CHAPITRE XII
LA PROVINCU: DU SYIl-DARIA
Vastes étendues faciles à irriguer. — Districts de Tchimkent, Perovsk, Aoulié-Ala. — District et ville de Tachkent. — Caractère des villes russes du pays. — Routes de teri'e.
Cette province est très grande et très hétérogène. L'extrême ouest, nommé division de V Amou-Daria, est si différent du reste et ressemble tellement au kiianat de Khiva que je le joins à ce dernier, dans le chapitre XV.
Le nord et l'ouest de la province, se composent surtout de plaines, généralement désertes, tandis qu'à l'est se dressent de hautes montagnes appartenant aux chaînes des monts Tian-Chan : les sommets sont couverts de neiges, et donnent naissance à des cours d'eau permettant une irrigation considérable.
La plaine appartient en grande partie à ce qu'on nomme le Kysil-Koum. Il y a aussi de grandes étendues de marais dans la partie inférieure du Syr-Daria et des branches de son delta.
Des nivellements de précision exécutés sur les rives
du Syr-Daria inférieur, près de Kasalinsk, ont donné les résultats suivants :
^OIV Niveau du fleuve le -^=—rp 1909 0
Au niveau du sol à 213 mètres de la rive . . + Oi98 m.
— 426 mètres de la rive . . + 0,90 m.
— 3,2 km. de la rive ... — 2,13 m.
— 5,3 km. de la rive ... — 2,21 m.
L'eau du fleuve, à cette saison, est beaucoup plus élevée que le terrain à quelques kilomètres de la rive, ce qui facilite fort les irrigations.
Des fouilles faites en 1909 dans les sables du Kysil- Koum , ont montré des ruines de villes, de villages, ainsi que des champs anciennement cultivés. Il n'y a donc pas longtemps, le fleuve s'écoulait soit par des bras, soit par des canaux, sur plusieurs centaines de kilomètres, dans des régions qui sont actuellement des déserts difficilement accessibles. Ce sont les guerres continuelles du klianat de Kokand avec les Karakalpaks, habitant le Kysil-Koum, et les bords de l'Aral, qui ont amené la destruction systématique des canaux d'irrigation, et empêché le développement d'une oasis florissante, pareille à celle de Khiva, près des rives du Syr- Daria inférieur.
Les terres ne sont pas moins fertiles que celles de Khiva. La facilité et le bon marché des irrigations font prévoir un grand avenir pour ce pays. Les bras du fleuve tiendraient lieu des principaux canaux d'irrigation. Le bras le plus remarquable est le Djany-Daria.
Il se détache du fleuve un peu en amont de Perovsk, et coule à gauche vers le sud-ouest, jusqu'à près de 400 kilomètres du fleuve. Il est avéré que les Kokandiens, pour porter un coup décisif aux Karakalpaks, détournèrent le cours du fleuve du Djany-Daria à Taide d'une digue, ce qui obligea les Karakalpaks à émigrer vers les rives de l'Amou-Daria. Cela se passait tout au commencement du xix^ siècle.
Un autre bras du fleuve, le Kouvan-Daria coule parmi des marais et des lacs, qui ont une superficie de près de 130.000 hectares. D'après les études de l'ingénieur Smirnof, il ne serait pas difficile de dessécher ce terrain inondé, en construisant des digues, et de l'irriguer ensuite en utilisant les eaux du fleuve en été.
La région entre Perovsk et la station Karamaktchi du chemin de fer d'Orenbourg-Tachkent est aussi souvent inondée ; et l'administration du chemin de fer dépense beaucoup d'argent pour assurer l'écoulement des eaux. Il y a là une étendue de plus de 33.000 hectares de marais et de lacs.
Le débit du Syr-Daria sera diminué par ces irrigations en amont ; il sera facile de drainer cette région et de la convertir en une oasis florissante.
Dans ce pays, maintenant inondé et marécageux, on a trouvé des restes d'anciennes cultures. Les Musulmans le conquirent à la fin du xiii^ siècle, mais leur domination demeura longtemps assez précaire et jusqu'au xvn* siècle il y survécut des populations païennes. Les historiens nous ont appris le nom de plusieurs villes de
LA PROVINCE DU SYK-DARIA IGo
cette région. Quelques-uns des sites en sont môme connus. Au XII* siècle le pays fut conquis par les Khoresmiens et, au xiif , par les Mongols.
C'est surtout dans le district de Kasalinsk et dans une partie de celui de Perovsk que se trouvent ces régions qui pourraient être si facilement converties en oasis florissantes. Cependant les deux districts ont aussi des étendues considérables couvertes de sable.
A l'est du district de Tchimkent se dressent des montagnes assez élevées. Le même district contient des plateaux bas où les pluies du printemps sont plus longues et plus abondantes que dans la plaine, ce qui donne de bons pâturages (à Touest), et dispense d'irriguer les cultures. Ce district, et celui d'Aoulié-Ata, qui se trouve à peu près dans les mêmes conditions, ont quelques colonies russes assez prospères.
Dans le district de Tchimkent, se trouvent d'immenses étendues couvertes d'une absinthe [Artemisia cina) qui donne un produit très important pour la pharmacie, la santonine. Les deux usines où on la fabrique en détiennent le monopole pour le monde entier. On a essayé de fabriquer la santonine avec d'autres espèces d'absinthe, mais on n'a réussi qu'à obtenir une qualité très inférieure. Il est question maintenant d'établir pour ce produit un monopole de l'État; on calcule qu'il donnera un revenu de plus de trois millions de francs.
Le district de Turkestan doit un caractère un peu différent à l'étendue des surfaces irriguées. Dans la ville qui donne son nom au district se trouvent la mosquée
et le mausolée du saint musulman Khasret. C'est, après les monuments de Samarcande, ce qu'il y a de plus beau dans le Turkestan. Ces monuments ont été construits à la fin du xiv'^ siècle par Tamerlan. La ville de Turkestan est un centre de commerce assez important.
Le district de Tachkent occupe la partie sud de la province. Ici les montagnes sont très rapprochées du fleuve et la quantité d'eau qu'on peut utiliser pour l'irrigation est très grande. Le volume le plus considérable est fourni par le Tcliirtchik, l'affluent principal du Syr- Daria. Des canaux, très longs et anciens, s'alimentent à cette rivière; il faut surtout nommer le Bos et le Zakh. Le débit du premier est tel et le drainage si insuffisant, (ju'à une dizaine de kilomètres de Tachkent s'est formé un marais de 5.000 hectares, couvert de joncs. L'État afferme la coupe du jonc, qui produit un certain revenu, mais toute la superficie du marais n'est pas utilisée. Comme dans tout le Turkestan, l'eau stagnante dans ces conditions est saumâtre. En amont de ces deux grands canaux, il y en a un autre beaucoup plus petit, l'Iskander; c'est le premier canal d'irrigation construit par des Russes. Il est l'œuvre du grand-duc Nicolas Constantinovitch. Aucun ingénieur ne s'est occupé de ce travail, qui a été fait entièrement à la manière indigène. Le canal a été racheté par le gouvernement.
A une petite distance de ce canal, se trouve la forêt plantée d'Aktach, que j'ai mentionnée dans le chapitre v. Le district de Tachkent est celui où la culture des pommiers et des poiriers est le plus florissante. Ce sont
exclusivement les Russes qui s'occupent de ces vergers, et le commerce des fruits est très important. Il y a aussi des vignobles et on fait du vin, notamment à Tachkent même. Après Samarcande, c'est la région viticole la plus importante.
Tachkent est le chef-lieu du gouvernement général du Turkestan, divisé en cinq provinces, dont quatre seulement sont étudiées dans ce livre. La ville se trouve au milieu d'une vaste oasis irriguée par des eaux empruntées au Tchirtchik ; plusieurs kilomètres avant la ville, on voit de petits bois plantés surtout de peupliers.
La partie russe de Tachkent est aussi très ombragée et d'aspect charmant. Les rues et les avenues sont plantées d'arbres, en partie de karagatch, qui donnent beaucoup d'ombre; on les arrose constamment (pi. xii a). Les maisons n'ont généralement qu'un étage et sont entourées de jardins, en sorte que Tachkent, comme les autres villes russes du Turkestan, couvre un très grand espace. Il s'y trouve même deux vignobles. La ville russe occupe la partie est; à sa limite ouest s'élève la résidence du gouverneur général, puis un fort et, à l'ouest de celui-ci, la ville indigène, à rues étroites et tortueuses, généralement très animées.
En fait de monuments, Tachkent n'a rien de bien remarquable. La ville est ancienne, mais elle a été souvent conquise et détruite. Elle a cinq établissements d'instruction secondaire avec 1.948 élèves, 30 écoles élémentaires russes avec 2.734 élèves et 7 écoles russes
indigènes (écoles où l'on enseigne le russe aux indigènes). La ville a aussi quelques sociétés savantes, qui ont beaucoup fait pour la connaissance du pays. Il faut mentionner en particulier la Société de Géographie, la Société d'Études orientales, la Société d'Économie rurale, la Société Technique, la Société Médicale, etc.
La Bibliothèque et le Musée, fondés par le général Kaufmann, sont très remarquables, surtout par une collection de tout ce qui a été publié sur le Turkestan, même dans les journaux quotidiens.
Il faut aussi mentionner l'Observatoire astronomique établi sur une colline au nord de la ville; il a beaucoup fait pour le levé des cartes du pays. L'adjoint du Directeur de l'Observatoire a la charge des stations météorologiques ; malheureusement le budget de ces stations est très modeste, et plusieurs sont assez mal conditionnées. L'argent manque aussi pour des voyages d'inspection, et les observations en souffrent.
Le mouvement industriel est assez important à Tachkeni. Il faut distinguer l'industrie russe et l'industrie indigène. Les Russes ont les minoteries, distilleries, brasseries, les établissements pour le nettoyage du coton, les fabriques de tabac, les imprimeries et lithographies. Il y a cinq banques, dont une succursale de la banque de l'État. Tous ces établissements sont assez vastes et disposent d'un capital considérable. L'industrie indigène est représentée par de petits métiers, assez nombreux pour donner lieu à un commerce très actif. C'est la fabrication des objets en métaux qui tient le premier rang.
Tachkent est le centre de plusieurs routes d'une certaine importance ; elles étaient bien plus nombreuses avant la construction du chemin de fer d'Orenbourg- Tachkent, qui a diminué le mouvement du commerce des caravanes. Une route très fréquentée menait alors de Tachkent, à une certaine distance du Syr-Daria, jusqu'à Kasalinsk et, plus loin, vers le Nord. Une autre route importante s'embranche au chemin de fer d'Orenbourg'-Tachkent et mène dans la province de Semiéretchensk. C'est une route de poste, mais où le transport des marchandises gêne la circulation des voyageurs. Le commerce passe par cette voie; il consiste surtout en froment, en orge et en pommes; celles-ci sont excellentes dans les environs de Wjernyi.