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CHAPITRE XX

Bon marché des fruits. Pourquoi les abricots, les pêches et le raisin des indigènes sont-ils bons, et les pommes mauvaises? Excellentes variétés de pommes et de poires dans les vergers des arboriculteurs russes, près de Tachkent. La température de l'été plus haute que dans les autres régions de culture des pommes en grand. — Les vignobles, production de vins et de raisins secs. — Les abricots. Isfara. Les melons. — Bonnes conditions pour les primeurs de fruits et de légumes. Comparaison des climats continentau.x et océaniques sous ce rapport. Avantages des pays de montagnes pour la culture des fruits. Les arbres fruitiers sauvages.

Le Turkestan a beaucoup d'arbres fruitiers sauvages, à fruits doux ou acides : vignes, pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers, abricotiers, — et à fruits gras : noyers, pistachiers, amandiers. Parmi les fruits les plus répandus dans le pays, il n'y a que les pêches qui ne se trouvent pas à l'état sauvage ; les fruits les plus rares sont les figues et les grenades. D'un autre côté, il y a beaucoup de vergers et de vignobles, tous irrigués, et qui produisent une grande quantité de fruits. A Samarcande, le bon raisin est vendu au détail 13 centimes le kilogramme ; à Isfara, dans le Ferghana, des abricots excellents se vendent en gros il centimes le kilogramme. Preuve que le climat et le sol sont favorables à la cul-

ture (les fruits, car les horticulteurs indigènes ne sont guère habiles.

Une chose me frappe : le raisin et les fruits à noyau (prunes, pêches, abricots, cerises) sont beaucoup meilleurs que les poires, et surtout que les pommes. La différence avec les abricots surtout est frappante : ceux d'Isfara ne le cèdent pas aux meilleurs fruits d'Europe, elles pommes des indigènes sont exécrables. Après avoir consulté des pomologistes distingués ainsi que des savants qui connaissent bien la flore du pays, je suis arrivé à la conclusion suivante :

Il y a des vignes sauvages, dans les montagnes du district de Tachkent entre autres, qui produisent des fruits assez bons. De plus on a certainement planté de bons cépages originaires de Perse. La vigne n'a pas besoin d'être greffée pour conserver ses qualités.

Il en est de même pour les fruits à noyau. Quelques exemples suffiront. Dans le Daghestan ', on fait beaucoup de conserves, surtout de pêches et d'abricots. Ce ne sont pas les excellentes variétés de France et de Grimée qui servent à cet usage, — elles sont trop délicates pour cela, — mais les espèces depuis longtemps cultivées dans les vallées profondes du pays, où les arbres sont à l'abri des vents du nord. Ces arbres sont propagés exclusivement par semis, et jamais greffés.

Dans les pays du Bas-Danube et les régions voisines, de la Bosnie à la Roumanie et à la Bessarabie, on a des

1. Province de la Russie caucasienne, au nord-est du Caucase.

vergers immenses de prunes, des variétés noires, qui, séchées, donnent des pruneaux. Jamais on ne les greffe, on les propage exclusivement par semis. Jusqu'à 1880 environ, les pruneaux étaient très mauvais, par suite, non pas de la mauvaise qualité des fruits, mais de l'ignorance des bonnes méthodes de séchage et de conservation. Maintenant, en Bessarabie, plusieurs propriétaires ont introduit les bonnes méthodes de France, et leurs fruits se vendent à Saint-Pétersbourg sous le nom de « pruneaux français ». Le gouvernement d'Autriche est parvenu à des résultats analogues en Bosnie ; les pruneaux de ce pays jouissent d'une excellente réputation en Allemagne, et se vendent sous le nom de « pruneaux de Bosnie ».

Les pommiers et les poiriers doivent être bien grefTés pour donner de bons fruits. Or les indigènes du Turkestan les greffent mal, ou ne les greffent pas du tout. Le manque de soins dans les vergers est incroyable : par exemple, les fruits qui tombent des arbres ne sont pas enlevés et deviennent des nids à insectes.

Il y a une trentaine d'années, des pomologistes russes réussirent à produire dans les environs de Tachkent, d'excellentes espèces de pommes et de poires appréciées des consommateurs des grandes villes russes. Elles n'égalent pas encore Tarome fin des meilleurs fruits de France, du Tyrol et de la Crimée, mais il faut être bon connaisseur pour apprécier la différence, et riche pour acheter ces fruits de premier ordre ; quant aux fruits de qualité moyenne, le Turkestan est en état d'en

fournir beaucoup, et à des prix qui permettent des transports de plus de trois mille kilomètres par chemin de fer.

Les environs de Tachkent sont certainement la région de culture de pommes en grand qui a les températures d'été les plus hautes. Je donne quelques exemples. Les meilleures pommes de la France viennent des régions du Nord ; le Midi a des pêches, des poires et du raisin excellents, mais ses pommes sont inférieures, et nulle part, au moins dans la plaine, on n'y cultive les pommes en grand. Cependant nulle part en France la moyenne de juillet n'est supérieure à 24°, et celle de l'été à 22°.

Le Tyrol fait concurrence à la France par ses poires et ses pommes ; ces fruits y sont renommés. Les meilleurs sont produits juste au Sud de la chaîne des Alpes, près de Bozen et de Méran, où la température de juillet est un peu supérieure à 22\ Plus au sud, dans le Tyrol italien, à Trente, par exemple, on a du raisin, des pêches et des figues d'excellente qualité, mais les pommes n'y sont pas renommées, et leur culture ne se fait pas en grand. Et pourtant le pays de Trente fut pendant plusieurs siècles sous la souveraineté de princes-évêques. Ces potentats ecclésiastiques étaient des gourmets émérites, et sans nul doute la culture des pommes se serait développée dans leur État si ces fruits eussent été bons.

L'exportation des fruits fait la fortune de beaucoup de régions de lltalie et de l'Espagne, mais ce ne sont pas des pommes que l'on exporte. Une excellente

variété cultivée en Russie sous le nom d'Aport, semble originaire d'Oporto. Mais cette ville du Portugal a une température moyenne de juillet inférieure à 22°, et les environs sont couverts de villas où les habitants du Sud du Portugal et de l'Espagne viennent passer Tété.

En Grimée, la culture des pommes et des poires a fait des progrès remarquables ; mais ce sont les vallées et les terrasses au nord et à l'ouest des montagnes qui donnent les meilleures pommes. Quant à la côte méridionale, à Yalta par exemple, les poires, les pêches et le raisin y sont excellents, mais les pommes médiocres. La moyenne de juillet est de 24".

La Californie est célèbre par ses cultures fruitières ; elle exporte des quantités considérables de fruits frais, secs et en conserves, mais fort peu de pommes, et de qualité fort médiocre. Les États Pacifiques au nord de la Californie, l'Orégon et le Washington, sont au contraire célèbres pour la qualité de leurs pommes, dont l'exportation est énorme.

On voit par ce qui précède que la culture en grand des pommes dans les environs de Tachkent est un fait exceptionnel : nulle part on ne retrouve cette culture sous un climat à étés si chauds. Les cultivateurs sont fort habiles, et, si leurs pommes sont un peu inférieures aux meilleures variétés de quelques pays d'Europe, c'est le climat qui en est cause.

Je visitai quelques vergers des environs de Tachkent en compagnie de M. A. A. Dylevvsky, un pomologiste renommé, connaissant fort bien le pays. Je lui signalai

les faits que j'ai cités, et lui demandai si des vergers de pommes ne réussiraient pas mieux à une hauteur plus considérable. Il me répondit qu'il en était persuadé et qu'il en avait pour garant l'excellence des pommes des environs de Wjernyi, province de Sémirietchensk, à 800 mètres d'altitude, oii les cultivateurs sont pauvres et peu habiles, mais les conditions de sol et de climat excellentes. Le mois de juillet à Wjernyi a une moyenne de 23°. Les Aport de Wjernyi sont amenées à Tachkent, d'où on les expédie à Saint- Pétersbourg.

Dans la région inférieure des montagnes on trouverait non seulement un été moins chaud, plus favorable à la qualité des pommes, mais des abris contre le vent, des expositions différentes. On sait que les exigences des divers fruits ne sont pas identiques. Les uns ont besoin de beaucoup de soleil et d'un abri contre les vents du Nord, les autres au contraire, comme les pruniers et les cerisiers, craignent l'excès de soleil et s'accommodent mieux d'expositions au nord. De plus, dans les montagnes^, on trouve des terrains en pente qui protègent les arbres contre les gelées par temps clair et calme, gelées si fort à craindre dans le climat continental du pays.

Mais actuellement personne ne risque d'établir des vergers dans les montagnes, les communications étant trop difficiles. De plus, Tachkent étant le seul grand marché pour les fruits frais, les cultivateurs du voisinage sont dans une position privilégiée.

Le raisin de Samarcande arrive sur les principaux marchés de la Russie, mais indirectement, par l'intermédiaire de marchands de fruits de Tachkent.

Quelques entrepreneurs russes exploitent, dans les environs de Tachkent et de Samarcande, des vignobles qui produisent des vins de qualité moyenne. J'ai visité un vignoble appartenant aux frères Pervouchin, à Tachkent môme. Il existe depuis une quarantaine d'années; on y trouve la plupart des meilleurs crus de France et de Crimée.

Les indigènes ont plusieurs systèmes de culture. Dans les provinces du Syr-Daria et de Ferghana, le système des espaliers domine, ou celui des berceaux de deux mètres de haut. On comprend en les voyant, l'expression de la Bible : « Chacun se reposait sous sa vigne et son figuier. » (pi. xv6). Dans le sud de la province de Samarcande et dans le Boukhara, on étale les ceps sur le sol, pour les faire profiter de sa chaleur, et surtout pour les garantir des vents forts et secs {garmsil) .

La production annuelle de vin est de 37 à 49.000 hectolitres, et celle d'alcool de vin de 8.000 hectolitres.

A Samarcande, les entrepreneurs russes n'ont souvent que des presses et des caves, et achètent aux indigènes soit le raisin, soit le moût fraîchement pressé. On sait que le Coran défend aux Musulmans non seulement de boire du vin, mais d'en faire.

La production du vin a de l'avenir dans le Turkestan. La Sibérie surtout sera un marché excellent, après la

A. S. Pisuretiko.

A. — RÉCOLTE DU COTON" (bAÏRAM-ALI)

Llirl,,. A. S. l'isaivilko.

MGNOIiLE DE l'vKSAKAL, PEND.IEKENT (DISTRICT DE SAMARCAXDE)

A. WoKiKOF. — Turkestaii rt

construction du chemin de fer de Wjernyi à Barnaoul et jusqu'à la ligne de Sibérie.

Les pommes, les poires et le raisin sont les seuls fruits que les entrepreneurs russes cultivent en grand : pour le raisin, la culture des indigènes en donne des quantités beaucoup plus grandes, et souvent de fort bonne qualité, surtout dans les environs de Samarcande, de Boukhara et de Karchi.

La production du raisin étant énorme et le Coran ne permettant pas d'en faire de vin, on en fait sécher une immense quantité. Les villes susmentionnées sont les principaux marchés pour ce produit, bien connu dans les ville russes.

On sèche le raisin au soleil, et sans difficulté, car le soleil reste très chaud et la belle saison dure longtemps après la vendange.

Mais généralement le raisin sec est très malpropre, car on le fait sécher simplement à terre ; il faut le laver à plusieurs eaux avant de pouvoir le manger. Il est très bon marché. J'ai trouvé au bazar de Boukhara un marchand vendant du raisin sec de Karchi, excellent et propre, de 1 fr. 40 à 1 fr. 50 le kilogramme. Il avait surtout deux variétés excellentes, Tune rouge très grande, à gros pépins, et une autre petite, verte, sans pépins. A ces prix, le raisin sec pourrait se vendre même sur les marchés de l'Europe occidentale.

Après le raisin, les abricots sont le fruit le plus commun dans le Turkestan ; les meilleurs sont ceux dlsfara, dans le district de Kokand, au S-0 de la ville. Ils

A. WoEiKOK. — Le Turkeslau Russe. 18

sont aussi séchés en grande quantité, et on trouve ces abricots secs [ourioiik) dans toute la Russie.

M. Dylewsky signala ce produit d'Isfara à un grand marchand de comestibles de Saint-Pétersbourg, M. Senkewicz, qui s'y intéressa, et arriva un beau jour à Isfara, dans la saison des abricots, avec tout ce qui était nécessaire pour faire des conserves.

Mais les indigènes étaient madrés. Dès que l'arrivée de M. Senkewicz fut connue, le prix monta de 9 centimes le kilo à 32 centimes, et le marchand renonça à son entreprise.

Les conserves d'abricots d'Isfara, que j'ai goûtées, sont bien meilleures que celles du Daghestan, et auraient pu se vendre en grande quantité dans les villes russes.

Pour les autres fruits, la production est moins considérable, sauf pour les mûres. Mais ces dernières ne font l'objet d'aucun commerce important. On en a trop, et souvent les propriétaires les donnent gratis à qui veut les prendre.

Il faut encore mentionner un légume doux, le melon, que l'on mange comme fruit, en Russie comme au Turkestan. Souvent le dîner d'un indigène consiste en pain et en melon.

L'abondance de chaleur et de lumière solaire est favorable à la formation du sucre ; aussi les fruits et le melon sont-ils très doux. Les melons de Tchardjouï sont particulièrement célèbres, mais on en trouve d'aussi bons sur tout le cours moyen et inférieur de l'A mou. Tchardjouï est le marché le plus fréquenté, étant le seul endroit

OÙ le chemin de fer touche au fleuve. Ces melons sont expédiés en grande quantité sur les marchés de la Russie d'Europe, de la Sibérie et du Caucase.

Les melons sont une culture importante du Turkestan; on les sème en plein champ, et ils sont précieux dans beaucoup de régions, car ils supportent, dans le sel, une quantité de sels nuisible à la plupart des plantes cultivées.

En revanche, les melons d'eau (pastèques), si excellents sur le cours inférieur de la Volga et dans la Russie méridionale, sont médiocres dans le Turkestan.

Les six à sept mois de chaleur permettent dans le Turkestan la culture des primeurs, fruits et légumes, qui peuvent trouver dans la Russie d'Europe un excellent débouché.

Pour les primeurs, il est intéressant de comparer l'influence des climats continentaux à celle des climats océaniques. En thèse générale, moins un produit a besoin de chaleur jusqu'à sa maturité technique, plus les climats océaniques lui sont favorables, et vice versa.

On connaît l'énorme commerce de fleurs d'hiver fraîches de la Côte d'Azur. Malgré une température annuelle plus chaude, l'hiver est trop froid dans la partie la plus méridionale du Turkestan pour qu'on y puisse cultiver ces fleurs à l'air. Les fraises mûrissent un peu plus tôt sur la Côte d'Azur que dans le midi du Turkestan ; pour les cerises, les deux climats s'équivalent à peu près; pour les fruits plus tardifs, le Turkestan l'emporte, mai étant déjà plus chaud, et la différence, en

juin et juillet, étant beaucoup plus grande. Le raisin mûrit plus tôt que dans l'Italie méridionale.

Avec des moyens de transport perfectionnés, le Turkestan pourrait exporter du raisin et des melons jusque sur les marchés de l'Europe centrale et occidentale.

Pour le moment nous en sommes loin. A la fin d'août 1912, le professeur Golovnine arriva à Tachkent avec une mission du Ministère des Travaux Publics. Il s'agissait de s'enquérir des conditions du marché de fruits de Tachkent et de la possibilité de transporter les fruits dans des wagons réfrigérants à circulation d'air sec et froid. II fit une conférence à la Société d'Agriculture. D'après ses informations, les pêches fraîches de l'Argentine arrivaient dans un excellent état sur les marchés de l'Angleterre après 10.000 kilomètres de bateau à vapeur. Les parties les plus méridionales du Turkestan sont distantes des principaux marchés russes de moins de la moitié, et des wagons réfrigérants donneraient la possibilité d'y envoyer les fruits les plus délicats, les plus difhciles à conserver, depuis les premières fraises, au printemps, jusqu'aux variétés les plus tardives de pêches et de raisin.

Ce n'est pas seulement dans les environs de Tachkent que la culture des fruits gagnerait à se rapprocher des montagnes. Plusieurs régions fruitières célèbres dans le pays se trouvent dans les mêmes conditions, par exemple la région des abricots d'isfara.

Au pied des montagnes, dans des lieux abrités, la figue et la grenade réussissent très bien. C'est la partie

méridionale du khanat de Boukhara qui est destinée à devenir le paradis fruitier du Turkestan. Mais deux choses lui sont indispensables : une administration tant soit peu honnête, et des voies de communication. Une partie assez considérable du Boukhara esta une latitude en dessous de 38° Nord, plusieurs chaînes de montagnes multiplient les abris et varient l'exposition, et les grandes vallées sont à une altitude de moins de 800 mètres audessus de l'Océan. Le Boukhara méridional est le pays d'avenir pour les fruits et les légumes-primeurs, encore plus que pour la culture du coton.

Reste une question importante : ne peut-on utiliser les arbres fruitiers sauvages pour la production des fruits? Pour les noyers et les pistachiers sauvages, cela se fait déjà ; l'État afferme la cueillette des noix et des pistaches. Quant aux fruits sauvages doux ou acides, on n'en tire pas profit au Turkestan, ceux-ci étant d'assez mauvaise qualité.

Mais ne pourrait-on greffer de meilleures variétés sur ces sauvageons, évidemment adaptés au sol et au climat, puisqu'ils croissent sans le secours de l'homme, exposés aux dents des bestiaux?

Cela peut se faire, évidemment, mais il faut ne pas perdre de vue que les arbres sont espacés et que chacun ne porte que peu de fruits. Une production annuelle plus intensive exigerait des engrais, et surtout une irrigation abondante. Là où ces conditions sont réalisables, on peut cultiver un nombre d'arbres beaucoup plus grand qu'à l'état sauvage.

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