‹ Le Turkestan RusseChapitre 43 sur 87 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LÛASIS DE KHIVA

LAmou en aval de Tchardjouï. Caractère du fleuve. Deux défllés rocheux. — Petro-Alexandrovsk — Les cosaques de l'Oural. — Excursion sur la rive droite du fleuve. — Les cultures et les maisons. Les norias. Mauvais état des canaux. — Le khanat de Khiva. La capitale et le Khan. Ses jardins. — Ourgendj. — Costumes. Origine de la population. Sédentaires et nomades. — Chemins de fer projetés. Commerce.

Dans les cinq chapitres qui précèdent, j'ai suivi les divisions administratives du pays. Si je m'ccarte ici de cette règle, c'est que les deux parties de l'oasis de Khiva, appartenant au khanat sur la rive gauche du fleuve, et à la division de l'Amou-Daria sur la rive droite (en territoire russe), se ressemblent tellement par la nature du pays, les irrigations, les cultures, la population, les mœurs et usages, qu'on ne pourrait guère les séparer. Jusqu'à présent j'ai rarement fait allusion à mes impressions personnelles. Pour ce chapitre j'agirai un peu différemment, le pays étant rarement visité, et ces souvenirs animant le récit.

J'arrivai à l'oasis selon le mode usité pendant neuf mois de l'année, par le bateau à vapeur qui descend l'Amou-Daria à partir de Tchardjouï. Le service, bi-men-

suel, est fait par la flottille de l'Amou-Daria, institution militaire qui accepte des passagers et des marchandises privées. Le confort du bateau laisse à désirer; les passagers passent la plus grande partie du temps sur le pont supérieur, où se trouvent aussi le capitaine et les timoniers. Le Khan fait quelquefois le voyage; on lui dresse une tente sur le pont. Il est grand ami du capitaine, à qui il a fait présent d'un domaine assez vaste.

A mi-chemin, on touche à Dargan-Ata, petite oasis ayant un bureau de poste et de télégraphe russe. Le nouveau chef de la division de l'Amou-Daria, le colonel Lykochin, y rejoignit le bateau. C'est un homme excellent, qui a longtemps servi au Turkestan. Il était très content de son transfert dans ce poste éloigné. « J'ai bien connu les pays sarte et tadjik », me dit-il, « mais ici les conditions sont toutes différentes; j'aurai beaucoup à voyager dans la division et dans le klianat, et je verrai beaucoup de pays. »

Un peu plus loin, nous nous arrêtons pour la nuit au défilé de Doul-Doul-Atlagan, endroit très connu des indigènes. Ce nom vient d'une légende, d'après laquelle le prophète Ali, neveu de Mahomet, aurait sauté d'une rive à l'autre sur son cheval Doul-Doul.

Les rives sont à pic et se composent de calcaires, de marnes, d'argiles vertes et de grès rougeâtres. Le courant est très rapide, il y a des tourbillons, et le passage est dangereux surtout pour les barques indigènes. On pourrait très bien construire une digue qui élèverait le

niveau du fleuve et donnerait une pente plus forte aux canaux d'irrigation.

Un peu plus loin, à droite du fleuve, un écriteau : RussiE-BouKHARA indique la frontière entre le khanat et les possessions russes. Puis le fleuve tourne au sudouest et traverse le défilé de Pitniak.

Le bateau s'arrête, théoriquement, à Petro-Alexandrovsk, chef-lieu de la division de l'Amou-Daria, mais dans la pratique il reste à une distance de quelques kilomètres du port, qui se trouve lui-même à 4 kilomètres delà ville. On stoppe oij l'on peut, et des canots de toute espèce amènent des passagers pour le retour et reprennent ceux qui sont arrivés. Les départs des bateaux ne sont fixes que depuis Tchardjouï; en amont, ils ont lieu en général vingt-quatre heures après l'arrivée du bateau, qui, en été, devance fréquemment le temps fixé.

Petro-Alexandrovsk fut construit en 1873, après la prise de Khiva ; c'est une très petite ville, où le commerce est insignifiant. Comme dans toutes les villes russes du Turkestan, il y a un champ d'exercices entouré de beaux arbres, quelques arbres dans les jardins publics et près des maisons des principaux fonctionnaires. La ville proprement dite est entièrement militaire et administrative, les proportions des sexes en font foi : 2.788 habitants dont 736 femmes seulement. A côté de la ville militaire se trouve le faubourg [Slohodka), habité par des Cosaques de l'Oural, bannis ici en 1874 pour n'avoir pas voulu accepter la loi de 1869, qui rendait le service militaire

obligatoire. Auparavant les Cosaques riches pouvaient louer des remplaçants. Aujourd'hui, ils ont obtenu leur pardon, peuvent revenir chez eux, mais à condition naturellement d'accepter la loi du service obligatoire. Ceux qui refusent se considèrent comme bannis et n'ont aucune relation avec l'administration. Ils s'occupent beaucoup de pêche, comme dans leur patrie, et ne veulent tenir nul compte des lois qui la régissent. Quand ils sont pris, on leur inflige des amendes qu'ils ne paient pas. Aux employés qui viennent réclamer l'argent, ils répondent : « Nous ne pouvons payer, ce serait reconnaître la légalité de l'amende ; mais prenez ce que voulez, vendez et prenez l'argent. » Plusieurs de ces Cosaques sont des gens riches et intelligents ; ils font du commerce et sont en général aisés. Mais leur faubourg offre un aspect misérable : des maisons basses, et pas un seul arbre.

Ces Cosaques sont de vieux croyants [Skarovery] : ils sont ennemis jurés du tabac. Les jeunes Cosaques qui sont au service enfreignent la règle; mais, de retour à la maison, ils y sont rappelés par les femmes, qui ne permettent plus d'infractions à leurs coutumes séculaires. Actuellement pourtant, celles-ci subissent un relâchement, ce qui provoque beaucoup de querelles dans les familles. On ne permet pas aux réfractaires de manger dans la môme vaisselle que les membres soumis à la règle.

Je consultai le colonel Lykochin sur mon itinéraire pour l'oasis; il me conseilla de commencer par la rive

droite. Quand ils ne vont pas par eau, les voyageurs, ou plutôt les employés — car il y a peu de voyageurs ici — font le voyage en petits chariots à deux chevaux; mais il faut louer ceux-ci séparément, car il n'y a pas de chevaux de poste.

Ma première excursion me conduisit à Gheik-Abas- Vali. C'est un grand village commerçant, près duquel se trouvent les ruines de l'ancienne capitale du Khovaresm, nommée Kiat. De là je fis une excursion à un lac voisin et pus voir d'assez près l'existence des indigènes. Les mœurs et coutumes de toute cette région sont bien différentes de celles du Ferghana, pays du Turkestan que je connais le mieux. Au Ferghana les agriculteurs forment des villages ; ici presque tous, au moins ceux qui sont à leur aise, habitent des fermes isolées. Les maisons et jardins sont entourés de murs de 3 mètres de haut avec de petites tourelles coniques aux angles et au milieu. Nulle part maisons et murs ne sont mieux construits que dans l'oasis de Khi va. Les habitants sont passés maîtres en cet art. Ces petites forteresses étaient nécessaires avant 1873, alors qu'il y avait partout des bandes de pillards turcomans. Les villages sont de petits centres commerciaux qui portent le nom de bazars.

Le costume des hommes, dans l'oasis de Khiva, se distingue beaucoup de celui des autres parties du Turkestan; dans la province Transcaspienne seulement on s'habille comme en Khiva. Les couvre-chefs sont des papakhas, bonnets ronds garnis de fourrure de mouton.

probablement empruntés aux Turcomans . Quelques vieillards très pieux, mollahs ou khadji (c'est-à-dire pèlerins ayant visité la Mecque), portent seuls le lurban.

Le khalat est rayé, sans aucune couleur voyante, en coton pour les pauvres et en soie pour les riches. Quelle différence avec les couleurs voyantes et les dessins compliqués de Boukhara !

Les petites filles qui ne se voilent pas encore portent surtout des robes rouges en cretonne, venant des fabriques russes.

Actuellement, la population du khanat de Khiva et la population indigène du territoire russe de l'oasis se composent de deux parties très différentes : les Uzbegs, agriculteurs et citadins de longue date, et les Turcomans, encore un peu nomades.

La dynastie régnante et les principaux fonctionnaires sont les descendants des conquérants Uzbegs, mais dans la ligne masculine seulement. Les harems sont remplis de belles femmes de nations différentes, qui ont beaucoup amélioré la race des conquérants.

Quant au reste de la population, elle se dit Uzbeg, et forme un mélange fort hétérogène d'Aryens et de Turcotatares. Jusqu'en 1873, Khiva était un marché d'esclaves. Les Turcomans les y amenaient. Les razzias de ces pillards et l'appui que leur donnaient les Khans de Khiva furent une des causes les plus importantes des conflits entre la Russie et le khanat, des expéditions de 1839 et 1873. Il y avait, entre autres, dans le khanat des esclaves russes, enlevés dans les pêcheries de

la Caspienne et sur le cours inférieur du Syr-Daria. C'étaient, en grande majorité, des hommes. Il y en eut qui se firent musulmans, furent affranchis, se marièrent et fondèrent des familles. On voit encore quelquefois des yeux bleus ou gris, des cheveux blonds ou châtainclair qui témoignent de cette origine.

En général les Uzbegs habitent la partie méridionale de l'oasis, la région la plus peuplée et la mieux cultivée, — et les Turcomans, la partie nord de la division de l'Amou-Daria et la partie nord-ouest du khanat. Ils ne sont pas sédentaires depuis longtemps. En hiver, ils habitent des maisons en loess, comme les autres paysans, mais ils aiment à passer l'été dans leurs kibitkas (huttes circulaires de branchages ou de roseaux entourés de feutre). Avant 1873, le pillage leur fournissait des moyens d'existence, la culture du sol n'était qu'accessoire. Depuis la conquête russe, le pays est parfaitement tranquille, on peut voyager sans armes, et les hautes murailles des fermes de l'oasis sont inutiles pour la défense des habitants. Elles ne servent qu'à soustraire les femmes aux regards indiscrets.

Partout dans l'oasis, ou du moins dans la partie méridionale que j'ai visitée, on est poursuivi par le grincement caractéristique des tchigir [norias), activés par des animaux, généralement des chameaux. Ceux-ci sont relayés trois fois par jour. Un garçon les amène, leur bande les yeux et les met en mouvement. Ils s'imaginent être dans le désert et continuent à tourner en rond jusqu'au relai suivant. Les norias

sont nécessitées par le niveau, très bas, de l'eau dans les canaux.

L'eau du fleuve est extrêmement trouble, son courant rapide ; dans les canaux, où le courant se ralentit, il se dépose une quantité énorme de sable et de limon. Le curage de ceux-ci demande beaucoup de travail. On le fait généralement deux fois par an. A côté des canaux on voit des monticules de sable et de limon, tirés du lit du fleuve. Peu à peu ils disparaissent; les paysans s'en servent, les placent près de leurs maisons, les mêlent à de l'engrais d'animaux, à des herbes sauvages, arrosent de temps en temps, et font ce qu'on nomme des composts; ils appellent cela ambar. Chez les gens aisés, ces ambars subsistent quelquefois trois à quatre ans. Les gens pauvres, n'ayant pas d'autre engrais, ne les gardent qu'un an.

Toute l'oasis de Khiva est un pays où la terre et l'eau s'enchevêtrent de la manière la plus curieuse. Les habitants ont perdu la possibilité de faire usage des eaux. Les grands canaux d'irrigation changent souvent de lit, laissent des terres à sec et en inondent d'autres. Il se forme des lacs et des mares temporaires ; quand on parvient à boucher l'ouverture, les eaux s'évaporent peu à peu.

D'un pays où les terres et les eaux se déplacent si souvent, impossible de dresser des cartes exactes. Cette mobilité est caractéristique surtout de la partie nord de la division de l'Amou-Daria, et du N-0 du khanat, où la population est turcomane. Les habitants,

A. WoEiKOF. — Le Turkeslan Russe. 14

qui étaient nomades il n'y a pas longtemps, ne savent pas tirer parti des eaux. Ces dernières années, la population a diminué dans cette partie de l'oasis.

Le khanat de Khiva a une superficie de 68.000 kilomètres carrés, dont une petite partie seulement est irriguée et cultivée. Le reste est désert. Quant au nombre des habitants, on ne le connaît pas au juste, car, je l'ai déjà dit, dans les pays musulmans, toute statistique est réputée contraire aux lois divines. Les évaluations les plus ordinaires donnent 500 à 600.000 habitants.

Le Khan est vassal de la Russie ; il a conclu en 1873 un traité d'après lequel il cédait la rive droite du fleuve, s'engageait à payer une contribution de guerre et à n'exiger aucun impôt des Russes qui viennent habiter son pays. Il a loyalement observé le traité. Les relations du gouverneur général avec le Khan se font par l'intermédiaire du chef de la division de l'Amou- Daria; il n'y a pas de conflit. Le Khan de son côté a un consul à Petro-Alexandrovsk.

Le khanat est partagé en 20 districts régis par des Begs. La ville n'en fait pas partie : elle est sous la surveillance immédiate du souverain.

Tl n'y a ni statistique, ni budget dans le khanat. La loi écrite d'après le Coran [chariat) et la coutume [adat] fixent l'assiette des impôts; mais bien souvent les employés outrepassent leurs pouvoirs et accaparent tout ce qu'ils peuvent. Les fonctionnaires, qui ne sont pas payés, mais au contraire paient leurs postes, se défraient par des exactions ; les Begs ne perçoivent donc qu'une

part fort réduite de la redevance des paysans, et prélèvent à leur tour autant qu'ils Tosent ; la crainte d'être destitués modère seule leurs appétits.

La division de l'Amou-Daria couvre une superficie de 107.000 kilomètres carrés, dont 86.000 de désert. Elle est divisée en deux parties : la partie sud, où la population est plus dense et l'agriculture plus intensive, et la partie nord, qui ressemble beaucoup au N-0 du khanat.

Dans cette dernière, celle de Tchimbaï, des marchands ont commencé à donner des primes aux cultivateurs, en les obligeant à semer de la luzerne et à en vendre des graines à des prix déterminés. En 1908 on en a expédié à l'étranger près de 6.000 tonnes métriques. Les gens du pays savent seulement que ces graines s'exportent par la Caspienne et la Mer Noire à Hambourg; mais j'ai appris depuis que les marchands de Hambourg les exportent dans l'Amérique du Nord et du Sud (États-Unis et Argentine). Dans ces pays la main-d'œuvre est très chère. La culture de la luzerne et son fauchage par les machines ne nécessite que peu de main-d'œuvre. Mais pour les graines, on n'a pas encore trouvé de machine perfectionnée. De plus, en achetant des graines à l'étranger, on peut faire plus de coupes. Dans ces dernières années le prix des graines a baissé, en raison de la concurrence italienne, à ce qu'on m'a dit.

Les cultures de l'oasis sont à peu près les mêmes que celles du Ferghana (voir chap. x). Cependant le maïs y

est peu répandu. On cultive aussi le coton, y compris les variétés américaines. Kliiva est à peu près à la limite de cette culture. En 1911 (le 23 septembre), une gelée fit des dégâts; mais c'est un cas rare. Le coton souffre moins des gelées que dans les districts de Tachkent et de Khodjent, dont le premier est cependant beaucoup mieux abrité contre les vents du nord et le second de près de 2° plus au midi. H y a deux raisons à cela : 1* l'altitude de l'oasis de Khiva étant de beaucoup inférieure, les mois de mai à septembre y sont plus chauds, et le coton mûrit plus vite. 2° les vents du nord, en automne, en passant sur l'Aral, se réchauffent un peu, car en cette saison la surface de l'eau est plus chaude que celle du sol. De plus, l'Aral charge l'air d'immidité, ce qui modère la perte de chaleur pendant les nuits. Or en septembre et octobre il ne gèle que la nuit, par suite de la radiation.

Mais je reprends mon voyage, ou plutôt ma seconde excursion. Un ivolostnoï (chef de canton) fort riche, qui avait assisté à Moscou aux fêtes de la fin mai 1912, avait vu l'Empereur et était revenu enchanté de la vieille capitale russe ; il donna un grand dîner aux sommités administratives et militaires de la ville. J'y assistai, et j'obtins une paire de chevaux pour aller dans le klianat de Khiva. Il n'y a ni pont ni bac sur le fleuve, il faut le traverser en bateau.

Le colonel Lykochin me donna une lettre de recommandation « pour les autorités du khanat ami », selon la formule du document. Comme il n'y a pas d'hôtel, il

l'oasis de khiva 213

fallut s'arrêter chez les Begs ; la première étape fut à Khanki, chez le Beg, qui est, dit-on, l'homme le plus riche du khanat. Il habite une grande maison, dont tout un appartement est destiné aux visiteurs. On entre dans deux grandes salles plus ou moins meublées à l'européenne ; dans l'une d'elles se trouve une grande table avec le dastarkhan, c'est-à-dire les douceurs que l'on offre aux hôtes de distinction. Les indigènes commencent leurs repas par des douceurs et des fruits. Ainsi la table était chargée de sucreries; hélas! pour les amateurs de couleur locale, il n'y avait que les fruits et quelques pâtisseries qui fussent indigènes, le reste se composait de biscuits, marmelades et bonbons de fabriques et confiseries de Moscou.

Une des particularités de l'architecture des maisons riches du khanat, ce sont les colonnes extérieures qui supportent les toits des vérandas. Elles sont en bois de karagatch sculpté. Je n'en ai pas vu de plus belles ailleurs. Ces colonnes ne descendent qu'à 1 m. 50 du sol et sont supportées par des piédestaux en calcaire gris poli et sculpté. Non seulement les appartements des hôtes de distinction, mais d'autres parties de la maison avaient des colonnes de ce genre, dont toutes les sculptures étaient différentes.

Le lendemain de mon arrivée, le Beg me donna des chevaux pour aller à Khiva. La ville est à la lisière du désert. D'un peu loin les minarets, d'un blanc jaunâtre avec des bandes horizontales en briques encaustiquées de différentes couleurs, ont une belle apparence ; de

prës c'est autre chose. La ville n'est pas grande, elle a près de 20.000 habitants. Les rues sont étroites, tortueuses; les façades ont peu de fenêtres.

Mais les deux enceintes ont grand air. Les murs sont hauts et épais. Entre les deux murs il y a une fabrique de briques cuites, destinées à deux grands édifices que le Khan bâlit à ses fiais : un hôpital avec dispensaire, et un bureau de postes et télégraphes russe. Ils devaient être terminés en 1913. Jusqu'à ce jour il n'y avait eu de postes et télégraphes qu'à Ourgendj et à Dargan-Ata.

A Khiva, je me suis arrêté dans le palais de ville du Khan. Une porte séparée y conduit les hôtes. Quant au Khan il habitait son palais d'été. Bientôt l'interprète vint me voir, et, le lendemain, le Khan me recevait en audience. Il fallut traverser plusieurs cours, attendre quelque temps en causant avec les grands dig-nitaires du klianat, à l'aide de l'interprète (officier en retraite) ; puis on me mena à une véranda, édifiée près d'un grand étang. Le Khan était assis, jambes croiséss, sur un large lit en bois, couvert de tapis. C'est un homme d'une quarantaine d'années, à grande barbe noire, pâle, l'air maladif. Deux fauteuils étaient préparés pour nous ^ A côté du Khan s'assit l'interprète, et une très courte conversation s'engagea. Le Khan était habillé fort simplement d'un khalat en soie rayée, de couleur sombre, et d'un grand bonnet fourré (papacli) C'est

1. Je fis le voyage en compagnie du nouvel agronome de la division de l'Amou-Daria, M. Lietzenmayer.

ainsi que s'habillent les Khiviens de dislinction. Ni couleurs voyantes, ni klialates à grands ramages comme à Boukhara et Samarcande. Les grands dignitaires avaient des poignards incrustés d'or et de pierres précieuses, mais le Khan n'en avait pas. Il demanda, entre autres choses, quand un chemin de fer relierait son État au monde civilisé. Je sollicitai la permission de voir le jardin, qui est très grand. Près de la maison il y avait des allées de peupliers et quelques beaux karagatchs, le tout irrigué naturellement. Tous les chemins étaient reclilignes, de même que les allées. Plus loin il y avait des arbres fruitiers, également plantés en allées droites et arrosés copieusement.

Le soir j'allai voir un autre jardin du Khan, jardin fruitier avec une petite maison où Ton vient quelquefois boire du thé et manger des fruits. Il était planté surtout de pommiers et d'abricotiers. Les abricots étaient mûrs, mais d'une qualité plus que médiocre. On en sèche une grande quantité pour l'hiver. Sous les pommiers gisaient beaucoup de pommes abattues par le vent; on les laissait moisir et devenir des nids à insectes.

En général, ce que j'ai vu de l'horticulture des indigènes dans leTurkestan n'en donne pas une haute idée; les pommes surtout soni d'une qualité tout à fait inférieure. Dans un des chapitres ultérieurs, je reviendrai sur cette question.

Je ne m'arrêterai pas à décrire les édifices de la capitale, et mentionnerai seulement une grande bibliothèque fondée depuis longtemps, fort enrichie par le

père du Khan actuel, et une imprimerie lithographique.

Le lendemain de l'audience, nous quittâmes Khiva pour Ourgendj, le centre commercial du pays, qui possède un bureau des postes et télégraphes et la succursale d'une banque. Ces deux établissements ont permis à plusieurs maisons de commerce russes de s'installer dans la ville. Il me fallut y passer deux jours en attendant une occasion de descendre le fleuve en bateau. Impossible de voyager autrement, les bateaux à vapeur n'allant que jusqu'à Pelro-Alexandrovsk.

Je m'arrêtai dans la maison du Beg : des deux côtés des chambres meublées à l'européenne; quelques autres munies seulement de beaux tapis. Des volets fermés obstruaient la lumière, précaution qui rendait la température supportable (2G"). Au dehors, à l'ombre sous la véranda, la température montait à 39' et plus. C'étaient des jours de chaleur extrême dans le Turkestan; à Termez le thermomètre marqua 40".

Pendant mon séjour, je fis connaissance avec quelques Russes qui habitaient la ville, et pus obtenir des renseignements sur le pays. Celui qui m'en donna le plus était le principal commis d'une grande maison de comnierce, la manufacture de Yaroslavl. C'est une maison qui a beaucoup fait pour la culture du coton dans le Turkestan et surtout au Ferghana. Elle a deux usines à nettoyer le coton. Mon interlocuteur se plaît beaucoup dans ce pays, où il réside depuis vingt-cinq ans. Il n'a qu'à se louer des autorités : aucun impôt à payer, liberté complète de faire ce qu'il veut.

L OASIS DE KIIIVA 217

Il a une nombreuse famille et déclare le climat parfaitement sain; la malaria y est inconnue.

Le terrain commence à devenir cher à Ourgendj; c'est assez naturel dans le seul endroit du khanat oii il y ait postes, télégraphe et banque.

Une occasion se présenta pour moi de visiter le pays en aval. C'était une expédition envoyée par le bureau hydrographique de Tachkent pour étudier la partie inférieure du fleuve, et surtout pour faire des collections zoologiques et rétablir la station météorologique de Noukous. Cet endroit est bien connu de tous ceux qui s'intéressent au climat et à l'hydrologie du pays ; en effet, de 1874 à 1876 on y fit des observations très étendues sur l'atmospiière, la température, le sol, les eaux, etc. Les savants habitaient la forteresse de Noukous, construite en 1873. Mais, le pays étant parfaitement tranquille, la forteresse fut supprimée, et en 1912 la localité était inhabitée depuis longtemps.

Enfin arrivèrent M. Moltchanof et son compagnon, un étudiant. Ils furent obligés de louer une grande barque, ayant beaucoup de bagages, d'instruments météorologiques et autres, des réactifs pour les collections zoologiques, des provisions, etc. Quatre matelots indigènes, un interprète et cuisinier tatare de Kazan complétaient le personnel de l'expédition.

Nous partîmes avant le coucher du soleil, par le jour le plus chaud de l'été; mais sur l'eau la chaleur était moins pénible qu'à terre. Le bateau avait une voile, mais les matelots ne savaient pas s'en servir, aussi

cheminâmes nous à rames ou au fil du courant, ou même à la perche. La nuit on s'arrêtait, on plaçait des lits de camp à terre et on couchait à la belle étoile. Je passai cinq jours de la sorte, sans entrer dans une maison ; ils m'ont laissé un souvenir des plus agréables.

Au commencement, tout alla facilement; nous étions sur un grand canal d'irrigation. Le lendemain à midi, quand nous eûmes atteint le fleuve, tout changea. A peine avions-nous fait un ou deux kilomètres, après une courte halte au milieu du jour, qu'il fallut s'arrêter : le vent était trop fort pour le bateau, lourd et très mal construit. Près de trois jours se passèrent ainsi à faire de petites étapes, puis à attendre que le vent diminuât. Il n'était pas question de tempête. Le vent était modéré, mais pas assez pour le bateau.

De temps en temps, on s'arrêtait à des tougaï, petits bois croissant sur des terres baignées par l'eau du fleuve, fouillis d'arbres et d'arbustes, quelquefois même de plantes grimpantes. On s'approvisionnait de bois mort pour préparer les repas.

Il fallut traverser un endroit oii le fleuve était resserré entre des roches ^ La rive droite, composée de schiste chloriteux de couleur verte, paraissait de loin couverte de végétation; mais c'était une apparence. Nous gravîmes un mamelon de près de 100 mètres, et constatâmes facilement qu'il n'y avait absolument

1. Sur la rive droite, se dressaient les montagnes de Sultan-Ouiz- Dagh, dont une cime atteint 1.000 mètres ; à gauche, nous avions une chaîne de collines.

aucune végétation au-dessus du niveau du fleuve.

Le dernier jour enfin, le vent étant très faible, nous fîmes beaucoup de chemin au fil du courant et à rames. Cependant, craignant de manquer le bateau et de rester deux semaines à Petro-Alexandrovsk, ce qui ne me convenait pas du tout, je dus retourner à cette ville par la rive droite. La chose n'est guère aisée, quoiqu'il y ait un chemin dit carrossable et même des stations, mais sans chevaux de poste. Heureusement, à la première d'entre elles, je trouvai deux chevaux et un chariot, laissés par le colonel Lykochin, et appartenant au chef de canton de Bii-Basar, le premier grand village sur territoire russe. Je pris cet équipage ; il fallut s'arrêter deux fois et coucher en route, mais tout alla bien.

L'oasis de Khiva exporte surtout du coton, des graines de luzerne, des peaux, des laines de moutons et du riz. En été le commerce se fait principalement par l'Amou-Daria. En hiver, quand le fleuve charrie des glaçons, on est obligé de recourir aux chameaux; les passagers de Petro-Alexandrovsk et de Khiva ont six jours à dos de chameau avant d'arriver à Tchardjouï. Quelquefois on envoie les marchandises à Kasalinsk, d'où elles prennent le chemin de fer d'Orenbourg- Tachkent.

J'ai dit qu'on paie des primes aux agriculteurs pour la culture des graines de luzerne ; on en donne aussi pour la culture du coton, qui nécessite beaucoup de travail. On a fait des enquêtes à ce sujet dans la division de Petro-Alexandrovsk. Un quart des paysans

seulement ont des dettes de moins de 50 roubles (fr. 132); 10 p. 100 doivent plus de 400 roubles (fr. 1060).

Un chemin de fer qui rapprocherait l'oasis du monde civilisé, qui dispenserait de l'ennuyeux voyage par fleuve pendant neuf mois de l'année et du voyage plus désagréable à dos de chameau pendant l'hiver, voilà le souhait de tous les Russes qui habitent l'oasis de Khiva ou y font des affaires, et celui de beaucoup d'indigènes.

Quant au tracé, les avis différent. Les militaires et les employés optent pour une ligne qui longerait la rive droite de l'Amou, de Pelro-Alexandrovsk à Tchardjouï. Mais les marchands et industriels prétendent que le khanat de Khiva profiterait peu de cette voie, dont il serait séparé par le fleuve. Or le khanat est plus peuplé et plus productif que la division de l'Amou-Daria.

Le tableau suivant le montre :

Page 1