CHAPITRE II
Or, vanadium, radium. — Grande ricliesse en sel gemme et en sel de glauber (sulfate de sodium). — Avenir des gisements de soufre après la construction d'un chemin de fer. — Houille. — Deux régions pétrolifères : dans la province Transcaspienne et le Ferghana. — Le loess et son importance pour le pays.
On divise généralement les minéraux utiles à l'homme en minéraux métalliques et non métalliques. Cette classification n'est pas rationnelle, car on range dans les minéraux non métalliques les sels des métaux alcalins (potassium, sodium, lithium, etc.), et alcalo-terreux (barium, strontium, calcium, magnésium). On fait rentrer dans la première catégorie les métaux qui s'emploient à l'état pur ou d'alliages, ou encore des métaux combinés avec du carbone (surtout le fer), et dans la seconde les métaux difficiles à maintenir à l'état pur et qui nous servent principalement à l'état de sels. Néanmoins, j'adopterai la classification usuelle.
En fait de métaux, le Turkestan a eu, de temps immémorial, la réputation d'être riche en or ; nul doute que l'homme n'ait exploité, depuis la plus haute antiquité, les sables aurifères de beaucoup de rivières et ruis-
ie LE TURKESTAN RUSSE
seaux, surtout dans les montagnes du Boukhara et du district de Samarcande. On connaît maintenant beaucoup de ces gisements, mais tous sont très pauvres en or. Le seul important est situé dans le district de Bal-djouan (Boukhara oriental) et exploité par l'ingénieur Jouravsko-Pokorsky. Quant aux autres, de pauvres gens y travaillent de temps en temps avec les engins les plus primitifs; ils gagnent des sommes dérisoires. Chose remarquable, on ne connaît aucun filon aurifère, mais seulement des placers (sables aurifères).
Les géologues russes ont peu d'espoir de voir s'étendre cette industrie.
On trouve du minerai de plomb dans les montagnes de Kara-Masar, à 40 kilomètres de Khodjent : ce minerai contient très peu d'argent.
Des minerais de cuivre se trouvent dans beaucoup d'endroits, mais les gisements connus actuellement ne sont pas riches, et l'exploitation est insignifiante. Le district de Skobelef (Ferghana) possède des minerais de cuivre qui contiennent du vanadium, du thorium et du radium, ce dernier en quantités relativement grandes, car il ne faut que 60 tonnes métriques pour obtenir un gramme de radium. Les minerais sont envoyés à Saint-Pétersbourg pour y être traités. On vient de découvrir des minerais de vanadium à l'extrême ouest du Ferghana, près delà station de Melnikowo. Ils seront envoyés à Riga.
On ne connaît pas de gisements considérables de riches minerais de fer.
Le sel de cuisine (chlorure de sodium) est extrêmement répandu à l'état de sel gemme et à l'état de précipité au fond des lacs salés. Depuis le village de Samgar, à 25 kilomètres à l'est de Khodjent, jusqu'au delà de Tchoust, il y a des argiles verdâtres de- l'époque tertiaire, contenant des quantités énormes de sel gemme et de gypse. La partie sud du khanat de Boukhara est très riche en sel gemme ; il s'en trouve par exemple entre le col d'Ak-Rabat et les célèhres Portes de Fer (Bous-Gala ou Derbent) ^ : également à 30 kilomètres au nord de Kélif, où le sel se présente dans les mêmes conditions qu'à Samgar. Ce sel est exploité et vendu sous le nom « sel de Karchi ». Un sel, de couleur rose, se rencontre près de Gouzar; il est envoyé à Samarcande, et plus loin au nord, sous le nom de « sel de Samarcande ».
Dans la province Transcaspienne, le sel gît sous de minces couches de sable, où il est facile à exploiter. On exploite entre autres le sel de l'île de Tcheleken, près de Krasnovodsk.
L'Ousboï, ou ancien lit de l'Amou, est extrêmement riche en sel, sur une longueur de plus de 40 kilomètres, surtout près de Molla-Kara, à 6 kilomètres de la station de Djebel. Le dépôt s'enrichit constamment par l'évaporation des eaux de la Caspienne qui pénètrent dans rOusboï pendant les tempêtes de l'ouest. Le sel est assez pur : il contient 98,3 p. 100 de chlorure de sodium. Il est exploité.
i. Voir infra, chap. xxi, et pi. xvi b.
A. WoEiKOF. — Le Turkestan Russe. , 2
La province du Syr-Daria a beaucoup de lacs salés d'où Ton extrait du sel. Le Fer^liana possède le lac d'Ak- Sykent, à une altitude de 480 mètres, sur la rive droite du Syr-Daria.
On trouve de grandes quantités de marbres de différentes couleurs dans les montagnes de Boukhara, mais les voies de communication sont trop difficiles pour en permettre l'exploitation en grand.
On a découvert récemment un gisement de marbre dans des conditions beaucoup meilleures, à SO kilomètres au sud de la station de Fedchenko (cette station est à 40 kilomètres d'Andijan). J'en ai vu de beaux échantillons rose, blanc et noir, à Och, où une société s'est formée pour leur exploitation. On dit que le chemin, jusqu'à la station, ne demande que peu de réparations ; de plus, il descend sur tout le parcours. De Fedchenko à Saint-Pétersbourg (par chemin de fer jusqu'à Samara, et de là par la Volga et les canaux et par la Neva), le transport de la tonne métrique reviendrait au plus à 8 francs, tandis que le marbre de Carrare, à Saint-Pétersbourg, ne coûte pas moins de 43 francs la tonne métrique.
Le Turkestan est riche en eaux minérales et en boues sulfureuses. Quelques stations sont visitées par des malades, mais partout le confort manque.
On trouve du soufre en deux endroits : i° à 270 kilomètres au nord d'Askhabad, près des puits de Chiekh, sur une étendue de 160 kilomètres carrés, dans des col-
lines de grès quartzeux, où il forme des filons de plus de 50 centimètres d'épaisseur, et quelquefois de beaux cristaux. La quantité de soufre est énorme, mais Féloignement du chemin de fer et des lieux habités rend l'exploitation impossible actuellement.
Le soufre est une denrée d'une si grande valeur qu'il peut supporter des frais de transport élevés. Actuellement le soufre de la Sicile détient à peu près le monopole, et le gouvernement italien touche de beaux revenus produits par l'impôt d'exportation sur le soufre. Sans aucun doute, après la construction d'un chemin de fer reliant les gisements en question au chemin de fer Transcaspien, ce soufre ferait une sérieuse concurrence au soufre sicilien.
2° A 40 kilomètres au sud de Kokand, on trouve des conglomérats gris, dans lesquels le soufre forme des druses. Le gisement était exploité du temps des khans de Kokand; il servait à la fabrication de la poudre.
Les gisements de houille du Turkestan appartiennent au Jurassique inférieur. On en trouve, à 40 kilomètres au sud de Khodjent, au bord du Kok-Kene-Say, cinq couches, contenant près de trois millions de tonnes métriques. La houille renferme 55 p. 100 de carbone, 30 p. 100 de matières volatiles et 5 p. 100 de cendres. Il y a plusieurs gisements de houille dans le Ferghana, dont 20 sont exploités et donnent 40.000 tonnes métriques par an. On a trouvé de l'anthracite dans le district de Khodjent et de la houille dans celui de Kokand, mais ni l'un ni l'autre ne sont exploités.
Deux replions contiennent du pétrole : la province Transcaspienne, près de la côte orientale de la Caspienne, et le Ferghana.
Dans la première, les gisements les plus considérables s'étendent sur 14 kilomètres carrés, dans l'île de Tcheleken, Le pétrole se trouve dans des sables et des argiles d'âge tertiaire et de la formation Aralo-Caspienne, connus depuis longtemps des Turcomans, qui y foraient des puits. Depuis 1878-1880 on a foré des puits artésiens, dont plusieurs ont donné des fontaines. Ce pétrole a un poids spécifique de 0,8oo. Le voisinage de la Caspienne et du chemin de fer est favorable à l'exploitation. La montagne de pétrole (Nephté-dagh), à 35 kilomètres au sud-ouest de la station de Bala-ichem, est riche aussi, mais encore peu étudiée et peu exploitée. Il s'y trouve de petits volcans de boue, d'où sortent des eaux, des gaz et du pétrole.
Dans le Ferghana, le pétrole se trouve dans les montagnes. Il y a deux régions pétrolifères : l'une, longue de près de 40 kilomètres, est située sur les deux rives du Naryn. La seconde, beaucoup plus importante et d'une longueur de plus de 100 kilomètres, est au sud de la grande vallée de Kanibadam et à Tchimion vers l'est. Des éludes sérieuses n'ont commencé qu'en 1900, et Tchimion est actuellement le centre de l'industrie du pétrole au Ferghana ; les gisements sont distants de 20 kilomètres de la station de chemin de fer Vannowsky, et y sont réunis par une voie ferrée.
Ce pétrole a un poids spécifique de 0,870 à 15'' et sa
LES RICHESSES MINERALES
composition tient le milieu entre le pétrole de Bakou et celui de Pennsylvanie. Il contient 20 p. 100 de benzine légère, 5 p. 100 de benzine lourde, 6 p. 100 d'huile de lampe ordinaire et 46 p. 100 de résidus. Ces derniers flambent à 140" et contiennent 9 p. 100 de paraffine. Il est question d'exploiter cette dernière. Les géologues qui ont le mieux étudié le Ferghana pensent que ces gisements de pétrole promettent peu ; les couches terrestres y sont si disloquées que les bassins de pétrole ne peuvent être très étendus.
On voit que, jusqu'à présent, les gisements minéraux du Turkestan ont été d'un mince rapport. Des fortunes considérables ont été dépensées dans l'exploitation des gîtes métallifères et pétrolifères. Et cela continue. On rencontre souvent des gens mêlés à des « affaires » de cette espèce, mais peu sont sérieux. Il y a parmi eux de simples chevaliers d'industrie, puis nombre de gens prompts à s'emballer, et ne sachant ni distinguer les bonnes affaires des mauvaises ni tirer parti des bonnes. Ces circonstances ont contribué au discrédit des affaires minières du Turkestan, discrédit souvent justifié, mais sans doute excessif. Le pays n'a pas été étudié en détail ; il est probable que l'on y trouvera des richesses minérales. Les régions qui promettent le plus sont les parties méridionales et surtout orientales du khanat de Boukhara.
Il faut enfin citer, parmi les richesses minérales, le loess, qui forme le sol et le sous-sol de la plupart des oasis. Il contient peu de matières organiques, mais tous
les sels nécessaires à la végétation. A sa richesse chimique s'ajoutent d'excellentes conditions physiques. Aussi sa fertilité est-elle proverbiale. Certes, il n'est pas inépuisable, et les agriculteurs Sartes et Tadjiks le savent bien.
Le loess n'est pas seulement un sol et un engrais : il sert aussi à bâtir des maisons et à édifier des talus de clôture.