CHAPITRE XI
Les montagnes, la vallée irriguée et les désorts. — Pendjekent. — Comparaison de la vallée du Zarafchan à celle du RhAne supérieur. — Districts de Ujisak et de Khodjent. — La Golodnaïa Step et les nouveaux canaux. — Samarcande. Commerce et industrie. Monuments. — Fouilles de l'Observatoire.
Cette province n'a pas le caractère d'unité du Ferghana, qui est une plaine entourée de hautes montagnes. Le Sud de la province appartient au bassin du Zarafchan, et a peu de déserts : ce sont les districts de Samarcande, dont une grande partie consiste en hautes montagnes, tandis que la partie occidentale est plus unie, et arrosée par des canaux empruntés au Zarafchan. Le district de Katta-Kourgan a le même aspect, mais il est encore moins montagneux. La partie du khanat de Boukhara qui se trouve à l'ouest n'est pas sensiblement différente ; seulement, à mesure qu'on avance vers l'ouest, l'eau diminue. Les deux autres districts de la province, ceux de Khodjent et surtout de Djisak, consistent surtout en déserts.
Le district de Katta-Kourgan est le centre de la culture cotonnière de la province, tandis que celui de
Samarcande s'occupe moins du coton, mais a beaucoup de vignobles. La religion défendant aux Musulmans l'usage du vin, ils vendent une partie de leurs raisins à des entrepreneurs et du reste font du raisin sec. Samarcande est un des centres les plus importants pour ce commerce. Khodjent vient après.
Il est remarquable que le commerce des fruits frais n'ait pas pris une grande extension dans la province. Le raisin de Samarcande a cependant trouvé des acbeteurs dans les principales villes de la Russie, mais, Samarcande n'ayant pas de commerce de fruits, son raisin est envoyé à Tachkent, où les marchands l'achètent pour l'expédier en Russie.
Plusieurs routes partent de Samarcande. La plus importante est celle qui mène à Pendjekent, en remontant le Zarafchan jusqu'à cette ville (65 kilomètres). Il n'y a pas de route carrossable plus loin, mais seulement des chemins pour piétons et cavaliers.
Pendjekent est une ville ancienne, oîi les Tadjiks prédominent. Ils sont musulmans, mais ont gardé, à côté du calendrier lunaire musulman, leur ancien calendrier, emprunté sans doute aux astronomes de la Mésopotamie, et parfaitement juste. Ils ont des fêtes au retour des saisons. La plus importante est celle du printemps, appelée sail; elle a lieu à Téquinoxe. A une petite distance de la ville, on dresse des huttes en loess n'ayant que trois murs. Quand elles sont habitées, on ferme l'ouverture avec des tapis ou des nattes. La fête dure de cinq à sept jours ; elle est très animée. On y voit
quantité de marchands de fleurs, de friandises, etc.
Au-dessus de Pendjekent, les montagnes commencent; à 150 kilomètres de Samarcande et à 1.500 mètres au-dessus du niveau de la mer, se trouve Varzaminor, au-dessus duquel les routes sont déjà très mauvaises. La vallée du Zarafchan au-dessus de ce village n'est pas une vallée d'érosion; elle sépare deux chaînes de montagnes et ressemble beaucoup sous ce rapport à la vallée du Rhône au-dessus de Saint-Maurice.
Le principal tributaire du Zarafchan, le Yagnob-Daria, court dans une vallée parallèle entre deux chaînes de montagnes. Puis la rivière coupe la chaîne de montagnes, et prend le nom de Fan-Daria (voir fig. 1, p. 9).
Le tableau suivant donne une idée des conditions du Rhône et du Zarafchan supérieurs '.
ZARAFCHAN RHÔNE
Bassin 10,500 km- 7 000 km^
Longueur 240 km. 145 km.
Différence d'altitude. . . 1 700 m. 1 400 m. Pente par kilomètre . . . 6,1 m. 8,3 m. Hauteur de la vallée inférieure 1 800 m. 1 100 m.
La rivière est ce qu'on appelle « entièrement formée » ; elle n'a ni rapides, ni chutes d'eau, la pente varie et est souvent plus faible en amont qu'en aval.
Quant à la route qui conduit ici, elle mène au district de Hissar dans le khanat de Boukhara. Elle est très dif-
1. Ce tableau est emprunté au livre de R. Rickmers : The Turkestan Duab, Cambridge, 1913.
ficile et dangereuse; on l'appelle « Route en balcons », parce qu'elle côtoie continuellement des précipices très profonds. De temps en temps il faut traverser des torrents de montagnes sur des ponts sans barrière et très peu solides; quelquefois les animaux de bât tombent dans le précipice. Cependant c'est une voie commerciale d'une certaine importance; car les marchands, plutôt que de payer l'impôt [ziaket] dans chacun des districts du khanat de Boukhara, préfèrent emprunter cette route, qui les mène directement dans le Hissar, et ne les assujettit qu'à un seul impôt.
Le Zarafchan est d'une importance capitale pour l'irrigation. Comme sa partie inférieure a peu d'eau, les ingénieurs ont fait des études, qui ont montré la possibilité de construire des bassins de retenue en dix endroits de la rivière, au-dessus de Varzaminor, et une autre retenue importante sur l'Iskander-Daria immédiatement après sa sortie du lac du même nom, à une hauteur de 2.100 mètres au-dessus de l'océan. Toute cette région est très pittoresque et, avec le temps et des routes un peu meilleures, elle sera certainement un but de voyage pour de nombreux touristes.
Le Zarafchan prend sa source à une hauteur de 2.700 mètres à peu près, au grand glacier du Zarafchan, le plus long de tout le Turkestan. Près de là, le col de Matcha, haut de 3.900 mètres, conduit au glacier de la rivière de Sokh, la principale du Ferghana méridional. Toute cette région de glaciers est une des principales du pays ; elle est encore peu étudiée, et les
alpinistes y trouveront des occasions de prouesses.
Il n'y a pas longtemps que les habitants du bassin supérieur du Zarafchan menaient une existence tout à fait isolée. Ils étaient gouvernés par des Begs, plus ou moins indépendants, qui se faisaient la guerre entre eux, et payaient irrégulièrement un tribut à l'Emir de Boukhara. Quelques orientalistes croient y reconnaître les montagnards qui résistèrent à Alexandre le Grand dans le pays de Samarcande.
Le plus grand village de ce pays est Ourgout, à une hauteur de plus de 1.000 mètres; on y trouve de grands platanes et des vergers très riches en fruits, surtout en abricots.
Le district de Djisak est le moins peuplé de toute la province; il consiste principalement en déserts. Le défilé des montagnes de Nourataou est célèbre depuis longtemps. Les indigènes l'appellent les « Portes de Tamerlan ». Une inscription en caractères arabes raconte les hauts faits des conquérants musulmans en 1425 et en en 1571. Un peu au-dessus, sur la môme roche, se lit une inscription russe, en grandes lettres dorées, que l'on aperçoit du chemin de fer et dont voici la traduction : « En 1895, Nicolas II ordonna que le chemin de fer fût construit; en 1898 on l'inaugura. »
Le district de Djisak est très peu arrosé, mais assez élevé pour permettre la culture des céréales sans irrigation artificielle. La ville est extrêmement malsaine, et la maladie appelée richta [Filaria medinensis) très répandue. Cette ville, comme celle de Khodjent, fut
une pomme de discorde entre les Émirs de Boukhara et les Khans de Khokand.
Le district de Khodjent se compose de deux régions trës différentes : à l'ouest s'étend une vaste plaine presque entièrement déserte, mais dont une partie est irriguée par un canal construit par le gouvernement, ouvert en novembre 1913, arrosant près de trente mille hectares. Un canal plus petit, commençant au village de Begovat, au-dessous des rapides du Syr-Daria, a été construit par le grand-duc Nicolas Constantinovitch et irrigue un peu plus de 12.000 hectares. Depuis, il a été racheté par le gouvernement, qui a fait faire quelques nouveaux travaux. Quelques villages russes qui se livrent à la culture du coton jouissent d'un grand bien-être.
Près de la tête du nouveau canal, est établie une importante station hydrologique. J'ai donné au chapitre vi quelques chiffres empruntés aux observations de celle-ci.
On peut aussi dériver l'eau du Syr-Daria pour irriguer la steppe de Dalversin, sur la rive droite du fleuve.
La ville de Khodjent a près de 40.000 habitants et un commerce considérable. Elle est située au pied d'une haute falaise exposée au sud, et, comme il y a peu de végétation, le roc s'échauffe beaucoup. Les soirées et la première moitié des nuits sont étouffantes.
Dans la partie du district qui environne la ville, il y a plusieurs filatures de soie. Cette région, géographiquement parlant, fait partie du Ferghana. L'irrigation y est considérable et la population très dense. Elle se livre à la culture du coton, de la vigne, de la soie.
Dans une des régions avoisinant la ville, l'hectare se vend jusqu'à 10.000 francs.
Le chef-lieu de la province, la ville de Samarcande est à 7 kilomètres de la rive gauche du Zarafchan et assez prës des hauteurs de Tchoupan-Ata, à 710 mètres au-dessus du niveau de la mer. La ville a un climat moins extrême que les autres grandes villes du pays, l'hiver y est moins froid qu'à Tachkentet l'été beaucoup moins chaud, Ce climat tempéré est l'effet de l'altitude.
La ville russe occupe la partie occidentale. Elle est favorisée d'une végétation encore plus belle que celle de Tachkent. Elle possède plusieurs établissements d'instruction, entre autres une école moyenne d'horticulture et de viticulture, une douane de première classe, une station pour le contrôle de la graine de la soie, plusieurs sociétés savantes, etc. La ville indigène se trouve à l'est; c'est un centre assez important de commerce et d'industrie. L'industrie indigène est, comme à Tachkent, une petite industrie, produisant à peu près les mômes espèces d'objets.
Parmi les usines les plus importantes introduites par les Russes dans le pays, il faut mentionner les distilleries, les établissements pour le nettoyage du coton, quelques grandes minoteries et quelques établissements vinicoles.
En raison de l'importance du commerce du thé, on a établi dans la ville des fabriques assez considérables de caisses à thé et de papier de plomb.
Tous les environs de la ville sont en jardins et en
vignobles. Dès qu'on a quitté la ville elle-même, on rencontre des murs en loess, derrière lesquels se trouvent des jardins. La ville est un centre de commerce de raisins secs, le plus grand du Turkestan.
Samarcande est la ville du pays qui possède les monuments les plus remarquables ; elle existe depuis la plus baute antiquité et a toujours conservé une importance assez considérable.
Des édifices, le plus remarquable est le Gour-Emir (mausolée de Tamerlan); il a été souvent décrit. Rappelons seulement que le népiirite du mausolée a beaucoup préoccupé les géologues, qui voulaient savoir d'oii venait la pierre.
Le Sbab-Zinde est une mosquée où se trouvent un grand nombre de mausolées des princes et princesses de la famille de Timour. Cet édifice est surtout remarquable par ses murs couverts de briques encaustiquées, dont les couleurs principales sont le bleu clair, le bleu foncé, le noir, le vert et le grenat. Les dessins sont de toute beauté; malheureusement, par suite des tremblements de terre et de l'incurie des hommes, ce monument tombe en ruines (pi. x a et 6). Il y a quelques années, on laissait les touristes enlever des pierres du monument et les emporter ; heureusement on y a mis ordre. Mais rien n'est encore fait par le gouvernement pour la conservation du monument.
Un troisième centre d'attraction pour les touristes est le Rigistan, la principale place de la ville, entourée de trois côtés de belles mosquées et do médressès, c'est-à-
dire d'institutions et écoles supérieures musulmanes. Cette place est presque toujours remplie de gens qui écoutent les histoires de conteurs et les lecteurs du Coran ; quantité de marchands amhulants s'y trouvent aussi.
J'ai eu le plaisir de visiter ces beaux monuments en compagnie d'un archéologue distingué, M. Viatkin, qui m'a fourni toutes les explications nécessaires. Plus tard il m'a accompagné à l'ancien observatoire astronomique, bâti en l'an 840 de l'Hégire, c'est-à-dire en 1436, par Ulugbeg, petit-fils de Tamerlan et astronome célèbre. Cet observatoire fut établi pour vérifier le catalogue des étoiles de Ptolémée. Ce travail avait été commencé à Maragh, en Perse; Ulugbeg le continua et trouva 200 étoiles de plus que le célèbre astronome égyptien.
On savait depuis longtemps que cet observatoire avait existé à Samarcande, mais au temps de la conquête russe il n'en restait rien au-dessus du sol. Une étude attentive des auteurs musulmans et une connaissance approfondie des lieux permirent à M. Viatkin d'en retrouver l'emplacement. Il y fit des fouilles et découvrit un quart du grand cercle qui servait à faire les observations. Tout ce qui dépassait le sol a depuis longtemps disparu. L'entrée de ces fouilles est fermée à clef, pour écarter les curieux. On descend quelques marches, et on se trouve à côté du cercle. Il est partagé en degrés entiers désignés par des lettres arabes ; il reste quelques fragments de cuivre, probablement des restes de rails. On observait à l'œil nu sans aucun instrument d'optique.
A. — MOSQUÉE SHAH-ZIISriE, A SAMARCANUE
Vue générale.
rioku
B. — MOSijUÉE SHAH-ZIN'DE, A SAMAUCANUE Entrée.
A. WoFJiioi'. — Turkestan russe.
M. Viatkin, qui demeure depuis quelques années dans la ville et occupe les fonctions de conseiller provincial, connaît très bien les indigènes et leur langue, et possède leur confiance. En ce moment plusieurs d'entre eux font une collecte qui doit atteindre 5.000 roubles, et permettre à M. Viatkin de procéder à la restauration d'un médressé très célèbre parmi les indigènes, et situé à 4 kilomètres de la ville.
On ne connaît pas exactement l'emplacement de l'antique Samarcande ; des archéologues, entre autres M. Viatkin, pensent que la plus grande partie de l'ancienne ville couvrait, à l'est de la ville actuelle, un endroit appelé Afrosiab. Aucun bâtiment n'en a subsisté. On n'a trouvé que des monnaies et autres menus objets datant de l'antique Maracanda.
Le Turkestaii Russe.