CHAPITRE X
LE FERGHANA
Limites du Ferghana. La vallée et les montagnes. — Végétation des montagnes du Ferghana oriental. — Le Kara-Daria et les rivières du Sud — Le grand désert central. — Les arbres. Les gins et les huileries. Les tourteaux de coton. — Les stations météorologiques. Les contrastes. — Cultures intensives et mauvais chemins. Les grands canaux du Ferghana oriental, leur état primitif. Réformes nécessaires. Petite culture intensive. Engrais. — Prix des terres. Les propriétaires obérés. L'usure. Nécessité de banques foncières. — Villes : Skobelef, Kokand. Causes de l'importance de cette ville. Le commerce du coton. La Bourse et son influence. Andijan. Och. — Le chemin de la Kachgarie. L'Alaï et le Pamir.
Le Ferghana est, pour la majeure partie, une très large vallée ou une petite plaine, de forme ovoïde, orientée de l'est à l'ouest. A l'extrémité ouest, un passage relativement étroit conduit à la steppe. Les environs de Khodjent font géographiquement partie de la plaine. Dans les autres directions s'élèvent partout de hautes montagnes, surtout au sud et à l'est.
Le Syr-Daria forme l'axe du Ferghana. Ce nom n'est donné au fleuve que depuis le confluent du Naryn et du Kara-Daria, près de Namangan. A n'envisager que la direction, c'est le Kara-Daria qui devrait être nommé Syr-Daria, mais le Naryn est de beaucoup la rivière
principale, car il reçoit les eaux non seulement de la chaîne du Ferghana, mais aussi de plusieurs chaînes du Tian-Chan.
Le Naryn est peu utilisé pour l'irrigation, car son cours supérieur traverse des vallées étroites, et, plus bas, la masse d'eau est si considérable et la pente si rapide que son utilisation n'est pas facile pour les indigènes.
Le Kara-Daria, au contraire, alimente les deux canaux les plus importants, le Charikhan-Say et FAndijan-Say, qui servent à l'irrigation des terres les plus fertiles du Ferghana oriental.
M. Mouchketof a visité récemment le cours supérieur de cette rivière. Elle coule dans une large vallée, appelée Alaï-Koul. Plus loin, à l'ouest, à une hauteur de 2 700 mètres, s'étend la vallée d'Aïtal, remarquable par sa belle végétation. Un peu au-dessous de la vallée, apparaissent des sapins [Picea schrenkiana) ; c'est la limite méridionale de cet arbre qui est caractéristique du Tian-Chan.
Pendant que M. Mouchketof excursionnait dans les environs, en juin et dans les premiers jours de juillet, il tomba beaucoup de pluies d'orage, tandis que l'Alaï- Koul était sec. Cela tient sans doute à l'élargissement de la vallée.
Dans les montagnes qui s'élèvent à l'est du Ferghana, la végétation est beaucoup plus belle : on y voit de véritables forêts, surtout de noyers, et, au-dessous de ces grands arbres, une riche végétation d'arbustes et de plantes herbacées (voy. pi. vi a et b). C'est que les
LE FERGHANA 135
vents d'ouest dominent à partir d'une hauteur de 1 500 à 2 000 mètres ; ils apportent beaucoup de vapeur d'eau, qui se condense sur les flancs des montagnes; la quantité de neige qui tombe plus haut est très grande.
La chaîne de Hissar, à la limite sud de la province, est très élevée, mais si escarpée que l'étendue des névés et des glaciers est fort restreinte.
Les vents du nord sont moins fréquents, et apportent moins de vapeurs que les vents d'ouest. Aussi les rivières qui prennent naissance dans ces montagnes ont-elles bien moins d'eau que le Kara-Daria, et sontelles entièrement employées à l'irrigation bien avant d'avoir atteint le Syr-Daria; le désert couvre ainsi au moins 250 000 hectares sur la rive gauche du fleuve, presque au milieu de la partie occidentale du Ferghana. Ce désert ne pourrait être irrigué que par les eaux du Naryn, prises à Outch-Kourgan, et conduites au-dessous ou au-dessus du Kara-Daria et des grands canaux qu'il alimente (voyez chap. Xxiii).
La plus grande partie du Ferghana se trouve au sud du Syr-Daria ; le district de Namangan et une petite partie de celui d'Andijan sont seuls au nord du fleuve. Le terrain y est ondulé ; il y a des irrigations dérivées du Naryn ; en aval le Syr-Daria ne reçoit que de très petits tributaires, les montagnes étant bien moins hautes que celles du sud et de l'est de la province, et orientées à peu près parallèlement aux vents humides d'ouestsud-ouest.
Le Ferghana, comme l'Angleterre, sans avoir, ou
presque, de forêts, a beaucoup d'arbres, si bien que toutes les parties irriguées du pays sont très verdoyantes. Grâce au climat chaud et à l'abondance d'eau, les arbres croissent avec une rapidité étonnante ; le contraste de ces oasis luxuriantes avec les déserts environnants est frappant. Ces déserts sont nombreux, mais moins étendus que le désert central ; le district de Namangan en contient plusieurs ; un, notamment, à l'angle que forment les cours inférieurs du Naryn et du Kara-Daria.
On plante surtout des peupliers le long des canaux ; presque tous les paysans un peu aisés en cultivent de petits bosquets. Ces arbres servent de bois de chauffage, de bois de construction et de bois d'œuvre ; le peuplier que l'on plante le plus est presque aussi élancé que le peuplier pyramidal ; un arbre plus beau, à feuillage vert foncé et à couronne circulaire, est l'espèce d'orme appelée karagatch. On le voit partout dans les jardins de plaisance, quelquefois sur les routes et sur les places publiques.
L'abondance au moins relative des eaux d'irrigation, la fertilité du sol, et surtout l'habileté des cultivateurs ont fait du Ferghana, depuis une vingtaine d'années, la région cotonnière du Turkestan. Tout l'aspect du pays en a été changé. On est allé jusqu'à convertir les vergers en champs de coton ; les cultures de céréales et de luzerne ont beaucoup diminué, et la province importe des céréales et du foin. Des industries considérables se sont établies, qui vivent de la culture cotonnière.
■ A. S. Pisarenko.
B. — TAKHT-I-SULEÏMAX (MOXT SALOMON). A OCH (fEUGHANA)
A. WoEiKOF. — Turkestan russe.
LE FERGHANA 137
Ce sont des gins ou usines à nettoyer les variétés américaines de coton, et des usines que j'appellerai huileries perfectionnées^ dont quelques-unes extraient jusqu'à la dernière goutte d'huile et, de plus, utilisent les sous-produits et fabriquent entre autres du savon. Ces établissements sont très bien outillés et font circuler beaucoup d'argent dans le pays ; les salaires ont beaucoup augmenté, mais les cultivateurs sont endettés.
Une des maisons les plus importantes, la Compagnie Andreef, possède plusieurs usines, surtout d'huileries, dans différentes parties du Ferghana. Elle avait à son service un agronome très au fait des particularités du pays, M. P.VV. Posniakof, qui suggéra l'idée de champs de démonstration destinés à montrer aux cultivateurs l'avantage des tourteaux de coton comme engrais.
Ces champs, le sol n'étant pas de bonne qualité , étaient loués à des cultivateurs indigènes . Ils étaient situés près des huileries de la Société. La culture se faisait d'après les méthodes des indigènes; seuls les engrais différaient. En 1911 le résultat fut étonnant. La récolte du coton fut médiocre, mais les champs qui avaient reçu des engrais de tourteaux se distinguaient d'une manière frappante des champs environnants ; aussi les cultivateurs commencèrent- ils à acheter des tourteaux.
La Société étudia aussi l'influence des conditions météorologiques, surtout de la température, sur la croissance du cotonnier. Elle installa des stations météorologiques dans ses huileries; une station centrale fut
établie à Kokand, très bien outillée et pourvue d'un grand nombre d'instruments enregistreurs, et publia un bulletin hebdomadaire, rédigé par iM. Posniakof. Ce système fonctionnait assez bien en 19il, et l'Observatoire physique central de Saint-Pétersbourg' reçut inopinément les observations de douze stations du P'erghana dont il ignorait l'existence. Je préparais alors mon voyage, et le directeur de l'Observatoire me pria de visiter les stations, ce que je fis peu après mon arrivée à Kokand, en compagnie de M. Posniakof. Les stations se trouvant dans les quatre districts cotonniers du Ferghana, ce me fut l'occasion de voir une grande étendue de pays, dans les conditions les plus favorables.
Les stations étaient bien outillées, mais toutes ne fonctionnaient pas : les observations devaient être faites par des commis, qui, ne recevant pas de salaire pour ce travail, le négligeaient quelquefois.
Quand je revins à Kokand, à la fm d'août, il se trouva que plusieurs commerçants s'étaient intéressés aux observations météorologiques. On me pria de faire, dans la belle salle de la Bourse de Kokand une conférence publique sur l'utilité des observations. Après la conférence, la plupart des auditeurs ayant quitté la salle, le Comité de la Bourse se réunit en séance pour discuter la question des stations météorologiques. Il ne resta qu'une vingtaine de membres du comité, mais, je