Prince \V. J. Masalsky, Le Turkestan
parties orientales du Boukhara. Dans le Ferghana, au contraire, la quantité de terres cultivées sans irrigation est minime.
La province de Samarcande se rapproche du khanat de Boukhara pour la quantité relative de terres cultivées sans irrigation artificielle ; elle en a moins cependant. En 1912 elle avait 1.187.000 habitants, un peu moins de la moitié de la population du Boukhara. En somme, je ne crois pas que l'étendue des terres irriguées du khanat excède 1.200.000 hectares, encore beaucoup d'entre elles le sont-elles très insuffisamment.
Pour le khanat de Khiva, le prince Masalsky admet 350.000 déciatines, soit 380.000 hectares. Quantité qui me paraît aussi exagérée. Il est vrai qu'il n'y a pas de culture sans irrigation au Khiva, mais les oasis sont très peuplées, et le lot de chaque cultivateur est petit. Nulle part il ne faut autant de travail pour tenir les canaux en ordre que dans l'oasis de Khiva. Les eaux de l'Amou sont extrêmement troubles , le courant, très rapide, se ralentit beaucoup dans les canaux, et les dépôts de sable et de limon sont épais. On est obligé de nettoyer les canaux deux fois par an.
J'arrive donc aux chiffres suivants :
MILLIERS d'hectares IRRIGUÉS
Territoire russe 2.300
uu ^ A^ < Boukliara 1.200
Khanats de ] ,., . ...
( Khiva 300
Total 3. «00
De tous les pays du monde, il n'y a que l'Inde et les États-Unis qui aient plus de terres irriguées.
On a constaté des faits remarquables dans le klianat de Kliiva et surtout dans le delta de l'Amou-Daria. Un champ arrosé par de l'eau trouble dérivée du fleuve, cultivé et fumé selon le procédé indigène, continue à donner de bonnes récoltes. Mais que l'eau séjourne quelque temps dans un lac temporaire et que les troubles s'y déposent, tout change ; en deux ou trois ans le sol devient tellement salé qu'il est impropre à la culture ; aucun engrais ne remédie à ce mal. Avec le temps cependant, les eaux de pluie et de neige en dissolvent les sels nuisibles ; mais, comme les pluies sont peu abondantes, cela dure longtemps.
Les Karakalpaks vivant dans le delta de l'Amou s'occupent d'agriculture, mais demeurent nomades : obligés d'irriguer à Faide de canaux dérivés des lacs du delta, dont l'eau est claire, ils doivent tous les deux ou trois ans abandonner leurs champs, devenus salés, et en chercher de nouveaux, pour l'irrigation desquels il faut de nouveaux canaux.
Autre fait : dans le district de Porsou (khanat de Khiva), le grand canal Klitch-Nias-Beg, servant à l'irrigation, passe près d'un lac, dont il fut jadis séparé par une digue. En 1908, les eaux grossirent, et les Kirghiz habitant près du canal, craignant une inondation, détruisirent une partie de la digue. Les eaux du canal se déversèrent dans le lac, où elles abandonnèrent leurs troubles. En 1911, pour la première fois depuis plu-
sieurs siècles de culture, les terres environnantes se trouvèrent salées.
Que les terres irriguées d'eau claire soient moins fertiles, aient besoin de plus d'engrais que les terres arrosées d'eaux troubles et limoneuses, cela n'a pas besoin d'explication. Mais pourquoi les premières possèdent-elles un excès de sels, nuisibles à la végétation?
Il y a à cela plusieurs causes. Dans le Turkestan, on ne mesure pas Feau d'irrigation pour chaque champ ; les cultivateurs jugent à l'œil s'il a reçu assez d'eau. Or, l'eau trouble dépose des particules d'argile et de limon, dont la surface est bientôt gorgée; Tinfiltration devient plus lente et l'inondation plus rapide. Le cultivateur, voyant la surface du champ recouverte, passe au champ voisin et commence à l'irriguer. L'eau claire s'écoule plus vite : il en faut donc plus pour saturer le sol. Mais, avec plus d'eau, le champ reçoit aussi plus de sels nuisibles à la végétation.
De plus, on sait que les plantes évaporent plus d'eau quand le sol est plus humide, toutes choses égales d'ailleurs. Un terrain irrigué d'eau claire évaporera donc davantage, et la solution de sels absorbés y sera plus concentrée.
Concentration augmentée par le fait que l'eau claire a déjà séjourné quelque temps dans un lac, une mare ou un bassin de retenue et y a subi une évaporation.
En outre l'eau de ces bassins s'infiltre dans le sol environnant et en dissout les sels.
Tout ce qui précède explique pourquoi l'irrigation par eaux troubles est préférable.
Quand on procède à de nouvelles irrigations, il faut donner aux canaux des pentes leur permettant de porter tous les troubles jusqu'aux terres irriguées, qui en ont besoin; sinon ceux-ci se déposent dans les canaux, dont ils nécessitent un curage fréquent.
Quand on construit des bassins de retenue, il ne faut pas y faire passer toute Feau, mais celle seulement qui n'est pas nécessaire momentanément, c'est-à-dire, celle des mois d'hiver et des très grandes crues.
Autre phénomène à remarquer dans la formation des salants. Généralement c'est la couche superficielle du sol qui contient trop de sels nuisibles à la végétation, parce qu'elle évapore plus d'eau et devient très sèche. Les solutions de sels des couches sous-jacentes montent alors par infiltration. La couche supérieure a donc des solutions de sels de plus en plus concentrées, et il finit par se former à la surface des efflorescences.
Il importe donc de diminuer autant que possible l'évaporation de la surface du sol. On y réussit surtout en procédant par irrigations légères et répétées, et en ayant soin de ne pas laisser cette surface sans végétation quand elle est humide.
Dans les vergers de la Californie méridionale, oii la culture est très bien ordonnée et où l'on économise l'eau autant que possible, on la conduit, par des rigoles en béton, aux racines des arbres. Les couches supérieures du sol restent sèches ; ainsi non seulement on
économise l'eau, mais on prévient encore une accumulation nuisible de sels à la surface.
On ne connaît que fort imparfaitement la quantité d'eau nécessaire aux cultures et les coutumes sont très variées sous ce rapport. Les stations d'expériences agricoles étudient le nombre d'irrigations nécessitées par chaque plante et la quantité d'eau à donner par irrigation. Il faut considérer avant tout la perméabilité du sol et du sous-sol ; plus ils sont perméables, plus il faut d'eau. En revanche, les sols et sous-sols perméables font office de drains ; une irrigation bien ordonnée de sols peu perméables, au contraire, doit être accompagnée de drainage ; sinon le niveau des eaux du sol s'élève, et les terres irriguées se convertissent en marécages, et en marécages salés, les eaux stagnantes étant généralement salées au Turkestan et dans les autres pays arides.
J'ai donné dans le chapitre xiv des exemples empruntés au domaine du Mourghab, où des régulateurs, construits d'après toutes les règles de l'art, permettent une mesure exacte de l'eau.
Quant aux irrigations indigènes, on ne sait pas exactement combien d'eau elles fournissent, et ce n'est qu'en 1912 que le Ministère de l'Agriculture a fait procéder aux premières études de la question. Les résultats ne sont pas encore publiés. Il faudra plusieurs années et beaucoup d'études pour éclaircir ce point.