHEMENT DE l'aSIE CENTRALE 109

Ici il y a confusion entre deux termes très différents : r évaporation possible et l'évaporatlon. réelle ou actuelle.

On détermine la première de ces valeurs aux stations météorologiques : on expose un vase rempli d'eau à l'action de l'air, et on mesure la quantité évaporée dans ces conditions, c'est-à-dire dans les conditions atmosphériques du temps et du lieu.

Mais cette expérience ne donne aucun indice certain sur l'évaporation réelle. Très souvent sur les continents, r évaporation possible varie en raison inverse de l'évaporation réelle.

Je prends pour exemple un pays où l'humidité de l'air et la quantité de pluies varient beaucoup au cours de l'année : le nord de l'Inde.

A la fin de la saison sèche, c'est-à-dire de mars à mai ou juin, les évaporateurs indiqueront une grande évaporation, l'air étant chaud et sec, le vent fort au milieu de la journée. Mais dans ces conditions, où l'évaporation possible est si grande, l'évaporation réelle est faible, à peu près nulle, car il n'y a presque pas d'eau qui puisse s'évaporer. Les rivières sont à sec, de même que les étangs. Le sol retient avec ténacité la petite quantité d'eau qu'il contient encore, toute la végétation est desséchée et n'évapore guère.

Mais vienne la mousson pluvieuse, les rivières grossissent rapidement ; il se forme des mares après les pluies ; le sol, très humide, évapore beaucoup d'eau. Enfin les pluies ont fait naître une végétation luxuriante, dont l'évaporation est énorme, surtout pendant

ilO LE TURKESTAN RUSSE

que les feuilles sont encore tendres. L'évapomtion réelle est donc grande, bien plus grande qu'à la fin de la saison sèche ; mais l'évaporation jjossible est beaucoup plus faible, l'air étant beaucoup plus humide, et sa température plus basse.

Le fait qu'au Turkestan lévaporation possible dépasse la quantité de pluie tombée prouve que le pays est sec, et non qu'il se dessèche. Les vents cFouest qui prédominent de 1 500 à 2 000 mètres de hauteur apportent de la vapeur d'eau, qui se condense sur les montagnes \ et forme des neiges dont la fonte permet d'irriguer les oasis.

I, W. Mouchketof fournit un autre argument encore en faveur de la dessiccation continue et progressive du Turkestan : ce sont les sables, qui, dans quelques régions du pays, envahissent les oasis. Après avoir cité quelques exemples, il écrit ^ :

« On comprendra la difficulté, l'impossibilité même de la lutte contre les sables. L'air sec, la haute température, le vent fort du nord-est, l'absence de cours d'eau naturels, les grès à assises horizontales, d'origine tertiaire, qui se désagrègent facilement, voilà les causes de l'avance rapide et terrible des sables, des barkhanes qui menacent le Boukhara et détruisent ses oasis. Pour lutter contre les sables il faudrait supprimer la cause de leurs ravages ; or cette cause est telle que Ton ne peut espérer l'éliminer, car elle dépend de la nature physique du pays. De plus les tributaires de l'Aral y appor-

Page 1