ANDREAS HOFER
LThomme le» plus populaire da Tyrol. — Le soulèvement de 180§. — * Povtrait d'Andréas Hofer. — Uaubergiste de Passeyer. — Le berceau du Tyrol. — Influefice d'un paysan sur les destinées de Napoléon. — La conjuration. — Le 10 avril 1809. — Prise d'Innsbruck. — JLe capucin Haspinger. — Speckbacher et son fils. — Défûte du général Chasteler. — Le diable de feu. — Histoire d*un paysan mystérieux. — Nouvelle bataille devant lansbruck. — Les suites jde Wagram. -^ La montagne qui combat. — Défaite du maréchal Lefebvre. — Troisième occupation du mont Isel. — Pour Dieu, la Patrie et TEmpereur ! — Entrée triomphale à Innsbruck. — Andréas Hofer dictateur. — Kaigle du Tyrol. — Les décrets du bonhomme. — L'Empereur et Taubergiste. — Napoléon écrase le Tyrol. — Fuite du capucin Haspinger. — Lutte désespérée d'Andréas Hofer. — La tète du rebelle mise à prix. — Sa retraite et son arrestation.— Derniers moments d'un martyr. — Comment meurt un grand patriote. — Rentrée solennelle des cendres de l'aubergiste.— Son tombeau à Innsbruck. — Andréas de Hofer. — La légende du SarnthaL
Mon intention, le lecteur le sait déjà, n'est pas de faire un cours d'histoire; mais cependant il me parait impossible de passer sous silence le soulèvement tyrolien de 1809 dont les souvenirs se présentent au voyageur à chaque pas qu'il fait dans le pays. Les luttes sanglantes de cette époque sont étroitement liées au paysage ; il n'y a pas un pouce du sol que
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foule le pied du touriste qui n'ait été trempé de sang^ dans les innombrables combats des Tyroliens contre Toccupation franco-bavaroise. A tout instant apparaît, dans les glaciers aussi bien que dans la plaine, la grande et sympathique figure d'Andréas Hofer, l'âme du soulèvement, le chef des armées populaires. Depuis Innsbruck jusqu'à la frontière italienne, son ombre se dresse sans cesse devant nous comme pour nous dire qu'en parlant de la patrie pour laquelle il est ,mort, nous devons l'hommage d'un souvenir au patriote dont la mémoire est gravée dans tous les cœurs du pays et dont un demi-siècle a fait un héros légendaire qui résume à lui seul le tempérament de sa race : ]a foi en Dieu, la fidélité au souverain.
Le îïMftîieur portrait d'Andréas Hofer est au nmsée d'iJinsbruck ; ce a*est pas un chef d'ceuvre bxl point de YU6 de i'af t, mais la naïveté pour ainsi dire religieuse avec laquelle le peintre s'est .efiCoreé de jrendl e les traits du héros national, ert une sûre é<*îrantie ^ la ressemblance. Point n'est besoin d'avoir coc^u roriginal pour se rendre compte de la fidélité de la «opie. Que de fois, dans les musées, en contemplaiit lin portrait ancien^ ne s'est^on pa» écrié à première vue :
— Comme cela doit être ressemblant I /
Oui^ dans les œuvres d'art, qu'elles soient signées d^ua nom illufitre ou d'un nom obscur, pourvu que l'artiste s'inspire du sentiment de la nature, le côté humain et vrai charme, séduit, frappe le regard et s'impose constamment à notre admiration. Devant les pages, étmeelanles de Yelasquez, où toutes les res* scnirces d'une palette incomparable viennent au se-
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cotirs en peintre, tout aussi bien que dans un simple croqirîs à la mine de plomb d'Ingres, Timpression est la même ; Tamour du côté humain, le respect du modèle, la subordination de l'artiste à Téternel maître, la nature, sont d'absolues garanties de la ressemblance. Vous n'êtes pas sans avoir vu des pages magistrales, des portraits acclamés et classés, de ces %&uvres d'artistes dont le faire éblouit, mais absolument dépourvues de ce charme particulier qui vient du respect de la nature et captive la pensée. On les regarde, on admire le savoir-faire du peintre, on passe, et, au bout de quelques mois, on se souvient à peine de ce que r<m a vu. D'autres portraits restent éternellement gravés dans notre mémoire comme le rabbiii de Rembrandt dans la galerie de Londres, le superbe portrait à la sanguine d'Holbein au musée de Dresde, ou les portraits de Leonardo da Vinci au Louvre > '^
C'est qu'en contemplant les œuvres où l'artiste n'a pflkS seul^nent reproduit les. traits, mais bien encore l^me de son modèle, il nous semble qtte nous évo- ^pM>ns les ombres de gens que nous n'avons pas connus et que notre pensée vit pendant quelques instants en communion avec la leur ; il ne s'agit plus d'un pur éblouissement des yeux dont bientôt un spectacle plus séduisant encore «basse le souvenir, mais d'une sensation intime qui vibre éternellement en nous-mêmes*
Le portrait d'Andréas Hofer au musée d'Innsbruck n'est point l'ÔBUvre d'un peintre célèbre : sa valeur intrinsèque ne dépasse pas les modestes proportions d'une aimable médiocrité ; mais chaque trait trahit le respect de cet obscur artiste pour roriginal et l'on y
devine le religieux recueillement qu'il dut mettre à retracer la figure de son compatriote. C'est bien là Andréas Hofer, tel que nous l'a transmis la légende, l'incarnation de cette grande et vigoureuse race de Passeyer, Tune des plus belles du Tyrol. Le voici bien avec sa carrure athlétique, ses larges épaules, ses grands yeu:^ noirs, terribles et inspirés à la fois, ses pommettes saillantes, ce nez court, épais, aux angles carrés et cette barbe majestueuse qu'à la suite d'un pari il laissa pousser toujours et qui, sur la fin de sa vie, alors que Hofer figurait à la tête du soulèvement, descendit jusqu'à la ceinture.
Andréas Hofer naquit en 1765, au bourg.de Saint- Léonard, près Meran, où, de temps immémorial, ses aïeux avaient exercé le métier d'aubergiste. A l'époque où, comme chef du soulèvement tyrolien, il allait rendre immortel son nom jusqu'alors obscur, Andréas Hofer avait donc quarante-trois ans. De haute stature, doué d'une force herculéenne, grand buveur, il s'imposait à ses compatriotes autant par ses forcer physiques que par une certaine connaissance des hommes et des choses. Dans le temps, il avait fait le commerce des chevaux, et de ses nombreux voyages en Italie, il avait rétenu mille détails curieux qu'il racontait aux longues soirées d'hiver, quand, autour de la grande table en chêne dans la salle basse de son cabaret, on se réunissait pour vider les flacons de vin rouge du Tyrol. Sa voix était douce et agréable, son geste sobre ; il avait ce bon gros rire qui attire et séduit ; son regard insignifiant en apparence brillait d'un feu intense quand il parlait des premières guerres, où, sur le lac de Garde, il avait combattu pour ïa patrie jus-
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qif au jour où, vaincue sur les champs de bataille, l'Autriche avait, par des traités, cédé le Tyrol aux fidèles Bavarois de l'empereur Napoléon. Ce jour-là , Hofer était rentré au foyer; en même temps que ses frères d'armes, il avait accroché sa carabine au mur de son auberge, et^ de soldat^ était redevenu hôtelier du cabaret près Saint-Léonard. Il portait le costume du payç, le grand chapeau de feutre à larges bords orné de ru* bans noirs, dé plumes de coq de bruyère et d'une cocarde faite de poils de chamois ; la vareuse en drap vert, le gilet rouge sous les bretelles se croisant sur la poitrine et retenant les culottes courtes, des bas de laine rouge et des bottines ; suspendu au cou par une chaîne en argent, il portait un petit crucifix de même métal.
Le Passeyertfaal où est né Andréas Hofer est pour ainsi dire le berceau du Tyrol. C'est à l'entrée de cette vallée, sur les hauteurs dominant Méran, qu'est situé le château des vieux comtes du Tyrol, et de nos jours encore, les princes d'Autriche viennent de temps en temps cimenter par leur présence le traditionnel dévoilement au trône que les braves paysans ont hérité de leurs pères et qu'ils sont jaloux de transmettre à leurs enfants. Il n'est pas au monde de population qui, au même degré que le Tyroliea, porte dans son cœur l'amour de Dieu, le respect dusouverain, deux choses que la marche toujours ascendante de ce qu'on est convenu d'appeler le progrès a à peu près abolies ailleurs, sans les remplacer par des principes au même point honorables. Partout ailleurs on peut sourire de cette foi naïve et de l'aveugle dévouement des masses; dans le.Tyrol, pn en subitle charme et, pour dire toute
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ma peDBée, on en comprend la grandeur* Cette au^ bordioation à Dieu et à Tautorité fait que, dune ce coin du monde, te eonterve dane toute ea pureté une raee d'hommes qui, détachés des rêves ambitieux, ignorant les révoltes contre toutes choses respectables, vivent heureux et se contentent de demander à Dieu qu'il fasse mûrir leurs raisins et au gouvernement qu'il respecte leurs franchises conquises au prix de leur sang.
Avec de tels principes et un respect si profond du gouvernement héréditaire, la cession du Tyrol par la paix de Presbourg ne pouvait, malgré Toccupation ba* varoise, être qu'un incident. L'Autriche s'était d'autant plus aisément décidée à abandonner cette belle province, qu'elle savait fort bien qu'au premier ravirement^de la fortune, elle reviendrait sous son sceptre.
En effet, malgré les traités de celui qu'elle consi* dérait comme son légitime souverain, malgré l'occu/ pation, le Tyrol resta attaché a la couronne. Le ressen" timent, la haine de la domination étrangère était eu fond de toutes les âmes, et il suffisait d'une étincelle pour faire éclater de nouveau la plus terrible de toutes les guerres, la guerre de partisans.
Affranchir le Tyrol du joug étranger, c'était porter un coup terrible à Napoléon* Depuis l'antiquité, la route du Brenner est la grande ligne stratégique entre l'Allemagne et l'ItaUe ; sans elle, le maître du monde voyait ses communications interrompues entre les deux pays ; ne pas posséder le Tyrol était impossible au conquérant qui commandait à ces deux extrémités, en Italie tout aussi bien qu'en Allemagne. U était donc évident qu'à la première occasion favorable, TAutri-
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che tenterait avant tout de . souleyer cette province pour couper en deux les forces dc»it Napoléon dispo* sait A cet effet, l'archiduc Jean, très-sympathique aux Tjrroliens, entretint des relations suivies avec l'aubergiste de Passeyer, que l'influence dont il jouissait dans le pays destinait tout naturellement àdevenir, à l'heure de la vengeance, l'âme du soulèvement national. L'archiJûc Jean ne s'était pas trompé en le distinguant entre tous, car bientôt l'hôtellerie d'Andréas devint le foyer d'une conspiration patriotique, qui n'attendait qu'une occasion favorable pour restituer la province à la maison d'Autriche*
Le Tyrol, en apparence, était tranquille, mais, au fond, l'insurrection se préparait lentement dani^ les montagnes.
D'une visite secrète qu'en société de quelques autres paysans dévoués, Andréas Hofer fit à l'archiduc dans la capitale de la Styrie, à Gratz, l'aubergiste revint avec sa nomination de commandant en chef des forces nationales de la vallée de Passeyer; il n'attendait plus qu'tm signal, un revers du conquérant français, pour appeler ses compatriotes aux armes. Le cabaret près Saint-Léonard devint, pour les Tyroliens, ce que fût le GrûtU pour Guillaume Tell et ses compagnons. On s'y réunistoit ostensiblement pour boire , meus au loiid, parmi tous ces montagnards, il ne fut question que de l'affranchissement du sol natale Pendant de longs mois tous gardèrent scrupuleusement le secret, quoique les femmes fussent, elles aussi, du complot. Andréas communiqua ses plans à quiconque pouvait lui être utile^ et, confiant en l'honneur des siens, il répondit à ceux qui lui reprochaient de se livrer ainsi au premier venu :
— Il n'est pas un traître dans mon pays.
L'aubergiste avait dit vrai. Il n'était pas de traître parmi les conjurés, et la nuit du 10 avril 1809, choisie pour l'explosion du soulèvement, arriva sans que rien n'eût transpiré du secret que tous, hommes et femmes, avaient religieusement gardé. La veille, on avait vu des masses de sciures de bois se mêler aux torrents qui descendent de la montagne. C'était le signal* que chacun là-haut se tenait prêt; sur les rivières flottaient des morceaux de bois surmontés de petits drapeaux, en même temps que des émissaires autrichiens, venus de la Càrinthie et du Pusterthal, lançaient dans les campagnes l'appel suprême à l'insurrection. Les enfants eux-mêmes furent de la partie ; ils allaient de liaison efn maison répéter ces mots : « C'est pour demain ! » La nuit venue on vit des torches se promener dans la montagne, et bientôt de grands feux s'élevant vers le ciel appelèrent toute la contrée aux armes. Des hauteurs fondirent des avalanches d'hommes armés, accompagnés de leurs curés, venus pour s'unir à ceux da la plaine pour l'affranchissement de la patrie. Les faibles détachements bavarois, bientôt défaits, s'enfuirent au delà du Brenner devant ce mouvement patriotique, et deux jours après, le il avril, quinze mille paysans en armes cernèrent Innsbruck après* s'être emparés de toutes les routes qui auraient pu servir de retraite aux Bavarois et aux Français. Refoulés dans la ville, il ne resta plus aux soldats de l'occupation que le parti de se défendre; le 12 avril au matin, le combat, interrompu par la nuit, reprit avec plus de violence encore. Aux cris de : « Vive l'empereur François 1 » les Tyroliens montèrent à l'assaut.
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s'emparant des ponts et de quelques canons bavarois qu'ils .tournèrent contre l'étranger, tandis que d'autres colonnes pénétraient dans la ville. où s'engagea une lutte corps à corps. Maîtresse de tous les points élevés de la ville et de toutes les hauteurs environnantes, l'armée des paysans força le commandant des troupes^ bavaroises et françaises, le généi*al Bisson, de capituler.
Ici^ comme dans toutes les phases du soulèvement tyrolien, se montrent, à côté d'Andréas Hofer, deux figures saillantes : son lieutenant Speckbacher et Haspingerle capucin, à la barbe rousse, qui, l'épée d'une main, le crucifix de l'autre, marchait à la tête de ses bandes qu'il exhortait au nom de Dieu à l'extermination des soldais de l'anté-christ Napoléon.
Au musée d'Innsbruck, il y a un assez joli tableau qui retrace une scène touchante de cette terrible guerre. Speckbacher, la veille du soulèvement, envoya son ûls, un enfant de quatorze ans, chez un de ses parents dans la montagne ; puis il courut au combat, sûr désormais qu'au cas où il mourait pour la patrie, son fils du moins ne courrait aucun danger. Assis dans un cabaret du Brenner, qui lui sert de quarlier général, Speokbacber attend le retour d'une colonne qu'il a envoyéeà l'ennemi. Tout à coup, des cris de joie éclatent dans les montagnes ; c'est la colonne qui revient et à sa tête marche le jeune Speckbacher qui s'çst enfui de sa retraite, a pris une carabine et fait le coup de feu malgré son père. Speckbacher fut à ce point touché par le précoce héroïsme de son enfant qu'à partir de ce jour il l'autorisa à combattre à ses côtés.
Le pays affranchi, l'ennemi, après de nombreux et
gafiglauls eoiabate, rejeté au delà de Kufsteia par la {feuld bravoure des pay^ms, l'Autriche reprit leis rên^ du gouvernement. En même temps qu'Hormayer fut cfaaiigé de l'administration civile, le général Cfaasteler, à la tête de quelques détachements de l'armée, vint ren* forcer les indigènes avec le caractère de commandant en chef des forces réunies du Tyrol. Andréas Hofer en ressentit im si violent chagrin qu'il pleura de rage ; il sentait que les volontaires de la montagne ne se battraient avec enthousiasme qu'autant qu'aucun élément •étranger ne se mêlerait a leurs baiîdes ; il comprit que, si d'une part, le général envoyé de Vienne dédaignait au fond les partisans de la montagne , d'autre part ceuxci se sentiraient mal à l'aise sous le commandement d'un officier en qui ils avaient une médiocre confiance* Les appréhensions de l'aubergiste devaient bientôt se réaliser. De nouveau victorieux en Allemagne, les Français et les Bavarois s'avancèrent dans le Tyrol, et bousculèrent le général Chasteler. Inférieurs eu nombre, les défenseurs du Tyrol n'avaient qu'à se borner à la guerre des partisans. Le général Chasteler fit la guerre en soldat ; battu, il ne lui restait qu'à su rejeter au delà du Brenner et à laisser à Andréas Hofer le soin d'empêcher l'ennemi de s'emparer du reste du TyroL Rendus à leur chef naturel, les Tyroliens, un instant découragés par lei échecs, retrouvèrent toute leur énergie. Simulant l'artillerie absente par des troncs d'arbres posés sur deux roues, ils se retraur obèrent au Mont Isel en avant du Brenner. Le 20 mai, l'ennemi rentre dans Innsbruck et occupe toutes les positions de la vallée deTinn* Cmq jours après, An* dréas Hofer, craignant que l'inactivité n'ébranlât
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râiergie de se» bandes, las d'attendre rennemi, donne le signal de l'attaque. Speckbacher commande la droite, Haspingerla gauche, Andréas Hofer le centre. De réserve^ il n'en reste point. Au premier signal, toute l'armée de paysans se précipite dans la vallée ; jusqu'à la nuit le combat dure avec un égal acharnement des deux côtés ; chassés de leurs positions, les Bavarois reviennent à l'assaut et les reprennent, sans toutefois emporter un seul des retranchements tyroliens. En cette journée, Speckbacher fut admirable ; à la tête de ses hommes, il s'avança jusqu'à Hall, et, sous le feu de l'artillerie, il s'assura du pont.
Voyant l'impossibilité d'avancer, il y mit le feu ; il ne se retira que lorsque tout s'écroula au milieu des flammes. Les Bavarois, en cette mémorable journée, surnommèrent Speckbacher : le Diable de feu.
Mais la journée était restée indécise et, à cette armée de partisans, il fallait une victoire éclatante. Andréas Hofer le sentit bien, et, désespérant de chasser l'ennemi de la vallée de l'Inn, il semblait décidé, celte fois, à l'attendre sur le Brenner. Triste et abattu, il était rentré à son quartier général à Schoenberg. Vers le soir, un vieux paysan, probablement envoyé par le capucin qui savait l'empire des choses mystérieuses sur l'esprit de l'aubergiste^ un vieux paysan, dis-je^ fait irruption au quartier général* Saint Florian, dit-il^ lui est apparu et lui a ordonné de tenter une nouvelle attaque le 29 mai. Il n'en fallait pas plus pour rendre à Hofer toute son énergie. En effet, subissant l'empire du vieux prophète, il prépara une nouvelle attaque pour le jour indiqué et convenu : elle fut couronnée d'une victoire complète. On affirme encore de.nos
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jours, dans la montagne, que le vieillard fut saint Florian en personne, envoyé par le ciel pour ranimer le courage chancelant des patriotes.
Avant de tenter cet effort suprême, Andréas Hofer envoya des émissaires dans le pays pour appeler au secours de la patrie tout ce qui était en état de porter les armes. Les renforts arrivés, il harangue les soldats et les exhorte au nom de Dieu et de l'empereur. Hasjpinger bénit les bataillons agenouillés, leur donne la suprême absolution et :-« A présent, vous pouvez mourir, » leur^it-il, «ceux qui tombent pour la patrie, ressuscitent là-haut près du trône du Seigneur I » Électrisée par Hofer, fanatisée par Haspinger, l'armée au cri de « Vive le Tyrol ! » se précipite sur l'ennemi et fait des prodiges de courage. Les bataillons qui ont épuisé leurs munitions, prennent la carabine par le canon et assomment les Bavarois à coups de crosse ; des pères, voyant tomber leurs fils sur le champ de bataille, ne veulent pas qu'on les emporte, afin qu'on ne prive la patrie d'aucun de ses combattants ; les blessés exhortent leurs camarades à la vengeance ; le dernier râle des mourants est : « Frères, en avant pour Dieu, l'empereur et la patrie ! » Devant cette attaque furieuse, l'ennemi se débande et fuit du côté de Kufstein ; en quelques jours, le Tyrol est pour la seconde fois affranchi par ses enfants.
Mais le 6 juillet changea de nouveau la face des choses. Vaiiîcue à Wagram, l'Autriche s'engagea dans - l'armistice de Znaïm à abandonner les insurgés du Tyrol et à retirer les quelques détachements autrichiens qui combattaient à côté des paysans. La nouvelle de cet armistice produisitun effet terrifiant. Speckbacher,
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pris d'un profond dégoût, brisa sa carabine et son épée, les jeta au vent et s'écria dans un accès de désespoir : (( Comme cette arme,- est brisée à jamais ma malheureuse patrie I » Le capucin Haspinger retourna à son couvent de Klausen. L'armée s'était débandée. Abandonné de tous, de son empereur, de ses amis, de, ses soldats, Andréas Hofer ne s'inspire que de son patriotisme. Quand déjà l'ennemi a repris Innsbruck et s'avance par le Brenner, l'aubergiste tente un dernier effort; il convoque les hommes les plus influents du pays, en même temps que Speckbacher et le capucin, dans un défilé abandonné, de l'autre côté du Breur ner. Là, comme les Suisses au Grûtli, ils jurent de vaincre ou de mourir. Andréas Hofer est de nouveau parvenu à communiquer à ses amis la flamme ardente du patriotisme : eux attendront l'ennemi dans les défilés, tandis que lui, Hofer, soulèvera les vaillants gars de la vallée de Passeyer et de Méran.
Cependant, l'avant-garde du maréchal Lefebvre, se composant d'un corps franco-saxon sous les ordres du général Rouyer, s'était avancée jusqu'à Slertzing; une colonne de quatre mille Saxons avait môme dépassé le village avec l'ordre de passer par la gorge de Stilfs et de balayer les insurgés. Les Saxons s'avancent sans rencontrer la moindre résistance^ mais tout à coup, quand le corps entier s'est engacfé dans le défilé, retentit dans la montagne ce cri : « Coupez tout! »
A ce cri répond un craquement terrible ; les rochers et les troncs d'arbres sapés par les Tyroliens et. maintenus jusqu'alors par des cordes, s'ébranlent, et une avalanche de blocs de granit, de sapins énormes, de pierres et de terre, s'abat sur les Saxons et les écrase.
êO LÇ TT&OZ< «i^ XiA CARINTHIB
Aux plaintes des mouraots, aux gémissemrals des blessés, aux cris d'épouvaûte de ceux qui ont échappé à l'avalanche meurtrière préparée par les patriotes, répond un cri de joie &iâv la montagne. De t<Miites les fisi^ures des rochers sortent des combattants, hommes, femmes,, vieillards et enfants, armés de carabines, de faulx, de couteaux, qui se précipitent sur l'ennemi au cri de : « Vive la patrie ! » et, .profitant du désordre, -(Speckbacher et Haspingér courent sus à l'envahiS' seur découragé. Hofer, lui aussi, accourt avec ses amis; devant ces démons, l'armée du maréchal Lefebvre se débande et, laissant aux mains des Tyroliens beaucoup dq canons et de munitions, elle fuit par le Brenner, du côté d'Innsbruck, suivie de près par Andréas Hofer. Raconter en détail tous les combats qui précédèrent et suivirent cette grande journée n'est pas l'affaire de l'auteur de ce livre qui se proposé seiQemeïit de retracer les grandes phases de cette terrible guerre. Les Tyroliens appellent cette époque la mémorable semaine f car huit jours leur avaient sufû pour balayer de nouveau l'envahisseur et pour reprendre leur posî. tion sur le mcmt Isel, devant Innsbruck. Hofer établit de nouveau son quaitier général à Schoenberg,
Mais ainsi sont faits les Tyroliens, qu'au soir de la bataille ils ont la nostalgie du foyer : jugeant qu'un faible corps suffirait pour se maintenir au mont Isel, beaucoup de paysans déclarèrent à leurs chefs qu'ils désiraient aller voir leurs femmes et leurs enfants. Haspingér, le capucin, n'avait pas pris un moment de repos en cette semaine mémorable : pendant huit jours il s'était battu et maintenant, écrasé par la fatigue, il s'était bouché. Informé par Speckbacher de ce qui se
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passe, il se lève, saisit son épée et fion^crueifix, fait battre la générale, réunit ses soldats, les exhorte, les menace du feu de Tenfer, appelle la colère du Ciel sur ceuK qui font «aine 4e vouloir abandonner leurs ehefs et fait si bien qu'à la an de sa harangue, lui et Speckbacher peuvent à peine retenir les Tyroliens fanatisés qui, ssms retard, veulent se précipiter sur Tennemi ; puis le Capucin court au quartier général où Andréas Uofer, brisé par les émotions et les fatigues, . dormait. A minuit il l'éveille, lui expose en quelques mots la situation et l'adjure de tenter le grand coup. En un clin d'œil Hofer est debout, s'est habillé, a saisi son chapeau ainsi que scm épée, et, cofMlùit par le ca* pucin, il se présente à ses soldats :
— Amis! leur dit-il, vous pariez de retourner à voU^ demeure, tant qu'il reste un elmemisur le sol de. la patrie ! Que parlez-voos de vos femmeê et de vos enfants quand Dieu et l'empereur ont besoin de vos bras ! Vous voulez vous battre sur llaeure? soiti mais jurez de mourir jusqu'au dernier, pkitôt que dç su* bir une défaite.
A ces mots du général en chef, répond un ctî d'enthousiasme, sorti de toutes les poitrines. La nuit, dans , cette mocutagne, tous jurent à leur chef de vaincre ou de mourir. Ceux qui avaient parié de s'en aller, pleu^ rent en serrant la main d'Andréas Hefèr, qui, l'épée . haute, la tête découverte, semblait la staUie de l'exter mination. A cinq heures du matin, Hasptnger dit la messe devant l'armée assemblée ; puis^ de prôti^ il redevient capitaine; d'un bond, il saute sur son cheval, tire l'épée et tandis que Speckbacher descend sur la gauche,^ le capucin se précipite sur le flanc droit de
reanemi. Andréas Hofer, à la tôte du centre, attaque de son côté et marche droit sur Innsbruck. L'aubergiste avait fait jurer à ses soldats de 'vaincre ou de mourir, mais il voulut encore prêcher d'exemple : au plus fort de la mêlée, on le vit à la téta de ses compagnons.
Ce que fit Andréas Hofer en cette journée, il faut le demander aux derniers survivants de ces combats mémorables. Un vieillard de Méran m'a ditqu'à l'heure de la bataille,' l'aubergiste se transfigurait; de doux qu'il était, il devenait terrible; poussant le mépris de la vie jusqu'à la folie, il était superbe à voir sur son cheval écumant, sa grande barbç flottant au vent, électrisant ses soldats par ce cri: a En ayant pour la Patrie et l'empereur François I Dieu nous protège ! » Devant cette attaque formidable, désespérée, les soldats du maréchal Le^ebvre, déjà découragés par les échecs précédents, déroutés par l'impétuosité de ces bandes, fléchirent de nouveau; le maréchal évacua Innsbruck, et le lendemain Andréas Hofer, à la tête de son ai*mée, fit sa troisième entrée dans la capitale "duTyrol.
Pour bien juger ce naïf héros, il faut le voir à l'œuvre dans l'apogée de sa vie. Cette dernière entrée à Innsbruck défie toute description. On se pressait jusque sous les pas de son -cheval, et d'acclamation, dans l'ivresse de la délivrance, on le nomma dictateur du Tyrol. Hofer, ayant retrouvé tout son calme après la bataille, plongeait son regard doux et inspiré à là fois sur cette foule qui l'acclamait et :
— Ne criez pas, priez 1 dit il.
Devant l'église des Franciscains, il descendit de che-
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val et alla s'agenouiller sur le tombeau de Maximilien, mêlant des larmes d'attendrissement à sa prière. A sa sortie de l'église l'attendaient les notables de la ville pour lui exprimer la reconnaissance de tous les ci*toyens. Andréas Hofer, visiblement troublé par tant d'honneurs inespérés, répondit à la population :
— Par saint Georges et par ma barbe I celui qui a sauvé le pays, ce n'est pas moi! c'est Dieu!
L'aubergiste de Passeyer, devenu dictateur de sa patrie, trois fois afifranchie par lui, ne fut dans les^ grandeurs oublieux ni de l'humilité chrétienne ni du dévouement à son souverain. A cet honnête homme ne pouvait venir un instant l'idée d'abuser du pouvoir dans un mtérêt personnel. Délivrer sa patrie lui semblait un devoir autant que de la conserver à son maître. Sa dictature fut intègre et naïve à la fois. Trèscertainement l'aubergiste de Passeyer n'était pas de taille à gouverner les^hommes r les décrets qu'il datait du château impérial d'Innsbruck sont souvent enfantins ; sa joie fut de faire frapper des monnaies à l'effigie de l'aigle du Tyrol, de l'aigle rouge que l'on voit peint sur les ^pipes en porcelaine des paysans et dont un poôte national a dit :
Aigle tyrolien, blason de mon pays,
Pourquoi si rouge as-tu la crête altière?
Et l'aigle répondit d'une voix mâle et fière : Je suis rouge des feux du soleil qui m'éclaire, Rouge encore du vin de mes coteaux bénis.
Plus rouge -encor du sang des ennemis!
Les décrets d'Andréas Hofer sont souvent empreints de ce mysticisme qui, avec l'honnêteté et le courage, iait la base de son caractère. C'est ainsi qu'il défendit
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aux> t&mmm Igriroliennes de trop mofitper leurs seins qui, dit-il, peuvent détourner les patriotes des plus impérieux dewijrs. Une autrefois, il fait fermer les bals publics, soua prétexte d'immoralité; le 10 septembre, il pead une ordonnance qai interdit les promenades nocturne&au^ jeuaes couples amoureux; presque toujours 0^9 décrets sont l'œuvre d'une âme candide qui d'ailleurs ne s'exagérait poiat son pouvoir. Informé que, 'malgré sa défense, on continuait de danser et de rôder, deux à deuxLy dans les promenades, le dictateur dit d'un tfôE bonhomme :
^-Que voulez-*vQus que j'y fasse? Je rends des ordûimances, mai&onne m'obéitpas.
Gô que l'on peut dire de cet aubergiste devenu presque un souverain^ c'est qu'il resta honnête homme dans la plus lapge acception du mot- S^il n'était pas du hoïB dont: on fait le& gpand» administrateurs, du moins ne fitril aucun mal. Tràs*sagement aussi il résista à Speckbacheret à Haspinger qui- voulaient l'entraîner dans une guerre hors du territoire^ tyrolien. Le capucin ^rtout avait complétementpérdu la tête; il ne se contentait pas de poursuivre l'ennemi audelà de Kufstein; il jura d'anéantir Napoléon et de le conduire prisonnier à Vienne. Andréas Hofer laissa le moine ^ batailler avec ses bandes, mais il se garda bien d'adopter ses plans fantaisistes.
L'empereur d'Autriche dépêcha auprès du dictateur plusieurs de ses conseillers, chargés de lui remettre tpois mille ducats et la médaille pour le Mérite militaire. Les^ mêmes envoyés apportèrent la croix du Mérite religieux pour le capucin Haspinger et ûb brillante cadeaux pour Speckbacher et les principaux
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chefs tyroliens. On dit que le dictateur, profondément blessé de l'abandon où, par trois fois, le gouvernement autrichien avait laissé le Tyrol, fit attendre les envoyés de l'empereur pendant deux heures dans rlmticham* bre, avant de les recevoir. Le 4 octobre, jour de la fête de rBmpereur, après la messe solennelle à l'église des Franciscains, Andréas Hofer s'agenouilla devant le maître autel et l'abbé Wiltau, officiant, lui passa au cou la lourde chaîne en or avec la médaille envoyée par le souverain. Andréas Hofer en fut si ému que de grosses larmes, coulant surses joues, £dlaient se perdre d^ns sa barbe. Toute l'assistance partageant rémotion du héros tyrolien, fière de la haute distinction que lui accordait Tempereur, pleura de j<»e.
Ce fuile dernier jour de bonheur du Tyrol.
Napoléon n'était pas homme à s'arrêter sur un échec età laisser indéfiniment déjouer se» {dans par un aubergiste. Attaqué à la Ibis du cdté de la Bavière et de l'Italie, le Tyrol, cette fois, devait succomber jiHKiu'à la chute du maître du monde. Speckbacher, après \me longue et héroïque résistance, fiil défait, et son fils fait prisonnier ; Haspinger, voyant lamauvai^^ tumure des choses, jeta son épée et se sauva à Vienne, où plus tard, m récompense des services rendus à la patrie, il obtint la cure d'Hietzing, à côté de Schœn* brunn. .Andréas Hofer seul resta debout avec son patriotisme ; par Trente et Botzen , le général Rusp€( en* vahit le Tyrol du c6té de l'Italie, tandis que le^ gênémm de Wrede et Deroy , à la tète de forces considérables, s'avancèrent par la Bavière. A Andréas Hofer il ne resta que la ressource de se retrancher sur lé Brennereide combattre dans la moi^tagne; il espérait
96 LE TTROL ET LA CARI3THIE
Unqfmrs en le secours de fermée autriehkaiiie, mais ineiÈitA ]a paix de Vienne derait lui proorer que désormais la ré^stanee n'entraînerait qn'ime inutile effusion de sang. L'arefaiduc Jean loi-mème écrifit à Hofer et rengagea à mettre bas les armes.
L'histoire n'a pas encore éclairci la dernière jdiase du sonlèrement Comment Hofer, malgré rinjonction de rarebidoc, continua- t-il la lutte? Les historiens parlent d'an officier qm l'aurait entraîné à sa perte en lui affirmant que la paix de Tienne n'était qu'une fable et qne jamais l'archiduc Jean n'avait écrit cet ordre. Les détracteurs d'Andréas Hofer, — car le pauvre homme en eut beaucoup dans le malheur, — ses détracteurs prétendent qu'atteint de la folie des grandeurs, il n'a pas voulu renoncer à la dictature. Toute la vie de l'aubergiste proteste contre une telle calomnie; la vérité est probablement que le patriote rêvait d'affranchir son pays pour la quatrième fois ; il se trompa, •mais le mobile de sa conduite n'en fut pas moins détaché de tout intérêt personnel : ce qu'il cherchait, c'était le salut de la patrie. Le découragement se mit dans les rangs des soldats ; beaucoup d'entre eux je«tèrent les armes et retournèrent chez eux. Hofer seul ne désespéra point; autour de lui tombaient les plus fidèles de ses amis et il ne renonçait point à la lutte. Quand il vit que tout était perdu, il congédia la poignée de soldats qui lui restait et son dernier mot fut : <( A bientôt, mes amis, le Tyrol ne périra pas I »
La tête du rebelle fut mise à prix. Andréas Hofer, traqué comme une bête fauve de rocher en rocher, réduit à se cacher dans les crevasses, à dormir dans les forêts ou les glaciers, finit pur trouver un abri
ANDREAS HOFËR ' 97
dans ce pays de Passeyer dont il avait dit avec tant de fierté qu'il ne s'y trouvait pas un traître. Loin des hommes, surun pic inaccessible, dans un chalet perdu au milieu des neiges, il vécut plusieurs mois avec sa famille. Le misérable qui trahit sa retraite fut cependant un enfant du pays, et, tant est grande la honte que les habitants de la vallée ressentent encore aujourd'hui de cet acte de félonie, qu'ils attribuent la trahison de Josel Raflfel à l'ivresse. Pris de vin, disent-ils, Joseph aurait parlé au cabaret de la retraite du patriote et livré ainsi, malgré lui, le grand Andréas Hofer à l'ennemi: Pendant longtemps on a accusé de cette trahison un ecclésiastique nommé Donay, mais les historiens ont constaté depuis, à l'évidence, que ce fut bien Joseph Raflfel qui livra son ami avec préméditation et point, comme le disent les Tyroliens, sous le coup de l'ivresse. Conduits par ce misérable, les gendarmes italiens, suivis de soldats français, allèrent s'emparer nuitamment du pauvre homme, déjà brisé par les douleurs patriotiques et les privations.
Andréas Hofer dormait. Son fils, entendant des pas sur la neige durcie, donne l'éveil ; l'ex-dictateur, se voyant perdu, paraît sur le senil du chalet et dit d'une voix résolue :
— Me voici, taez-moi 1 Mais ménagez les miens, qui sont innocents.
Ce n'était plus l'athlétique chef des partisans d'autrefois : le froid et les souflfrancès l'avaient courbé ; le malheur avait sapé ce tempérament de géant. Calme et résigné, il tendit ses mains et souflfrit qu'on le chargeât de fers. Ainsi garrotté comme tm malfaiteur, marchant péniblement à cause des entraves, il
98 ^B TYROL BT LA 6ARINTH1E
parli^ ^ eôté âe sa femme et de so& fils au milieu de «as soldats qui,heureux de l'importante eaptupe qu'ils ve^kiefii de faû^e, eâtonnaient des chants d'allégre66e4 La Golonne quiavai^été chargée de cette arrestolion se composait de plus de deux mille hommes. On craiipait un souièvement des paysans en faveur de leur ancien chef. Mais chacun dormait dans la vallée qismdy à travers les glaces et les neiges, on conduisit les prisonniers à Méran et de là à Botzen. Bara** gaay-d'BiUiers, qui commandait les troupes dans le Tyrol méridional, fut indigné à l'aspect de ce héros ^e Ton avait si bien garrotté, que,* débarrassé de ses liens, il ne pouvait pas flaire un pas, tant les cordes et les fers avaient meurtH ses chairs. Se souvenant de Inhumanité qu'Andréas Hofer avait toujours montrée à l'égard de ses prisonniers^ Baraguay-d'HiUiers le fit enfermer dana une prison convenable ; il rendit la liberté à sa femme ainsi qu'à son fils. A l'heure de la aiparation, l'aubergiste de Passeyer garda tout son calme, et, aux sanglots des siens, il répondit par des exhortations^ en la grâce céleste qui, disait-il, ne lui ferait pae défaut.
Hofer cependant ne sa fit aucune illusion sur le dé* . nouement fatal. Quatre officiers français, un bataillon d'infanterie et un détachement de cavalerie escortèrent le prisonnier à Mantoue où l'attendait le conseil do guefre soue la présidence du général Bisson. Hofer le rebelle fut condamné à mort. Il entendit sa sentence sans montrer la moindre émotion, et,^pleinde calme, il écrivit son testament^ par lequel il recommandait à sa , femme de fai^e cUre âe& messes pour le repos de son âme ; il dit un suprême adieu à ses compagnons
ANdftéAfi fiOFSit W
(f arm^, leur epjaigciM de ne Jamaie déseqiéfer de la patrie et termina par ces mots qm disent le profimd éeee^rement où Tavait plongé l'abandon de 6on pays par rAutriche :
« Adieu , méprisable monde i Pou^ un faonaôte » homme la fnort est si peu de chose, qu'au moment » de te quitter, je ne trouve pas une larme de re- » gretst »
L'archi prêtre Manlfesti, auquel il se confessa, ne le quitta qu'à l'heure suprême ; il ra€(Mite avec une émo* tien mêlée d'admiration com ment les dernières pensées d'Andréas Hofer furent pour sa patrie, dont il oi^>e^ voyait la délivrance prochaine. Ce ftit sa consolation à l'heure de l'èxpintion, disaient ses juges, à l'heure de son martyre, dit la postérité.
Le to février 1810, à onze heures du matin, le pe» loton d'exécution vint chercher le condamné dans la citadelle ; d'un pas assuré Hofer se mit en marche. Dans la cour l'attendait un certain nombre de ses frères d'armes, faits prisonniers dans la dernière phase de la guerpe. A l'aspect de leur chef marchaiit à la mort pour la patrie, tous s'agenouillèrent et, en ssmglotant, lui demandèrent de leur donner sa bénédiction. Siffla plement, sans emphase, d^à détaché de la terre» Hofer étendu ses mains et fit ce qu'on lui demandait; les soldats du peloton d'exécution en furent troublés; sur les joues de ces \ieux grenadiers coulaient des larmes,en même temps que, dans les rangs des détenus tyroliens, éclataient des sanglots étouflés. Le condamné luiHQQème ne put maîtriser son émotion ; dans un su* prême adieu, il demandait pardon à ses frères d'armes d'être la cause de leur malheur. f\m U les exhortait
1(H) LE TYROL BT LA OARINTHIE
une dernière fois à Tamour-de Dieu et à la fidélité envers l'empereur François*
Près de la Porta Ceresa le peloton s'arrêta ; douze g[renadiers et un caporal se détachèrent du bataillon et se placèrent en face du condamné. Andréas Hofer refusa de se laisser bander les yeux et encore moins voulut-il s'agenouiller. Au caporal il remit sa dernière pièce de monnaie : « Tirez bien I » lui dit-il ; puis, se plaçant en face du peloton : «Feu! » cria-t-il. Il tomba, le crâne et la mâchoire fracassés par les balles. Les grenadiers couvrirent la face du mort de son large chapeau, qu'avant de commander le feu il avait agité une dernière fois au cri de : Vive l'empereur I vive la patrie ! On le plaça sur une civière et on le transporta à l'église Saint-Michel, où fut célébré un service funèbre pour le i;apos de cette ânie simple et honnête. Selon la dernière volonté d'Andréas Hofer, on l'enterra dans le jardin de son ami et confesseur Manifesti.
La tragédie tyrolienne de 1809 avait trouvé son dénouement, mais elle eut son épilogue.
Quinze ans après, en 1824, une nouvelle étrange parcourut le Tyrol et fit battre tous les cœurs. Trois officiers "de chasseurs, indignés de voir les restes mortels du grand patriote dans la terre étrangère, avaient résolu de les enlever et de les restituer à la patrie. Silencieusement, par une nuit sombre, de concert avec le digne prêtre, ils exhumèrent le cercueil et le transr portèrent à Bot^eri. Ce fut comme un courant électrique qui parcourut tous les cœurs quand la nouvelle de cet enlèvement se propagea dans le Tyrol. Des montagnes d'alentour, descendirent les anciens frères
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d'armes de l'aubergiste, et ils portèrent son cercueil par les champs de bataille du Brenner et du Mont-Isel dans la capitale du Tyrol, que trois fois le grand patriote avait reconquise sur l'envahisseur. En attendant qu*on lui fît des funérailles dignes de son héroïsme, le corps du héros fut déposé dans le couvent de Wiltau. Ce jour arriva, et du pays tout entier les députations affluèrent, pour accompagner celui qui fut Andréas Hofer à l'église des Franciscains, où il devait reposer désormais. Douze aubergistes portaient le cercueil, orné du chapeau, de l'épée, des décorations du martyr ainsi que de ses armoiries, car, voulant honorer la mémoire du grand patriote, l'empereur avait conféré à sa famille des titres de noblesse. C'est dans cette église qu'est placé le tombeau d'Andréas Hofer. Un sculpteur tyrolien lui a taillé un monument dans le marbre de la patrie; debout, la carabine au poing, il y semble veiller encore au salut de son pays ; en face de sa tombe, on a élevé, en 1834, un monument à la mémoire de ses obscurs soldats. Trois des petits-fils de l'aubergiste de Passeyer sont actuellement officiers dans l'armée autrichienne.
Ce que fut le Tyrol en 1809, il l'est encore de nos jours; c'est toujours le même dévouement au souverain^ le même patriotisme ; la mémoire d'Andréas Hofer est gravée dans tous les cœurs, son souvenir exalte ceux qui sont venus après lui, dans l'amour ,de la patrie, le respect de Dieu et la fidélité à l'empereur. En 1 848, quand les volontaires Tyroliens arrivèrent à Vienne pour aller, de là, défendre en Italie] les droits menacés de leur souverain, ils demandèrent à voir le curé Haspinger, le dernier survivant des trois chefs du sou-
lèTcment national. Haspinger, alors briBé et affaibli, se rendit néanmoins à la gare où les jeunes TyroHenB s'embarquaient, et, à la vue de ce vieux patriote de ' 1809, les jeunes patriotes de 1848 s'agenouillèrent pieusement pour recevoir sa bénédiction. Le musée d'Innsbruck contîentun assez joli tableau, représentant cette scène attendrissante.
Le peuple du Tyrol a une croyance naïve, mais touchante ; il est convaincu que ses princes et ses grands citoyens ne meurent pas, mais qu'ils disparaissent; à un moment donné, pour se reposer dans un château féerique, dans la montagne. Pendant de longues années les paysans ne voulurent pas croire à la mort de leur héros national. Dans la vallée du Sarnthal, près Méran, cette croyance est à ce point enracinée dans l'esprit des paysans qu'en 1866, à la nouvelle du désastre de Badowa, ils répondirent :
— C'est que nous verrons bientôt le retour de l'aubergiste. Quand l'empereur n'aura plus que deux soldats, Andréas flofer doit sortir de sa retraite pour sauver l'Autriche î
De Jeobach à Innsbruck. — La vallée de rinn supérieur. — Schwatf. — Wiecht «1 Tratsberg. «^ La légende d^aoe ftaia an paine. >— AniTé» | lyuaabnick. «- Jjd paysage, •— L# ville nouvelle. — Xa priqcipala rue d'Innsbruck. — La maison au toit d'or. - Histoire de Frédéric au gousset tI^j». mAttaohaneol 4a H^pl* ^ytelien à ^a» sonvarains. -r gaisi^aa p% 4is-neavièm9 siècles.— Dieu, le prince et la patrie. — UËgli^e dey Franciscains. — Le tombeau de TEmpereur Maximlliea. — - Tombeau des palriottta de 19Q9, ^ La cbapoUe d'argent. — Philippine Walsêf, -- Ln représentation d'i)n drame national. — Le musée patriotique d'Innsbruck. — Maaifestation de patriotisme tyrolien. ~ La êouvent des eapuains. ««• Vermitage de raro)û44c Mai.iinilieiEi. — L'abbaye de 'Wiltau- — X^o paysage d'Innsbruck. — Souvenir de 1800. — La vallée de llnn. — Vue dtt mont Isal. ->- Encore des monnments patriotiques, -o' Las légapden da la montagne d'Innsbnick. — Kobolds, lutins et far£»dets. «^ Le Sobtein. — La muraille de Saint-Martin. » Avantoie de ehasse de ramperafl? MaximilieB. — L'aogis du eial al la* mineurs de Sobwfttv. -^ Superstition du paysan. — Une chasse au dragon en 1870. — ts château d* Ambras. — Une ascension en calèche découverte. ~ La reuie poitida du 9r»iin#r et \^ ebaïqin da (ùf. >- WnldrMt. -*- $oh9«Aber&— La quartier général d'Andréas Hofer. — Luxe des églises et misère des habitante. — Panorama des glaciers de Stubay. — Lt fan dea Alpes vn du plateau 4# Snhoenberg- '- lun^bruek In nuit.
Cette vallée supérieure de Xlm^ gù nous nous engageons, est une des plus belles du Tyrol. Nous en avons contemplé les beautés du balcon de la pittoresque auberge de Jenbach. La voie ferrée qui la
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traverse remonte le courant de la rivière, qui, à quelque distance du chemin de fer, coule dans une admirable prairie encaissée par les Alpes. Les collines du premier plan de la montagne ressemblent à* des jardins. C'est comme un parc plein de luxuriantes verdures où se détache par ci par là un château ou une ruine. De nombreux villages et quelques petites villes des plus pittoresques animent le paysage :1a première, en partant de Jenbach, s'appelle Schwatz et la toiture en cuivre de sa très-curieuse église scintille joyeusement au soleil. Dans le cliemin de la croix du vieux couvent des Franciscains, il y a des fresques qui valent la peine d'être vues, et, si l'on a du temps à'perdre, on peut visiter l'église qui ne manque pas d'intérêt. A droite de la gare, au pied du coteau, est le couvent des Bénédictins, Viecht, reconstruit'après l'incendie qui, en 1868, détruisit l'ancien édifice. Cette construction froide etmodemenevautpasla peine qu'on s'enoccupe. Mais le château de Tratzberg est vraiment joli. Ce château a sa légende d'un chevalier athée que le diable a tué dans son lit, un dimanche, à l'heure de la messe. Les vieilles chroniques tyroliennes affirment que le sang du ' chevalier a rejailli sur les murs de sa chambre à coucher, où les traces furent visibles pendant de longues années. La superstition populaire attribue à l'âme errante du seigneur de ce château les incendies qui se déclarent dans les forêts d'alentour : de nos jours encore, plus d'un vieux paysan, en voyant les flammes grimper le long des sapins dans la montagne, s'écrie : « Voilà le chevalier de Tratzberg qui fait encore des siennes. »
Cette légende menaçante n'a paa empêché le comte
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d'Enzenberg d'acheter le château et d'y dépenser des sommes considérables ; il en a fait une des plus jolies choses de la vallée de l'Inn, sans se soucier autrement du diable et de l'âme de son prédécesseur. Après la station de Fritzens on arrive bientôt à la ravissante ville de Hall, au pied du Salzberg (mont salin).
C'est à Hfiôl que mourut en 1 820 Joseph Speckbacher, le compagnon diAndréas Hofer; ses cendres reposèrent au cimetière de Hall jusqu'au jour où elles furent déposées à l'église d'Innsbruck, à côté des restes mortels de ses frères d'armes de 1809. C'esta Hall, ainsi que je l'ai raconté dans le chapitre précédent, que Speckbacher fut surnommé le diable de feu, lors de l'attaque du pont défendu par les troupes bavaroises et françaises. On peut dire de la vallée entre Hall et Innsbruck que chaque pouce de terrain est arrosé du sang des Tyroliens. En contemplant ce paysage, grandiose, gracieux et superbe, la pensée se refuse à croire qu'il a été témoin de tant de luttes sanglantes. Depuis la verte prairie où coule f Inn, qui, à partir de Hall seulement, devient navigable, jusqu'au sommet des Alpes dont les ombres bleuâtres se marient admirablement avec le ciel limpide, tout est souriant et aimable ici. La chaîne des Alpes n'a rien d'écrasant, la majesté de leurs lignesarides ne terrifie point l'âme du spectateur. C'est la grandeur de la nature alliée à la grâce. Adossée contre la montagne, dans une vallée bordée d'Alpes calcaires, où se joue le soleil, est située la plus jolie de toutes les villes tyroliennes, Innsbruck, la capitale.
Dernièrement je lisais un gros livre qu'un touriste anglais publia au commencement de ce siècle ; son arrivée à Innsbruck en chaise de poste est curieuse parce
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qu'elle r^pelle un temps dont il ne reste plus que par ci par là un souvenir dans la capitale duTyroi. En effei, après avoir voyagé toute une journée dans faiîmirable vallée de Wnn, il devait être doux d'entrerle soir dans la vieille ville aux étroites ruelles, bordées de deux rangées d'arcades. Les antiques maisons pemturiurées et fraîchement badigeonnées découches vertes, roses, lilas ou bleues, comme on les voit encore de nos jours dans les vieux quartiers, tout cela devait réjouir i'âme du touriste et je comprends la joie de cet AnglaSs.
Innsbruck est située sur les deux rives de Tlnn et réunie par un pont d'où la ville porte son nom, car la traduction littérale dlnnsbruck est : Pont de Tlnn. ' La situation.de cette ville est incomparable, à l'extré»mitésudde l'admirable vallée, dontlalongueur,deKufstein jusqu'au Brenner, est de 30 lieues. A InnsbwM-k, la largeur de la vallée est de trois kilomètres ; des deux côtés elle est bordée de coteaux où s'épanouit une végétation souriante; derrière ces coteaux, s'élève la magnifique chaîne du Mittel Gebirge couverte de foréte de sapins, et, aurdessus^de cette montagne, se dressent les pics arides des Alpes. Cest comme un décor composé de trois plans, dont le second, dit la chaîne moyenne, sert de trcmsition entre le gracieux paysage de la vallée et les terrifiantes grandeurs des Alpes.
On ne saurait rien imaginer de plus séduisant et de plus grandiose en même temps, et, à l'époque où l'on quittait ce paysage pour s'engager en chaise de poste dans les vieilles rues pittoresques, l'entrée dans la capitale du Tyrol avait certainement un charme dont le touriste contemporain, qui arrive par l'express, né peut pas se faire une idée,
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La première impression est une désillusion. Autour de la gare stationnât les omnibus, dont les conducteurs invitent le touriste, dans toutes les langues de la terre, à descendre dans tel ou tel hôtel.
Avec le chemin de fer a surgi une ville moderne qui n'a rien de tyrolien ni de particulièrement intéressant, mais la surprise est d'autant plus grande quand, après avoir traversé le nouveau quartier, on arrive dans la pittoresque rue qui sert de transition entre la ville nouvelle et l'antique cité d'Innsbruck. Sauf quelques rares^ constructions modernes, la grande rue est bordée de vieilles maisons tyroliennes dont les façades sont, selon la coutume du pays, badigeonnées de toutes les couleurs du prisme. Un monument élevé à la mémoire de la Vierge, après le départ des Bavarois et des Français, h la fin de la guerre dite de la succession d'Espagne, rompt heureusement la monotonie de cette longue rue, à l'eîtrémité de laquelle on aperçoit le vieux burg de Frédéric IV, un bijou architectural des temps passés. Les Alpes forment plus loin la toile de fond de ce joli décor. Au cœur de î'élé, quand la pluie tombe dans la vallée, les sommets de la montagne se couvrent en une nuit d'une épaisse couche blanche, et alors cette rue, avec ses maisons roses, vertes, lilas, jaunes ou bleues, semble encore plus gaie, en opposition avec la neige de la montagne.
Innsbruck est une des trois ou quatre villes tyroliennes où le touriste trouve tout le confort de la vie. Je ne saurais trop conseiller aux voyageurs d'y établir leur quartier général pour faire de là les excursions dans la vallée de l'Inn. C'est un centre, enviable, où, après les promenades dans le Zillerthal et l'Achensée,
on peut prendre quelques jours de repos. En dehors de l'intérêt que la ville offre par elle-même, les magnifiques promenades dont on n*a que l'embarras du choix la désignent comme un des plus agréables séjours du Tyrol. Le tecteur aura sans doute remarqué que j'évite autant que possible de parler des hôtels et de lui recommander plutôt celui-ci que tel autre. Si je fais une exception pour la Cour A' Autriche où nous étions descendus, c'est dans leur intérêt. M. Béer, le propriétaire, est un tout jeune homme qui parle à peu près toutesles langues, et, comme il sait le pays sur le bout des doigts, sa maison est, pour le touriste qui ignore l'allemand, une source de renseignements précieux en même temps qu'un séjour des plusagréables. Du jardin magnifique, on peut visiter le paysage en pantoufles; la vue sur les Alpes calcaires qui dominent la ville y est d'une beauté incomparable.
De la porte de cet hôtel, on aperçoit l'une des constructions les plus curieuses d'Innsbruck, la fameuse maison au toit d'or du prince tyrolien, Frédéric IV, dit Frédéric au gousset vide, qui, pour prouver à ses ennemis qu'il n'était pas aussi pauvre qu'ils voulaient bien le dire, fit couvrir sa maison de bronze doré. La façade de cet ancien château est admirablement conservée ; elle date du xv® siècle. Les sculptures des deux balcons superposés peuvent donner une idée de ce que fut le château de Frédéric IV au temps de sa splendeur. Le balcon inférieur est orné des .armes de sa maison, et l'autre est une suite de bas reliefs ayant trait à l'histoire du Tyrol. On pourrait écrire un volume rien qu'avec les chroniques de cet édifice. C'est ici que Màximilien passa sa lune de miel avec la princesse
Marie-Blanche de Milan, et quelques-unes des fresques à moitié effacées par le temps, qui ornent la façade, semblent destinées à perpétuer cet événement mémorable. Du châtelain qui fit dorer le toit de Frédéric au gousset vide, la chronique tyrolienne raconte une histoire qui témoigne de l'attachement que les paysans du Tyrol ont de tout temps témoigné à leurs souverains.
A la suite d'une guerre malheureuse, Frédéric fut obligé de quitter la ville et de se réfugier dans les montagnes où, grâce à de nombreux déguisements, il put se soustraire à ses persécuteurs. Sous le costume d'un musicien ambulant, il fit son entrée dans le village de Landeck un soir que les populations étaient en fête. Ces braves gens, en voyant arriver au milieu d'eux le malheureux musicien, lui firent l'accueil le plus hospitalier ; on le força de s'asseoir à la table la plus opulente et à boire le petit vin du pays. Quand le musicien ambulant sembla remis de sa fatigue, on lui demanda quelques chansons et après les chansons quelques histoires. Tout le village avait formé im cercle autour de l'étranger, et Frédéric commença à raconter sa propre histoire. Quand il en fut arrivé à dépeindre les misères du pauvre prince fugitif, tous les paysans se mirent à pleurer. Alors, le prince ne fut plus maître de ses émotions.
— Mes enfants, s'écria-t-il, cet infortuné, c'est moi, Frédéric, votre malheureux souverain !
A ces mots, les montagnards se jetèrent aux pieds du fugitif, couvrirent ses mains de larmes et jurèrent qu'ils ne se sépareraient pas de leur prince malheureux, quoique l'ennemi punît de mort ceux qui donnaient un asile à ses adversaires. Frédéric^ touché de
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tant de dévouement, reftisa d'abord l'hospitalité, mais force lui fut de se rendre aux vœux de ces braves gens ; il resta donc au milieu d^eux, vivant tour à tour chez l3s uns et les autres, jusqu'à ce que de meilleurs jours fussent venus pour la patrie. A sa rentrée à Innsbruck, le prince n'oublia pas ceux qui lui étaient restés fidèles dans le malheur. Sa reconnaissante et sa générosité furent à la hauteur du dévouement de ses sujets.
Cela se passait au xv® siècle, et les années qui ont, dans d'autres pays , effacé jusqu'aux traces des mœurs de nos pères n'ont pas ébranlé un moment ce trait saillant du caractère national des Tyroliens, qui est l'inébranlable fidélité au souverain. Quatre siècles après Taventure de Frédéric au gousset vide, un autre souverain dut quitter ses États où grondait l'émeute. En 1848, l'empereur d'Autriche comprit que, de tous ses peuples, celui du Tyrol ne faiUirait jamais à son' traditionnel attachement au prince. Fuyant devant la révolution, l'empereur se rendit dans le Tyrol. Il ne s'était pas trompé sur les sentiments de cette brave et vaillante population; à peine la nouvelle se fut-elle répandue que l'empereur se rendait dans sa fidèle province que, de tous les coins du pays, tes députations se rendaient à Innsbruck pour apporter au souverain l'assurance de leur inébranlable dévouement.
Dans la tourmente déchaînée sur son trône, l'empereur d'Autriche trouva, comme jadis Frédéric IV, un asile sûr au'milieu de cette noble population. Il parcourut le Tyrol, non comme un fugitif, mais comme un triomphateur acclamé par tout un peuple qui se serait fait tuer plutôt que de permettre que la révolution vînt troubler le fugitif dans sa retraite. Le prince
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était sous la protection des Tyroliens^ et Jamais monarque n'eut de garde plus fidèle et plus sûre que ces hordes de montagnards qui seraient morts pour leur empereur comme leurs pères sont morts pour leur prince et comme les Tyroliens de l'avenir mourront pour le leur. Les doctrines qui, partout ailleurs, bouleversent les trônes et qui menacent dans un avenir prochain tous les États européens, se heurteront éternellement contre l'antique simplicité des montagnards tyroliens. Quand toute l'Europe sera en feu et que la révolution soufflera aux quatre coins du monde. Je Tyrol restera encore attaché à sa maison souveraine. Le Tyrolien aime ses princes comme il aime sa patrie et Dieu; il ne comprend pas plus l'infidélité au souverain que Tirrévérence envers les choses de la religion. C'est dans le respect de ce que leurs pères ont adoré qu'ils élèvent leurs enfants, et, quelle que soit la misère excessive dont souffrent les habitants de la montagne, V Internationale perdrait son temps à faire de la propagande parmi eux.
Mais, nous voici bien loin de la jolie ville d'Innsbruck > et il est temps d'y revenir; car le touriste y trouve certainement bien des choses dignes de son intérêt. Dans les vieux quartiers de la ville, on pourrait se croire à mille lieues de notre civilisation moderne. En flânant sous les arcades, on s'arrête volontiers devant les boutiques où l'on vend les jolies boiseries du pays que l'on fabrique au delà duBrennerdans le valdeGrœden, ou devant les marchands de pipes où l'on offre au client les fameuses pipes allemandes, en porcelaine, ornées de toutes sortes de peintures naïves. Ici, c'est un Tyrolien et une Tyrolienne assis dans un bosquet;
là, c'est un chasseur de chamois qui descend de la montagne avec son gibier; sur une troisième pipe on voit le portrait de l'empereur, sur une autre celui d'Andréas Hofer. Les maisons peinturlurées ont un aspect de gaîté qui charme et de propreté qui séduit; le badigeonnage des habitations, à la vérité, nuit au côté pittoresque, mais en même temps il donne à Innsbruck comme un aîr de fête. Au pied des Alpes contre lesquelles la ville est pour ainsi dire adossée, Innsbruck ressemble à la capitale des Lilliputiens, tant les habitations, si élevées qu'elles soient, sont écrasées par le rocher qui se dresse au-dessus d'elles. Les -chasseurs tyroliens qui forment la garnison de la ville ont, eux aussi, une allure joyeuse; le bouquet de fleurs alpestres qu'ils portent à leur képi est d'un eflet charmant et donne à ces guerriers un certain vernis de soldats endimanchés. Tous ces braves gens sont pleins de convenance pour les étrangers ; ils ne se moquent pas de leur langue et encore moins rient-ils de leur ignorance quand ils confondentune éghse avec une autre ou bien une caserne avec un m usée; ils sont simples, naïfs, et comme on dit vulgairement, bons enfants, A Innsbruck, avec un peu de politesse, on n'a besoin d'aucun guide, chacun se fait un plaisir de renseigner le touriste.
Notre première visite était pour l'église des Franciscains où l'on* arrive à travers les curieuses et étroites rues ; elle est située sur une petite place, à côté du palais du gouvernement avec lequel l'église communiquait à l'époque où les princes du Tyrol résidaient à Innsbruck. Vue du dehors, cette église ne produit.pas une très-grande impression ; sur les portes
sont collées de petites affiches écrites à la main , où Ton promet une récompense à celui qui ramènerait un chien égaré ou qui rapporterait un porte-monnaie perdu sur la promenade; la façade n'a donc rien d'ausstère, mais Tétonnement du voyageur n'en est que plus grand à son entrée dans l'église des Franciscains
dite de la Cour.
La visite de cette église est un des plus curieux souvenirs que j'aie remportés de mes voyages; j'ai vu peu de monuments aussi imposants que le tombeau de l'empereur Maximilien, où deux rangées de grandes figures en bronze semblent monter la garde.
L'impression est d'autant plus vive qu'après le portail restauré et orné de fresques modernes on ne s'attend point au spectacle vraiment grandiose de l'intérieur. Au milieu de la large nef gothique, s'élève le sarcophage de l'empereur sur lequel la statue du souverain agenouillé semble prier pour le repos de son âme. Des deux côtés du tombeau sont rangées les figures en bronÉe des princes et princesses de la famille de l'empereur; c'est comme une cour de spectres assemblés autour du tombeau du souverain. La valeur artistique n'est pas la même dans toutes les statues, mais quelques-unes sont vraiment remarquables de caractère et d'exécution. L'empereur Maximilien, à qui l'on attribue d'ailleurs le premier plan de l'église des Franciscains, a, dit-on, lui-même conçu l'idée de ce monument admirable. Les statues colossales , au nombre de vingt-huit, forment une double haie de bronze des deux côtés du sarcophage entouré d'une grille en fer battu qui est une pure merveille. Aux angles du monument se montrent les statues de la
Justice, de la Prudence, de la Force et de la Modération, les quatre qualités saillantes d'un bon souverain ; seize colonnettes en marbre noir séparent les hautsreliefe, de vraies œuvres d*art tant par leur composition que par la finesse remarquable de l'exécution. Quatre de ces hauts-reliefs sont l'œuvre des frères Bernard et Arnold Abel, de Cologne ; les autres sont dûs au ciseau d'Alexandre Colin, de Malines. L'un dans l'autre^ ces petits chefs-d'œuvre n'ont pas été payés plus de cinq cents francs. C'est la vie du souverain taillée dans le marbre de Carrare, depuis son mariage avec Marguerite de Bourgogne, en 1477, jusqu'à la défense de Vérone contre les Vénitiens et les Français, en 151B. Sans doute tous ces hauts-reliefs n'ont pas une égale valeur artistique, mais le moindre est encore une œuvre d'art d'un grand intérêt. Les vingt-quatfe hauts-reliefs représentent:
Le mariage de l'Empereur avecMarie de Bourgogne. — La victoire sur les Français à Guingate.— La prise d'Arras. -^ Le couronnement de Maximilien comme roi romain. — La victoire des Tyroliens à Calliano, sut* l'Adige, sur les armées de Venise. — L'entrée de Maximilien à Vienne. — La prise de Stuhlweissenburg. — La réception de la princesse Marguerite, fille de l'Empereur. — Ladéfaite des Turcs en Croatie. — L'alliance de Maximilien avec le Pape, Venise et le Duc de Milan contre Charles VIII, roi deFrance. — Le DucLudovico Sforza devient souverain de Milan. — Le mariage de Plilippe, fils de Maximilien, avec Jeanne d'Espagne.— La victoire de Regensbourg sur les Bohèmes. — Le siège de Kufstein. —La prise de Geldern. — Laligue de Cambrai. — L'entrée à Padoue. -^Les Français abandon-
nent Milan . — La seconde bataille de Guinegate contre les Français. — Rencontre sur le champ de bataille entre rempereur et son allié Henri VIII d'Angleterre. — La bataille de Yicenza contre les Vénitiens. — Bataille de Murano contre les mômes. — Les mariages du Prince Ferdinand avec Anne de Hongrie et du prince Louis de Hongrie avec Marie d'Autriche, petite flUe de l'Empereur. — LA défense de Vérone*
Voici la nomenclature des 28 statues en bronze exécutées au seizième siècle par les frères Etienne et Mel* chior Godl et Hans Lendenstrauch :
A droite du Tombeau :
Clovid, roi des Francs, 5 1 1. — Philippe 1" d'Espagne, (ils de Maximilien, 1506. — L'Empereur Rodolphe de Habsbourg, 129K —Le Duc Albrecht le Sage, 1358. *— Le roi Théodorick, 626. — Ernest, Duc d'Autriche et de Styrie, grand-père de Maximilien, 1421. — Théodob'ert, duc de Bourgogne, 640. — Arthur, roi d'Angleterre, fondateur de la Table ronde, 542. — L'Archiduc Sigismond, 1496. — Bianca Maria Sforza, deuxième femme de Maximilien, 1510. — Marguerite, fille de Maximilien, 1530. — Cymburgis, femme du duc Ernest, 1429. — Charles le Téméraire, 1477. — Philippe le Bon, père de Charles le Téméraire, fondateur de la Toison d'Or, 1467.
A gauche du Tombeau :
Jeanne, femme de Philippe 1", 1555. — Ferdinand d'Aragon, père de Jeanne, 1535. — Kunégonde, sœur de Maximilien, 1520. — Eléonor, Princesse de Portugal, mère de l'Empereur, 1467. — Marie de Bourgogne, première fernme de l'empereur et fille de Charles le Téméraire, 1482. — :p;iisabeth, fille de Sigismond^
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empereur de Hongrie et de Bohème, 1442. — Godefroy de Bouillon, 1 1 00. — Albrecht 1 ", assassiné en 1 308 . — Frédéric IV, comte du Tyrol, dit Frédéric au gousset vide, 1439. — Léopold ^^ Duc d'Autriche, 1439, sur le champ de bataille de Sempach. — Le comte Rudolphe de Habsbourg, 1232. — Léopold le Saint, margrave d'Autriche, 1 136. —L'empereur Frédéric III, père de Maximilien, 1495. — L'empereur Albrecht II, 1439.
Quanta l'empereur Maximilien, il ne figure que par sa statue fondue en 1582 par L. Del Duca; les cendres du prince reposent à Vienne loin de ce magnifique tombeau qu'il avait rêvé de son vivant.
A côté de ces figures au caractère sévère, le tombeau des héros de 1809 semble petit et mesquin. La statue d'Andréas Hofer paraît lourde et manque de grandeur. Ceci tue cela ! Les chevaliers bardés de fer dont l'allure est parfois si vraiment grande écrasent la figure moderne du patriote tyrolien. Au tombeau de l'empereur manquentvingt-cinq figures d'une moindre dimension qui sont maintenant dans la chapelle d'argent où reposent Tarchiduc Ferdinand et sa femme Philippine Welser, la poétique figure du seizième siècle, dont la légende a inspiré bien des poôtes et bien des dramaturges; je dis bien légende, car la fin de Philippine Welser est enveloppée d'un certain mystère.
L'Archiduc d'Autriche vit pour la première fois Philippine Welser à Augsbourg; elle était la fille d'un riche bourgeois, et on n'a qu'à consulter soit la statue qui orne son tombeau, soit son portrait au musée de Vienne ou chez les photogi-aphes d'Innsbruck^ pour comprendre l'ardente passion qu'elle inspira à Tarchi-
duc Ferdinand, prince du Tyrol, âgé de dix neuf ans. Ferdinand se maria secrètement avec la fille du patricien d'Augsbourg et la légende prétend qu'après une longue et heureuse union la princesse, comprenant qu'elle était un obstale à l'avenir politiquede son époux, à qui son impérial père ne pardonnerait jamais sa mésalliance, sacrifia sa vie à l'avenir de son mari aimé ; selon les autres, elle fut tuée dans son bain au château d'Ambras sur l'ordre de sa belle-mère ; mais toutes ces fables ne sont nullement confirmées par l'histoire. La vérité semble être que l'empereur Ferdinand l®»" pardonna à son vaiUant fils, à qui il fit cadeau du beau château d'Ambras dont Philippine Welser fut, jus qu'à sa mort, la châtelaine adorée.
Treize ans avant la mort de Philippine, en 1567, l'empereur reconnut son mariage en stipulant toutefois que les enfants ne seraient point archiducs d'Autriche, il leur conféra le titre de margraves de Burgau. Le portrait qui se trouve au musée de Vienne est adorable. Philippine Welser passait pour la plus jolie femme de son époque. Ses yeux bleus étaient d'une douceur incomparable et son abondante chevelure blonde en augmentait encore l'éclat ; son teint était à ce point transparent que, d'après la légende tyrolienne, on voyait à travers la gorge diaphane couler le vin rouge du pays qu'affectionnait la princesse. A la mort de Philippine, l'archiduc fit frapper une médaille à l'effigie de l'épouse bien aimée ; d'un côté se trouve le profil de Philippine et de l'autre ces simples mots :
Divœ PhiUppinœ
Toutes les chroniques du temps sont d'accord à constater que Philippine Welser brillait autant par
118 LE TTROL BT LA CARINTHIE
réclat de sa beauté que parla distinction de son esprit. L'archiduc fit agrandir le château d* Ambras non-seulement en vue des brillantes fêtes qu'il y donnait, mais encore pour y former une collection d'objets d'art et une bibliothèque qui figurent à Vienne soUs la dénomination de « la Collection d'Ambras* » La chronique raconte encore que Philippine Welser et son époux réunirent au château une cour d'écrivains et d'historiens dont les manuscrits font partie de la collection d' Ambras. Les restes mortels du prince et de Philippine reposent dans la chapelle d'argent, l'une des curiosités de l'église des Franciscains*
Mais, si contestée que soit la fin trbgiquë de Philippine Welser, le simple TyroHen tient à la légende de sa mort violente qui a inspiré tant dé poètes. Quelques semaines après mon départ d'Innsbruck, j'assistai, dans un misérable village au delà du Brenner, à la représentation d'un médiocre drame joué par une troupe ambulante dans la salle enfumée d'une pauvre auberge. Le nom adoré de Philippine figurant sur l'affl* che avait suffi pour attirer une foule avide d'émotions. Les TyroUens étaient venus avec leurs chapeaux pointus, leurs bretelles vertes, leurs pipes, leurs femmes et leurs enfants i Bieii avant le commencement du spectacle, les montagnards parlaient des émotions à venir. D'aucuns expliquaient à leur progéniture la légende de Philippine telle que la croyance populaire l'a transimise de génération^ en générations.
Enfin, un coup de sonnette retentit : c'était le signal que le spectacle allait commencer. La toile se leva péniblement et une dame entre plusieurs âges, grossièrement maquillée, se disait être la belle Philippine
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Welser. Peu à peu, toute l'histoire se déroula sur les planches. Rien n'était plus comique que de voir les acteurs se démener sur cette petite scène. Le prince Ferdinand, im grand jeutie homme, se heurtait au moindre mouvement la tête contre le plafond. Dans une scène pathétique oii il déclare sa flamme à Philippine, le jeune premier tomba à genoux, puis, en se relevant vivement, faillit se casser le crâne contre le plafond : il eii ressentit une violente douleur et continua sfi tirade amoureuse en se frottant la tête sans que le public en fût troublé dans son enthousiasme.
Au troisième acte paraissait Tempereur Ferdinand en personne, avec une couronne de carton sur la tête, portant le sceptre à la main, mais, dès son entrée, la couronne s'accrocha à un clou du plafond : l'empereur la décrocha, la remit sur sa tête et joua sa scène où 11 reproche au bourgeois d'Augsbourg d'avoir attiré soti fils dans les fllets de Philippine. Arrivé au point culminant de sa tirade, l'empereur sauta debout sans songer au malencontreux plafond, cette fois sa couronne s'aplatit contre les boiseries et tomba à terre. D'un adroit coup de pied, l'acte dr lança la couronne d* Autriche dans la coulisse et continua son rôle. A la fiii du spectacle, quand Philippine Welser îneurt poui* son époux, le public sanglotait à ce point qu'on n'entendait plus un mot de la pièce.
Un bal suivit le spectacle. A peine le rideau fut-il tombé sur la dernière scène, que les paysans rangèrent les bancs et les chaises le long du mur. La toile se leva de nouveau et deux citharistes, installés à la table où tout à l'heure l'empereur était assis dans toute sa majesté, entonnèrent les airs nationaux. Les acteurs dans
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\e costume de leur rôle, vinrent se mêler au public ; I^erdinand P', qui avait retrouvé sa couronne, valsait avec une paysanne et Philippine Welser se balançait au bras d'un montagnard. Quant au prince, il s'était, lui aussi, mêlé au peuple et poussait pendant la danse ces cris d'oiseaux dont les Tyroliens, au comble de la gaieté, émaillent les refrains de leurs chansons.
Si l'on consultait les habitants d'innsbruck, on resterait quinze jours dans leur jolie ville pour visiter une foule d'églises et de monuments d'un intérêt secondaire. L'auteur de ce livre pense qu'il écrit pour les touristes du dix-neuvième siècle qui, en peu de temps, désirent voir beaucoup et ne comptent pas s'arrêter devant des édifices d'un intérêt purement local.
Ce qui fait certainement beaucoup de tort aux villes tyroliennes, c'est l'admirable paysage où elles sont bâties. Au dessus du monument se dresse le rocher pour rappeler au touriste qu'il a d'autres beautés à contempler que les édifices dans les villes ; dans les rues étroites, si pittoresques qu'elles soient, on étouffe; on est désireux avant tout de jouir des merveilles que la création a accumulées dans ce merveilleux pays ! Si citadin que l'on ait été toute sa vie, au bout de trois jours de voyage à travers le Tyrol, on devient fanatique de cette admirable campagne ; perdre son temps dans les villes, vous semble un outrage à la nature qui les environne : il faut donc en finir au plus vite avec Innsbruck et consacrer tout son temps aux environs. Les touristes qui me font l'honneur de me lire me sauront gré, je Tespère, de ne les promener dans la capitale du Tyrol que tout juste le temps nécessaire pour visiter les monuments d'un intérêt capital et d'appeler
toute leur attention sur les magnifiques promenades. • Cependant, à moins de froisser le patriotisme tyrolien, il est absolument nécessaire de visiter le musée de la ville qui, comme tous les musées, contient une foule d'exécrables tableaux et quelques toiles remarquables; à côté d'affreuses copies des maîtres anciens on y trouve quelques rares bijoux de l'école flamande et très-certainement plus d'un tableau représentant une scène patriotique qui mérite d'être vu. Les galeries d'antiquités et la collection géologique sont aussi très-respectables; mais toutes les curiosités s'effacent devant les souvenirs des grands patriotes que renferme le musée d'Innsbruck. De neuf heures à midi et de trois à cinq heures a lieu le défilé des voyageurs qui viennent contempler les reliques que les combattants de 1809 ont léguées à leur patrie. Ce sont la carabine, l'épée et même les bretelles d'Andréas Hofer, plus quelques pièces de monnaie frappées sous son court règne à l'effigie de l'aigle du Tyrol : un y conserve encore précieusement le chapeau, la tabatière et le bréviaire du capucin Haspinger. De Speckbacher on exhibe également quelques souvenirs. On trouve encore au musée d'Innsbruck de rares merveilles, des bois sculptés par des artistes tyroliens ; bref, ici comme partout'ailleurs dans le Tyrol, le patriotisme joue un grand rôle et on lui a fait une large place; les meilleurs peintres du pays sont représentés dans les galeries.
Les œuvres de Koch, Degler, Andersacli, Meyer, Neubauer et Stalder prouvent qu'un artiste tyrolien peut parfaitement être prophète dans son pays. A côté delà peinture, la géologie du sol natal a préoccupé les
fondateurs de ce 'musée : il y a là des pierres de toutes les contrées du pays, depuis les plus rares jusqu'aux plus vulgaires. A part les surmoulages d'antiquités et des tableaux pour la plupart contestables de maîtres aticiens, le fnuséutn d'Innsbruck est un musée vraiment national, témoin de Taffiour de la patrie. Non loin du tableau qui représente les étudiants tyroliens agenouillés dans la gare de Vienne devatit Haspinger qui les bénit au moment de leur départ pour la frontière, se trouve un canon pris à Tenue mi par les jeunes genë dans la guerre d'Italie : le feld-maréchalRadetzky soUs les ordres de qui les volontaires dlnnsbruck combattirent, s'y trouve tout aussi bien que les portraits des héros de 1809.
Le musée d'Innsbruck témoigne tout aussi bien que les autres monuments de la ville et de la campagne, que le souvenir de ceux de ses enfants qui meurent pour la patrie est honoré et respecté par la postérité. Quand Andréas Hofer et ses compagnons reposèrent enfin dans la cathédrale â côté des mausolées d*un empereur et d'un archiduc, les Tyroliens comprirent qu'il leur restait quelque chose à faire pour les humbles combattants de la guerre d'indépendance, et, en face du tombeau des chefs, ils élevèrent dans cette môme église Un monumenten marbre oùsont gravés ces mots : La patrie reconnaissante à ses fils morts pour la libération du soL Sur le sarcophage est assis l'ange de la mort et des deux côtés de ce tombeau, élevé â la mémoire des humbles patriotes, le génie de l'Autriche et le génie du Tyrol semblent monter la garde dans une môme pensée de reconnaissance ; la Hgure du Tyrol contemple fièrement le ciel dans la conscience du de-
INNS^EUOK 123
voir accompli j celle qui t*eprésente l'Autriche regarde avec une esipreBsion de tridteflBe le marbre où sont enfermés les ossements de ceust qui sont morts poUr son salut» Plus tard^ au tnont Isel^ nous trouverons les modestes monuments des enfants du Tyrol morts dans les guerres italiennes ; bref, dans tout, ce pays étonnant> le touriste est forcé de se découvrir devant les témoignages dô reconnaissance du peuple tyrolien, et, mieux que partout ailleurs, on y comprend la gran* deur et la vérité du dicton antique : Dulûe et dêcût*um pro pairia mari .
Après l'église des Franciscains, les autres églises d'innsbruck n'offrent qu'un intérêt médiocre. Cependant le couvent des capucins est curieux; c'est le premier de cet ordre qui fut fondé en pays allemand; il remonte à la fin du xvi« çièclè ; l'archiduc Ferdinand, qui se remaria quelques années après la mort de Philippine Welser, l'érigeasurla prière de sa deuxième femme et le donna aux moines qu'il fit venit des provinces vénitiennes. La graiide curiosité de ce couvent est l'ermitage de l'archiduc Maximllien, qui, chaque année, S'y retira pendant quelques Semaines et y vécut comme le plus vulgaire des capucins, daaS un appartement composé de plusieurs petites cellules et orné d'un modeste mobilier que 1* archiduc avait fabriqué de ses mains.
Mais, ainsi que je l*ai déjà dit, au bout de toutes les rues se montre le paysage séduisant et qui vous attire loin des églises et des monuments. Il nous tardait avant tout de visitel- le mont Isel, témoin de tant de combats. La route suit la grande rue ; on passe dans un faubourg sous l'arc de triomphe érigé parles bourgeois
(llnnsbruck lors de l'entrée solennelle dans la ville de Marie-Thérèse en 1765, et, comme on est à deux pas de l'abbaye de Wiltau, on fait bien d'entrer dans cette église devant laquelle s'élèvent les statues des géants Haymon et Tbyrsus, à qui la légende attribue la fondation dp ce riche couvent. L'intérieur de l'église est surchargé de dorures, de ciselures et de peintures médiocres; le maître autel étonne d'abord par sa richesse, mais, en y regardant de près, on s'aperçoit que le marbre n'est que du bois et que, sauf la superbe grille en fer forgé du chœur, le reste ne vaut pas la peine qu'on y perde son temps.
Le paysage qui apparaît dans toute sa splendeur nous appelle de l'autre côté de la vallée, sur le mont Isel, d'où la vue sur la ville est admirable. A notre droite s'ouvre la large vallée de l'Inn ; à l'extrémité, la ville de Hall se mire dans les eaux limpides delà rivière; en face de nous s'étend la magnifique chaîne calcaire du Mittelgebirge avec ses pics pittoresques dont chacun a sa légende; à notre gauche la belle route postale du Brenner serpente autour de la montagne, couverte d'une magnifique forêt et le pic Waldrast, l'une des montagnes du groupe du Brenner, se dresse, en forme de pyramide, au-dessus de la sombre verdure du sapin. Plus bas, à notre droite, dans la direction de Hall est perché sur le coteau le nid d'amour de Philippine Welser, le château d'Ambras ; en un mot, c'est une vue enivrante de la vallée de l'Inn depuis Hall jusqu'au rocher dit la muraille de Saint- Martin , en passant par toute la chaîne pittoresque des Alpes calcaires, dont les ombres bleues sont d'une finesse de ton incomparable.
Du mont Isel et mieux encore du Château d' Ambras, on a à ses pieds ce vaste champ de bataille, éternel orgueil des Tyroliens, où, par trois frois, un simple aubergiste, à la tête de bandes de paysans^ défit les armées et les alliés du grand empereur. On voit dans sa pensée le capucin Haspinger descendre vers Innsbruck et Speckbacher s'élancer du côté de Hall, tandis qu'Andréas Hofer suit le combat du mont Isel, prêt à accourir au secours de ses armées menacées. Les combats qu'un peuple livre pour llndépendance du sol natal, s'imposent plus que les victoires des grands capitaines à l'admiration de la postérité.
Le souvenir de tant desang versé pour la patrie ajoute à la grandeur du paysage. J'ai vu bien des champs de bataille, mais aucun n'a produit sur moi une impression aussi profonde que celui-ci. La grâce de cette magnifique vallée, en opposition avec les souvenirs sanglants qui s'attachent au paysage, pousse l'esprit à la méditation ; de la mystérieuse chaîne du Brenner on voit la jolie ville d'Innsbruck en proie aux horreurs de la guerre et Hall, si pittoresquement bâtie sur la rivière, semble en feu comme au jour où Speckbacher s'élança, par le pont en flammes, â l'assaut de la ville.
Quand, me conformant à la tradition, je dis le mont Isel, il ne faut pas prendre le mot à la lettre ; c'est la colline d'Isel que l'on devrait appeler cet avantposte de la chaîne du Brenner qui, on le sait sans doute, n'estjpas d'une extrême élévation, puisque, à son point culminant, elle ne dépasse pas une hauteur de 4500 pieds au-dessus du niveau de la mer. Mais, à première vue, on comprend l'importance de la situa-
tion stratégique du mont Igel qui est comme un fort détaché que la nature a élevé en avant de Tancienne route du Brenner. Comme nous arrivions ausommet du mont Isel dont la hauteur ne dépasse passe deux mille pieds, la fusillade éclatait à nos côtés ; les soldats du régiment des chasseurs Tyroliens s'exerçaient au tir lointain ; les cibles étaient placées au delà du ravin où coule le torrent le Sill, qui descend du Brenner et se jette dans Tlnn. A l'emplacement où Andréas Hofer suivait le sort des batailles en attendant qu'à son tour il se jetât dans la mêlée, s'élève aujourd'hui le casino des officiers de la garnison d'Innsbruck. Deux modestes monuments en marbre blanc scintillent à travers la verdure ; l'une de ces pyramides a été érigée à la mémoire des combattants de 1809; l'autre perpétue le souvenir des enfants du Tyrol morts au service de l'Autriche en 1848, 1849, 1859 et 1866 dans les guerres contre la Hongrie, l'Italie et la Prusse.
Cette chaîne de montagnes d'Innsburck est bourrée de légendes; pas un coin du rocher, pas un hameau qui n'aitla sienne. Tantôt, c'est l'histoire d'une châtelaine, dont l'âme ne trouve pas de repos dans la tombe; tantôt, ce sont les fables des esprits qui quittent leurs cavernes creusées dans les rochers, viennent se mêler au peuple, jouent mille mauvais tours aux méchants et comblent les bons de leurs bienfaits ; ils changent les œufs d'une pauvre paysanne en pièces d'or, ou remplissent de pierres les coffres-forts d'un avare, après en avoir enlevé les trésors. Dans les contes tyroliens, les lutins 'des pâturages jouent surtout un grand rôle. Ce sont eux qui, selon la croyance popu* laire, s'installent en hiver dans le^ chalets abandonnés
et les protègent contre la tourmente. Tous les pics du Mittelgebirge (chaîne centrale) ont leur légende ; le Solstein a la sienne comme le pic dit dame Hûtt, du nom d'une femme sans cœur que les esprits auraient bannie dans la montagne.
Le Martinswand (muraille de Saint-Martin) est célèbre par une aventure de chasse de l'empereur Maximilieu. La roche aride domine le petit village de ZierL L'empereur, à la poursuite d'un chamois, s'égara dans les rochers impraticables et ne s'aperçut du danger qu'au moment où, perdant le chamois de vue, il se vit engagé dans un étroit sentier sur le bord des roches perpendiculaires. Au-dessus de sa tête se dressait le granit; à ses pieds s'ouvrait l'abîme. L'empereur, entraîné par la passion de la chasse, avait escaladé un pic où nul, avant lui, n'avait mis le pied.
En vain essaya-t-ii de retourner par le chemin d'où il était venu ; dans le labyrinthe de rochers impraticables il ne se retrouva plus ; il voyait bien dans la plaine ses serviteurs qui, de leur côté, aperçurent le souverain. Mais aucun montagnard n'osait se risquer sur la muraille de Saint-Martin, qui passait pour inaccessible. L'empereur, dit la légende, resta deux jours dans cette position périlleuse ; au bout de quarante-huit heures, exténué de fatigue et de faim, le prince jugea que sa dernière heure était venue. Rassemblant ce qui lui restait de forces, il cria à ses serviteurs d'aller chercher un prêtre, qui de loin assisterait à son trépas, afm quli ne mourût pas sans le secours de la religion.
Toute la ville d'Innsbruck, ainsi que les populations des hameaux voisins^ était accourue dans la plaine.
Le curé de Zierl arriva avec les saints sacrements, montra au prince l'hostie, et l'exhorta à mourir en chrétien.
En ce moment, dit la fable, apparut sur la Martinswand un grand et beau jeune homme qui tendit la main au souverain et lui dit : « Ne désespérez pas, seigneur ! Dieu ne veut pas qu'un prince comme vous périsse d'une telle mort I » Et, prenant Maximilien par la main, l'inconnu le conduisit par un chemin ignoré de tous, à travers la roche. Quand l'empereur fut sain et sauf,, rendu à sa cour et à son peuple, le sauveur avait disparu et on ne le revit jamais. Dès ce moment, Maximilien et ses sujets demeurèrent convaincus que le jeune paysan ne fut autre qu'un ange envoyé par Dieu pour sauver le prince.
Depuis l'époque où s'opéra ce miracle, l'ascension de la Martinswand offre moins de danger, et, pourvu que l'on ait un peu l'expérience et l'habitude des promenades dans la montagne, on peut se risquer jusqu'à la grande croix qui perpétue le souvenir de ce sauvetage extraordinaire. Malheureusement une autre version moins invraisemblable prévaut dans l'esprit des sceptiques. Il paraît que l'empereur ne fut point aussi résigné que l'affirme la légende. Quand il vit le prêtre, accouru pour prodiguer de loin à son souverain le secours de la religion, le prince lui cria de faire chercher les mineurs de Schwatz ; ils arrivèrent en effet, et, après trois jours de travail et d'efforts surhumains, quelques-uns parvinrent sur un pic d'où ils pouvaient tendre une corde à leur empereur et le hisser jusqu'à eux. Maximilien fut donc sauvé sans l'intervention des anges, et il récompensa comme ils
le méritaient les braves mineurs de Schwatz. Aux plus intrépides, l'empereur conféra môme des titres de noblesse. Cette histoire, pour être moins mystique que l'autre, n'en est que plus vraisemblable.
Le peuple tyrolien est d'ailleurs à ce point superstitieux que, dans de certaines contrées, on croit encore à l'existence du dragon à trois têtes et aux naseaux vomissant du feu.' En 1870, aux environs d'Innsbruck, les paysans s'alarmèrent de la présence d'un dragon qu'un boucher voulait avoir vu sortir de la caverne. Tout le village de Zelfes s'arma pour exterminer le monstre ; on entreprit une battue qui ne dura pas moins de trois jours sans toutefois découvrir l'animal extraordinaire que le boucher avait sans doute entrevu dans l'ivresse du vin tyrolien.
Du mont Isel, nous poussâmes jusqu'au château d'Ambras, d'où la vue sur la vallée de l'Inn est d'ailleurs plus belle encore. C'est ici que l'on fait contempler aux touristes la baignoire, où, selon la légende, Philippine Welser fut assassinée. Depuis que l'on montre au château d'If la cellule où fut enfermé Monte-Christo qui n'a existé que dans l'imagination d'Alexandre Dumas, on ne peut plus s'étonner de rien en voyage. Sur l'emplacement du château s'élevait autrefois im castel romain, dominant et protégeant Vilten, la Verdinena des Romains; plus tard, le château d'Ambras surgit dans l'histoire comme la résidence des seigneurs d'Andèches, comtes delà vallée de l'Inn. Détruit en 1136 pendant la guerre du comte Otbert d'Andèches, contre le duc de Bavière, le château d'Ambras fut reconstruitet passadu comte d'Andèches, lont la race s'éteignit, à d'autres chevaliers du Tyrol.
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En 1563, l'empereur Ferdinand I" Tacheta et en fit don à son filg, Ferdinand II, prince du Tyrol. On peut mesurer l'éclat d'Ambras à l'époque de Philippine Welser, d'après les noms des écrivains et savants qui y trouvèrent l'hospitalité. Girard di Roo y écrivit sa chronique de la maison d'Autriche i Patsch, l'un des historiens du seizième siècle dont les œuvres sont toujours consultées à la bibliothèque de Vienne, fut pendant longtemps l'hôte du prince : il y avait au château toute une cour d'hommes remarquables; l'esprit se partageait le règne avec l'élégance ; Ambras fut orné de parcs splendides, quoique, danscettenature'merveilleuse, le travail des hommes ne puisse pas beaucoup * ajouter aux beautés naturelles. Dans son testament l'archiduc légua Ambras à son fils le comte de Burgau, à la condition toutefois de conserver le château à sa descendance mâle. Le comte ne laissa pas d'héritier et Ambras devint la propriété de Rodolphe II ; plus tard, lors dès guerres françaises à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, les objets d'art fVirent enlevés; ils sont depuis à Vienne. Ambras devint alors .un hôpital militaire, et, un peu plus haut dans la forêt, on trouve, à côté de quelques chapelles, une croix érigée en 1844 : n A la mémoire des sept ou huit mille soldats autrichiens et étrangers, enterrés ici de 1191 à 1809. »
Ce qui reste du vieux château témoigne de sa splendeur, et l'excursion à Ambras, à travers la vallée de rinn, est déjà par elle-même si intéressante, que ceux des touristes qui restent indifférents aux choses du passé feront néanmoins bien de se risquer jusqu'au château* Du mont Isel, il ne faut pas plus d'une heure
pour gagner Ambras ; la route est adorable et des plus pittoresques. Le château contient encore un certain nombre de sculptures tyroliennes, de vieux meubles, d'armures et d'antiquités romaines. Les portraits de l'archiduc Ferdinand et de Philippine Welsery abondent à* côté de quelques portraits de princes autrichiens et de plusieurs tableaux historiques d'un certain intérêt; mais le grand attrait, pour l'artiste, est dans les magnifiques boiseries des plafonds de toutes les salles, notamment de la plus grande, qui a une longueur de quarante mètres.
D'ailleurs, les environs d'Innsbruck sont si riches en promenades, que l'on n'a que l'embarras du choix. De la capitale du Tyrol, les amateurs d'excursions peuvent se diriger vers la vallée de Stubay et y escalader une respectable collection de glaciers. Les touristes, qui craignent les émotions des excursions périlleuses, se contenteront de grimper sur le Solstein, le pic le plus élevé de la chaîne d'Innsbruck. Mais il est un moyen moins fatiguant et plus commode de plonger un regard curieux dans les flancs des Alpes calcaires et des glaciers de Stubay; c'est de prendre une excellente voiture à l'hôtel, et de suivre la belle route postale du Brenner jusqu'au village de Schônberg, où, dans la dernière phase de la guerre, Andréas Hofer avait établi son quartier général.
Cette route postale du Brenner est tout à fait admirable ; ^Ue monte tout doucement à partir d'Innsbruck^ tantôt s'enfonçant dans la forêt de sapins, tantôt longeant le' ravin où coule le Zill, qui sépare la route postale de la voie ierrée; elle offre en même temps une vue superbe sur la chaîne du Brenner;. à ce tournant,
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disparait le panorama, où se détache la majestueuse pyramide alpestre dite Waldrast, pour reparaître plus loin dans sa beauté sauvage et son incomparable grandeur.
Cette excursion est encore d'un intérêt tout particulier, parce que, de la route postale, on peut, mieux que sur la voie lerrée elle-même, se rendre compte des gigantesques travaux qu'il a fallu entreprendre ici. On voit les trains glisser le long du rocher et frôler les abîmes,' et, comme la route postale domine ici le chemin de fer, Tœil plonge dans les pittoresques villages enfouis dans la montagne, dont la vue vous échappe en wagon. A mesure que nous montons, le panorama du Mittelgebirge devient plus éblouissant; derrière la première chaîne que nous avons vue de la plaine, surgissent peu à peu d'innombrables pics; c'est comme une for^t de pierre. Sur la route on trouve quelques pittoresques cabarets, ornés d'inscriptions curieuses ; sur Tune de ces misérables auberges, j'ai lu des vers qui, en quelques mots, contiennent toute la philosophie de la vie. En voici le sens dans son exquise simplicité : « Je vis, mais pour combien de temps? Je meurs sans savoir ni où ni comment. Je vais^ je ne sais pas où, et je m'étonne d'être malgré tout si gai. » Puis, au bas des méchants vers, ces mots : Seigneur Jésus/ protégez ma maison/
L'ascension ou plutôt la promenade d'Innsbruck à la poste de Schônberg dure deux heures ; on peut encore sans quitter la voiture aller jusqu'au vieux village; mais la montée est aride et mieux vaut escalader à pied le mauvais petit chemin qui de la route postale conduit au plateau de Schônberg. C'est un village de
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pauvres gens enfoui dans la montagne; les habitations sont d'un aspect misérable; c'est le chalet tyrolien dans sa pittoresque pauvreté habité par tles paysans dont la misère n'est pas douteuse. Dans cette agglomération de masures, l'auberge, grande et spacieuse, de Schônberg, semble être un palais ; la façade couverte de fresques grossières, représentant toutes sortes de scènes de la Sainte Écriture, a je ne sais quoi de gai à côté de cette collectian de misérables habitations faites de poutres et de planches. C'est le cabaret historique où dormait Andréas Hofer, quanà le capucin Haspinger vint le trouver au milieu de la nuit pour l'entraîner à tlne dernière et décisive attaque sur le corps francobavarois.
Après la grande salle, où un Christ en ivoire se découpe sur la boiserie noircie par la fumée de l'âtre, on pénètre dans une petite pièce réservée et l'on permet au touriste de s'installer à la table de sapin où Andréas Hofer prenait ses repas. La maison est pleine des souvenirs du patriote^ et la servante, qui vous sert le vin rouge du Tyrol dans le flacon de cristal, appelle l'attention du touriste sur la chaise d'Andréas et sur l'encrier en bois dont il se servait pour écrire ses ordres. Autant la salle commune est noire et enfumée, autant ce petit sanctuaire du patriotisme tyrolien est propre et agréable ; la table de sapin est blanche comme une nappe de toile, les boiseries des murs sont fraîchement lavées; on vous montre le lit où l'immortel Hofer dormait quand Haspinger vint le trouver; on vous permet de vous asseoir à sa table, et, par une faveur réservée aux étrangers de distinction, on vous autorise à boire dans son verre. Si puérils que semblent
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ces détails au lecteur, on n'a pas envie de sourire quand, dans cette auberge perdue dans.la montagne, la servante évoque le souvenir du patriote tyrolien. Ce qui donne un charme tout particulier à son récit, c'est l'exquise simplicité avec laquelle il est débité ; cette Tyrolienne ne cherche pas à étonner le voyageur comme les affreux guides qui, sur leff points historiques, récitent leur chapelet pour vous arracher un pourboire ; dans cette nature grandiose on est si loin des petites bassesses de l'humanité, qu'on se reprend à espérer en la naïve sincérité des habitants.
Après avoir visité tous les coins de cette auberge, nous parcourûmes le pauvre village de Schônberg, qui, comme d'autres misérables hameaux, a une église dont le luxe contraste singulièrement avec la misère des habitants ; le maître-autel, en bois imitant le marbre, est d'une richesse surprenante ; les figures des saints qui l'ornent sont en bois doré et sur les murs il y a plus d'un tableau intéressant. Sous des vitrines on aperçoit deux figures en cire, le bon pasteur et la sainte Vierge sur le monde, habillés avec une magnificence extraorflinaire ; le bon pasteur a une chemise de batiste ornée de fort jolies broderies, la sainte Vierge porte une robe de velours brodée d'or, et elle a de vrais cheveux, Ici, comme dans toutes les églises du Tyrol, se montre la naïve croyance des montagnards. Des centaines d'ex-voto en cire ou en argent sont suspendus sur l'autel ou à côté des vitrines ; de quelque côté qu'on tourne le regard, on aperçoit des jambes en cire, des cœurs en argent, ou ces petits tableaux naïfs, brossés par un badigeonneur de village,.
en commémoration d'un miracle accompli par l'église et ses saints <
Cependant, cette visite à Schônberg n'offre pas seulement l'attrait de visiter un vrai village tyrolien dans la montagne. Du vert pâturage derrière l'auberge, il* histrée par Andréas Hofer, on a une vue merveil* leuse sur les glaciers de la vallée de Stubay que nous avons vus scintiller àl'horizon depuis notre entrée dans le Tyrol. De ce plateau de Schônberg, dont l'élévation est d'environ trois mille cinq cents pieds, l'œil em^ brasse toute la chaîne des glaciers de Stubay.
Sur cette hauteur, après la brûlante journée d'été, nous nous étions assis sur un banc dans la verte prairie derrière l'auberge, et nous respirions avec délices l'air frais que nous envoyait la montagne. A notre droite, le soleil dorait les cimes du Mittelgebirge de ses derniers rayons ; à côté des ombres bleues, la lumière y prenait l'éclat de la dorure ; c'était comme une traînée de feu courant sur la montagne, éclairant tantôt ce pic, tantôt cet autre, puis s'éteignant graduellement jusqu'à ce que le crépuscule eût enveloppé la hauteur aussi bien que la vallée. Le pâturage que nous foulions sous nos pieds nous semblait encore d'un ton plus vigoureux depuis que la nuit descendait sur le paysage. Devant nous les glaciers de Stubay, au fond d'une vallée pleine de mystère^ prirent peu à peu ces teintes roses qu'ils empruntent au soleil couchant qui s'y rellète encore quand, depuis longtemps, la plaine est plongée dans les ténèbres ; dans le crépuscule éclataient les glaciers ; on croyait voir descendre des fleuves do lave ardente sur les flancs de la montagne. Jamais je n'avais vu ce que le montagnard appelle le feu des
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Alpes, dans un plus majestueux éclat. Devant cet admirable spectacle, nous restâmes en contemplation, jusqu'à ce que le dernier rayon du soleil couchant eût disparu; tout doucement, le feu des Alpes s'éteignit, passant des tons les plus éclatants au rose le plus tendre ; puis, comme dans les tableaux fondants, une vapeur bleue effaça peu à peu le sillon lumineux qui courait dans les glaciers, et couvrit le panorama d'un voile noir ; nous ne vîmes plus rien pendant dix minutes, tant notre vue était affaiblie par l'éclat du feu des Alpes qui venait de s'éteindre; puis, la nuit étant tombée tout à fait, les glaciers reparurent tout doucement, non pas comme une traînée de feu, mais en lignes grises qui se détachaient sur le ciel noir.
Il faut avoir vu cet enchantement de la nature pour en comprendre toute la grandeur. On a beau se moquer des Anglais exaltés qui se jettent à genoux devant le Mont-Blanc, il arrive toujours un moment, dans la vie du touriste, où, devant de tels spectacles, l'esprit se recueille et médite. Sans le froid intense qui, avec la nuit, s'étendait sur la montagne^ nous y fussions restés jusqu'au jour pour voir le soleil se lever sur cet éblouissant panorama. Le retour à Innsbruck, par cette forêt de sapins enveloppés dans les mystères de la nuit^ s'effectua au grand trot des chevaux, qui, heureux de rentrer au gîte, agitaient gaiement les grelots suspendus à leur cou. Dans la profondeur, à notre droite, le torrent bondissait sur les blocs de rochers, et le bruit de sa folle course à travers les pierres se mariait avec la brise qui soufflait dans les sapins. De temps en temps on voyait, au delà du ravin, courir comme une traînée de feu dans l'obscurité ; c'était un convoi qui
grimpait sur leBrenner ou descajidait vers Innsbruck. Au dernier tournant de la route postale, nous sortîmes subitement des ténèbres de la forêt et à nos pieds, dans la plaine, apparut la capitale du Tyrol avec ses milliers de fenêtres éclairées. On eût dit des légions de feux follets qui dansaient dans cette vallée enchantée ; c'était l'apothéose d'une féerie où, successivement, avaient défilé devant nous tant de merveilleux tableaux.
Une ascension en chemin en fer. — Grandeur de la nature et grandeur de Tesprit humain. — La création domptée par les ingénieurs. — Sous le mont Isel. — Le ravin du Sill. — Le pont de Saint-Ëtienne. — La statuette miraculeuse de Waldrast. — Patsch. — Réflexions à propos des ascensionnistes. — Le Brenneren hiver. — Le chasse-neige. — Lutte des ingénieurs contre les éléments. — Remerciements de Tauteur à la compagnie des chemins de fer du Tyrol. — Matrai. — Souvenirs des Romains. — Une échappée sur le vallon de Gnitschthal. — Le val de Valserthal. — Le village de Saint-Jodoch. — Arrivée au sommet du Brenner. — Désespoir du touriste. — La source de TEisack. — Le lac du Brenner. — Les sources chaudes de Brenner-les-Bains. — Eblouissement du touriste. — Les glaciers de Stubay, vus du train . — Descente vertigineuse vers la station de Gossensas. — Stertzing et se situation stratégique. — Visite à la petite ville. — Histoire des castels de Sprechenstein et de Reifenstein — Fusion des architectures allemandes et italiennes. — Le chapitre des ascensions. — La légende des vieilles filles ou des vieux garçons. — Le fort François. — Arrivée à Brixen.
Il y à dix ans, je voyageais en Suisse avec un de mes bons amis, Parisien s'il en fut. Au départ, il avait fait ses conditions : la première de toutes était qu'on ne tenterait aucune ascension. Cependant, sur notre observation qu'il lui faudrait toujours se résigner à escalader un pic quelconque pour avoir une vue générale des Alpes, il fut décidé, en manière de compromis, que
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nous bornerions nos ascensions à une simple visite du Rigii Quelques jours apràs^ le bateau à vapeur du lac des Quatre^Cantons nous déposa sur la rive à Kûss» nacht, d'où en peu d'heures on va à cheval au Rigi. Au moment où nous passions en revue les petits chevaux du pays« mon ami poussa un gros soupir et nous dit t
*— Décidément, j'attendrai que l'on puisse monter au Rigi en chemin de fer! Allez-y si vous voulez I vous me raconterez vos Impressions à votre retour.
Cette boutade nous fit beaucoup rire et pendant quelques années nous désignions notre ami sous le sobriquet de « le Monsieur qui veut monter au Rigi en chemin de fer« »
Depuis ce temps, le rêve de ce paresseux s'est réa*^ lise. Qrâce aux ingénieurs, la montagne n'est plus un obstacle insurmontable pour les chemins de fer. C'est tout ttU plu» une difficulté que l'on tourne adroitement. La ligne du Brenner, que l'on considérait au début comme une chimère, existe ; tous les obstacles ont été franchis ; la nature a été domptée par le génie des hommes ; ici l'on a taillé la voie dans la roche ; là-bas elle passe sous les Alpes; plus loin le train 's'élance sur des talus, qui sont en réalité des montagnes artiflciel*les. Les Alpes ne Sont plus l'unique merveille duTyrol; leur grandeur ne nous impose pas plus' d'admiration que l'audace des ingénieurs du chemin de fer du Tyrol; la voie ferrée qui passe sur le Brenner est grandiose comme les glaciers; les travaux qu'il a fkllu exécuter pour dompter les éléments rebelles, sont aussi merveilleux que le paysage. Dans la majesté de la création apparaît le génie humain avec toute sa grandeur. L'œuvre des hommes s'élève à la hauteur de la nature.
Le développement des transactions entre deux peuples voisins n'est, à mon avis, que le résultat secondaire de ces travaux; les ingénieurs qui font ces tracés étonnants transforment l'humanité tout entière; le touriste se sent grandir dans ces gigantesques entreprises de l'audace humaine; la hardiesse des ingénieurs s'impose à son être ; il longe les abîmes sans terreur ; de l'assurance de l'ingénieur naît la confiance du touriste ; il peut se convaincre de quelles merveilles est capable l'intelligence des hommes, et à quelles œuvres aboutit la volonté au service du talent.
Cette construction du chemin de fer du Brenner est une des entreprises les plus téméraires de notre siècle si riche en surprises; les miracles des temps primitifs sont surpassés ; la montagne s'ouvre devant l'énergie des hommes; le rocher se déplace par sa volonté ; le torrent destructeur rentre soumis et dompté dans le lit où l'enferment les ingénieurs ; les forces de la nature sont au service de la force de l'homme; on bouleverse les Alpes, on passe sous le rocher ou sur son sommet à volonté. Depuis que la route du Brenner existe, il n'y a plus d'obstacles pour les chemins de fer et en attendant que la locomotive s'engage dans les glaciers, elle nous élève à leur hauteur et nous permet de contempler les plus grands spectacles de la nature en fumant notre cigare dans un coin capitonné d'im excellent wagon.
Quelques-uns affirment que la poésie du voyage s'efface de plus en plus depuis la création des chemins de fer ; je suis d'un avis contraire : la majesté de la nature ne fait que grandir à cdté des gigantesques travaux de l'Jiomme; l'audaoe de l'ingénieur qui
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a tracé la voie du Brenner sied bien à ce paysage terrifiant. Ces ponts hardis jetés sur les abîmes, ces tunnels creusés dans le rocher, cette locomotive qui semble s'accrocher aux flancs de la montagne dans un suprême effort, ces mugissements de la machine répercutés par l'écho, tout cela est fait pour augmenter l'impression, et pour pousser, autant que les Alpes, l'esprit du touriste à la méditation et à la réveriô. Quant à moi, j'avoue que les plus grands spectacles de la nature ne m'ont pas plus vivement impressionné que le tracé audacieux du chemin de fer du Brenner; à l'admiration de la création se joignait dans mon esprit l'admiration de l'intelligence de la créature ; au lieu de me sentir terrassé par la grandeur de la nature, il me semblait que je m'élevais jusqu'à elle sur les ailes du tçénie humain.
Tous les voyageurs, en passant le Brenner, ressentiront certainement plus ou moins la double émotion dont je parle et ils emporteront de cette route merveilleuse l'un des plus beaux souvenirs de voyage. Le pic du Brenner est le passage le moins élevé de la chaîne des Alpes centrales ; il ne dépasse pas, à son point culminant, la hauteur de 4,300 pieds, et comme la ville d'Innsbruck est déjà située à dix-huit cents pieds audessus du niveau de la mer, l'ascension en chemin de fer n'est donc en réalité que de 2,500 pieds. La montée commence en sortant de la gare d'Innsbruck et, sauf quelques courtes dislances dans la montagne, elle atteint partout le maximum qui est de 1 sur 40. Après avoir traversé un court tunnel, le train débouche dans lu vallée de l'Inn à la hauteur du couvent de Wiltau, traverse la vallée dans toute sa largeur et s'enfonce sous
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le mont Isel, où le torrent bondissant du Zill des* cend du Brenner. D'ici jusqu'au sommet du Brenner le panorama est toujours à droite dans le sens de la marche du convoi. A mesure que le train grimpe sur la pente, les montagnes dlnnsbruck, auxquelles nous tournons le dos^ semblent rentrer sous terre, tandis que le paysage majestueux du Brenner se développe sous nos regards. Au-delà du Zill court la route postale comme une ligne blanche dans la forêt de sapins; devant nous» le groupe des rochers^ dont la Waldrast est le plus élevé, prend des proportions plus formidables à mesure que nous en approchons ; sur la montagne à notre dr«)ite, s'étendent les verts pâturages des Alpes et les nombreux chalets noircis par le temps qui ont l'air d'une tache d'encre sur un tapis vert. Sur le magnifique pont de Saint-Étienne^ que nous avons traversé lors de notre excursion à Schônberg, s'élance la route postale de l'autre côté de l'abîme, pour disparaître ensuite dans la forêt au-dessus de laquelle se dresse le pic de la Waldrast, couronné d'une chapelle.
Sur le sommet de la Waldrast, de mille pieds plus élevé que le col du Brenner, est un pèlerinage renommé, où le paysans tyroliens vénèrent une statuette de la sainte Vierge, taillée dans le mélèze. Selon la croyance populaire, cette statuette, telle qu'elle est, a poussé dans l'arbre de parla grâce céleste. Dans les vieilles chroniques tyroliennes est consignée tout au long l'histoire de ce miracle : un bon pâtre aperçut la statue de la sainte Vierge poussant sur le tronc d'un arbre le dimanche de Pâques de Tan 1407; on découpa la gtatue merveilleuse avec le plus grand soin
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et on la transporta dans Téglise de Matrei, petit village sur la route du Brenner. Je ne sïiis au juste combien d'années la sainte Vierge y resta; mais, par une belle nuit d'été, un bûcheron eut une de ces visions, dont les montagnards tyroliens ont le privilège. En rêve ledit bûcheron vit devant ses yeux éblouis la sainte Vierge portant dans ses bras l'enfant Jésus qui lui ordonna de placer la statuette là-haut sur le pic dans une chapelle qu'on élèverait en son honneur. L'archiduc Léopold transforma au dix-septième siècle la modeste chapelle en un vaste couvent que les souverains d'Autriche dotèrent avec une grande libéralité.
L'affluence des pèlerins amena dans la contrée un certain nombre de voleurs, de vagabonds, en un mot, une respectable collection de vauriens qui firent de ce saint lieu un des points les plus mal famés du Tyrol, si bien qu'en 1785, sous l'empereur Joseph II, onse vit obligé de supprimer le couvent et de transporter la statuette miraculeuse dans le village de Mieders; elle y resta jusqu'ea 1846 où, sur l'intervention des moines, le gouvernement autorisa la sainte Vierge à retourner sur le rocher. La translation de la statuette miraculeuse à son emplacement primitif fut une fête publique; des "milliers de paysans, accourus des quatre coins du Tyrol, l'accompagnèrent de l'église de Mieders sur le sommet de la Waldrast qui, grâce aux gardes forestiers etàla gendarmerie, n'est plus, comme à la fin du dernier siècle, le rendez-vous des vagabonds.
Tandis qu'un voyageur nous racontait cette légende, le train, après avoir décrit des courbes etïrayantes et
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passé par sept tunnels, s'arrêta à la station de Patsch, qui tient son nom d'un village invisible , enfoui dans îa montagne. Un peu avant la station, le torrent le Rutzbach, venant de la vallée de Stubay, se précipite dans le lit du ZilJ , dont nous remontons le cours jusqu'à sa source, au Brenner. Le Zill descend la montagne où nous grimpons ; toujours au pied du ravin qui nous sépare de la route postale, les eaux vives et joyeuses du torrent roulent leurs cailloux; tantôt, quand son lit est horizontal ou à peu près, le Zill coule doucement comme un gai ruisseau des prairies; tantôt, bondissant contre la roche qui lui dispute le passage, ses eaux mugissantes forment de charmantes cascades. La vallée de Stubay, célèbre par sa chaîne de glaciers qui se relie à la. non moins fameuse chaîne de la vallée de l'Oetz, que nous avons contemplée de Schônberg, est au delà de la forêt, à notre droite.
Par cette chaude journée d'été, on n'enviait point le sort des ascensionnistes succombant sous le poids des sacs, des couvertures, des cordes enroulées .autour du corps, de la hache dont ils se servent pour s'accrocher aux flancs des glaciers et d'autres instruments de supplice, qui, en ce moment, se promenaient dans les glaciers du Tyrol. Doucement appuyé contre l'excellent capitonnage du wagon, tandis qu'un agréable courant d'air nous apportait une fraîcheur exquise, nous n'éprouvions nullement le désir de visiter les sublimes horreurs de la vallée de Stubay et de l'Œtzthal. Dansma fantaisie, je voyais marcher les ascensionnistes au soleil et se reposer dans le chalet enfumé où la bergère sert au touriste le lait frais en même temps que le pain noir, et où ils couchent sur la paille hospitalière de la vache
tyrolienne, et je bénissais l'ingénieur qui, en traçant . cette route merveilleuseduBrenner, m'évitait de telles fatigues. Sans quitter le wagon, nous allons pénétrer plus loin encore dans le flanc de la montagne et nous élever jusqu'à la hauteur des glaciers. Nous sommes depuis longtemps au niveau des verts pâturages qui ont réjoui nos regards de la plaine; le paysage du Brénner devient de plus en plus sévère ; à travers les fissures de la montagne, nos yeux peuvent contempler les pauvres chalets des bûcherons bâtis à l'abri de la tourmente; devant nos yeux défilent les villages perdus dans la montagne et l'esprit se met à rêver à l'existence misérable de ces Tyroliens à l'époque où le vert pâturage se couvre d'une nappe blanche aussi bien que le plateau de la montagne et la voie ferrée.
Les chasse-neige remisés dans les gares du Brenner donnent au touriste une faible idée de cette admirable route pendant l'hiver. Ce sont d'énormes masses de fer reposant sur des roues basses qui glissent sur le rail. Poussé par une locomotive, le chasse-neige qui, aussilargeque la voie, se termine à son extrémité par une longue pointe, pénètre dans la neige durcie, déblaie la route, fend la couche de neige sur toute la largeur du chemin de fer et la repousse des deux côtés des rails; c'est comme l'éclaireur, sondant le terrain, devant le convoi qui, lentement, s'avance à une respectable distance derrière le chasseceige.
Dès le mois d'octobre, la neige ne quitte plus le sommet du Brenner; parfois, au cœur de l'été, quand' il pleut dans la vallée d'Innsbruck, la nuit surtout, la neige tombe là-haut.
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Au cœur de l'hiver, le service du Brenner, si admirablement organisé qu'il soit, est parfois interrompu par les énormes masses de neiges qui s'accumulent dans les défilés. Mais les accidents sont prévus, et des colonnes d'ouvriers s'élancent au premier signal dans la montagne pour joindre leurs efforts à ceux. du chasse-neige. En dehors de ces retards, la traversée du Brenner n'ofTre aucun danger. La voie a été construite avec un art qui fait l'admiration des ingénieurs (Je tous les pays, et elle est d'ailleurs si bien surveillée que, malgré les difficultés du terrain, on n'a eu jusqu'à présent aucun accident à jdéploçer. Tout a été prévu par les ingénieurs, les éboulements tout aussi bien que les ravages que peuvent causer les eaux à la fonte des neiges. Aussitôt qu'un torrent nouveau descend de la montagne, on lui fait un lit de pierres et on le force à passer sous la voie.
Les ingénieurs vont chercher les torrents à leur source, leur creusent un lit et leur font suivre la route qui leur convient; un torrent inconnu peut, à la fonte des neiges, descendre de la montagne, envahir le chemin de fer, et causer quelques ravages ; il peut surprendre les ingénieurs une fois, se précipiter sur la voie et y causer des désordres, mais il ne recommencera plus jamais. Quant aux éboulements, ils ont été également prévus par les ingénieurs, ainsi que les passages qui offrent le moindre danger. La surveillance de la voie offre donc toutes les sécurités possibles* Les gardes sont répandus à profusion dans la montagne ; à tout instant on aperçoit les chalets coquets des employés du chemin de fer. Sur le Brenner, les ingénieurs sont en permanence. Par-ci par-là, on a
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établi des dépôts où se trouvent réunis les matériaux nécessaires pour parer à tous les événements dans le plus court délai possible.
La compagnie des chemins de fer du Sud de l'Autriche e&l irès-certainement l'une des mieux organisées que je sache. Sur aucune ligne, je n'ai trouvé un rnatériel plus convenable et des conducteurs plus prévenants. JL.es inspecteurs parcourent sans relâche la ligne, et sévissent vigoureusement contre l'employé qui ne traite pas le touriste avec toute la politesse que lui prescrit le règle.Qjent.
Mais, ainsi que je l'ai dit, la compagnie des chemins du Tyrolne se montre pas seulement soucieuse du bienêtre du voyageur. Des légions d'ouvriers sontconstammentemployéesà l'amélioration de la ligne duBrenner, Les ingénieurs ne cessent d'étudier le terrain dans le but de toujours perfectionner cette voie audacieuse, dont les hommes experts en pareille matière font le plus grand éloge. Aussi, grâce à cette perpétuelle surveillance et aux intéressants travaux de la compagnie, la route du Brenner pffre aujourd'hui tout autant de sécurité que la voie ferrée qui traverse une plaine en ligne droite.
En été, cQtte traversée duBreni^er en chemin de fer esjtuBie admirable promenade; les énormes courbes que décrit la voie en rehaussent le charme, par ce fait que le paysagie se renouvelle sans cesse, et qu'en tournait le rocher, un tableau nouveau succède à l'autre. Rarement ou a sous les yeux un très-vaste panorama ; c'est une suite de décors où tantôt la montagne apparaît dans sa sauvage grandeur, et où tantôt, dans les échappées si^ les vallées voisines, la nature
des Alpes se montre dans sa grâce poétique. Cette route pittoresque est un perpétuel étonnement pour le touriste.
La station après Patsch est Matrei, le village.le plus pittoresque de la ligne du Brenner,. et l'un des plus intéressants du Tyrol. C'est une agglomération de maisons curieuses, le long desquelles coule le Sill. A première vue, cela ressemble à une boîte de gigantesques joujoux de Nuremberg, qu'on aurait jetée de la roche dans la vallée où, tombant les unes sur les autres, les maisonnettes ont pris des poses bizarres. Le bourg est dominé par un vieux castel, au pied duquel se trouve la partie la plus ancienne du village. C'est le Matrejum des Romains, et l'on y trouve encore, de loin en loin, des monnaies] romaines et des débris de sculptures. Toute une partie de la galerie d'Ambras se composait d'antiquités découvertes dans le cours des siècles à Matrei aussi bien que sur d'autres points du Brenner. Du castel romain qui devint ensuite le berceau des seigneurs de Matrei, il ne reste que la partie la moins ancienne ; il est la propriété du comte d'Auersberg.
De Matrei à Steinach la montée s'effectue à peu près en droite ligne ; le village auquel la station emprunte son nom, n'offre aucun intérêt depuis l'incendie de 1853, qui dévora le bourg et son église; mais si les constructions modernes du village détonnent dans ce paysage sévère, la vue sur le val de Gnïtschthal, qui s'ouvre devant nous aux environs de la station, est une des plus belles de la route du Brenner. Les vallées voisines du long défilé où coule le Sill, sont autant d'agréables surprises pour le touriste. De ci, de là, en
tournant la roche, on aperçoit tout-à-coup un vallon, * avec ses villages, ses clochers, ses coteaux, ses troupeaux, ainsi que les Alpes qui le dominent, et dont la chaîne, au bas de laquelle coule le Sill, nous avait jusqu'alors caché la vue. Ce sont autant de tableaux gracieux ou sévères qui se suivent rapidement et occupent la pensée du touriste. De temps en temps, pour se rendre compte de la montée, on se penche par la portière et on éprouve alors la double surprise de voir la voie que Ton a parcourue dans la profondeur, en même temps que les rails s'élançant plus haut sur les flancs du rocher.
Après Steinach se trouve le point le plus admirable de la montée. Le train, après avoir passé d'une rive à l'autre 4u Sill et traversé plusieurs tunnels , débouche dans le souriant vallon le Valserthal, une sorte de large prairie, au milieu de laquelle s'élève l'admirable village de Saint- Jodoch, et Ton voit tout-àcoup le rail grimper sur la montagne et l'autre côté du vallon, et s'enfoncer dans un étroit défilé d'où se précipite le Sill. Aucun pont, aucun viaduc traversant le vallon n'est visible, et le voyageur se demande comment il arrivera là-haut? Le train s'avance toujours et à l'extrémité du Valserthal s'enfonce dans un tunnel. Ce tunnel est demi-circulaire et débouche sur le rocher, où nous nous trouvons, comme par enchantement, transportés de l'autre côté du village que nous avons tourné dans l'obscurité ; nous sommes sur cette hauteur où, il y a un instant, nous avons vu serpenter les rails et, rejoignant le Sill, nous nous engouffrons dans le plus étroit défilé de la montagne. Sur les deux rives du torrent qui coule dans un abîme, il y a tout
juste la place pour la voie ferrée et la route postale, séparées par la profondeur où coule le Sill. A mesure que nous approchons dû Commet du Brenner, le Sill perd de son importance. Réduit à ses propres ressources, si près de sa source, le Sill, dont nous avons vu les eaux mugissantes bondir contre le mont Isel, n'est bientôt plus qu'un mélancolique filet d'eau. Deux heures et demie après notre départ d'Iniisbrùck, le train s'arrête dans un sauvage défilé, où les rochers se mirent dans Un joli petit lac vert. A côté de la gare s'élèvent deux habitations : l'ancienne poste et une auberge, plus une modeste chapelle.
Nous sommes au sommet de la route du Brenner.
C'était la première désillusion depuis notre entrée dans le Tyrol. î)urant l'ascension, notre fantaisie avait entrevu un vaste plateau d'où les yeux contemplaient avec délices un immense panorama, et ce doux rêve s'évanouissait tout à coup devant la réalité qui nous encaissait dans une gorge sauvage. Impatients d'arriver à ce sommet du Brenner, la marche lente du train nous avait parfois énervés pendant l'ascension ; à chaque tournant nous avions passé la tête par la portière pour voir si nous apercevrions enfin le point culminant d'où nous comptions plonger le regard dans les profondeurs. En nous voyant maintenant au sommet de la route, enfermés dans la roche grise, ignorant le spectacle admirable qui nous, attendait au delà du défilé, nous nous laissions aller à notre désespoir. Danâ notre pensée nous nous étions créé un chemifi de fer fantastique ; nous espérions qu'au sommet du Brenner la locomotive, légère comme une gazelle, sauterait sui* le pic le pluâ escarpé et nous
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permettrait de contempler à vingt lieues à la ronde tous les glaciers et toutes les plaints.
Le désenchantement fut cruel; mais aucun de nous ne se doutait de Téblouissément qui devait sitôt chasser l'impression douloureuse que nous ressentions à la station dite Brenner. C'est ici la séparation des eaux.
Tandis que le Sill, absorbant dans sa descente toutes les eaux du versant nord, se mêle à Tlnn pour se perdre avec lui dans le Danube qui coule vers la mer Noire, les eaux du versant sud descendent vers l'Adige et l'Adriatique. Après avoir remonté le cours du Sill depiiis le tunnel du mont Isel où se brisent ses eaux mugissantes jusqu'à sa source sur le Brenner, nous allons prendre l'Eisack à sa source et assister au développement successif de Tun dés plus redoutables torrents du Tyrol. Derrière l'ancienne poste du Brenner, formant une agréable petite cascade, descend de la roche un maigre filet d'eau. C'est l'Eisack qui, grossi dans la descente par les eaux du versant sud du Brenner, devient dans la vallée, au pied de la montagne, un torrent formidable, l'un de ceux qui ont causé et causent encore, chaque année, les plus lamentables dévastations dans la vallée qui lui emprunte son nom.
A partir de la station de Brenner, la voie descend tout doucement d'abord jusqu'au Brennerbad (Brenner-les-Bains) station thermale dont les eaux sont célèbres dans le Tyrol ; puis, d'ici commence la descente vertigineuse dans la vallée de l'Eisack. En sortant du défilé, on voit tout à coup, cette fois à la gauche dans le sens de la marche du convoi, le train lancé à toute vapeur au-dessus d'une admirable
vallée. A trois cents mètres au-dessous de nous, dans l'abîme où TEisack sillonne la verte prairie, luisent au soleil les clochers des nombreux villages ; perpendiculairement au-dessous de nous, à une profondeur terrible, on aperçoit la station de Gossensass, où nous nous rendons.
C'est réblouissement qui suit de près la déception. Rien ne saurait dépeindre la surprise qu'offre au touriste le vaste panorama s'ouvrant subitement devant les yeux ; il se voit emporté à toute vapeur sur la pente vertigineuse qui contourne le rocher, et, tandis qu'au bas la nature se montre dans toute la séduction de la plus riche végétation, devant nous se dressent les formidables glaciers de Stubay dont nous sommes si peu éloignés qu'on en peut compter les crevasses. En bas, la verte prairie et l'abondante forêt de sapins, éclatant de soleil; ici, sur la hauteur, la vue sur les sublimes horreurs des glaciers et des plateaux neigeux ; à ce tournant, la chaîne de Stubay disparaît derrière la montagne pour reparaître un peu plus loin dans toute sa majesté ; c'est un enchantement indescriptible. Je n'essaierai pas de dépeindre l'impression que Ton ressent quand, après avoir passé un des nombreux tunnels, on revoit . subitement ce merveilleux panorama qui ne s'éclipse que pour paraître avec plus d'éclat encore. La surprise devient presque de l'effroi, quand, après l'immense tunnel d'Alster, le train semble s'élancer à toute vapeur dans les glaciers au delà de l'abîme qui nous en sépare. Il y a là un instant d'émotion poignante. Le rocher autour duquel serpente la voie nous barre la route ; on pense que le train dans sa course furibonde va se heurter contre
l'angle et s'élancer par-dessus l'abîme dans les crevasses des glaciers. Cette émotioi;i ne dure qu'une seconde, car, au détour de cette roche, la voie décrit une courbe nouvelle et descend rapidement jusqu'à la station de Gossensass, d'où cette fois nous voyons planer là-haut sur 1^ montagne la route pittoresque que nous venons de parcourir.
Gossensass est un joli village, bâti dans un de ces gais vallons du Brenner, dont les riches pâturages alternent si heureusement avec les beauté? sévères des Alpes. Après la course furibonde, nous pensions que nous nous trouvions déjà au pied du Brenner, et nous étions à peine à six cents pieds du sommet de la montagne. Lancé à toute vapeur sur la descente, le train avait parcouru une distance énorme, tournant autour de la roche, revenant sans cesse sur ses pas. De la station de Gossensass, nous pouvions enfin nous rendre CDmpte du trajet que nous venions de faire. Comme un immense serpent, la voie ferrée s'enroule autour de la montagne, décrivant cent courbes plus audacieuses les unes que les autres. On la voit courir sur les flancs du rocher et longer, pour ainsi dire, les magnifiques glaciers de Stubay. Si profond que fût notre recuillement devant tant de grandeurs terrifiantes alliées à tant de séductions de la nature, il nous fallait reporter une partie de notre admiration sur l'œuvre étonnante accomplie par les hommes.
De Gossensass à Sterzing, le chemin de fer traverse un étroit défilé, où coule, à côté de nous, l'Eisack qui, dans sa descente du Brenner, a déjà absorbé un certain nombre de petits torrents et qui bondit à présent
d6 rocher en rocher et éga^e, parles soubresauts de ses eaux écumântes, le paysage un peu triste : le travail des ingénieurs est ici d'un haut intérêt , Il est curieili de voir comraetilils diit, de ci de là, écarté de la voie le torrent qtii lés gênait eti le faisant passer pat» tin tunnel sbus la roche Voisine, où l'Eisdck se perd pour reparaître un peu plus loin à côté dii cheinih de fer.
Le défilé aboutit a ùiie vaste [Plaine qui, a â,*lOO J^ieds dii-dessus dU niveau de la me^, s*étend dans la motitîigne. OUel(}ues tarés touristes seulement quittèrent le (idnvôi ; îioiis fùnies du tiombre. Ëhtre deui trains iioiis voiiliotis visiter cette petite ville, en apparence itisignifiatitë, qui a joUé Un si ^rand rôle datis l'hisioir^e du Tyrol, depuis ranticîùlté jUsqu'aui^ guérites du côttimeilcetnènt de ce siècle. Sterizing tient son imporiàiice de sa situation topogrelphlque; c^est le ceiitre entre les trUis grandes artères dupays : là vallée de TAdigé, la vallée de l'inn et la vallée du t^uslerthal, (3étte deriiière côrnrhUniqUânt avec rAUtribhe par la Carinthie et là Styrie. Toutes ces vallées dôi*respondent parles psissages des montagnes, dont Sterzîng est le point Central. Les Romains, après la conîjuête du pays par Drusus et TibeHuë, en reconnurent immédiatement toute rimporlance Stratégique; ilss*y fortifièrent. Sterling, le « VipitenUm » des Romains, devint une citadelle aU dentre des trois grafades artères du Tyrol.
Par sa situation, Sterling était donc destiné à servir de champ de bataille dans toutes les guerres qui ont ensanglanté lé Tyrol. C'est idqu*en 1809 les paysans tyroliens défirent les Urmées franco-bavarcyses dans les terribles mêlées dont j'ai pàhlé dans le clmpltt^e
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d'Andréas Hofer; c'est ici que les Saxons furent écrasés par Tavalanche artificielle des Tyroliens; c'est ici que le maréchal Lefebvre dut rebrousser chemin devant les bandes populaires. La petite chapelle que l'on voit de la gare a été érigée en mémoire de la victoire remportée en 1797 sur les soldats du général Joubert; elle contient un tableau commémoratif avec cette inscription : L ennemi n*ira pas plus loin. Le bourg voisin, le Freienfeld, dont la traduction est la Terre libre, semble tenir son nom des victoires remportées par les paysans tyroliens.
Le vallon de Sterzing est encore de nos jours le point central de la défense du pays : le génie autrichien a, tout aussi bien que les Romains, compris l'importance stratégique de cette contrée dû Tyrol. Un peu au-dessous de Sterzing, là où le val de Pusterthal abouche à la vallée de l'Eisack, les Autrichiens ont élevé les plus redoutables fortifications du Tyrol; l'étroit défilé de l'Eisack est dominé par un fort important, défendant à la fois la route du Brenner et la vallée de TEisack qui abouche à la vallée de l'Adige, tandis que l'entrée du Pusterthaî est protégée par une citadelle formidable, dite le fort François, qui a donné son nom à la station de Frantzens-Feste. Mais, à moins d'avoir du temps à perdre, le touriste fera bien de ne pas s'arrêter à Sterzing. La jolie vue qu'il a de la gare et sur la ville et sur les coteaux voisins où s'élèvent les ruines de plusieurs vieux châteaux doit lui suffire. Cependant la >ille est très-curieuse; une double rangée d'arcades passe dans les principales rues, sous les maisons pittoresques qui, ornées de balcons, de créneaux et de tourelles, ressemblent à des petits châ-
teaux d'un autre âge et témoignent du bien-être que répandit dans la ville Texploitation des nombreuses mines de plomb et de cuivre du versant sud du Brenner, mines épuisées, hélas! depuis des siècles.
Les deux vieux châteaux bâtis sur le coteau aux environs de Sterzing et que Ton aperçoit de la gare ont une légende curieuse. Le chevalier de Sprechenstein, dit la chronique, était estimé autant par sa bravoure que par son excellent cœur. Dieu le récompensa en lui donnant réponse la plus belle et la meilleure. Son voisin le seigneur de Reifenstein s'éprit d'une violente passion pour là châtelaine de Sprechenstein, et, après avoir en vain essayé de la détourner de ses devoirs, il sentit son cœur déborder de. haine contre l'heureux époux. Un jour que l'amoureux éconduit plongeait du haut de son château son regard dans le jardin du. château voisin, il vit les deux époux assis sous la charmille ; à cette vue, Reifenstein, ivre de rage et de haiae, décrocha sa bonne arquebuse, et, d'un œil sûr, envoya sa flèche d'ivoire dans le cœur du Seigneur de Sprechenstein. Quelque temps après, le meurtrier disparut subitement et ne fut jamais revu ; selon la légende, le diable l'a étranglé et a banni son âme dans la montagne.
Après avoir parcouru dans tous les sens la curieuse petite ville de Sterzing dont la grande rue est flanquée à son extrémité d'une vieille tour fort curieuse qui date du quinzième siècle, après avoir visité l'église modeste et le presbytère d'architecture gothique, nous entrâmes dans un joli cabaret, en attendant que le train descendît du Brenner etnous conduisît à Brixen. Beaucoup de maisons de Sterzing rappellent l'Italie
par leur construction intérieure ; la cour est couverte d'un toit reposant sur des colonnes, qui la met à Tabri de la pluie et de la neige, en même temps que Tair peut y pénétrer et répandre une fraîcheur agréable dans la maison durant les grandes chaleurs. Les étages sont reliés entre' eux pas des escaliers extérieurs, aboutissant aux galeries de bois qui font le tour de la cour. Ce mélange de deux architectures est fort curieux ; de la rue, les maisons, avec leurs tourelles et leurs balcons, donnent à la ville une physionomie purement allemande, et, dans les cours, on pourrait se croire en Italie. Au pied du versant sud du Brenner commence la fusion entre les deux pays. A Sterzing, cette fusion s'opère dans l'architecture, en attendant que plus loin dans la vallée de TAdige, aux environs de Trente, la végétation et les mœurs du Nord disparaissent complètement pour céder la place à l'Italie.
Le cabaret où nous étions entrés reposait, comme toutes les vieilles maisons tyroliennes, sur uneVoûte à ogives. Ici, comme partout dans le Tyrol, toute auberge se divise en deux parties : au rez-de-chaussée est une vaste salle enfumée où les paysans, les rouliers et les ouvriers se réunissent ; au premier est le salon des messieurs, réservé aux gros bonnets de la ville et aux touristes.
Le salon des messieurs contenait, en dehors de quelques bourgeois de Sterzing, toute une caravane américaine qui avait établi son quartier général dans cette auberge. Harassés de fatigue, couverts de poussière, les ascensiomiistes des deux sexes faisaient pitié à voir ; à leurs pieds gisaient les cordes, les haches, les bâtons ferrés et autres instruments de supplice; ils venaient
sans doute de ces glaciers, qu'en passant sur le firennef en chemin de fer, nous avions vus tout aussi bien et t>eut-ôtre mieux qu'eux. A notre entrée dans le Tyrol, nous avions payé notre tribut aux Alpes, en escaladant la Ilaiite-Salve; avant de prendre congé du payé, nous comptions grimper sur le Monte-Piatio danS le val du Pusterthal pour dire un dernier adieu aux glaciers et aux neiges éternelles. Nous ii'avions ni le temps, ni le désir de faire d'autres ascensions. Notre but était moins de voir les crevasses des glaciers que d^étiidier les mœurs et les particularités de l'Intéressante race tyrolienne.
Nous sommes des touristes du xix* siècle, qui désirons voir beaucoup et voir vite. Quand nous nous échappons de tios travaux pour courir le inonde, ce n'est point pour escalader un à un les pics les plus escarpés et pour rentrer chez nous plus fatigués que nous sommes partis. On ne devient pas ascensionniste du jour au lendemain ; pour ce métier, Il faut, comme les Atiglàis, se préparer dès sa jeunesse.
. Les habitants des grandes villes, nous autres Parisiens surtout, qui prenons une voiture pour aUer de la porte Saint-Denis à la porte Saint-Martin, noUs ne pouvons pas employer nos vacances à griinper sur les pics les plus élevés du Tyrol. Si, comme première condition, on nous imposait d'escalader chaque jour Uiie moyenne de six mille pieds dans les rochers, noUs préférerions faire un mois de prison. Nous cherchons les émotions douces eh voyage, et noire supériorité est de savoir combiner les agréments de la vie avec l'amour des grands spectacles dé la nature. I^récisément, d'une des fenêtres de ce cabaret, nous avions
une dernière vue superbe sur les glaciers de Stubay, où se jouait le soleil couchant, et, de l'autre, tiotre regard errait sut* ce vaste bassin de Stei*zing, célèbre dans le pays, non-seulement par le sôtivenir de la guerre, mais encore par une particularité dont personne n'a pu m'expliquer l'origine. D'une fille qui coiffe sainte Catherine, on dit dans le Tyrol : « Elk ira dans le bassin de Sterzing, » Selon une légende qui se perd dans la nuit des temps, les âmes des vieilles filles s'en vont errantes dans le bassin de Sterzing, tandis que les vieux garçons sont bannis sur une roche voisine dite Tête de cheval (le Rosskopf), d'où, en contemplant la vallée, leurs âmes gémissent d'avoir méconnu de leur vivant les devoirs et les joies de la vie de famille.
La nuit était venue depuis une heure, quand la cloche de la gare nous annonça l'approche du train que nous vîmes descendre du Brenner. C'était un spectacle infernal. Avec la nuit, les nuages s'étaient amoncelés sur la cime de la montagne, et tout le groupe du Brenner avait disparu dans les ténèbres. Là-haut, à deux mille pieds au-dessus de nous, nous vîmes courir dans les airs une traînée de feu :. c'était la locomotive qui tournait autour de la montagne, tantôt disparaissant derrière un rocher ou sous un tunnel, tantôt s'approchant de nous à grande vitesse. A travers Tobscurité, nous ne vîmes que cette traînée de feu s'échappant de la cheminée et éclairant par-ci par-là la locomotive qui semblait voler dans les nuages comme le chariot en feu dans lequel, selon les légendes tyroliennes, le diable emporte les âmes damnées.
Vingt minutes après, le train entra dans la gare de Sterzing, et, par le terrible défilé de TEisack, où s'élève le fort François, nous transporta à la vénérable ville de Brixen.
Arrivée à Brixen. — L'hôtel du temps jadis. <— Histoire d'une femme qui montrait ses seins. — Ce que nous conte un officier autrichien. — Pourquoi les paysannes du Brenner ont le sein aplati. — Les enfants élevés à Feau de roche. — Où Tauteur présente au lecteur sainte Agnès. — Les
, pommes de Saint- Albouin.— Le dimanche à Brixen. — Descente des montagnards. — Costumes et chapeaux. —^ La cathédrale. — Les voltigeurs de la garde impériale. — Apparition de monseigneur Tévéque. — Comment prient les Tyroliens de Brixen. — Le chemin de la croix et se« fresques. — La chapelle des enfants malades. — Visite au palais épiscopal. — Le dîner et les vins dans ^e T3T0I. — De Brixen à Klausen. -> Le Bollhaus. — Les spectres. — Les villages fantômes et le bourgeois de Brixen. — Klausen. — L'abreuvoir et le chevalier. — L'église des capucins, — Entretien avec un révérend père. — Le trésor du eouvent de Klausen.— Histoire de deux Américains et d'un capucin.— Le couvent de Seben.—- L'orage sur la montagne. — Conduite héroïque d'une nonne en 1809. — Ce que les Tyroliens pensent de Mater Dolorosa.
Pendant la descente du Brenner qui, du reste, ne s'arrête qu'à Botzen, la nuit noire était venue, et nous entrâmes dans la sainte ville de Brixen un samedi soir, alors que déjà la pieuse population de la vallée et de la montagne se préparait aux austérités^ du dimanche dans le TyroL C'est à dessein que nous avions choisi ce jour, car de toutes les populations tyro- Uennes, si profondément religieuses, les habitants de
Brixen et des environs passent pour les plus orthodoxes, et on nous avait conseillé de passer précisément le dimanche dans cette petite ville au pied du Brenner, où trône, dans toute sa majesté, Tévêque, dont les domaines se répandent sur tout le Tyrol de ce côté de la montagne, aussi bien que de l'autre. Trèscertainement la population de Brixen commençait à se recueillir, en vue du lendemain, au moment où nous foulions le pavé de ses rues, où quelques antiques réverbères soutenaieiit une faible lutte contre les ténèbres. Dans quelques rares cabarets, autour des vieilles tables en chêne, les soldats d'un régiment de chasseurs tyroliens, avec leur uniforme gris et les képis oméi de plumes et de fleurs, s'étaient mêlés aux ouvriers et buvaient le petit vin du pays en chantant en chœur quelques gais refrains des Alpes» Mais les bourgeois et manants avaient déjà fermé leurs volets, verrouillé leurs portes et dormaient sous la protection de Tévêque, dont les armes, figurant sur un grand nombre de maisons, témoignent de l'influence que le prélat exerce dans son diocèse. Après avoir traversé quelques nielles, ornées de ces arcades, sans lesquelles 11 n'y a pas de ville tyrolienne, nous vîmes dans l'obscurité les fenêtres éclairées de l'hôtel de l'Éléphant. Devant la porte stationnait une vieille dihgence, et deux gros chiens, troublés dans leur sommeil par notre arrivée, poussèrent un hurlement plaintif annonçant à l'aubergiste que des voyageurs distingués s'avançaient vers son hôtel.
tar cette voûte à ogives, sur laquelle reposent les vieilles maisons du pays, et qui donne au rez-dechaussée l'aspect triste des prisons souterraines des
vieux manoirs, nous montâmes au premier étage où, dans une des petites salles à manger, les étrangers soupaient à côté des officiers de la garnison. Sur le balcon attenant à ces salles, nous prîmes notre repas en vue de cette rue triste et solitaire sur laquelle le réverbère au pétrole, agité par le vent, proinenait sa lutnière vacillante. A la table voisine, quelques libres penseurs, ofQciefs ou employés, causaient avec une certaine animation de l'histoire qui venait d'arriver à la femme d'un employé supérieur du chemin de fer. Cette dame, fraîchement mariée, s'était présentée à la messe avec des appas rares en ce pays, et dans une toilette où le clergé vit une atteinte à l^austérité du lieu. Monsieur le curé, troublé par la vue de ces jolies choses que ses yeux ne sauraient voir, avait fait réprimander ladite dame parTun de ses vicaires, et la table des libres-penseurs parlait de cet incident avec une certaine gaieté, que nous partagions. Or, en voyage, le soir, au cabaret, on fait vite connaissance, quand on sait se présenter convenablement. Il est peu de villes dont les habitants ne soient disposés à faire les honneurs au touriste; il nous semblait qu'en causant avec ces messieurs, nous pourrions récolter quelques renseigtiements intéressants, et nous demandâmes la permission de nous installer à leur table, ce qui nous fut gracieusement accordé.
fendant longtemps l'aventure de là dame aux vastes appas fit le sujet de la conversation.
— Mais que voulez-vous que fasse cette malheureuse pour contenter le révérend cilré?... demandai-je à un officier.
— Je vais vous le dire, fit le lieutenant, elle étudiera
auprès des femmes du Brenner Fart de cacher ce qui déplaît à M. le curé.
— Et comment s'y prennent les femmes du Brenner ?
— Dès l'âge le plus tendre, elles aplatissent leur sein avec des planches en bois qui leur servent de corset. Si l'objet en question fait de la résistance, on le refoule autant que possible sous les aisselles. Dans la montagne, cette coutume est telle que les paysannes pnt des poitrines plates comme les hommes. Vous les verrez demain descendre du Brenner et vous m'en direz des nouvelles.
— Mais comment font-elles pour allaiter leurs enfants, demandai-je ?
— On les élève au lait de chèvre.
— Et quand on n'a pas de chèvre ?
— On les élève à l'eau fraîche, dit le lieutenant. De là ces créatures chétives, qui, si elles ne sont pas goitreuses, ont le teint vert de gris dont vous aurez le spectacle.
— Alors, la jolie Tyrolienne?...
— Monsieur, interrompit l'officier en riant aux éclats, si vous voulez voir dejolies Tyroliennes, ce n'est pas à Brixen qu'il faut venir les chercher. Vous aurez demain toute la carte d'éch£intillon des paysannes des environs. Vous verrez quel être difforme devient la femme qui, par fanatisme, écrase le plus bel ornement que la nature lui ait donné, et quelle génération d'enfants maladifs on élève avec l'eau de la montagne.
— Mais vous me donnez presque envie de partir demain par le premier train !
— Gardez-vous-en bien, me dit le lieutenant, car
VOUS VOUS priveriez d'un des spectacles les plus curieux de ce pays, la grande messe à la cathédrale. Si vous avez de la chance, vous verrez une procession avec le crâne de sainte Agnès dans une vitrine.
— Ah ! vous avez ici le crâne de sainte Agtiès ?
— Nous en avons bien d'autres, fit le lieutenant, après avoir alluméunde ces exécrables cigares, dits de Virginie que dé6ite la régie autrichienne. Si vous voulez passer le reste de la belle saison à Brixen, je nie fais fort de vous montrer les reliques d'un saint par jour. Mais le crâne de sainte Agnès est très-certainement l'un des objets les plus curieux de la ville; c'est toute une histoire.
— Vous seriez bien aimable de me la conter.
— Volontiers!... Sachez donc que l'évêque Popo, devenu pape sous le nom de Damasus II, envoya à Brixen le crâne de sainte Agnès. C'est même en l'honneur de cette sainte que la ville a adopté ses armes, l'agneau pascal sur champ de gueule. Or, un pèlerin du temps jadis, qui était allé chercher des reliques en terre sainte, eut un rêve singulier : un ange lui apparut et lui ordonna de porter le crâne dans la ville, dont les armes se composaient d'un agneau pascal. Le pèlerin se mit en route, traversa la mer et parcourut une ioule de pays. Vains efforts, aucune ville n'avait les armes indiquées. Après avoir erré de la sorte pendant un certain nombre d'années, il arriva aux environs de Brixen, et, ô miracle I le coffret aux reliques devint tout à coup si lourd que le pèlerin le déposa dans ime prairie pour aller chercher du renfort à la ville. Jugez de sa stupéfaction quand soudain, audessus des portes, il aperçut Tagneau pascal. Informé
de ce fait, le clergé, à la lâje de to^sles habitants, s'en alla chercher le coffret îpiraculeux ejl le déposa dans la cathédrale où vous pourrez le contempler.
En ce moment, j'étais en tr^in de découper une po*mn)e qui ressemblait absolumeut à toutes les pommes de la terre.
— Puisque vous voyagez pour vous instruire, dit le lieutenant en riant, vous ne serez peut-être pas fâché de savoir le nom de cette pomme?
— J'en serais ravi,
—Eh bien, c'est ce que le peuple appelle des pommes de Saint- Albouin, parce que ce saint a cueilli la première de celte espèce chez saint Ingénius, dont le jardin était, à ce qu'il paraît, une imitation du paradis. Saint Alboiiin planta ses pommiers célestes dans les environs de la ville de Brixen qui lui en garde une inaltérable reconnaissance,
— Et le peuple croit à ces histoires ?
— A celles-ci et à bien d'autres plus^extraordinaires encore. Et ici je ne parle pas seulement du bas peuple, mais encore des bourgeois de cette sainte ville. Gardezvous bien de douter de l'authencité de tous ces récits, si vous voulez vivre en bonne harmonie avec les habitants,
— Avec de telles idées, quel effet a produit le chemin de fer dans le pays? demandairje,
— On s'y fait, dit lofficier, seulement on y a mis le temps; les premiers ouvriers qui débarquèrent dans la ville ne trouvèrent pas à se loger. On les évitait comme des pestiférés. Mais, en somme, le progrès est plus fort que la superstition, et, quand on a vu que les étrangers affluaient dans la belle saison et que cette invention
diabolique, comme l'appelaient les paysans du Tyrol, contribuait au bien-être de la province, on s'est rendu à l'évidence. S'il y a des accommodements avec le ciel, il paraît qu'il y en a également avec l'enfer.
— Et comment faites-vous, vous soldat, vous officier, pour vivre en paix avec cette population dévote et superstitieuse ?
— Je ne la vois pas, fit mon obligeant professeur. Le chemin de fer et quelques établissements industriels ontconduit dans le pays un certain nombre d'hommes éclairés: ingénieurs, savants, employés supérieurs et autres. Dans le jour, j'ai mon service, le soir nous nous réunissons à la table de cet hôtel et à neuf heurtes et demie,étécommehiver,onse couche. Sur ce, monsieur, j'ai bien Thonneur de vous souhaiter une bonne nuit, car il est neuf heures trente-cinq, et mon brosseur pense certainement déjà que je me dérange.
Après avoir pris congé de cet obligeant officier, nous nous retirâmes dans nos chambres, très-vasies, trèspropres et meublées avec un luxe qui s'explique par les inscriptions qui, en lettres d'or, perpétuent le souvenir de la nuit glorieuse pour l'hôtel que leurs Majestés Impériales d'Autriche y ont passée en je ne sais plus quelle année.
Le lendemain, de bonne heure, nous fûmes éveillés par les cloches qui sonnaient à toute volée ; la ville, si déserte hier, s'anima comme par enchantement. Les BrLxenois, vêtus comme le commun des mortels, se rendaient à l'église, en même temps que de la montagne descendait le fiotdes paysans endimanchés dans les costumes les plus bizarres ; les uns portaient une veste de velours sur le gilet rouge, où se croisaient les
traditionnelles bretelles vertes, la ceinture en cuir aux initiales du propriétaire, et les grossiers bas de laine, tricotés devant l'âtre aux longues soirées d'hiver. La forme de la coiffure variait suivant le village; c'était comme im musée de chapeaux depuis le petit crevé jusqu'au tyrolien pointu, et le petit chapeau bas de forme aux larges bords relevés sur les côtés. Mais, quelle que fût la coiffure, toutes étaient ornées soit de plumes de coq attachées à une cocarde de poils, de chamois, soit d'un bouquet de fleurs alpestres ou de fleurs artificielles ; et c'est cette coiffure enjolivée qui donne à la foule un aspect gai et souriant, tant qu'on la contemple de loin. De près, c'est une autre affaire ; tous les montagnards du Brenner ont je ne sais quoi de sévère chez les uns, de triste, chez les autres, qui répandra mélancolie dans l'àme du touriste.
Le costume des femmes est tout à fait sombre et leur coiffure diffère de celle des hommes : elles portent, les unes des chapeaux dits tremblons, tels qu'on en voit sur les gravures de mode de 1830; les autres, de hauts bonnets circassiens en laine noire. Le sein manquait à toutes ces femmes : l'officier avait dit l'exacte vérité. Aussi, avec leurs jupes sombres, s'accrochant dans le milieu du dos à un corsage de même couleur, leurs poitrines aplaties, leur taille épaisse et le teint vert de-gris dont avait parlé mon cicérone, résultat des privations de toutes sortes, c'étaiunt bien là des créatures élevées à l'eau et au pain noir de la montagne, n'ayant de la femme que le visage imberbe et le développement des hanches. Parmi les hommes aussi on eût cherché vainement la race vigoureuse de la vallée de rinn et de Passeyer, à la carrure athlétique, aure-
gard franc, à l'œil ouvert, aux lèvres toujours souriantes. Ici, ils ont jane sais quoi d'indécis dans le regard qui trouble, et une tristesse dans tout leur être qui fait de la peine. Dans toute cette foule qui s'avançait à travers les rues aux petites maisons badigeonnés en rose, vert ou blanc, vers la place de la cathédrale, pas un éclat de rire, pas une explosion de gaieté en ce dimanche, où tous ces gens, secouant le fardeau du travail, s'étaient rendus à la ville.
Ce n'est pas sans peine que nous parvînmes à fendre cette foule recueillie et à nous faufiler en jouant des coudes sur la place de la cathédrale. La façade de l'église qui date du xviii*' siècle n'est pas belle, mais les pierres tumulaires des anciens évêques de Brixen, que, du cimetière abandonné, on a transportées au dôme et appliquées sur la façade, donnent à ce monument un aspect étrange ; des deux côtés du portail principal, les évêques en pierre semblent/ surveiller encore la population de la place ; on dirait des spectres sortis de la tombe pour monter la garde devant la cathédrale en cette sainte journée du dimanche. Déjà l'intérieur de la métropole est rempli de monde et des montagnards encombrent encore, les abords du dôme.
Tout à coup la foule tombe à genoux et nous regardons le portail dans la pensée qu'il va se passer une chose étrange. Mais toutes les têtes se tournent de l'autre côté, et, au coin de la rue qui débouche sur la place, apparaît un capitaine de voltigeurs de la garde du premier empire, suivi de ses soldats, au frac antique, au large shako, orné d'un plumet rouge, les bufileteries croisées sur la poitrine. C'est la garde civique
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de Brixen; derrière elle les enfants de ehœur répandent l'encens dans l'espace, et derrière ces enfants, précédé des croix et bannières et suivi de ses diacres, s'avance solennellement monseigneur l'évêque de Brixen, bénissait le peuple agenouillé avant d'entrer à la cathédrale. Plaisanter ces grandes manifestations de la religion catholique est plus facile que de se soustraire à leurs impressions. Ici, sur cette place, au milieu d'une foule pittoresque dont le recueillement ter nait de l'extase, cet évêque, qui semblait être porté par un nuage d'encens, ne nous fit point sourire, malgré le costuqfie ridicule de cetta garde bourgeoise et l'air étonné du capitaii^e qui paraissait surpris de sa propre grandeur.
Entraîné^ par la foule nous pénétrâmes dans la cathédrale, où I4 garde civique se rangea tin bataille devant le chœur, tandis que le clergé s'asseyait des dewg. côtés, l'évêque sur un trône en velours rouge à franges d'or, les autres sur les bancs en chêne sculpté. Malheureusement l'intérieur de la calbédrale, malgré sa coupole imposante, ne répondait pas au tableau' curieux que nous avions sous les yeux. Cette foule originale, aux vêtements étranges, qui ressemblait à un souvenir d'un siècle reculé, on eût voulu la voir agenouillée sur les dalles ébréchées d'une vieille église gothique ; à ce tableau manquait l'ensemble; l'architecture qui encadrait cette curieuse assemblée n'était pas à la hauteur des personnages. Les neuf autels en marbres divers, ornés de tableaux des peintres tyroliens contemporains ou à peu près, le luxe des dorures du maître autel, tout cela contrastait désagréablement avec l'antique foi et la naïveté résignée
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qui se peignait sur les visages des montagnards, accroupis plutôt qu'agenouillés. Quelques-uns, entfainés par la ferveur de la prière, avaient Taîf de se transfigurer sous nos yeux. Leur regard éteint s'illuminait subitement des feux de l'extase ; on eût dit que l'œil, tout grand ouvert et tourné vers le ciel, fixait une vision céleste en môme temps que des lèvres entr'ouVertés s'échappaient des prières râlées plutôt que parlées; d'autres, le front appuyé sur les dalles, dans une prostration absolue, paraissaient vouloir plonger leuF âme datis les profondeurs des ténèbres ; d'autres encore, le visage caché dans leurs mains crispées, s'enfonçaient les ongles dans les chairs, tandis que leur bouche murmurait des paroles entrecoupées. C'était le plus complet tableau de la foi poussée jusqu'au fanatisme.
La sortie de l'archevêque s'effectua avec la môme pompe, sans que pour cela l'église se désemplit ; mais c'est surtout dans le chemin de la croix, attenant .à la cathédrale et qui est tout ce qui reste d'un ancien cimetière, que se répandent les fidèles. Entre les antiques pierres tumulaires, s'élèvent un certain nombre de chapelles, dédiéesà une foule de'saints, et lés nombreux ex-voto en cire, suspendus à toutes le^ parties des statues, prouvent à quel point cette population tient à ses antiques croyances. Agenouillés sur les marches des autels, à ce point détachés du monde par la prière, qu'ils ne voient pas le touriste à leurs côtés, hommes, femmes et enfants, prient sous les voûtes de ce chemin de la croix, dont les fresques délabrées ont malheureusement été badigeonnées eh partie. Ce qui reste de ces fresques qui datent des xiv*, xv*" et xvi®
siècles est très-curieux : elles représentent soit des scènes bibliques, soit des incidents de l'histoire du Tyrol* omée de légendes.
De l'autre côté de la cathédrale, dans un terrain désert, qui lui aussi fut un cimetière, se trouve une chapelle dédiée à je né sais plus quelle sainte, si l'on peut appeler une chapelle ce méchant hangar en bois, où viennent prier les mères éplorées. S'il faut en croire les nombreux tableautins accrochés dans cette chapelle, sa vertu est surtout de rendre la santé aux enfants malades. Le nombre de pieds et de mains en cire, suspendus ici par les mères reconnaissantes, est incalculable. Sur l'un des tableaux naïfs décernés à la sainte, on voit une mère agenouillée, tenant par la main l'enfant guéri et offrant à la sainte son cœur qu'elle tient dans l'autre. Au-dessous on lit ces mots curieux : « C'est tout ce que je puis t' offrir I » Au premier abord, on est tenté de sourire de ces manifestations enfantines, mais, quand on pense à ce que cette naïve peinture où une femme offre son cœur à la sainte qui a guéri son enfant, contient de larmes, de désespoir, de prières et de consolation, quand on n'y voit pas seulement l'expression d'une âme primitive, mais encore la maternité avec toutes ses joies et ses douleurs ; lorsque, devant l'image de cette sainte, on voit agenouillées un certain nombre de pauvres femmes qui, dans une prière fervente, viennent implorer la vie pour l'être chétif à l'œil éteint, qu'elles tiennent dans leurs bras ; quand on entend tous ces sanglots et que l'on voit les larmes couler sur leurs joues amaigries, le cœur se serre et l'émotion chasse la raillerie.
Quelques autres églises de Brixen valent encore qu'on les visite, par exemple Téglise paroissiale, la plus ancienne, car elle date du commencement du XII* ou mieux de la fin du xi'' siècle. Bon nombre de couvents embellissent, comme bien vous pensez, cette petite ville dévote. Dans presque toutes les chapelles il y a des tableaux d'Unterberger, artiste tyrolien de quelque mérite. On aurait vraiment fort à faire si, une à une, on voulait visiter les églises et leschapelles. Pour quatre mille habitants^ on ne compte pas moins de douze églises principates. Mais, après la cathédrale, son chemin de la croix et les anciens cimetières, on peut se passer du reste, car Brixen, qui pourtant a joué un grand rôle dans l'histoire, -porte^ sauf les monuments indiqués, le cachet du dernier siècle. Ce que la guerre n'a pas détruit, quelques évêques ennemis de l'art roman et gothique ont su le faire ; le palais épiscopal, dont chaque aile représente une époque différente pour l'architecture, prouve combien les édifices sans art et sans goût ont pu plaire à certains princes de l'église.
Au dehors, sur la place, après la messe, les paysans traitent leurs affaires silencieusement, sans bruit. Si grande que soit la foule, pas un cri, pas un geste violent, pas un éclat de rire. Les marchands de fruits ont ouvert leurs boutiques après l'office, et la qualité do leur magnifique marchandise nous prouve que nous avons abandonné les régions du nord ; ce sont déjà les beaux raisins de Méran, les figues noires de Botzen, les grenats et autres fruits méridionaux. Le plus grand nombre de ces paysans retourne peii à peu à la montagne ; ceux qui restent pour dîner à Brixen portent
dans la poche droite la triple gaîne qui contient un couteau, une fourchette et une cuiller ; c*est l'usagé des montagnards d'apporter leur couvert, ce qui vaut d'ailleurs mieux que d'emporter celui de l'aubergiste.
Comme il nous restait une heure avant la table d'hôte, nous allâmes faire une visite à l'archevêché, un ancien château, entouré de fossés remplis d*eau et muni d'un pont-levis. Monseigneur dînait déjà, et de la vaste cuisine, où brillaient les batteries en cuivre rouge, s'échappaient des fumets séduisante. La grande cour d'honneur est une copie des palais florentins. Quant aux appartements, impossible d'y pénétrer; en revanche, la jolie chapelle était ouverte, et nous y vîmes d*assez beaux tableaux de peintres inconnus. Mais ce qui surtout est remarquable à l'évêchéf ce sont les jardins de Monseigneilç et les serres remplies de plantes exotiques; il y a aussi des treilles, oti plutôt de longues allées formées par la vigne, où, après dîner, dans les chaudes journées de l'été, on peut se recueillir et méditer. On me permettra de ne pas esquisser le portrait de Monseigneur, pour éviter tout reproche de personnalité dans ces observations générales sur l'influence du clergé dans le Tyrpl. Tout ce que je puis dire, c'est que l'un de ses diacres est un homme charmant, car ce ftit lui qui qui nous fit entrer dans le palais épiscopal, dont le concierge nous avait refusé l'accès. Le bon ecclésiastique; un respectable vieillard, semblait voir avec un certain plaisir que l'évôché, avec son architecture empruntée à plusieurs époques, nous intéressait, et, pour mettre le comble à son obligeance, il nous fit ouvrir les jardins, où,
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disait-il, nous pourrions fumer notre cigare que, par déférence, nous avions laissé s'éteindre.
Quand nous e&mes fait le tour des jardins, visité les serres et admiré les plantes, nous voulûmes nous retirer; mais le jardinier, craignant sans doute que nous n*emportions quelque chose, avait verrouillé la porte derrière nous, et, quaique nous frappions à coups Redoublés pour nous rappeler à son souvenir, il attendit pour nous délivrer de cette charmante prison qu'il eût pris son dîner. J'ai bien dit son dîner, car en Tyrol, comme en Allemagne, on dîne de midi à une heure et Ton soupe à huit heures. Précisément, en ce moment, la cloche de l'hôtel conviait les affamés à la table d'hôte et c'est le cas ou jamais de dire qu'en voyageant dans le Tyrol, on fait bien de se conformer aux usages du pays, c'est-à-dire de manger à l'heure des tyroliens et d'adopter hardiment leur cuisine; elle n'est pas toujours très-bonne, et l'absence de la broche se fait surtout sentir. Ce sont des viandes cuites à la casserole; mais le potage est toujours bon, les truites excellentes, et le pays est sans rivai pour l'entremets sucré ; quant aux vins, on ferait bien de s'habituer aux crus du Tyrol ou à ce vin rouge autrichien le VoeslaueVf que l'on trouve à peu près partout.
Désormais, Brixen était sans intérêt pour nous : la ville avait repris sa physionomie calme de la veille. En attendant les vêpres, J^ourgeois et manants dormaient, tandisque nous nous dirigeâmes vers la gare pour prendre le train et gagner Klauseii, petite ville sur l'Eisack, à vingt minutes de chemin dç fer de Brixen. A moitié chemin, entre les deux villes, à
gauche, on voit surgir, au-dessus de la montagne, les magnifiques pics dolomitiques, dits les Spectres, et qui, en réalité, quand le soleil couchant dore leurs cimes de ses derniers feux, semblent être des fantômes de géants, se dressant dans l'espace au-dessus des forôts de sapins et de mélèzes. Sur les coteaux, quelques burgs remarquables comme Platsch et Vilseck attirent les regards du touriste, mais le plus joli de tous ces antiques châteaux est le Karlsburg, vaste palais parfaitement conservé, quoiqu'il date du dixseptième siècle.
Cette campagne de Brixen, avec ses châteaux, ses coteaux et ses rochers, est pleine de légendes curieuses dont on nous conta quelques-unes en route. Plus haut j'ai répété la légende du lac d'Achensée. Brixen aussi a son histoire de village maudit. Au pied de l'un de ces audacieux rochers qui bordent la route se trouvaient, au temps jadis, deux bourgs dont le torrent arrosait les riches prairies et les beaux jardins. Les habitants deces bourgs s'exécraient à ce point que, pour se faire du tort, les uns ou les autres détournaient de leur courant les eaux de la montagne. Même dans la sainte nuit de Noël, loin de se recueillir dans la prière, on entendait la pioche qui creusait un nouveau lit, afin que les voisins fussent privés des eaux bienfaisantes, et à ce travail sacrilège des uns, les autres répondaient par d'horribles jurons et par des invocations à l'assistance de Satan.
Le châtiment ne se fît pas attendre ; les morts des villages impies ne trouvaient pas de repos dans la tombe; leurs âmes en peine erraient la nuit à travers la campagne et poussaient des gémissements plaintifs, sans que cet exemple fît revenir les vivants à de meilleurs
sentiments. A bout de patience, le Ciel résolut la destruction des deux villages de Racking et de Stainhaering.
C'était un samedi ; la journée était si belle que pas un nuage ne couronnait les cimes des montagnes. Dans leurs 'champs, les habitants étaient occupés à charger le foin coupé sur des voitures. Des injures on en vint aux mains et cette terre bénie de Dieu fut bientôt rougie du sang de nombreuses victimes. Tout à coup le ciel s'obscurcit ; une ondée tomba, tandis que le tonnerre grondait avec une telle violence que les vieillards ne se souvenaient pas d'avoir jamais entendu pareil orage; le bourdon deBrixen, dit le Taureau^ et toutes les autres cloches retentirent en signe de détresse, mais rien ne put conjurer l'ouragan. Les âmes damnées des trépassés, obéissante une volonté implacable, furent elles-mêmes contraintes à contribuer à la destruction des villages où vivaient leurs fils et leurs parents : sur la montagne on vit apparaître de nombreux fantômes qui détachèrent des blocs et les roulèrent dans la vallée, tandis que le torrent furieux, entraînant la terre dans sa course folle, faisait descendre la montagne, sur le val maudit et le changeait en un désert ; bientôt des deux villages il ne resta plus de trace. Mais les âmes des habitants ensevelis sous la montagne ne trouvèrent pas de repos ; chaque nuit on les entendait pousser des hurlements sur le terrain où jadis étaient leurs maisons etleurs champs, et, dans ces plaintes," quelques habitants des villages voisins distinguèrent parfaitement la voix de tel ou tel qu'ils avaient connu. Pour se débarasser de ces fantômes, on fit venir deux pères jésuites qui bannirent les esprits
dans la montagfie afin qu'ils ne troublassent plus le sommeil des honnêtes gens.
Quelque temps après, un Brixenois revint la nuit par le val maudit. Tout à coup les deux villages engloutis sortirent de terre avec leurs maisons, leurs jardins et leurs champs, tels qu'ils avaient été jadis. Dans la plaine stationnait la charrue avec son attelage de bœufs, mais les bêtes, pas plus que les hommes, ne donnaient signe de vie ; tous semblaient être cloués sur place, les vieilles femmes assises à la porte de leurs maisons aussi bien que les enfants et les hommes qui, au cabaret, devant les tables chargées de fioles de vin, paraissaient jouer aux cartes. Le Brixenois reconnut très-bien quelques paysans que jadis il avait vus à la ville. Il leur adressa la parole, mais n'obtint aucune réponse. Affolé de terreur, il courut tout droit à l*église déserte du village, dont la porte était ouverte, et se jeta aux pieds de l'autel en s'écriant : « Seigneur Jésus! sauvez-moi! » Aussitôt, les villages fantômes disparurent et le bourgeois de Brixen se mit à jouer des jambes jusqu'à ce qu'il fût arrivé chez lui, où, baigné de sueur, il tomba épuisé sur le seuil. Depuis cet événement, on évite le val maudit pendant la nuit; mais lorsqu'on est forcé de le traverser, il suffit, disent les paysans, de faire le signe de la croix et de dire un Paier noster pour chasser les esprits dans la montagne.
De notre wagon, nous ne pouvions voir le val maudit dont un voyageur complaisant nous, conta la légende, mais tout autour de nous régnait ce silence du dimanche dans le Tyrol qui nous fit songer à ces villages fantômes. Les vieux châteaux planaient silencieusement sur le coteau désert comme les bourgs
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eptouis (Jaiis les arbres et dont on n'apercevait que la tQJture en grès vert de l'église où se mirait le soleil. Comme les champs et les ruines, les villages semblaient abandonnés; chacundormaitsans doute après le dîner, car, dans les bourgs^ pas un enfant ne se roiilait dans la poussière; dans la prairie, pas une vache n'agitait la clochette suspendue à son cou. Derrière nous, sur la cime du Brenner, se montraient quelques légers nuages, mais, 04 face de nous et à nos côtés, la vallée de rjSisa/^k était resplendissanta de icalme et de soleil.
La vallée de l'Eisack est moins souriante que celle de rinn, mais elle est plus imposante. Le torrent que nous avons suivi depuis sa source sur le Brenner, n'a P4S la nappe blanche et calme de l'Inn ; il est mouvenjenté, pittoresquje comme le paysage qu'il traverse et qui est 4e toute beauté entre Brixen et Klausen. Ce ne sont que défilés et vallées, bordés de coteaux sévères avec leurs forets de Sjapins, de chênes ou de mélèzes ; sur les rochers d'alentour sont assises les ruines des vieux châteaux délabrés, tandis qu'au-dessus de cette première chaîne de montagnes, se dressent à de certains endroits les gigantesques masses dolomitiques du val du Pusterthal que nous réservons pour la fin de notre voyage.
Klausen est une petite ville se composant d'une saule rue, bâtie entre la montagne et l'Eisack. Dominant Le bourg, s'élève sur le rocher ie superbe couvent de Seben, un ancien castel romain; on le voit de loin se dresser sur le pic qu'il couronne avec ses créneaux, ses tours et cette gigantesque image du Christ, brossée sur le mur en souvenir d'un épisode de la guerre de 1809, dont nous parlerons plus tard. Ce qui nous atti^
rait avant tout à Clausen, c'était le célèbre trésor des capucins dont la reine Marie- Anne d'Espagne, épouse de Charles II, fit doji à ce couvent, d'où était sorti son confesseur Gabriel Pontifeser. L'unique rue qui forme la ville de Klausen n'est pas autrement intéressante. Ce sont toujours les maisons tyroliennes peintes en rose, en vert, en jaune et ornées de fresques représentant quelque scène de l'histoire sainte. Sur la place, sur le rebord de l'abreuvoir sont assis deux ou trois Tyroliens; les autres dorment après avoir prié et en attendant qu'ils prient encore. Que nous sommes donc loin deces joyeux villages des autres pays où, dans l'après-midi, le violoneux hissé sur un tonneau, sous le chêne séculaire, appelle les paysans à la danse. Ici, tout est désert; sur ce bourg pittoresque semble planer la mort. A côté de l'abreuvoir, la traditionnelle fontaine en bois surmontée de s^a figure en bois peint ; celle-ci porte une armure et un casque ;.les deux bras cassés et le nez ébréché du chevalier en bois disent l'histoire lamentable de ses malheurs. Désirant savoir au juste quel gentilhomme nous contemplions, l'un de mes compagnons de route désigna la figure à l'un des Tyroliens assis sur l'abreuvoir en lui demandant :
— Voulez-vous, mon brave homme, me dire quelle est cette figure ?
Le Tyrolien interpellé lève sur nous ses yeux hébétés, tandis que les autres éclatent de rire, et répond :
— Ga?... c'est une fontaine.
— Parbleu! je le vois bien, mais je vous parle de la figure.
Lé Tyrolien de Klausen, sans doute quelque valet
de la poste qui est en face> se retourne, regarde la fontaine, puis la figure d'un air étonné :
— Tiens I fit-il, c'est vrai I il y a une figure I ..
C'est incroyable, mais cela est. Cet homme qui a cinquante ans, qui est probablement né à Klausen et vient chaquejours'assoir sur cet abreuvoir, cet homme ne s'est jamais aperçu de la présence d'un chevalier sur la fontaine. Les trois autres abrutis se contentent de nous rire au nez.
. — Ah I çà I voulez-vous bien me dire pourquoi vous riez? demandai -je à l'un de ces rustres.
— Dam ! c'est que vous demandez ce que c'est que cette figure ?
— Eh bien, le savez-vous, vous qui êtes un malin ?
— Parbleii ! c'est un chevalier.
— Mais quel chevalier?
— Dam I un chevalier I
Vraiment I en présence de pareilles brutes, on désespère de l'humanité. Heureusement qu'en nous approchant nous voyons aux pieds du chevalier la moitié d'une maison en flammes, qu'une petite colonne du monument nous cachait. Nous sommes donc en présence de l'éternel saint Florian, que l'on voit sur toutes les places pubhques dans le Tyrol. Abandonnant ces rustres à leurs méditations, nous nous rendons au couvent des Capucins situé plus loin, au delà du torrent qui coupe le bourg en deux parties, et bientôt à notre gauche nous apercevons l'église du couvent, flanquée de deux chapelles où sont agenouillées quelques personnes. Dans l'une de ces chapelles, un Christ en cire est étendu à terre et de ses blessures s'échappent des torrents de sang ; dans l'autre, une scène du
Purgatoire attire les fimatiques. Devant ces ehapelle9, les enfants ont planté des sapins en papier collé sur du carton. Le Christ, les diables et l'Enfer, tout est d'une naïveté primitive. Quant à l'église des Capucins où nous entrons, elle est froide, sans charme dans l'architecture et blanchie à la chaux ; les tableaux que l'on dit être de Murillo, mais, qui en réalité, appartiennent à l'école espagnole, qui a imité le maître, sont assez jolis, surtout celui du maître-autel dont on a gâté l'effet par un store rose qui répand sur la toile en môme temps que sur le maître-autel une teinte artificielle, fadasse et mystique. Comme à Brixen, les gens du pays sont accroupis plutôt qu'agenouillés ; ces paysans, catholiques de la province la plus catholique du Tyrol, on les dirait des puritains d'une autre époque. L'église est triste comme la rue déserte. Est-ce l'excès de la foi, est-ce la particularité delà race qui répand cette mélancolie partout sur le dimanche tyrolien? Je l'ignore I Mais toujours est-il qu'on éprouve un serrement de cœur à l'aspect de cette population languissante. On voudrait assister à une bonne bataille; on voudrait entendre le crin-crin de la danse ; on voudrait voir un vigoureux gars enlacer la jolie taille d'une belle fllle dans l'ivresse de la jeunesse ; enfin, ces gens qui vont à l'église ou qui en reviennent, on désirerait les voir vivre! Mais non! tout est sombre, mélancolique, sévère et recueilli dans cette ville jetée au bas du rocher sur lequel s'élève le cloître des Bénédictines de Seben.
Le couvent des Capucins, d'où est sorti le fameux Haspinger, le compagnon d'Andréas Hofer, est à côté de l'église, et dans l'espoir de contempler le célèbre
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trésor dont on m*aYait surtout vanté les délicieux itoires et ambres sculptés, nous nous rendons à l'entrée du couvent et nous sonnons. Aussitôt retentit une dé ces cloches invraisemblables que l'on entend dans les mélodraïnes quand, pendant l'orage, un inconnu demande l'hospitalité, tandis que l'orchestre exécute un trémolo. Puis, des pas lourds retentissent sur les dalles d*un couloir ; un verrou intérieur grince absolument comme dans Gaspardo le Pêcheur, au théâtre de l'Ambigu, et, dans la porte discrètement entr*ouverte, apparaît un de ces capucins comme on n'en troute plus que sur les coucous de la Forêt Noire où ils viennent sonner la cloche à chaque heure de la Journée et même de la nuit. Mais celui-ci n'est pas en bois ; il est vivant et se porte bien; une longue barbe grise encadre sa face réjouie et satisfaite ; sur son gros nez repose majestueusement un de ces binocles du temps jadis, dont les verres ronds et démesurément grands sont enchâssés dans du cuivre.
— Que désirez- vous 7 nous demande le capucin d'un ton bourru qui contraste singulièrement avec son aspect débonnaire.
— Mon père, nous voudrions bien voir votre célèbre trésor.
— • Il nV a plus rien !
— Pourquoi n'y a-t-il plus rien, mon père?
— Tout est emballéi
— Emballé?
Sans nous répondre, le capucin rentre dans son coucou dont il ferme la porte, sur laquelle nous entendons distinctement grincer le lourd verrou. Qu'est-ce â dire? Pourquoi nous refuse-t-il de nous laisser voir
le trésor? Nous prend-il pour des voleurs? Ce serait par trop humiliant. Sonnons encore, ne fût-ce que pour nous réhabiliter.
La cloche retentit de nouveau; les mêmes pas lourds se font entendre ; le verrou regrince ; la porte s'entrebâille; c'est le capucin désiré...
— Pardon, mon père, lui dis-je, c'est...
Il n'en entend pas davantage, car, rouge de colère, il nous a fermé la porte au nez. Exaspérés par cet accueil malveillant, nous allions sonner pour la troisième fois et plus violem ment que les précédentes, quand vint à passer le maître de poste, un homme intelligent qui voulut bien nous. renseigner. La mauvaise humeur du capucin vient de ce que les touristes, fidèles à leur guide, frappent toute la journée à la porte du couvent pour voir le trésor que le capucin ne peut pas leur montrer. Ce matinmême, deux Américains avaient fait une scène terrible à ce pauvre frater. Ils prétendaient que, moyennant le pourboire indiqué sur le guide, ils avaient le droit d'exiger l'exhibition du trésor. Renvoyés une première fois, ils étaient revenus à la charge et cette fois, plus audacieux que nous, ils avaient pénétré de force dans le couvent, d'où le garde-champêtre, accouru au secours des capucins, ne put les déloger qu'après une lutte des plus vives dans laquelle l'un des moines avait reçu un coup de poing dans l'estomac ; après quoi les Américains étaient partis pour se plaindre à leur consul de ce qu'ils avaient été forcés de battre im capucin.
— Mais aussi, pourquoi ne montrent-ils pas leur trésor? demandai-je au maître de poste.
— Il est réellement emballé I répondit-il. Figurez-
vousque,lors desguerresde 1809, plusieurs objets précieux ont disparu. Aussi, quand éclata la guerre de 1 848 en Italie, les capucins s'empressèrent-ils d'emballer leur trésor pour le mettre en sûreté au premier signal. La paix faite, ils déballèrent le trésor. Vint la guerre de 1859, ils le réemballent; après Villafranca, ils déballent ; sept ans après, la guerre éclate entre l'Autriche et la Prusse ; les capucins réemballent le trésor, puis le redéballent après la paix de Prague. Voici que survient la guerre entre la France et l'Allemagne, et, pour ne pas être pris à Timproviste par la guerre universelle qu'ils redoutent, ils emballent de nouveau le trésor. Depuis, ils ont juré qu'ils le laisseraient dans les caisses prêt à tout événement, et comme il n'y a pas de lois au monde qui puisse les contraindre à déballer leurs objets d'art et qu'ils s'y refusent absolument, il ne se passe pas un jour sans qu'il éclate un conflit entre les touristes et les pères.
Renseignés de la sorte par le maître de poste, il ne nous resta plus qu'à rire de notre aventure et c'est ce que nous fîmes; après quoi, chez l'aubergiste intelligent, nous tînmes un conseil de guerre oour savoir si, oui 6u non, nous visiterions le couvent de'Seben qui, flanqué sur un rocher audacieux, se découpe si fièrement sur le ciel, déjà chargé de nuages. Au pied de cette côte, au dessus des maisons de Klausen, se trouve la ruine d'une vieille tour romaine qui, probablement, était autrefois en communication avec le chàteau-fort transformé en couvent. Déjà quelques gouttes d'eau tombent du ciel obscurci; sur le Brenner, s'amoncellent les nuages noirs où disparaissent les cimes des montagnes, tandis que nous escaladions l'horrible chemin
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hérissé de pelits pavés pointus, qui conduit en une bonne demi-houre au couvent, Dans le lointain gronde le tonnerre, sourd d'abord, puis plus violent, à mesure qu'il s'approche. Des Spectres nous ne voyons plus rien; sur la forêt qui couvre les coteaux s'étend une nappe noire, enveloppant le paysage de ténèbres; la pluie arrive, tandis que nous hâtons le pas.
Plus nous montons, plus les nuages descendent sur la vallée; tout à coup, au-dessus de nous, éclate ime détonation terrible répercutée par les échos d'alentour; c'est coname un feu roulant de cent pièces d'artillerie, et à travers l'obscurité passe l'éclair, jetant une vive clarté sur le paysage qui immédiatement se replonge dans l'ombre. Nous sommes à cinq minutes encore du couvent quand, cette fois, l'ondée descend sur nous et en une seconde nous trempe jusqu'aux os. A travers l'épouvantable fracas de la foudre, nous entendons dans la montagne et dans la vallée toutes les cloches tinter pour conjurer l'orage. Le torrent qui, tantôt, coulait tristement dans son lit desséché, grossit et se précipite de la montagne, écumant, terrible, entraînant dans ses eaux furibondes des masses de bois
coupé et dès pierres qui, se heurtant contre mille obstacles, s'élancent dans l'espace en bonds insensés, puis retombent dans les eaux mugissantes; les vignes à travers lesquelles conduit la route qui tourne autour du rocher, se couchent à terre sous la pression de l'ouragan qui souffle. C'est au milieu de cet orage que nous arrivons au couvent des Bénédictines qui reste hermétiquement fermé, mais dont les trois églises sont hospitalières. O'est là que nous respirons, heureux d'avoir atteint le port.
UN BIMAKCHE DANS LB TJTROL 187
Plus violent encore, le tonnerre éclate en détonatioQS formidables. Autour de ce couvent, qui n'est abrité d'aucun côté, la tempâte fait rage ; les vitraux trem* blent et nous nousdemandon&si jamais nous reverrons la plaine, quand soudain au tonnerre qui gronde, aux cloches qui tintent, au ventquisoufBe, viennent s'ajouter les voix plaintives des nonnes qui, cachées à nos regards, entonnent des chants lugubres.
De ma vie, je l'avoue, je n'ai éprouvé une sensation aussi terrifiante. Sur ce rocher escarpé, dans ce vieux castel transformé en couvent, au milieu de la tourmente qui grondait au dehors, les voix de ces pauvres filles, enterrées entre le ciel et le roc, me faisaient l'effet des plaintes et des gémissements qu'au dire des hommes bien renseignés, les ressuscites poussent le jour du jugement dernier. Les mots du maître de poste qui, désignant ce couvent, nous dit en parlant des nonnes : « Quand on est là haut, on est mort, » me revinrent à la mémoire et me firent tressaiUir.
Oui, c'était bien la mort; ici et dehors, la mort partout; les femmes qui, cachées aux regards indiscrets, chantent à travers la tempête, sont bien mortes de leur vivant. Ces nécropoles des âmes qu'on appelle couvents, on les comprendrait encore dans un paysage maudit, loin de l'humanité, dans un des défilés abruptes des Alpes où bien rarement passe quelque touriste aventureux. Mais ici, sur ce pic pittoresque qui domine l'une des vallées les plus belles du Tyrol, que de fois, en contemplant la vie qui est en bas, ces trains qui sillonnent la campagne, l'Eisack qui roule au pied du coteau couvert de vignes, de chaumières et de villages, dont les clochers verts scintillent joyeuse-
ment au soleil, que de fois on doit regretter d'avoir quitté le grand monde du bon Dieu pour se plonger dans les abstinences et l'isolement I Ce Christ gig£tntesque peint sur les murs semble étendre ses bras pour plaindre ces malheureuses filles enfouies sur cette montagne ; un badigeonneur Ta brossé à remplacement où, en 1809, une nonne, poursuivie par des soldats français, s'est précipitée dans l'abîme pour échapper au déshonneur. Pauvre créature I Son héroïsme est peut-être moindre qu'on ne le suppose. Pour elle la mort était la délivrance I
Quand, une heure plus tard, nous descendîmes vers Klausen sur l'abominable pavé pointu que les terres détrempées avaient à ce point rendu glissant que l'on pouvait se croire sur la descente d'un glacier, le couvent de Seben se mirait au soleil et le ciel avait repris toute sa clarté. En nous rendant à la gare, nous passâmes devant la vieille église de Saint-André où, dans les vitrines, s'étalent des saints en cire, habillés par les habitants de la tête aux pieds ; la Vierge avait de vrais cheveux et une chemise de batiste richement brodée ; un petit saint Jean portait des bas de laine rouge et des bottines de chevreau, que, sans doute, lui avait offertes le cordonnier du village; tous ces saints personnages sous les vitrines déploient le môme luxe contemporain. Devant les petites chapelles du cimetière où l'on voit des chefs-d'œuvre de naïveté que l'art tyrolien découpe dans le bois à coups de hache, les plus dévots des habitants ont planté des sapins en carton, ce qui achève de donner à ces chapelles l'aspect d'un théâtre en plein vent.
Comme nous faisions le tour de l'église pour voiries
vieilles pierres tumulaires de Tancien cimetière, nous entendîmes dans les profondeurs du sol une voix chevrotante qui récitait des prières, et, suivant cette voix, par une porte basse au-dessus de laquelle une tête de mort nous souhaitait la bienvenue, nous descendîmes quelques marches chancelantes. A la lueur de la lampe éternelle qui brûlait au maître-autel où la Vierge tient sur ses genoux le corps meurtri du Christ, nous vîmes une vieille femme absorbée dans ses oraisons. De peur de la troubler, nous nous tînmes à distance, laissant errer nos regards sur les tableautins, les ex--voto en cire, accrochés ça et là, ainsi que sur une scène du purgatoire, brossée sur le mur et encadrée dans des ossements humains. Quand la vieille Tyrolienne eut cessé de prier, elle se leva pour partir et sur ses joues pâles et amaigries nous vîmes les traces des larmes qu'elle venait de verser ; elle avait au moins quatre-vingts ans et s'appuyait sur un gourdin énorme pour marcher; saisi de compassion, je lui offris la main pour l'aider à remonter les affreuses marches ébréchées, puis :
— Comment appelez-vous cette chapelle, ma brave femme ? lui demandai-je.
— La chapelle des morts.
— Est-ce qu'on y dépose les corps avant l'inhumation?
— Non, fit-elle, mais on vient prier pour eux dans cette chapelle aux pieds de Notrc-Dame-des-Douleurs qui nous inspire une bien grande confiance.
Pauvre femme I cela fut dit si simplement, d'un ton si vraiment convaincu, que nous nous regardâmes, tous émus au môme degré. A côté de la dévotion
excessive dans la plaine et du fanatisme dans le couvent sur la montagne, le dimanche dans le Tyrol venait de nous montrer le tableau doux et idéal de la naïve croyance. Je vous jure bien que nous n'étions pas d'humeur à rire et, en quittant cette vieille paysanne, nous nous disions que, si la foi e&t la consolation de toutes les douleurs et donne Tinébranlable confiance dans l'avenir, c'est que la religion, môme dans ses égarements, est respectable en vertu du principe qui fait son essence et que c'est un crime odieux que d'en dépouiller des âmes candides, pour les plonger dans l'incertitude, le doute et le néant.
Suit* de la desecnte du Brenaer. — La vallé» de Grœddu. — La laii^« de Gsurdena. — Etrusques, chrétiens ou romains. — D'où -viennent les boiseries sculptées du Tyrol.— Un stock de souverains en bols. — Botzen.
— Le pont du Talfer. — Les Alpes dolomitiques.— Fusion des arcfaitectures italiennes et allemandes. — Le paysage méridional. — La cathédrale de Botzen. — Le tombeau de Tarchiduc Rainer. •— La poésie du prince. -^ La chapelle de X^otre-Dam«-du-Gazon. — Histoire extraordinaire d*un charretier, de la Vierge et de TËnfant Jésus . — Le paysage autour de Botzen. — Claude Lorrain ou Salvator Rosa ait choix. — • La question des voitures. -~ La vieille route du Brenner. — Cardaun.
— Entrée de FEggenthal. — Le château de Rarneid. — Histoire d'un chevalier atteint de la peste. — Le dédié de Eggenthal. — Travaux exécutés par les paysans tyroliens. — Le torrent d'Eggenbach. — Ledéfllé en hiver. — La vie dans la montagne. — Splendeurs de la création et mifères de 1^ créature. — Différentes Manières de voyager. — Opinion d*un couple hollandais sur Naples, Rome, Venise et le Tyrol. — Excursion dans les dédiés du Sarnthal. — Le boturg de Saint-Antoine. — Vieux Romain» et vieilles ruines. — Ce que coûte un vieux château en Tyrol. ^ Runglsiein. — Ried. — La gorge de Maggler Kessel. — Les bourgeois de Botsen. — La ville de Jérusalem construite paf un tanneur.
La deuxième station entre Brixen et Botzen s'appelle Waidbruck. Le torrent Grœdenerbach sort d'un défilé entre deux pittoresques rochers dont l'un est couronné par l'intéressant château de Trostburg, le
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plus beau de toute la vallée. C'est d'ici que les étymologistes se rendent dans le val de Groeden, ou de Gardena comme les gens du pays l'appellent dans l'idiome de leurs pères, qui n'a cessé de préoccuper les savants. Cette langue étrange, sorte de latin panaché de tous les dialectes de la terre, car on y trouve des mots allemands, anglais, espagnols, français, italiens, s'est formée dans le cours des siècles.
On ne la parle que dans la vallée de Groeden; on ne s'en est jamais servi ailleurs. Le nombre de volumes que les savants ont écrit sur ses origines est incalculable. Des hommes studieux ont passé leur vie à approfondir cet idiome, et quand ils pensaient avoir atteint leur but, d'autres hommes plus studiexix encore sont venus pour leur prouver qu'ils n'étaient que des ânes. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est que les uns et les autres ont raison : ceux qui affirment que la langue de Groeden est de l'étrusque, comme ceux qui prétendent que c'est du latin falsifié. D'autres, qui ont recherché les origines espagnoles et italiennes, ont voulu prouver que les paysans parlaient un patois italien: de toutes ces recherches étymologiques il résulte à l'évidence que personne û'a, jusqu'à présent, pu expliquer comment, dans cette vallée encaissée entre le Tyrol allemand dont elle fait partie et l'Italie dont elle n'est séparée que par une chaîne de montagnes, s'est formé cet idiome qu'on ne retrouve pas dans d'autres contrées du Tyrol absolument placées dans les mêmes conditions géographiques. De tout ce que, dans le désir de me renseigner, j'ai lu à ce sujet, les ouvrages de M.Steub, touriste consciencieux autant que savant et qui a consacré toutes ses études au Tyrol, m'ont
seuls donné quelques éclaircissements. Il explique le singulier idiome de Groeden, comme venant de la colonie romaine; dans Torigine ces gens-là parlaient latin, et comme leur pays est ouvert d'un côté sur l'Allemagne .et que de l'autre il touche à l'Italie, les deux langues ont fait invasion dans le jargon primitif; le vieux patois du Tyrol s'y est mêlé autant que l'italien, et,6ommeun antique usage veut qu'un gars de Groeden n'épouse qu'une fille de la vallée, l'idiome s'est transmis de père en fils en se modifiant successivement par le mélange des mots espagnols, français et anglais que les industriels, de retour de leurs voyages, ont rapportés au pays.
La grande industrie de l'endroit est la boiserie sculptée, celte boiserie tyrolienne que l'on vend un peu partout : cadres pour images de sainteté, chamois sur bloc de rocher, chasseurs en bois aux jambes en cornes de chamois, où l'on accroche la poudrière ou des pistolets, encriers surmontés d'une bergère, chalets prêts à recevoir un coucou ou une montre, boites à gants, porte-allumfittes, enfin tous ces jolis objets que l'on fabrique exclusivement dans la vallée de Groeden en même temps que des joujoux en bois. Tout le vallon, et notamment le village de Saint-Ulrich, ne s'occupe pas d'autre chose. Dans chaque maison les hommes sculptent n'importe quoi dans le bois, tandis que les femmes confectionnent les grossières dentelles qui d'ici se répandent sur tout le Tyrol. Le fondateur de ç3lte industrie Groedenoise fut un simple paysan qui, vers la fin du dix-septième siècle, tailla dans le bois de son pays des crucifix ou des cadres. Quand il en eut fait un certain nombre, il songea à les
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vendre; il se rendit en Italie d'abord, en Espagne ensuite, et comme il revînt au village les poehes pleines d'argent, il se remit à la besogne, secondé cette fois par des élèves. C'est ainsi que peu à peu, de génération en génération, le bibelot sculpté devint la principale industrie de la vallée de Groeden ; ceux qui, après leur voyage, rentraient pour repartir avec de nouvelles marchandises,yimportèrentleslanguesitalienne, espagnole et même la vieille langue provençale qu'ils transmirent à leurs enfants ; de là vint ce mélange de mots cosmopolites dans la langue de Groeden.
A mesure que leur commerce florissait, les sculpteurs et fabricants de joujoux songèrent à établir des succursales en pays étrangers, et, peu à peu, le commerce de ces objets s'étendit non seulement à l'Europe, mais encore au delà des mers, à New-York, à Philadelphie et même au Mexique. Chose curieuse, même en pays étrangers, ils parlaient leur idiome et le transmettaient à leurs enfants, car si éloigné que fût le négociant de son pays natal, quand il avait envie de se marier, il allait chercher une femme dans ses montagnes, à moins qu'il n'épousât la fille de quelque compatriote émigré comme lui. Danscette vallée artistique, car il y a de ci de là un peu d'art dans ces grossières boiseries, tout sculpteur a sa spécialité: celui-ci fait des christs, cet autre des chalets, un troisième des couteaux à papier, un quatrième des polichinelles, et ainsi de suite. Avec la création du chemin de fer, l'industrie de Groeden a pris des proportions plus grandes encore ; les habitants ne s'en vont plus de par le monde offrir de porte en porte leurs gentilles boiseries; on vient les chercher chez eux.
Le commerce est centralisé dans les mains de quelques négociants, tous nés dans la vallée, qui expédient la marchandise à leurs représentants en pays étrangers, tous enfants du pays. A Saint-Ulrich, il y a bien encore quelques sculpteurs qui travaillent pour leur compte, mais ils sont rares; ceux-ci envoient leurs jolies filles, — car ici les Tyroliennes sont jolies, — aux foires du Tyrol et souvent même en Italie. Leur mine avenante fait autant pour l'écoulement de la marchandise que leur connaissance des langues allemande et italienne qu'on enseigne aux enfants à l'école, sans que l'usage de Time ou de l'autre langue se soit acclimaté dans la vallée. Quand ces Tyroliennes ont amassé une petite dot dans leur vie nomade, elles retournent au village, vertueuses comme elles en sont parties, et épousent le gara de leur choix.
Le touriste qui aperçoit ces jolis minois dans les foires du Tyrol et qui achète tout le magasin pour se lier avec la belle marchande, n'obtient jamais que ce sourire aimable qui lui permet de contempler trentedeux belles dents ; s'il espère mieux, il s'expose à de cruelles désillusions. J'ai vu quelques-unes de ces jolies filles de Groeden, qui, le joiTf du marché, en attendant le client, travaillaient dans leur boutique, où, avec une dextérité prodigieuse, elles sculptaient pour les enfants des lions, des tigres, des léopards et autres bêtes fauves avec des yeux faits de perles noires.
La vallée de Groeden est pour les boiseries sculptées ce que le Zillerthal est pour la tyrolienne, la cithare et la guitare, avec cette différence que la population de Saint-Ulrich n'a pas encore été gâtée par les étrangers. Peu de touristes prennent la peine de visiter le
vallon' des sculpteurs, tous se rendent dans le Zillerthal. C'est pourquoi celui-ci a perdu peu à peu sa naïveté^ tandis que l'autre Ta conservée aussi bien que son patois. L'allemand et Titalien qu'on enseigne à l'école sont des articles de luxe pour le voyage; l'idiome de Groeden reste la langue naturelle que l'enfant apprend de ses parents et dont il se sert malgré les maîtres d'école et les curés. Sur quelques points, le sermon du dimanche se fait en allemand et en italien; mais beaucoup de prêtres, sentant que, pour parler à Tàme des fidèles, il faut avant tout leur parler dans la langue chère à leur cœur, apprennent leur patois et s'en servent avec succès pour la gloire de Dieu et de la religion.
On peut, en trois heures, se rendre de la station de ' Waidbruck à Saint-Ulrich, passer un bout de temps dans le village artistique et aller, le soir même, coucher à Botzen. Ce qu'il y a, à mon avis, de plus curieux dans ce village, c'est que, malgré l'école de dessin que les gros entrepreneurs y ont fondée, les modèles des objets sculptés ne se sont pas modifiés ; ces paysans sont restés fidèles autant à l'art de leurs pères qu'à leur langue ; tel sculpteur de chiens, par exemple, ne ferait pas pour un empire un autre toutou que celui dans lequel excellait monsieur son père. Le seul modèle qui change est celui des souverains; à chaque avènement d'un nouveau roi, on taille ses traits augustes dans le bois et on en inonde le pays dont il fait le bonheur. Il y a encore à Saint-Ulrich un vieux stock de princes italiens hors concours depuis l'unification de l'Italie et que Ton aurait pour un morceau de pain. Les événements de 1870-71, ont fait
aussi qu'on a laissé pour compte aux négociants de Groeden une collection de Napoléon III, que l'on aurait à très-bon marché, en même temps que trois ou quatre mille Isabelle d'Espagne, dont le placement devient difficile.
Après la station d'Atzwang, la vallée de l'Eisack se rétrécit pour s'ouvrir après Blumau, sur le large vallon de Botzen. Cette curieuse ville, d'à peu près 10,000 habitants, est située dans un immense jardin de vignes, de figuiers et d'amandiers, qui lui-même est encadré par les masses de granit et de porphyre d'un côté, et de l'autre, au-dessus de la ville, par une imposante chaîne d'Alpes dolomitiques , l'une des plus belles qu'il soit possible de voir. Deux torrents, le Talfer, venant de la vallée de Sarnthal, et la Passer, venant de la vallée de Passeyer, se jettent ici dans l'Eisack pour aller plus loin se perdre dans l'Adige.
Du pont du Talfer la vue est incomparable, surtout vers le soir, quand, éclairés par le soleil couchant, les pics Rosszâhne (Dents de cheval), Rosengarten (Jardin des roses) et Rothewand (la Muraille rouge), semblent un brasier ardent qui se découpe sur le ciel. Sur ce pont, en regardant devant nous, Botzen s'appuie aux verts coteaux couverts de vignes, de mûriers, de figuiers et d'amandiers, où les riches Bôtzénois, fuyant les chaleurs de la ville, iront humer * l'air frais de la montagne ; à droite, s'étend à perte de vue la pittoresque vallée de l'Eisack. A notre gauche, au delà d'un groupe de maisons et châteaux, se montrent les pics sauvages ainsi que les pittoresques ruines du défilé de Sarnthal, et, derrière nous, l'entrée de la vallée de l'Adige supérieure, qui
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conduit à Mémn, ferme cet imposant panorama»
La ville de Botzen est Tune des plus anciennes et certainement la plus riche du Tyrol. Elle a de tout temps accaparé le commerce du Tyrol avec l'Italie, et les nombreuses villas qui s'élèvent sur la montagne au milieu d'une luxuriante végétation méridionale, témoignent de la fortune toujours, croissante du négoce botzenois. La vieille ville est un amas de rues tortueuses, bordées de deux rangées de maisons sous les arcades desquelles s'est installé le petit commerce comme dans les autres villes tyroliennes. Les maisons, aux petites fenêtres, ornées à chaque étage d'un balcon formant une espèce de tourillon qui permet aux habitants de contempler leur rue d'nn bout à l'autre, sont d'un aspect on ne peut plus pittoresque; elles sont bâties sur un modèle uniforme ; le rez-de-chaussée est une vaste voûte à ogives en pierre de taille et en dehors des magasins, donnant sur les arcades; il est rarement habité. A l'extérieur comme à l'intérieur, les habitations sont' d'une propreté qui nuit souvent à l'effet pittoresque. A beaucoup de fenêtres on voit déjà les stores flottants de l'Italie, car, de ce côté du Brenner, le soleil devient un ennemi ter^ rible contre lequel il convient de se mettre en garde quand on ne peut pas se réfugier sur les hauteurs. La situation géographique qui, en été, fait de Botzen un véritable enfer où l'on rôtit, lui donne en hiver un climat doux et agréable qui le désignerait comme station hivernale si Méran, plus favorisé encore que Botzen, n'était dans les environs. Complètement abrité des vents dii Nord, Botzen jouit encore d'une température agréable quand l'hiver a depuis
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longtemps couvert les montagnes d'alentour d'une épaisse couche de neige. Lorsqu'on vient du Nord par le Brenner, Botzen apparaît au touriste comme le prologue de l'Italie ; le voyageur, qui vient de Vérone et qui a quitté des régions plus chaudes, y récolte sa première impression du Tyrol allemand; car la ville est allemande par les façades de ses maisons, les mœurs et la langue des habitants, comme elle est italienne par la cour intérieure des habitations où, à travers le toit découvert sur les côtés, l'air pénètre et circule librement, et surtout par l'admirable végétation où il ne reste pas de trace du paysage du nord.
Ici la nature sourit au touriste; môme les audacieux pics dolomitiques qui dominent la ville à l'Est, n'ont rien qui effraie ou attriste; l'étrangelé de leur forme est atténuée par les tons doux de la pierre rose où les ombres se dessinent comme des veines bleuâtres d'une incomparable harmonie. Le superbe raisin, les belles figues, les amandes, les grenades et autres fruits du sud, nous disent que nous avons quitté les régions sévères du sapin ; à la place de la verdure tapageuse des pâturages se découpant dans la noire forêt, une teinte ensoleillée enveloppe ici la végétation; nulle part l'œil n'est froissé par l'éclatante et criarde opposition des tons qui gâtent le paysage du Nord ; tout est d'une douceur adorable ; depuis les jardins de la plaine jusqu'aux cimes des rochers en passant par les coteaux où, à travers la vigne, brillent les toits verts des églises, tout se fond en un panorama plus gracieux encore qu'imposant.
La ville n'est pas riche en monuments quant au nombre, mais la qualité est exquise ; il n'y a pas dans
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tout le Tyrol d'alise plus fine et plus élégante que la cathédrale de Botzen, ayec sa tour dentelée et sa toiture multicolore d'un aspect si gai. A côté des masses gigantesques qui encadrent Botzen à l'est, cette cathédrale semble petite; mais il suffît d'j entrer et de contempler La nef pour se convaincre à quel degré on perd dans la montagne le sentiment des distances et des proportions. La cathédrale est du commencement du quinzième siècle, moins la tour qui a été ajoutée au commencement du seizième. L'intérieur est fort inté- ^ressaut, mais les grands bancs en bois blanc troublent l'harmonie de l'ensemble; chaque famille aisée a im banc marqué à son nom, dans la cathédrale; et le samedi, quand on nettoie le ménage, on fait également laver son banc à l'église, ce qui est d'un effet déplorable. Dans cette vénérable architecture, avec ses tableaux anciens, ses vieilles statues, l'admirable grille en fer battu de la chapelle derrière le maître-autel, la chaire avec ses vieilles ciselures, taillée dans im seul bloc de pierre, et ses deux fières rangées de colonnes, sur lesquelles reposent la triple nef, ces bancs en bois blanc détonnent, et, s'ils témoignent de l'excessive propreté des habitants de Botzen, ils disent aussi que l'harmonie dans un œuvre d'art leur est on ne peut plus indifférente.
L'archiduc Rainer, ex- vice-roi du royaume Lombardo - Vénitien, repose, selon sa dernière volonté, dans la chapelle souterraine derrière le maîtreautel. L'archiduc y repose à côté de sa femme, une princesse de Carignan, dans un cercueil en cuivre. Dans son testament daté de 1849, quatre ans avant sa mort, le prince avait composé lui-même son épitaphe,
que Ton a précieusement gravée dans le marbre à l'entrée de la chapelle. Cette poésie, qui fait honneur au sentiment religieux du défunt, prouve encore que l'archiduc Rainer fut un homme intelligent, car il enfouit son médiocre poème dans son testament, afin que, de son vivant, personne ne pût lui reprocher de faire de si détestables vers. Comme valeur intrinsèque, ce poëme intitulé : Ma foi, ne dépasse pas les premiers essais d'un collégien. Après y avoir exprimé la conviction que Dieu le fera sortir de la nuit du tombeau pour lui ouvrir le ciel dans sa splendeur, le poète couronné éprouve le besoin d'ajouter en prose :
« Passant, qui t'arrêtes devant ma tombe, prie pour moi, humble pécheur, afin que ma croyance se réalise. ))
Si, dans le Tyrol, on voulait prier pour tous les défunts qui, depuis le prince jusqu'à l'humble paysan, vous y convient, on y passerait sa vie, sans toutefois satisfaire tout le monde. Il n'est pas de route, pas de défilé, pas d'église, pas de forêt, sans compter les cimetières, où l'on n'invite le passant à dire une prière pour le repos d'un prince défunt, d'ime femme qui s'est noyée dans le torrent, d'un homme écrasé sous un bloc de rocher détaché des Alpes, d'un enfant éventré par un taureau, d'un chasseur tué maladroitement par un ami. De quelque côté qu'on porte ses pas, on vous demande une oraison, et, faute de pouvoir suffire à toutes les exigences, on s'abstient généralement. Vraiment, si prince que l'on ait été, c'est trop exiger que de demander au touriste de s'agenouillerdevantune tombe, quand il est venu pour admirer les beautés de la nature ou les merveilles de l'archi-
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lecture. Voici, parexemple^ferioant une autre chapelle, Tune des plus jolies grilles en fer battu que j'aie vues dans le Tyrol, et un petit tableau à l'huile, das plus anciens, qui nous montre la Vierge avec l'enfant Jésus, tombant épuisée dans un pâturage, et invoquant le secours d'un charretier qui lève ses deux bras vers le ciel. Tout d'abord, on est aussi étonné que le charretier, et l'on se demande en vain pourquoi la Sainte Ecriture reste muette au sujet de cette aventure, qui a inspiré un peintre sans talent. Puis, en cherchant à déchiffrer la légende du tableau, le jour se fait enfin sur cet événement qui, d'ailleurs^ est consigné dans les annales de Botzen.
Or, il paraît qu'un charretier, se rendant à la ville, entendit un jour des gémissements qui venaient de la montagne voisine; il n'j ât pas attention d'abord, mais, comme ces plaintes se renouvelaient, il laissa sa charrette et son cheval sur la route et s'avança dans la direction d'où venait la voix mystérieuse. Quelle ne fut pas sa surprise en apercevant, étendue sur le gazon, une statuette en pierre représentant la Vierge tenant l'enfant Jésus dans ses brasl.^. Chose étrange! c^était bien cette image qui gémissait!... Le charretier comprit que la vierge en pierre désiraât qu'il l'emportât. C'est ce qu'il fil et aussitôt les gémissements cessèrent comme par miracle. Depuis, la statuette en pierre a été conservée dan? cette chapelle de la cathé* drale de Botzen et les nombreux ex-voto en argent, en bronze et en cire, suspendus aux murs, prouvent avec quelle ardente croyance les Botzenois s'incHnent devant celle que, en souvenir du miracle^ ils appellent Notre Dame-du-&az(m I
Quand on a parcouru la ville et que du haut de la cathédrale on a admiré l'immense panorama, on peut à mon avis se passer des autres curiosités dont parlent les guides. Le cimelière avec ses arcadesetses tableaux, le couvent des capucins, celui des franciscains avec son église du quatorzième siècle, les quelques médiocres galeries particulières, tout cela ne vaut pas une seule des admirables promenades dont Botzen est si riche. Soit qu'à travers les vignes, longeant les villas et leurs admirables^ jardins, on se rende du côté du Rosengarten, soil que, restant dans la plaine, on suive TEisack ou le Talfer, de tous les côtés un paysage également admirable vous attend, car, passant de la plaine riante avec sa luxuriante végétation aux étroits défilés du Sarnthal ou d'Eggenthal, on peut varier ses plaisirs selon ses goûts ou les dispositions du moment. Rien n'est plus gracieux que cette belle vallée qu'on appelle dans son ensemble la terre de Botzen ; peu de points du Tyrol sont plus imposants que la chaîne dolomitique qui domine la montagne couverte de verdure, et dans le pays on ne peut rien voir de plus terrible que le paysage des deux défilés que nous allons visiter. Du Claude Lorrain le plus fin, le plus tendre, on passe, si Ton veut, au Salvator Rosa le plus étrange ; successivement on éprouve toutes les sensations que donne le spectacle de la nature, depuis la plus intime jusqu'à la plus terrifiante.
Je ne saurais assez engager tous ceux qui me font l'honneur de me lire, de ne pas perdre leur temps en visites inutiles de monuments d'un ordre secondaire, mais d'employer tous leurs instants à étudier, sous ses aspects variés, l'admirable campagne de Bot-
zen ; en un seul jour, par exemple, on peut visiter les curieux défilés dont il est question plus haut et d'où très-certainement on rapporte l'un des plus beaux souyenirs de ce voyage merveilleux.
C'est toute une affaire que de trouver une voiture à Botzen pendant la belle saison ; le flot des touristes qui se précipite vers Méran les accapare vingt-quatre heures d'avance, et si l'on ne veut pas voyager dans les horribles omnibus de la poste, on fait bien de se procurer à temps le carrosse qui, en trois heures, conduit à Méran. Pour les visites des défilés de Samthaï et d'Eggenthal, on loue à Botzen des voitures spéciales, de petits véhicules étroits avec quatre toutes petites roues et traînées par un mulet. Car, là, le défilé est très-resserré et la montée terrible. Le touriste inexpérimenté qui prendrait une voiture ordinaire serait forcé de la laisser à l'entrée et de faire la route à pied.
D'ailleurs, en voiture, à cheval ou à pied, il faut à peu près trois heures pour mener à bonne fin cette promenade, car la nouvelle route est si mauvaise qu'en pensant à ce que fut l'ancienne on sent les cheveux se dresser de terreur. De Botzen à l'entrée de l'Eggenthal tout va bien ; tout d'abord on suit la vieille route duBrenner, délaissée depuis la création du chemin de fer; on y voit grimper quelques rares charrettes traînées par de vieux chevaux étiques, ou des mulets portant un double sac qui bat leurs flancs ; le chemin remonte de l'Eisack et est suspendu pour ainsi dire entre le torrent et la montagne, où la vigne grimpe jusqu'à un© hauteur de huit cents pieds. C'est ainsi que l'on arrive au vieux village de Rentsch qui con-
tient quelques maisons pittoresques dont le rez-de^ chaussée forme Fétable, tandis que l'habitation est au premier où conduit un escalier de pierre orné d'une rampe de fer autour de laquelle, de ci de là, s'enlace la vigne vierge. De ce village on voit, au delà de l'Eisack, un petit bourg dont l'église est une des plus anciennes du Tyrol. La date de sa construction est incertaine, mais on peut à peu près la préciser en contemplant l'inscription gravée dans la pierre à côté du portail en souvenir de la restauration de cette petite église de village, entreprise en 1352.
Un peu avant le village de Cardaun,nous quittons la route duBrenner et la vallée de l'Eisack aprèsavoir traversé le torrent. Immédiatement après Cardaun, commence le défilé, mais un rocher couronné par le vieux château de Karnaid nous intercepte encore la vue du sauvage défilé qui semble être défendu par l'ancien chàteau-fortdont la silhouette se dessine si fièrement sur le ciel bleu. Inondant le Porphyre et alimentant au bas du rocher unescieriemécanique,descendune très-jolie cascade formée par les eaux du torrent l'Eggenbach, détournées en partie de leur cours au point le plus élevé du défilé pour aller féconder quelques prairies du plateau et les vignes du château ; après quoi, formant la gentille cascade que voici, elles regagnent le torrent à sa sortie du défilé. Si Karnaid n'avait pas sa légende,il faudrait en inventer ime pour la circonstance, car si jamais vieux bourg a éveillé en la pensée du touriste les histoires du temps jadis, c'est bien celui-là ; mais les chroniques du Tyrol sont si riches en historiettes que l'auteur de ce livre n'a qu'à les consulter pour trouver la légende voulue.
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Ccflle-d remonte av mojen-ftge, alors que la peste dévastait la vallée de l'Adige ; la ville de Botzen et ses environs furent lerrlbleraent frappés par le fléau. Le chevalier de Kamaid, tremblant pour les siens, fit le vœu de faire un pèlerinage à Notre-Dame de Weissenstein au cas ou le fléau épargnerait son domaine. Le ciel exauça sa prière et tandis que tout autour, dans la plaine aussi bien que sur la montagne, la peste faisait de nombreuses victimes, les habitants de Kamaid , depuis le maître jusqu'au val€f< , jouissaient d'une santé excellente. L'épidémie éteinte, le chevalier pensa qu'il pouvait s'éviter le pèlerinage promis ; il n'y alla point, quand soudain, à l'anniversaire du jour où il avait fait le vœu, il fut atteint de la peste et mourut miséralblement. Mais dans la tombe même le chevalier parjure iie trouva pas de repos. Maintes fois, de pieux pèlerins ont vu son ombre escalader la montagne qui conduit au pèlerinage de Notre- Dame de la Pierre-Blanche.
Depuis cet événement, transmis par la chronique, le torrent a continué sa course furibonde à travers le défilé, et le château de Kamaid, habité à cette heure par un simple vigneron qui Ta affermé, paraît toujours de loin , où la verdure nous cache ses murailles délabrées, aussi solide qu'autrefois. En tournant le rô^cher de porphyre sur lequel il s'élève, nous entrons dans rétroi défilé d'Eggenthal, l'un des plus sauvages que l'on puisse voir. Les rochers qui l'encadrent ne sont pas très-élevés, mais leur forme audacieuse et leur ton rouge à la base, où l'eau a poli le porphyre, sont d'un effet îficoûiparable. Nous sortons de cette admible et luxuriante vallée de Botzen et subitement la
végétation disparaît tout à fait; ea dehors du rocher et de quelques branches qui s'échappent des fissures, plus rien ; ,entre ce double mur de porphyre, TEggenbach s'est frayé un passage et bondit en éeumant par dessus les énormes blocs qui se sont détachés de la montagne ; la route, un étroit chemin où une charrette passe avec peine, grimpe vers les hauteurs.
Le mulet qui traîne notre charriot s'arrête à chaque instant pour respirer, et bientôt nous l'abandonnons à son pas pour continuer la route à pied, la voiture étant d'ailleurs sans charme aucun sur ce chemin accidenté. Dans sa partie la plus large, ce sauvage défilé d'Ëggenthal tie mesure pas plus de vingt mètres et il n'y a pas bien longtemps encore que la route est construite. Autrefois, un mauvais petit chemin où il y avait tout au plus de la place pour un mulet grimpait le long du rocher; mais depuis que le chemin de fer a développé l'exportation du bois en Italie, les communes ont elles-mêmes pris l'initiative des routes praticables, à travers les plus abruptes défilés, pour se mettre en communication avec la gare de Botzen.
Conduits par] un ingénieur, les paysans tyroliens se sont mis à l'œuvre courageusement; avec une énergie qui égale leur persévérance, ils ont fait sauter le porphyre ou rétréci le lit du torrent; ils ont profité de î'éboulemant de tous les blocs détachés par la tourmente, qui formaient comme une route impraticable au bas de la montagne et qu'il suffisait d'aplanir pour la rendre accessible aux charrettes. Le torrent débordant à la fonte des neiges ou apnès les grandes pluies du printemps et de l'automne a vingt fois détruit l'ouvrage de ces paysans, et vingt fois ils se sont remis
au travail sans jamais se décourager, jusqu'à ce qu'ils eussent définitivement disputé aux éléments le chemin qui, de leurs forêts de sapins, là-haut, sur la montagne, conduit au chemin de fer. Leurs enfants jouiront un jour de ces bienfaits, car la génération présente s'est ruinée dans cette entreprise patriotique; ces communes sont endettées ; il ne se passe pas d'année que le torrent furibond n'emporte quelques fractions de ce chemin et alors tout est à recommencer. Pour dédommager ces paysans de leurs sacrifices, pour les aider en quelque sorte à payer les intérêts de leur dette et pourvoir aux frais -d'entretien de ces routes communales, on les autorise à percevoir un droit non-seulement sur les chariots et les mulets, mais encore sur les piétons. C'est ainsi que le touriste qui s'achemine dans le défilé et en admire les beautés, grâce aux paysans qui ont frayé la route, leur paye une petite part de leur peine, aussi bien que la lourde charrette qui défonce le chemin.
La route est longue et pénible. C'est toujours le torrent coulant entre deux murs et c'est toujours nouveau, car on n'a jamais qu'un panorama restrehit sous les yeux; à chaque tournant le défilé se présente sous un aspect imprévu. Tantôt plongé dans l'ombre, le torrent roule horizontalement dans son Ht entre les rochers couverts de mousse à leur base, car ici le soleil n'a jamais pénétré; tantôt, au détour du chemin, s'ouvre un panorama éblouissant et terrifiant à la fois. Ici le soleil inonde tout; l'eau, bondissant contre le porphyre, rejaillit, reflétant dans toutes les couleurs du prisme les rayons du soleil qui s'y brisent; le rocher, sous les feux du soleil, devient d'un ton rose
éclatant, mais harmonieux à sa base ; plus haut le porphyre à l'état brut, sali par les éboulements, la terre détrempée et les pluies, forme comme une sorte de tente déchirée par de profondes crevasses audessus de nos têtes et a une teinte grise qui se marie à merveille avec le ciel d'un bleu éclatant et doux à la fois.
Dans un des abris,creusés de ci de là dans la roche, s'arrête un paysan avec sa charrette pour laisser passer notre chariot que le mulet essoufflé traîne péniblement à notre suite. -Sous cette marquise de pierre, dont les déchirures sont effroyables à voir, cet homme, assis sur les troncs de sapins qu'il descend dans la vallée, fume tranquiUement sa pipe, tandis que nous pressons le pas pour échapper au danger suspendu sur nos têtes; il voit notre terreur et en sourit.
— Ne vous pressez pas tant, nous dit-il, cela tiendra bien encore cinq ou six mois jusqu'au printemps! A la fonte des neiges, quand les eaux descendent de toutes parts dans le lit de l'Eggenbach, ce rocher tombera comme sont tombés les autres. C'est qu'au . printemps, mon bon monsieur, le diable est déchaîné dans le défilé. On risque d'être enlevé comme une al- "' lumette par les eaux furieuses qui emportent notre pauvre route, ou écrasé comme un mécréant par les blocs qui se détachent de la montagne. Souvent, en moins d'un quart d'heure, le niveau de l'Eggenbach s'élève de plus de dix mètres, envahit la chaussée et ne fait pas plus de cas d'une charrette avec son attelage de bœufs que l'ouragan d'un brin de paille- L'année dernière, j'ai perdu ma pauvre femme un peu plus haut : nous revenions de Botzen avec du pain
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frais quand, à une demi-lieue d'ici, la tourmente a feit tomber une avalanche de pierres, de terre et de troncs de sapins; à ce moment, je marchais à cent pas derrière elle et le torrent iciisait un tel tapage en se brisant contre le porphyre que je n'entendais ni le bruit de réboulement, ni la voix de ma pauvre femme qui, sans doute, m'appelait à son secours I
Quelques charrettes chargées de bois passèrent encore auprès de nous dans ce défilé diabolique, où grimpaient deux ou trois vieilles Tyroliennes, la hotte remphe de pains frais qu'elles portaient dans les pauvres villages de la montagne. Les forêts qui garnissent le plateau dont les rochers surplombant sur la route nous ba,rrent la vue, sont semées de misérables bourgs ou de cabanes de bûcherons, pauvres gens qui vivent de polenta et de pain noir durci par le temps, car on n'y fait du pain que deux fois en une année ; ce pain devient dur comme la pierre ; on le coupe à coups de hache et on le fait détremper dans l'eau chaude. Chaque samedi, les vieilles Tyroliennes de la vallée grimpent sur les montagnes où elles vendent le pain frais, le grand régal du dimanche.
Une heure et demie après notre entrée dans l'Eggenthal, après avoir contemplé dans ses aspects divers ce terrible défilé, nous nous arrêtons sur un pont devant un tunnel que les paysans ont creusé dans le rocher, sans avoir pris la peine de le soutenir par la moindre maçonnerie; aussi une profonde crevasse a déchiré le tunnel dans toute sa longueur sans que les gens du pays s'en effrayent. C'est sur ce pont que s'arrête la promenade; aller plus loin, c'est entreprendre un voyage périlleux, car le défilé communique
à son extrémité, par le lac de Karersée et le pic du Reiterjoch à 8000 pieds au-dessus du niveau de la mer, avec la vallée de la Passer. 11 faut donc s'arrêter devant le tunnel et retourner sur ses pas, non sans avoir jeté -un regard sur la singulière cascade que fait le torrent à l'endroit où, tombant d'une hauteur respectable, il rencontre à la droite du pont de formidables blocs de porphyre que les eaux furibondes franchissent pour retomber de l'autre côté du pont en na^pe écumante dans la profondeur.
Il ne faut pas plus de trois heures pour cette pittoresque et émouvante promenade. Le défilé de FEggenthal est une admirable chose où l'on est heureux de pénétrer, que Ton est satisfait de contempler, mais d'où l'on sort avec une certaine joie pour retrouver, dans la vallée de Botzen, l'espace et la verdure.
Il y a différentes manières de voyager : les uns se mettent en route pour récolter des souvenirs, les autres par genre, d'aucuns pour chasser le spleen. Mais jamais je n'ai vu de voyageurs plus étranges qu'un jeune couple hollandais dont, en ce jour, je fus le voisin à la table d'hôte de Botzen. Très-probablement ce couple était dans la lune de miel, et vraiment je n'étais pas fâché d'observer un peu ce que peuvent se dire, en cette saison bienheureuse de la vie, deux jeunes cœurs qui s'épanouissent au printemps de l'amour dans un des plus beaux pays du monde. Discrètement, je prêtai l'oreille à cet entretien.
— Ces truites sont excellentes, dit le mari.
— Elles ne valent pas celles de Trente I répondit la femme.
Et, sur ce, les amoureux eurent une discussion des
plus vives à propos des truites de TAdige et de TEisack en particulier et des poissons en général. Ce couple hollandais venait de parcourir l'Italie ; je l'entendis échanger ses impressions de voyage ; les deux jeunes amoureux avaient vu Rome, Florence, Naples, Venise; ils s'étaient arrêtés sur le lac de Côme, puis à Riva, sur le lac dô Garde, et de là étaient venus par Mori et Trente à Botzen. De toutes ces merveilleuses villes, de tant d'admirables paysages ils n'avaient emporté que le souvenir des tables d'hôte. Après quelques paroles banales que nous échangeâmes, mon voisin me confia qu'il avait épousé la femme de son choix à Amsterdam et que, avant de reprendre le fardeau des affaires, il avait offert l'Italie à sa pauvre compagne.
— Avez-vous vu Naples? me demanda le Hollandais. Et comme je répondais négativement :
— Il faut y aller, monsieur, ajouta-t-il, vous y mangerez d'excellentes huîtres, et, sur mon honneur, le macaroni y est à la hauteur de sa renommée. Mais en revanche, je vous engage à vous méfier des huîtres de Venise. Nous en avons mangé au Lido et ma femme en a été empoisonnée.
Puis, se tournant vers sa femme :
— Mon amie, lui dit-il, as-tu retrouvé la recette pour faire le macaroni de Naples?
— Oui, fit la jeune femme, elte était dans ton nécessaire, au fond de la boite aux rasoirs.
— Ah! tant mieux, reprit le mari, à Amsterdam tu en feras une fois par semaine.
— Tous les jeudis, si tu veux, dit la jeune femme. —Va pourle jeudi, mais j'aurais préféré le vendredi.
—Mais le vendredi nous avons déjà la morue aux pommes de terre I
—Tiens I c'est vrai, etcomme je l'aime beaucoup, j'en * mange énormément et je ne voudrais plus de macaroni ! ... Va donc pour le jeudi !...
Cette conversation se prolongea pendant toute la durée de la table d'hôte. Entre ces jeunes époux, il ne fut question de Venise que pour vanter le rosbif do l'hôtel ; de Rome que pour se plaindre d'un exécrable bouillon. Pompéï et le Vésuve n'avaient laissé qu'un vague souvenir dans leur cerveau; mais du macaroni de Milan ils parlaient avec un certain attendrissement. Ce n'étaient pas deux cœurs, mais deux estom6u;s unis pour la vie ; dans le mariage, ils n'avaient vu qu'une heureuse digestion à deux.
Du Tyrol, ce couple intéressant n'avait encore vu que les hôtels de Riva, de Trente et de Botzen: le lendemain, ils comptaient partir pour Innsbruck par le Brenner, et comme je vantais à la jeune femme la magnifique vue sur les glaciers de Stubay du haut de la montagne, elle m'interrompit pour me demander :
—Est-il vrai, monsieur, qu'au sommet du Brenner il y a un lac tout plein de poissons?
Quand, après avoir passé trois heures dans la solitude du défilé de l'Eggenthal, on a une pareille conversation à déjeuner, on éprouve un violent désir de retourner dans la montagne. Mes compagnons de voyage s'étant reposés, nous remontâmes dans notre chariot pour visiter dans l'après-midi le défilé du Sarnthal, dont on nous avait dit merveilles.
On sort de Botzen par un long faubourg entre deux murs derrière lesquels s'abrite une série de magni-
flques jardins pleins de figuiers, d'amandiers, de lauriers, et au bout de cette longue route, après une montée dont les pavés semblent avoir été choisis parmi les plus pointus et les plus mauvaisde l'univers, on débouche à la hauteur du bourg de Sainl- Antoine qui est bâti à l'entrée du Sarnthal. D'ici, ia vue sur la vallée de Botzen est admirable, et au delà du défilé de TEggentbal se dressent les formidables pics du Reï* terjoch et le Latemar que nous n'avions pas encore vus. Laissons derrière nous cette merveilleuse terre de Botzen et regardons devant nous le vallon de Sarnthal où nous nous engageons.
A gauche descend le torrent le Talfer, ne rencontrant aucun obstacle : ses eaux limpides traversent une prairie encadrée par des coteaux jusqu'aux sommets desquels grimpe la vigne. De notre route, bordée de superbes châtaigniers, la vue sur ces coteaux est charmante. Perdus dans la verdure, les chaumières et les chalets répandus sur toute la montagne ne montrent que leurs toits en écorce d'arbres, protégés contre l'ouragan par les grosses pierres qu'on a hissées dessus. Au milieu d'un certain nombre de ces chétives habitations, sur quelque pic bien en vue, s'élève l'église commune dont la toiture en tuiles vertes scintille joyeusement au soleil. A deux kilomètres devant nous la vallée est fermée par de puissantes masses de granit au sommet desquelles s'élève le superbe château de Runglstein.
Je n'ai jamais rien vu de pltis pittoresque que cette vallée au bout de laquelle est le sauvage défilé de Sarnthal. Le chemin que nous suivons sur la rive gauche du Talfer est des plus accidentés; tantôt il
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descend au niteau de l'eau^ tantôt 11 gHthpe mit leâ flancs de la montagne potir descendre encore et pour Femonter toujours. Autrefois la route était sur l'autre riTe depuis les Roumains t(Uî y construisirent la première chaussée. De loin en loin, sur un pic audacieux se montre un vieux bourg délabré. Ce qui reste de répoque de la chevalerie, en dehors de Rungls* teîn, n'est plus qu'un amas informe de pierres, pro-. priété des communes. L'année dernière, un étudiant deBotzen a acheté l'un de ces bourgs pour dix florins et a bravement ajouté à son nom celui de son domaine.
A mesure qu'on avance dans le Sarïithal, le défilé devient plus étroit et plm pittoresque ; sur le rocher grimpe de ci de là le lierre en masses formidables,^ telles que je n'en afi vU que dans les fossés du château d'Heidelberg : quelques moulins, abrités par des digues contre les fureurs du torrent, l'auberge de Rled adossée contre une vieille tour romaine, où Jes Botzenois vont boire de la bière aux chaudes soirées d'été, et la maisonnette du receveur, (par ici comme dans l'Eggenthal, les communes ont établi des péages), voilà tout. De temps en temps, bien rarement, passe une charrette, ou une Tyrolienne, gémissant soUS le fardeau qu'elle porte sur un crochet. Dans cette solitude, le cœur se Serre en même temps que l'œil s'enîvre de ses grandeurs ; on adnrire l'énergie de ces paysans qui soutiennent une hrtte acharnée contre les éléments* Comme nous sommes au cœur de l'été, le Talfer est cdme ; il coule joyeusement dans le défilé, bondissant par-dessus les cailloux et tournant prudemment autour des blocs immenses que la tourmente a jeté^ dans son
lit. Mais si Ton veut se faire une idée de ce que le Talfer est à la fonte des neiges, on n'a qu'à regarder les ravages qu'il a faits dans le paysage. En même temps que les eaux de la montagne ont déraciné des parties entières de la forêt et soulevé la terre aune profondeur de dix mètres, le Talfer furieux se précipite sur la route, la submerge, la détruit, et, creusant une cavité profonde au pied du rocher, produit ces éboulements terribles.
Aussi, faire une description de ce chemin pittoresque le long du Talfer est chose impossible, car ce qui existe aujourd'hui disparaîtra demain ; où, cette année, il y a un chemin praticable, il n'y aura plus après le printemps prochain qu'une nappe d'eau que Ton traversera sur un de ces ponts étonnants faits de troncs de sapins jetés sur deux débris de la montagne. C'est à ce point qu'un aimable ingénieur de Botzen qui nous servait de guide dans le Samthal ne retrouva plus la route ; la dernière fois qu'il était venu, elle passait sur l'autre rive ; où il nous avait annoncé un pont se trouvait un chemin taillé dans le rocher; un refuge dans la montagne où il avait pensé nous conduire n'existait plu^; là, où la route passaità une certaine hauteur au-dessus du torrent, elle était maintenant au niveau des eaux. De la montagne étaient descendues au printemps ces eaux furibondes à qui les paysans s'efforcent de creuser un lit, mais qui, déjouant toutes les combinaisons, débordant sur la montagne, s'infiltrent dans les fissures des rochers et se précipitent sur la route à l'endroit où on les attend le moins. Jusqu'au château de Runglstein tout va encore bien, mais, à partir de là, le défilé devient à ce point fantastique qu'à l'admiration de
cette nature sauvage se mêle un sentiment de terreur.
Le château de Runglstein, élevé sur un rocher qui monte tout droit vers le ciel comme une fusée, date du treizième siècle. Autrefois il fut habité par des chevaliers dont les noms sonnent bien haut dans l'histoire du Tyrol. Au nombre des châtelains qui s'y sont succédé dans le cours des siècles, on cite les comtes de Vintler mêlés à toutes les guerres du quatorzième siècle. L'un des descendants de cette vieille famille tyrolienne y reçut le prince Léopold, dit le Fier, qui ramenait son épouse d'Italie, et, en cette occasion mémorable, il fit peindre sur les murs des immenses salles des fresques dont beaucoup sont très-bien conservées.
Dans une salle, les deux époux trônent au milieu des héros de l'amour et de la poésie ; dans une autre, est retracée l'antique légende de Tristan et d'Iseult; une troisième salle est consacrée au roi Arthur, aux chevaliers de la Table ronde et aux héros des Nibelungen. Malheureusement le château passa, après la mort du dernier des Vintler, dans les mains du fisc qui le donna à l'évêque de Trente. C'est pitoyable de voir à quel point les prélats de Trente ont néghgé l'un des plus beaux châteaux du Tyrol ; tranquillement le temps a pu accomplir son œuvre de destruction, si bien qu'il y a un an, tout un pan de mur, avec les fresques de Tristan et d'Iseult, s'est détaché et est tombé sur la route qui passe là, au pied du rocher. Néanmoins, ce qui reste de ces fresques vaut encore la peine que le touriste visite Runglstein, d'où, d'ailleurs, on a une vue admirable, non-seulement sur le Sarnthal, mais encore sur la terre de Botzen et la vallée de l'Adige qui conduit à Méran.
A partir du château de Runglslein que Ton lourne pour en admirer les jolies formes de l'autre côté, le défilé de Sarnthal produit une impression plus grande encore. Le Talfer, à mesure que le rocher le resserre dans son lit, devient plus tourmenté et ses eaux, arrêtées à tout instant dans leur course pittoresque, semblent écumer de rage; au-dessus de nous, se dresse menaçante la masse de granit, tandis qu'au-dessous, dans la profondeur, mugit le torrent. Le plus souvent, la route est.à peine assez large pour l'étroit chariot et là où elle longe le précipice, on n'a pas seulement pris la peine de poser un garde-fou. Un faux pas du mulet et nous sommes perdus; on frémit quand, au tournant, on voit les roues frôler l'abîme ; aussi, les uns et les autres, nous descendons de notre chariot et no]is suivons à pied cette infernale route que l'énergie des paysans a conquise sur les éléments.
Mais, où sont ces paysans? Car nous avons beau sonder la profondeur des montagnes, nulle part on n'entend le pas d'un piéton dans ce défilé sauvage. Il y a tout juste la place pour la route, tournant toujours, montant, descendant, offrant un nouveau coup d'oeil toutes les dix minutes, passant parfois sous des voûtes taillées à coups de hache dans la pierre, où il faut se plier en deux pour ne pas se casser la tête contre les angles du rocher. Sur nos têtes, pour ainsi dire suspendues dans l'espace, planent les masses gigantesques de pierre avec leurs fissures effroyables à voir : c'est audessus de tout cela que vivent les paysans, et de ci de là, à travers deux pics, on aperçoit la toiture verte des églises.
Après une heure et demie de marche dans cet enfer
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déliciêi», on voit poindre au delà de la montagnd le pic de Saint* Jean avec la chapelle du mômenon)) et on atteint le point culminant cpii est comme l'apothéose - de oe paysage imposant. Au pied du pic Saint- Jean se • troute la gorge dite fe Maggler-Kessel, un entonnoir effroyable, où un éboulement a jeté dans les flots écu** mantsduTalfer qui s'y brisent des blocs dont quelques* uns ont la proportion d'une maison de quatre étages. C'est le décor par excellence de la fonte des balles du Freyschûtz ; le torrent qui tombe dans cet entonnoir se divise en une infinité de bras qui tournent autour des blocs en bonds insensés et avec un bruit infernal pour se rejoindre un peu plus bas, en sortant de cet entonnoir maudit, où de toutes parts s'élèvent les rochers droits comme un jeu de quilles.
Ce qui s'y passe au printemps à la fonte des neiges, quand les eaux en délire s'y précipitent de la montagne et rebondissent sur la route, on n'a pas de peine à le deviner. Aux dernières inondations, le chemin a été emporté sur une longueur de deux kilomètres. Sur les débris de rocher qui ont dégringolé de la montagne, les paysans ont construit de loin en loin les ponts qui gémissent sous les pas d'un enfant et qui sont néanmoins équilibrés avec un tel art que les plus lourdes voitures y peuvent passer sans le moindre danger. Leur construction est primitive ; pour les fondations, les paysans se servent des blocs de rochers qui sont les piles fournies par la nature; là-dessus ils jettent des troncs de sapins, liés les uns aux autres par des cordes; une couche de terre mêlée de cailloux sur le sapin et le pont est fini . Regarder passer une charrette sur un de ces ponts est un spectacle curieux, on
voit les sapins se plier sous la charge, et la voiture et son attelage se balancer dans l'espace comme un enfant dans son berceau ; on entend le pont craquer sur toute la ligne et, avec une anxiété terrible^ on attend le moment où le sapin, la charrette, le cheval et son - "conducteur descendront pêle-mêle dans le torrent. Mais, le Tyrolien ne s'émeut pas plus que son attelage, habitués qu'ils sont à ce genre d'exercice, dès la plus tendre enfance.
. Dans la gorge de Maggler-Kessel la route se divise : à drpite, elle monte sur le pic dit la Quille de Saint- Jean; à gauche, accrochée au rocher, suspendue sur le torrent, elle s'avance dans le Sarnthal; mais, à moins que l'on n'ait du temps à perdre, il est absolument inutile d'aller plus loin. Quant à nous, après avoir visité Eggenthal dans la matinée et Sarnthal dans l'après-midi, nous retournâmes à la pittoresque ville de Botzen, non à l'hôtel où, pour ma part, je craignais de retrouver le couple hollandais, mais dans une brasserie au cœur de la ville, où, sous les arbres du jardin, assis autour des grandes tables en chêne, les bourgeois viennent boire leur chope ou leur flacon de vin, tout en causant de choses et d'autres. Quand je dis qu'ils causent, je vais peut-être un peu loin; ici, près de l'Italie, sur la lisière des turbulences méridionales, les Botzenois ont conservé le calme absolu des habitants du Nord; en cette belle soirée d'été, sous le ciel étoile, dans ce petit jardin, on aurait entendu voler une mouche, si les mouches n'avaient pas été couchées à cette heure. Les braves bourgeois fumaient leur longue pipe en porcelaine et ne desserraient les dents que pour boire ; au reste ils avaient
l'air d'être là en famille, à ce point que quelques-uns d'entre eux étaient venus en pantoufles.
L'ingénieur, qui nous avait fait les honneurs des environs, voulut bien nous présenter à l'une de ces tables où nous fûmes accueillis avec cette cordialité qui a rendu l'hospitalité botzenoise célèbre dans le TyroL Dans une relation datée de 1844, M. Louis Steub a donné des détails fort curieux sur un maître tanneur nommé Moser qui, en ses moments perdus, s'occupait de sculpture. Ce bon bourgeois n'existe plus, mais ses œuvres appartiennent au casino bourgeois des catholiques, et, en me faisant présenter aux Botzenois, mon but était d'obtenir l'autorisation de visiter le chef-d'œuvre du tanneur; elle me fut accordée, et le lendemain je fus au casino, à l'heure où mes compagnons de voyage dormaient encore.
La chose valait d'ailleurs la peine qu'on se levât, car de ma vie je n'ai vu de plus grande curiosité que l'œuvre du maître tanneur. Le bonhomme s'était imposé la mission de reconstruire la sainte ville de Jérusalem qu'il n'avait jamais vue. Combien d'années y travailla-t-il? Il faudrait interroger la tombe pour le savoir au juste. Toujours est-il que le bourgeois découpa dans le bois une mignonne Jérusalem avec des rues, des squares, des places et dés palais; les rues sont pavées, les maisons ont de vraies fenêtres, et à midi, les horloges des douze églises sonnent leurs douze coups tout comme les pendules d'une cité moderne. Il est bien entendu que le maître tanneur n'avait pas la moindre notion de l'architecture, mais il s'inspirait des gravures exposées chez les marchands d'estampes; c'est pourquoi dans Jérusalem on voit les
mosquées de Constantinople, la cathédrale de Cologne, l'hôtel de ville de Bruxelles et bien d'autres monuments fameux ; la place Saint-Marc s'y trouve comme la perspective Newski de Saint-Pétersbourg ; sur les places publiques il y a les fontaines de la place de la Concorde, et de son balcon, qui rappelle Nuremberg, Hérode voit passer les mages qui caracolent dans la rue. Plus curieuse encore est la campagne autour de Jérusalem ; on y voit le Liban avec les glaciers du Tyrol; la vallée de Botzen, la chute du Talfer dans la gorge de Maggler; sur les hauteurs, à côté du cèdre, s'élève le sapin tyrolien; on y contemple encore de riches pâturages où les vaches se promènent, tandis que, sur le seuil des chalets, la bergère tyrolienne cause avec un chasseur de chamois ou joue de la cithare; en un mot, c'est une Jérusalem à la tyrolienne que ce maître tanneur a léguée au cercle catholique ; et, à mon avis, c'est, après la cathédrale, la great attraction de la ville de Botzen.
QatlqUM Ilgnêi tar ThUtoire du Tytùl. — Lei aomtM du Tytol. <^ Annexion du pays à TAntriche. — Les châteaux de Sie^^munds Kroneet d*Eppan. — Le village de Gries. — afèifônsteln et Maultasch. — Un maître «i'étt<^ du temps passé. »^ Trente lieues de marche et trente sous à dépenser. — Encore quelques léjfendes. ~- La tour penchante à Terlan. — Les eimetières illustrés. «^ Les particularités de la race tyrolienne. — Le chapitre des jolies Tyroliennes. -» De la femme en généra et de la paysanne en particulier. — Méran, station d'hiver. — Splendeurs et décadence d'une capitale. ■* La grande église et la chapelle de $ainte- Barhara- -> Singulière mascarade de saint Pierre et de saint Alexandre. — Visite au château de Tyrol. — Le garde-vigne tyrolien. — La chapelle dii château et sa légende. -^ Le paysage, vu des fenêtres du manpir. — Les paysans d'autrefois et les paysans de notre époque r -* Influence du clergé sur les mœurs tyroliennes. — Retour à Méran par nne autre route . — L'angélui daos la campagne. -^ Visite daas «a ehalet. — Un concert daos la montagne. — Excursion à Tauberge d'Andréas Mofer. — La vallée de Passeyer. <— L'auberge d'Andréas Hofer. — Retour à Botiea»
De Botzen à Méran, la promenade de trois heures et demie est quelque peu fatigante ; la route laisse beaucoup à désirer et le paysage, si merveilleux à l'entrée de la vallée de TAdige, est peut-être un peu monotone. Mais fatigue et monotonie sont effacées en un instapt, quand, au but de cette escursion, on aperçoit
la petite ville au pied du coteau où s'élève si majes tueusement le château des vieux comtes du Tyrol. En pénétrant dans la vallée de TAdige, nous nous avançons vers le berceau du Tyrol. C'est là que résidèrent, bien avant la réunion du pays à la monarchie autrichienne, les puissants suzerains qui donnèrent le signal de l'unification de la patrie, déchirée en cent petites principautés, se combattant les unes les autres. Sans nous arrêter à des considérations historiques qui n'entrent pas dans le cadre de ce livre, il est utile de résumer en quelques lignes rapides le développement de ce curieux pays. Ses origines sont encore entourées d'un certain mystère; quelques historiens prétendent que les Etrusques y établirent la première colonie ; d'autres, que les premiers habitants furent des Celtes. Mais il est généralement admis que la première population connue du Tyrol fut les Rhétiens. L'empereur Napoléon partageait cet avis, puisque, après la conquête du Tyrol méridional, il partagea le pays en Rhétie supérieure et inférieure, lui restituant ainsi sa dénomination primitive. En l'an II de l'ère chrétienne, tout le Tyrol fut conquis dans la campagne chantée par Horace dans son ode à Auguste. Cl. Néron Drusus s'avança par la vallée de l'Adige et le Brenner tandis que Tiberius, venant du lac de Constance, soumit le nord et opéra sa jonction avec son frère, là où s'élève aujourd'hui la ville d'Innsbruck.
Les Romains établirent alors les grandes voies stratégiques entre l'Italie et l'Allemagne par le Tyrol. La principale route partait de Vérone, remontait le cours de l'Adige en passant par Trente (Tridentum) et Botzen (Pons Drusi); puis elle longeait la vallée de l'Eisack,
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et traversait le Brenner. Seben figure dans Thistoire romaine sous la dénomination de Sabiona. Vipitenum et Matrejum sont les stations du Brenner; Sterzing et Matrei, la voie romaine, à la descente du Brenner, passait à Veldidena, au pieds du château d' Ambras prèsinnsbruck; d*ici elle suivait le cours de rinn,pour aboutir à Augusta Vindeticarum qui est devenue la ville d'Augsbourg; c'est en somme, comme oh voit, la ligne du chemin de fer tyrolien.
Deux autres routes stratégiques permettaient aux romains de pénétrer par d'autres points au cœur du Tyrol ; l'une partait d'Aquileja, par Eltria et le val Suzanna pour aboucher à Trente; l'autre partait du même point, passait par Znglio, Loncium (Lienz) et Aguntum (Innichen) et assurait aux légions romaines la vallée du Pusterthal à l'extrémité de laquelle la route rejoignait la voie principale dans les environs de Sterzing, là où s'élève aujourd'hui le fort de Franzensfeste que nous avons vu à la descente du Brenner. Toutes ces voies romaines étaient si admirablement tracées que, dix-huit siècles après, les ingénieurs du chemin de fer tyrolien les ont suivies pour ainsi dire pas à pas, du moins en ce qui concerne le tracé général.
Avec la décadence de Rome commence pour le Tyrol l'époque la plus confuse et la plus sanglante de son histoire, le pays devient le champ des batailles entre Rome et ses ennemis. Les Marcomans le ravagèrent comme les AUemani, les Goths et surtout les Huns conduits par Attila. Après la chute des Goths qui s'étaient maintenus pendant deux siècles dans le Tyrol, le pays fut partagé entre les Lombards qui prirent possessioii du Tyrol méridional et les Bavarois ou
Bogiares qui s'annexèrent le Tyrol nord. Ensuite on voit les Pranks s'emparer du pays jusqu'à l'extinction de la race Carlovingienne où les Bavarois en reprirent possession. Mais, à la vérité, le pays était déchiré par la chevalerie qui, profitant du désordre, s'était partagé le Tyrol. Dans cette époque la plus sanglante du Tyrol, trois puissantes famillesse disputentl'influence : les comtes d'Andechs, dont j'ai déjà parlé lors de notre visite dans la vallée de l'inn, les comtes d'Eppan et surtout les comtes de Tyrol, dont nous allons visiter l'antique manoir.
 partir du douzième siècle , l'influence des comtes du Tyrol domine le pays ; ils habitaient le château de Terrioliâ et Méran était leur capitale. Un de ces princes mourut en 1359 sans héritier mâle et sa fille, Marguerite Maultasch, vendit les possessions du Tyrol à ses cousins led ducs d'Autriche^ qui, un siècle après, rachetèrent aussi aux Bavarois le Tyrol nord. Au quinzième siècle, Frédéric au gousset vide surgit comme prince de tout le Tyrol des [deux côtés du Brenner. A partir de cette époque, le Tyrol, à la fois convoité par Venise et les Allemands, apparaît comme l'allié inséparable de la maison de Habsbourg jusqu'au dix-septième siècle où, sous le règne de Léopold P% il cesse d'être un État et est incorporé à la monarchie autrichienne, dont, depuis, il partage les bons et les mauvais jours. C'est encore de la contrée où s'élève le château du Tyrol, de la vallée de Passeyer, que partit le mouvement national en 1809. Donc, en nous avançant du côté dé Méran,' nous pénétrons pour ainsi dire au cœur de l'histoire tyrolienne.
Mais ce n'est point pour étudier l'histoire confuse
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de tant de guerres et rechercher les traces de tout le sang qui, ici comme ailleurs, a coulé en mille combats meurtriers, que noua nous rendîmes à Méran. Ce qui nous attira surtout, c'est la contrée admirable qui fait de cette toute petite ville le paradis du Tyrol. La route de Méran traverse cette terre de Botzen^ si magnifique de quelque côté que l'on porte le regard, mais pluSséblouissante que jamais du côté de la vallée de TAdige supérieure où nous nous rendons. Dans cette belle végétation dont j'ai décrit les splendeurs dans le chapitre sur Botzen se dressent, sur le coteau à notre gauche, les imposantes ruines de Siegmunds Krone, transfbrméesaujourd'hui en poudrière, etd'Eppan, berceau de la plus puissante famille tyrolienne après les comtes de Tyrol. A notre droite, les antiques châteaux de Greifenstein et de Maultaseh surgissent sur le porphyre, au milieu des coteaux couverts des plus belles vignes du Tyrol. La route traverse le village de Gries, une sorte de faubourg de Botzen, dont les maisons sont peinturlurées de toutes sortes d'épisodeâ bibliques, brossés avec un art enfantin par un badigeonneur ambulant. Le règne du sapin a fini depuis longtemps. Ici, ce ne sont de toutes parts que des châ* taigniers magnifiques, des arbres fruitiers éblouissants et cette belle vigne, qui, poussant des deux côtés de la route, se rejoint souvent au milieu et forme des treilles où l'on respire uninstant à l'ombre avaat de s'avancer sur le chemin poudreux où lé soleil darde ses rayons brûlants.
C'est en traversant Gries que nous aperçûmes, se traînant péniblement, un pauvre vieillard qui semblait s'être échappé d'un tableau du dernier siècle. Il por-
tait un tricorne à ce point usé, qu'il paraissait être de feutre gris, quoiqu'en réalité sa couleur primitive fût noire ; un habit en velours rayé, âgé d'un demi -siècle, avec de gros boutons en métal, une culotte courte ornée de cent pièces de couleurs différentes et retenue par des bretelles tyroliennes, dont les broderies s'étaient eifacées dans le cours des années ; des bas de laine bleue avec des reprises blanches, noires, jaunes et rouges, et de gros souliers, complétaient son costume misérable. Le pauvre diable comptait au moins soixante-dix ans; de longues mèches blanches eRcadraient son visage hàlé. En ce moment, exténué de fatigue, le malheureux homme s'était appuyé contre un châtaignier et contemplait notre voiture d'un œil si mélancolique, que tous ensemble nous lui offrîmes une place jusqu'à Méraii, au cas où il se rendrait de ce côté; il accepta avec une telle reconnaissance qu'il en eut des larmes plein les yeux, et chemin faisant il nous raconta son histoire.
De bien loin il élait venu à Botzen; depuis soixante ans, el il en avait soixante-quinze depuis deux jours, il exerçait la profession de maître d'école dans un misérable village de la vallée de Passeyer; depuis soixante ans il vivait de polenta, de pain noir et d'eau de roche, mangeant à tour de rôle chez les paysans et émargeant une fois par an dix florins d'appoin- Ic ments ; en soixante ans il avait gagné douze cents flancs! La nouvelle loi sur les écoles était venue en même temps que les nouvea ix maîtres d'écoles. Pendant des années l'infortuné vécut dans de perpétuelles angoisses, craignant à toute heure de la journée de se voir privé, sur ses vieux jours, de ses dix
florins annuels. On l'oublia dans son humble village et il y resta. Un beau jour, il lut dans un journal égaré par un touriste dans les montagnes, qu'un prince de la maison d'Autriche était attendu à Botzen et il résolut de lui présenter une supplique, tendant à obtenir un secours pour s'acheter un vêtement neuf. Le vieux maître d'école avait tout juste cinquante sous en caisse et trente lieues à faire, retour compris. Bravement il se mit en route; depuis un demi-siècle il n'avait pas quitté la montagne : brisé par l'âge, il ne fit que cinq lieues par jour,couchant pour quelques kreutzers chez un paysan, mangeant le pain noir et une grappe de raisin. Le raisin! ah! il fallait l'entendre parler t des '^ bons raisins da bon Dieu. » Depuis cinquante ans, làhaut, près des neiges éternelles, il n'en avait pas vu. Le troisième jour, il arriva à Botzen, et là il apprit que le voyage du prince était ajourné. La nuit passée à Botzen, c'était vingt sous; de ses cinquante sous il en avait déjà dépensé quinze en venant ; il lui restait donc tout juste soixante-quinze centimes pour retour- ' ner dans son village un peu plus pauvre qu'il n'en était parti.
Le récit de ce vieillard nous avait tous émus. Nous échangeâmes un regard, nous nous comprîmes et l'un des nôtres, répondant au désir général, prit un beau louis dans son porte-monnaie et l'offrit au maître d'école, qui refusa net.
— Messieurs, nous dit-il, on peut demander un secours à son prince sans pour cela l'accepter du premier venu; j'ai vécu pendant soixante-quinze ans sans descendre jusqu'à la mendicité, et les peu d'années que j'ai encore à rester sur la terre, je ne les attristerai
pas par le souvenir d'une aumône acceptée. N'en parlons plus!...
Cela fut dît d'un ton si pénétrant et si convaincu qu'il ne souffrait pas de réplique. Sans insister davantage, mon ami remit le louis dans sa poche, et comme s'il nous savait gré de l'avoir compris, le bon vieux nous serra la main avec effusion ; après quoi, devenant tout joj^eux, il nous conta les éblouissements de la grande ville de Bolzen; c'était la première fois qu'il avait vu du gaz. Et le chemin de fer donc! Il n'eu revenait pas ; il se réjouissait d'avance de conter toutes ces merveilles à ses élèves. « Que je suis donc heu- : reux d'avoir entrepris ce voyage ! » dit-il. « Là haut, dans ma montagne, on ne se doute pas de ce que le monde est de notre temps. Enfin je pourrai donc être utile sur mes vieux jours ! »
Puis, passant à un autre ordre d'idées, il nous conta les légendes des vieux burgs, l'histoire de l'archiduc Sigismond, qui fit bâtir le fort qui porte son nom ; la légende du château de Maultasch, résidence de la fameuse princesse Marguerite Maultasch, dont la vie scandaleuse est connue. La légende explique le noûi du château de Maultasch par la traduction littérale qui est « le soufflet! » Ce soufflet, dit la chronique, fut appliqué par un chevalier dévergondé à la paysanne de qui il avait fait sa maîtresse et qu'il chassa ensuite avec son enfant. Comme bien vous pensez, la colère du ciel ne se fit pas attendre. C'est en somme la même légende qui paraît un peu partout. Le château de Sigismond a aussi la sienne : le diable, invoqué par un chevalier désireux de se rendre auprès de sa belle, malgré l'ava^nche qui avait rendu la route imprati-
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cable, se présenta en effet avec un carfosse, attelé de quatre chevau^it; mais, au lieu de conduire le galant chez sa belle, il le conduisit eh enfer*
A mesure que nous avançons dans cette vallée de TAdige supérieure, le nombre des contes fantastiques augmente. Dans le val, il n'est pas de pic, pas de village, pas de maison qui n'ait sa légende. Terlan aussi, le petit village où nous nous arrêtons, a la sienne ; sur le clocher de l'église qui penche comme la tour de Pise^ il y en a une vingtaine. Ici comme ailleurs, la chronique des siècles passés fait entrer le diable en scène. Mais les gens du pays expliquent la tour penchée par un miracle qui ne témoigne pas en faveur de la pureté des inœurs. Un jour, disent-ils, la tour a vu passer une vierge de Terlan, et elle l'a saluée. Depuis, elle at* tend que passe ime autre vierge pou.c reprendre sa position primitive, mais elle attendra encore longtemps.
D'après une autre fable encore, la tour penchée de Terlan serait l'œuvre d'un maçon amoureux de la fille de son patron. Encouragé par la belle de son choix, il alla trouver son père et lui demanda s'il voulait l'accepter pour gendre.
Le patron sourit dédaigneusement et répondit :
— Quand tu auras bâti une merveille comme la tour de Pise, tu reviendras. D'ici là, tu feras bien de renoncer à tes folles idées.
Précisément, les habitants de Terlan avaient décidé de faire construire un beffroi : le. jeune maçon se présenta, fut agréé et éleva cette tour miraculeuse de Ter-^ lan ; après quoi il retourna chez son ancien patron et épousa sa bien-aimée; il va sans dire qu'ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants.
La vérité esl que les eaux de FAdige, en s'infiltnmt dans le sol, oot, dans le cours des siècles, ébranlé les fondatîoQS du clocher de Terlan, qui, par un miracle d'équilibre, est aussi solide de nos jours qu'à l'époque de sa construction*
Cette vieille église, avec son clocher sous lequel on ne passe pas sans effroi, est fort curieuse quoiqu'elle ait été restaurée tout dernièrement ; à côté de vitraux modernes et de sculptures restaurées, elle renferme encore quelques jolies statuettes tyroliennes d'une ^ naïveté remarquable et une fresque à moitié effacée où Ton voit Hérode €issister de son balcon au massacre des Innocents, en riant comme un bon bourgeois qui s'est offert un fauteuil pour la Belle Hélène d'Offenbach. L'église est entourée d'un petit cimetière, et je saisirai cette occasion pour parler des champs des morts de ce pays qui ne ressemblent point aux nôtres. Si étrange que paraisse l'expression appliquée à un tel sujet, j'oserai dire que les cimetières des villages tyroliens ont un aspect d'une certaine gaieté : la pensée ne s'assombrit point dans les promenades à travers ces tombes accumulées les unes sur les autres, où, sur les remblais, poussent de jolies fleurs tout autour d'une petite croix en fer, dorée à ses extrémités et ornée d'un médaillon fort curieux. Il n y a pas de croix où ne soit enchâssé un tableau représentant toute la famille agenouillée devant la fosse* du défunt.
A mesure qu'un membre de la famille meurt, on peint une petite croix au-dessus de son portrait, et c'est ainsi que Ton a sous les yeux l'histoire de toute une génération qu'on ne connaît pas. Voici, par exemple, la tombe d'une jeune fille de dix-huit ans; sur le
médaillon on voit le portrait de ses parents, de sa sœur et de ses deux frères plus jeunes que la défunte; nous savons donc qu'elle était l'aînée des quatre enfants; au-dessus du portrait de la mère, il y a la même petite croix que sur la tête de la petite sœur; toutes deux ont donc suivi la sœur aînée dans la tombe, par contre le père vit encore ainsi que ses deux fils. Il est très-curieux d'étudier sur ces médaillons la dissolution des familles par la mort; sur quelques-unes de ces peintures tous les personnages ont la petite croix au-dessus de la tête; donc, il ne reste personne. Les tombeaux des enfants ne sont pas les moins intéressants, on y voit un ange emmenant une jeune fille vers le ciel qu'il montre à la mère éplorée pour la consoler. Sur d'autres, la mère/ en prière devant la tombe, voit le ciel s'ouvrir et son enfant assis dans les nuages avec des ailes dans le dos.
De Terlan à Méran la route est un peu longue ; ici l'Adige coule à quelque distance de la chaussée dans une verte prairie encaissée entre la double chaîne dite du Mendel-Gebirge. Plus tard, nous reparlerons du paysage quand des fenêtres du château de Tyrol nous le contemplerons à notre aise. Ce qui nous frappe sur la route, c'est le retour du Tyrolien à chapeau pointu, succédant au chapeau à larges bords des environs de Botzen ; la race de la vallée de l'Adige comme celle de Passeyer est vigou relise, mais d'un aspect sévère; les paysans n'ont pas la gaieté de leurs compatriotes de l'autre côté du Brenûer. Les femmes sont épaisses et laides pour la plupart, il faut bien le dire, au risque de détromper mes lecteurs qui se figurent que toutes les Tyroliennes sont admirablement belles.
ë34 LE TYROL ET LA CARINTHIE
Il est des voyageurs qui ont la chance de ne rencontrer que de jolies femmes dans tous les pays du monde ; l'auteur de ce livre est moins favorisé par le destin, car, dans ses pérégrinations à travers bien des pays» il ne lui a pas encore été donné de dé* couvrir le village idéal où, selon les portes, on ne voit que de jolis minois, ce qui me fait supposer que les portes ont une façon d'envisager les choses qui n'est pas celle du commun des mortels. La belle paysanne traditionnelle, qui figure dans les œuvî'es de la fiction, est dans la vie réelle une trop rare exception. Dans le Tyrol comme partout ailleurs, la villageoise est généralement un être sans grâce, hâlée par le soleil, aux grosses mains calleuses, à Tair bête, enfin d'une race évidemment inférieure à' la génération dés villes. Le mépris que messieurs les poètes témoignent aux citadins, l'auteur de ce livre ne le partage pas plus que leur enthousiasme pour les villageoises. Entre une jeune fille de la ville et une jolie fille de la campagne, il y a la môme différence qu'entre une rose et un coquelicot. Le coquelicot est une fleur comme la paysanne est une femme, mais à celui-là il manque le parfum comme à celle-ci la grâce. Il faut donc en prendre son parti et avoir le courage d'avouer que la jolie paysanne de nos rêves est aussi rare dans le Tyrol que dans toute autre partie du monde.
Le vieux maître d'école, malgré ses soixante-quinze ans, était parfaitement de notre avis ; il ne fit pas de façons pour nous avouer que, dans une seule rue de Botzen, il avait vu plus de jolies femmes que depuis cinquante ans dans sa montagne. En causant de ce chapitre délicat, nous avions traversé le villa^ de
Vilpian, d'où, à notre droite, surgiMent leg belle» pyramides dolomitiques ; puis, entre Qargazon et Burgs* tall, en traversant le torrent d'Aschlerbach, le maître d'école nous fit remarquer que c'était là l'ancienne frontière entre l'Allemagne et l'Italie du temps où les Bavarois occupèrent le TyroL Un peu avant Méran, le vieillard nous quitta et d'un pas lent se dirigea vers la vallée de Passeyer, tandis que de notre côté, après avoir passé par une sorte de faubourg dont rÉglise est surchargée de mauvaises fresques, nous traversâmes le pont du torrent du Passer et que nous fîmes notre entrée dans la ville de Méran.
Dans tout le Tyrol, il n'y a pas de paysage plus éblouissant que cette vue de Méran^ adossé contre la verte colline au sommet de laquelle se dresse le pittoresque château du Tyrol. Tout autour de la ville, sur les collines, grimpe la vigne qui forme comme un rideau de verdure, devant les Alpes; de tous les côtés, perché sur les hauteurs, on n'aperçoit que vieux châteaux et villas modernes, cachés dans les nlassifs. Bruyamment le Passer sort de la vallée où est né Andréas Hofer, longe la ville de Méran et se jette plus loin dans l'Adige. Le sol et les coteaux sont d'une richesse, surprenante. Les prairies, où l'olivier môle son feuillage élégant à l'éclatante verdure des châtaigniers, aussi bien que les coteaux bénis entre tous^ où pousse le meilleur vin du Tyrol, sont d'un aspect si séduisant que les formes arides des Alpes qui les encadrent ne troublent point leur gracieuse harmonie.
La ville n'est pas curieuse. Sauf une grande rue où, comme dans tout le Tyrol, le commerce s'est concentré sous les arcades, Méran est une ville d'eaux mo-
derne, pleine d'hôtels comme toute cité qui vit des étrangers. Celle-ci, abritée contre les vents du nord par la montagne, tandis que la plaine ouverte permet au soleil de s'infiltrer dans les maisons, est la station d'hiver par excellence du Tyrol méridional. Quand vient l'automne, arrivent des quatre coins de l'Autriche et de la Bavière les poitrinaires qui demandent au doux climat la prolongation d'une vie compromise. Ces malades, dont beaucoup passent môme l'été à Méran, donnent aux promenades publiques une tristesse qui frappe d'autant plus que, tout autour de nous, le paysage est souriant et gai.
Rien, dans cette petite ville mélancolique, ne trahit l'ancienne splendeur dont parlent les chroniques du temps des comtes du Tyrol où Méran fut capitale. Même en hiver, quand l'impératrice d'Autriche vient s'installer dans sa villa à l'entrée de la vallée de Passeyer, ou que le comte de Méran, né d'un mariage morganatique de l'archiduc Jean, habite le château de Sch'oenna, la ville n'a rien de l'éclat d'une ancienne capitale. Ni l'impératrice ni le comte de Méran ne mènent grand train dans leurs châteaux. La souveraine passe ses journées à cheval dans les environs et la soirée dans la retraite la plus absolue. C'est une femme souffrante qui vient chercher le calme et le repos dans un pays favorisé par un climat des plus doux et non une impératrice qui trône au milieu de ses sujets. La musique joue plusieurs fois par jour les plus jolis airs sur les promenades. Mais, sauf les malades ou leur famille attristée, personne n'écoute les musiciens. Il ne faut donc rester à Méran que tout juste le temps d'admirer le paysage, et à moins d'escalader
tous les pics d*alentour, il est inutile de consacrer plus d'un jour à Méran. Il suffit, pour embrasser le splejidide panorama de TAdige supérieure, d'escalader la montagne, où se dessine si fièrement le castel des comtes de Tyrol.
On peut se rendre au château soit à cheval, soit jà pied, car le petit chemin mal pavé qui grimpe sur la hauteur ne permet pas un instant qu'on pense à s'y rendre en voiture. Pour cette promenade le guide est absolument inutile; on n'a qu'à suivre la grande rue aux arcades jusqu'à son extrémité où, un peu plus loin que l'église, monte à gauche le chemin qui conduit tout droit au château. L'église paroissiale, dont la tour passe pour la plus élevée duTyrol,avec ses murs blanchis à la chaux et ses bancs en bois de sapin blanc, ressemble bien plus à un temple protestant qu'à une église catholique : la chaire sans art, où un bras en marbre brandit un crucifix dont il semble menacer l'assistance, est d'un effet bizarre. Beaucoup d'églises tyroliennes ont ces singulières chaires, qui, à première vue, étonnent à ce point que Ton croit le prêtre caché derrière le marbre. Ce qu'il y a de plus curieux dans cette église, ce sont les fonts baptismaux, dent le couvercle en bois est orné de gentils petits tableaux et surmonté d'un joli petit groupe représentant le baptême de saint Jean. A côté de l'église est la chapelle de Sainte-Barbara, avec sa façade où se montre le saint Christophe si cher aux Tyroliens.
Cette chapelle est vraiment comme une exposition de toutes les manifestations des naïves croyances des Tyroliens ; ce ne sont de toutes parts que statuettes en bois ou en plâtre, surchargées d'ex-voto en argent, en
23Ô LE TYROL Et LA CARINTHlE
cuivre ou en zinc. Le nombre de ces statuettes peinturlurées, grandes, petites, moyeniies, de toutes les époques et de tous les styles, est incalculable ; elles ne «ont qu'insignifiantes, tandis que les squelettes de saint Pierre et de saint Alexandre, exposés dans des vitrines sur les autels, sont tout simplement lugubres à voir. Les ossements sont parés comme en un jour de fête ; les côtes, les jambes et les bras sont entourés de bandelettes d'or, ornementés de pierres de couleurs ; sur • le- crâne les deux saints portent des couronnes faites de verre, d'or et de pierres fines ; dans l'orbite un rubis représente l'œil; un jupon en soie fanée ornée de nombreuses broderies et de pierres multicobres cache le squelette des hanches jusqu'aux genoux; des sandales en soie brodées d'or, un bouquet de fleurs artificielles à la main, la bouche béante où manquent les dents : tout cela est d'autant plus effroyable que les crânes ont je ne sais quelle expression de malice et d'ironie. Ce sinistre spectacle contraste si singulièrement avec le paysage gai et souriant que nous avons parcouru que, à peine entré dans la chapelle, on s'empresse d'en sortir pour se retremper aux grands et beaux spectacles de la nature.
Le chemin qui conduit au château du Tyrol est un enchantement; tout d'abord il monte sur un misérable pavé entre deux murs qui cachent le paysage. Mais bientôt, à mesure que Ton grimpe, se déroule sous nos yeux un pnnorama merveilleux ; à notre droite, entre deux collines couvertes de vigne, est l'entrée de la vallée de Passeyer. Le rocher se montre dans les poses les plus audacieuses, derrière les hauteurs boisées, où est enfouie une respectable collection de
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châteaux. Schoenna est un burg des plus complets ; il date du xii« siècle ; mais le propriétaire actuel, le comtede Méran, Tafait restaurer. C'estici que reposent les cendres de son père, l'archiduc Jean, le môme que le Parlement allemand, siégeant à Francfort, appela, en 1849, à la tête de Tempire dérisoire créé par la Révolution, et qui devait s'écrouler avec elle. Plus loin est la ruine de Pragsbourg; puis, dans la direction de Méran, Lenobourg, ancien castel romain.
Arrivé sur le premier plateau de cette montée, on se trouve sur de vastes pâturages sillonnés par l'eau détournée du torrent et où s'élèvent quelques pittoresques villages. Rien n'est plus gai que les coteaux couverts de vigne que nous avons maintenant à nos pieds. Tantôt traversant les pâturages, tantôt reparaissant sur le rocher, toujours accessible aux petits chevaux, la route pittoresque passe par le petit village de Tyrol, flanqué à la base du château. Ce hameau est assez misérable, et Ton ne s'y arrêterait pas un instant si, de la treille d'une pauvre auberge, on n'avait pas une vue éblouissante sur la grandiose vallée de l'Adige. D'ici, la pyramide de granit, où s'élève le castel, ne semble pas accessible, et, en effet, quoique nous soyons à une faible distance du manoir, il faudrait tourner et contourner la montagne si l'empereur Léôpold I«' n'avait pas fait percer un tunnel à travers la roche. Quand on sort de ce tunnel, on se trouve, en face d'un paysage d'une grandeur terrible ; ce ne sont que rochers sur rochers ravagés par les éboulements* autant que par le débordement du torrent. Sur une pyramide de granit, le château du Tyrol s'élève, et son enceinte ne forme, pour ainsi dire, qu'un seul mur
avec le rocher. D'ici on ne voit pas les constructions modernes que peu à peu on a ajoutées au vieux castel qui s'oflfre à nos regards dans sa pittoresque beauté.
C'est le moyen âge qui semble surgir de terre. On se croit en proie à une hallucination; il vous semble que la porte de ce manoir va s'ouvrir pour livrer passage aux hommes bardés de fer, qui vont assister à un tournoi dans la capitale du comté de Méran : aussi la désillusion est cruelle quand on ne voit sortir du château que des touristes portant une ombrelle et des voiles verts et non la lance, et des ladies, qui trottent mélancoliquement sur les petits chevaux du pays.
Au dernier tournant, la vigne reparaît sur les hauts coteaux, et avec elle une des figures les plus étranges que l'on puisse imaginer. Une espèce de chef de tribu indien se présente; c'est un vieillard haut de taille, coiffé d'une sorte de bonnet de sapeur, fait de plumes d'aigles, de vautours et de corbeaux, de fleurs et de plantes alpestres. Dès deux côtés, encadrant le visage, des queues de renards et d'écureuils descendent sur les épaules du sauvage; sa ceinture est faite de dents de sangliers, de cors de chamois, où est accroché le pistolet à silex ; l'antique hallebarde au poing, ce sauvage n'a d'abord rien de rassurant ; mais bientôt, en contemplant son costume fantastique, on y découvre sur l.'i veste en peau de buffle les traditionnelles bre telles vertes ; c'est donc un Tyrolien. En effet, le sauvage est le garde-vigne, dont le costume original s'est maintenu dans sa naïveté primitive; la hallebarde et le pistolet sont là pour effrayer les voleurs; les plumes, les dents de sanglier, et les queues de renard, n'ont pour but que d'épouvanter les enfants et les moineaux.
Il arrive souvent qu'un touriste, tfompé par le costume du garde-vigne, le prend pour un voleur de grand chemin; en réalité, c'est un très-iionnête homme qui se contente d'un kreutzer pour acheter du tabac, impôt dont un vieil usage lui permet de frapper le voyageur.
Encore une dernière montée sur les pavés pointus, et nous voici devant le castel du Tyrol. A travers une cour délabrée on parvient à la porte principale. Les chevaux ouïes mulets qui ont porté les ladies sur cette hauteur broutent l'herbe qui pousse entre les pavés. Quelques vestiges d'anciennes murailles romaines prouvent bel et bien que nous sommes dans le fort Terriolis. Les Romains, qui savaient admirablement choisir l'emplacement de leurs fortifications, bâtirent le castel sur ce rocher, d'où ils dominaient et la vallée de Vintzchgau et la vallée de Passeyer qui , par le mont Jaufen (mons Jovis), communique avec Vipetenum, aujourd'hui Sterzing, sur la grande route stratégique du Brenner. Mais si les traces des Romains ne se manifestent que par ces quelques antiques murailles où grimpe le lierre, le règne des comtes du Tyrol est perpétué par l'architecture et la sculpture. La chapelle est merveilleusement conservée, et la porte est une pure merveille de la sculpture du xi^ siècle. Le vieux crucifix délabré de la chapelle a sa légende, affirmant que peu de jours avant la mort du suzerain, un morceau de pierre se détachait de la croix. Quand le comte Meinhard, dernier rejeton de la grande famille, rendit l'âme, le crucifix ne perdit pas seulement une de ses parties, mais des plaies du Christ s'échappèrent des torrents de sang jusqu'à ce que le dernier
des comtes du Tyrol fut enterré; c'est du moins ce que raconte le portier du château qui sert de guide au touriste.
En dehors de cette chapelle, Tarchitecture du manoir est peu Intéressante, car à mesure que les ruines se sont effondrées, on les a remplacées par des constructions modernes. L'antique salle des chevaliers est aujourd'hui un salon moderne avec des divans et des fauteuils, dignes d'un salon bourgeois ; les portraits à l'huile de quelques souverains d'Autriche ornent les murs; sur la table, un grand registre où les voyageurs inscrivent leurs noms ; d'aucuns jugent utile d'y consigner leurs impressions de voyage ou des vers qu'ils ont composés en contemplant le merveilleux panorama, qui se déroule devant le touriste.
De la fenêtre, à droite, l'œil plonge dans les profondeurs et remonte le courant -de l'Adige jusqu'à l'entrée du val de Vintschgau. Sur le coteau, à nos pieds, s'élève le joli. château de Durnslein, à côté du presbytère de Saiiît-Pierre qui est entouré de vignes et ressemble, lui aussi, à un château; plus loin, à droite de la vallée, se trouvent la montagne et la commune dominée par le pic de Galtnerspitz ; au fond de la vallée, à gauche, est le mont Josephberg qui semble s'élever d'une forêt : au-dessus de cette chaîne se dresse le glacier de Laatsch, dit l'Oreille de lièvre (Haasenohr); tout au fond du panorama on aperçoit les glaciers d'Oertels, les plus élevés du Tyrol, et le pic royal par où l'on passe en Bavière et en Suisse. Aucune description ne peut donner une idée de ce paysage étourdissant, où la nature gracieuse dans la vallée qui ressemble à un grand jardin devient
sévère sur les coteaux pour prendre ensuite, dans les régions des neiges éternelles, un aspect presque terrifiant dans sa grandeur.
Les touristes choisissent généralement Taprès-midi pour contempler cet imposant spectacle ; en plein été, dès cinq heures, le soleil disparaît derrière la montagne; la vallée, plongée dans la demi-teinte, prend alors un aspect féerique. Tandis que de TAdige se dégagent des brouillards qui font ressembler la profondeur à un immense lac, les coteaux les plus élevés sont dorés par le soleil couchant, et les glaciers en feu ressemblent à des volcans, sur les flancs desquels coule la lave ardente. C'est la nature grandiose, empruntant à la pénombre du crépuscule un mystère qui augmente sa majesté. A nos pieds, le château de Durnstein et le joli presbytère des communes voisines se dessinent en ton gris sur le vert savoureux delà vigne et des pâturages. A mesure que l'obscurité enveloppe ce magnifique paysage, les Alpes, se découpant sur le ciel, semblent prendre des formes plus audacieuses ; on voit pour ainsi dire le soleil courir sur les cimes et en faire ressortir tantôt un plan, tantôt un autre. Sous l'influence de cette lumière vacillante, le rocher semble s'animer; on dirait que tel pic qui, il y a un instant, paraissait à une distance énorme, marche vers nous à mesure que le soleil, l'éclairant subitement, le met en évidence ; tel autre qui, tout-à-l'heure, était resplendissant de lumière, s'éteint peu à peu, tout doucement et disparaît dans une vapeur bleuâtre comme les tableaux fondants d'une lanterne magique. Puis, nous approchant des fenêtres qui font face à la porte d'entrée, nous voyons la large vallée de Mérôû à Bortren
encore inondée du plus beau ciel, avec sa prairie magnifique et ses vignes éblouissantes qu'encadre le porphyre.
Au-dessous de nous sont le mont Kuchelberg et le village de Tyrol, enfoui dans la vigne ; plus bas la pittoresque ruine de Brunnenbourg. Devant nous s'ouvre la merveilleuse vallée de TAdige avec ses coteaux où, à travers la vigne, scintillent les clochers des commîmes, tandis que plus haut la roche de porphyre encadre le panorama. Tout au fond se dessine la vaste chaîne des Alpes, dont le pic le plus élevé s'appelle Cima d'Asta. Cette partie de la vallée de l'Adige qui est à nos pieds passe pour être le sol le plus riche du Tyrol. Aux environs de Méran, il n'y a pas de classe moyenne, le paysan y est ou riche ou pauvre. Quand il n'a que son travail pour élever les dix ou douze enfants dont son ménage est béni, il est aussi misérable qu'ailleurs, mais le sol est à ce point fertile qu'il suffit de posséder un champ et quelques vignes pour jouir d'une grande aisance. Encore au commencement de ce siècle, les fermiers des environs de Méran allaient le dimanche à la messe comme les seigneurs et maîtres des châteaux, suivis de tous les gens à cheval, et l'on jugeait de la fortune du paysan d'après le nombre de cavaliers qui l'escortaient à la messe. Tout cela est bjen changé. Les fermiers ne chevauchent plus dans les rues de Méran; on attribue le changement qui s'est opéré dans les mœurs tyroliennes, et notamopient la disparition de la vieille gaîté de ses habitants, à l'influence du clergé qui a défendu, les unes après les autres, toutes les réjouissances publiques jusqu'au bal qui, autrefois, couronnait tout re-
pas de noces. De nos jours, les choses se passent plus tristement; on n*a Thonneur de compter M. le curé au nombre des convives qu'à la condition de rester dans les bornes d'une gaîté contenue. Mais il arrive généralement qu'après le repas les gars et les jeunes filles continuent la fête dans la montagne, loin de l'œil vigilant du clergé, et que le bal, interdit en bas par ordre de M. le curé, a lieu clandestinement plus haut; là, rendue à son naturel, la population, bravant la colère céleste, se livre à toutes les fureurs de la danse.
Il n'était que sept heures du soir quand, nous arrachant aux séductions du panorama de l'Adige, vu des fenêtres du château du Tyrol, nous descendîmes vers Méran, non pas en retournant par le chemin ordinaire, mais en longeant une route pittoresque qui passe devant le château de Durnstein et traverse quelques jolis villages. La descente est parfois très-rapide de et? côté, et l'on n'y a que faire. des mulets qui, le plus souvent, sont assez embarrassés d'eux-mêmes. Néanmoins, je conseillerai à tous ceux qui visiteront le Tyrol «de choisir le petit chemin pour le retour à Méran. De temps en temps, il faut se réfugier sur un bloc de rocher suspendu sur l abîme, pour laisser passer les voitures attelées de deux bœufs, qui, péniblement, gravissent ou descendent celte route étroite. Mais, ici du moins, on a la joie de voir des villages d'une pureté admirable. Il n*était que sept heures et déjà le paysage encaissé dans les rochers se trouvait plongé dans l'ombre; dans les chaumières fumait la soupe, en attendant le retour du vigneron et du laboureur. Comme nous travergiions un charmant petit village, sept heures
tintèrent à Téglise, et la petite cloche au Bon clair et strident se mit à sonner l'angelus.
Aussitôt, dans les champs d'alentour, tous les laboureurs tombèrent à genoux en môme temps que, des granges, sortaient les paysans pour faire leur prière sous le ciel bleu du bon Dieu ! Les bœufs qui traînaient sur la montagne les lourds chariots de foin s'arrêtèrent, eux aussi , de même que les troupeaux qui rentraient du pâturage, tandis que leurs conducteurs tombaient à genoux. Tout autour de nous les paysans furent absorbés par la prière, tant que la clochette sonna l'angelus, que l'écho répercutait dans la montagne. C'était un spectacle curieux, d'une rare poésie; nous nous étions assis sur un rocher, et de là nos yeux erraient de la mystérieuse solitude de la plaine à ce petit village enfoui dans la montagne, dont tous les habitants ne songeaient plus qu'à prier. Pas la moindre brise courant dans la forêt, pas le moindre bruit ne troublait ce tableau touchant. Au premier son dé l'angelus le travail avait cessé partout ; la journée commencée par la prière finissait par la prière ; puis, tandis que les dernières vibrations de la cloche résonnaient comme les accords mystérieux de la harpe éolienne, Iqs paysans se levèrent et lentement gagnèrent leurs chaumières. Ceux qui passaient devant nous nous saluèrent avec cette cordialité tyrolienne dont j'ai déjà eu l'occasion de parler ailleurs.
Le désir de visiter ces braves gens chez eux nous fît entrer dans un chalet. Autour de la grande table en chêne, dans une petite salle boisée, était réunie la famille, le père, la mère et une dizaine d'enfants les mains jointes avec ferveur. Le chef de la famille
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disait la prière tout haut et ses dix enfants la répétaient ; la chèvre qui avait quitté rétable et était venue prendre sa place habituelle au milieu de la famille, avait appuyé sa tête sur la table et semblait se délecter au fumet de la soupe.
Nous nous étions arrêtés à l'entrée de la salle, en attendant que ces braves gens eussent fini leur prière. Le vieux Tyrolien nous avait aperçus en même temps que ses enfants^ dans les grands yeux bleus desquels se peignait Tétonnement que leur causait notre visite. ' Quand le père eut fini sa prière, il vint à nous et nous dit:
— Dieu vous salue I
Et la femme et les dix enfants répétèrent en chœur :
— Dieu vous salue !
— Dieu vous salue! répondîmes*nous, habitués que nous étions déjà à échanger le vieux salut tyrolien, qui est le point de départ de toute conversation dans la montagne.
Sous prétexte de nous renseigner sur la route pour retourner à Méran, nous nous installâmes dans le chalet. Le vieux Tyrolien nous demanda si nous venions du château, et, comme nous lui répondîmes que le spectacle de la vue merveilleuse dont nous avions joui là-haut était un des plus beaux souvenirs de notre voyage, ses yeux exprimèrent toute sa joie d'entendre vanter, par des étrangers, les beautés du sol natal. Il nou^ invita à partager la soupe, ce que nous refusâmes. Mais, sur un signe de son père, le fils aîné descendit à la cave et revint bientôt avec un grand flaoôn rempli de vin ; il nous fallut bien trinquer, à nôtre
saïUé, d'abord, que proposa le vieillard, et, ensuite, à la prospérité du Tyrol.
Au bout d'un quart d'heure, nous étions déjà de vieux amis de la famille ; les enfants se rapprochaient de nous en même temps que la chèvre appuyait doucement sa tête sur nos genoux pour nous souhaiter la bienvenue. Par l'étroite fenêtre apparaissait de ci, de là, la tête d'une Tyrolienne, qui s'en alla raconter dans le voisinage que des étranger^ fraternisaient avec Jes habitants du chalet voisin. Bientôt tout le village fut assemblé ; les uns après les autres, entraient des vieillards, des hommes, des femmes, des enfants, et tous, en entrant, nous adressaient le « Dieu vous salue » traditionnel.
Depuis le Zillerthal nous n'avions plus entendu la moindre tyrolienne, et comme nous aperçûmes une vieille cithare sur la corniche de l'àtre, nous priâmes notre hôte de vouloir bien nous jouer quelques-uns des jolis airs de son pays. Il ne se fit pas prier longtemps, décrocha l'instrument et nous invita à le suivre. Derrière nous marchaient sa femme, ses dix enfants, la chèvre et tout le village. A quelques pas de son chalet, sur un étroit plateau suspendu au-dessus de l'abîme, le Tyrolien s'arrêta, s'assit à terre, appuya la cithare sur ses jambes croisées et bientôt la chanterelle de ce mélancolique instrument retentit dans la nuit silencieuse. La soirée était tiède et la lune inondait la vallée de TAdige; les cimes dos Alpes avaient disparu dans les nuages qui les enveloppaient, toais, de ci de là, scintillait dans les ténèbres la lumière d'un chalet perdu dans les pâturages. Tout autour de nous régnait le plus profond silence, interrompu seulement
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par le son plaintif de la cithare, auquel venait se mêler le bruit des clochettes d'une vache qui s'était égarée dans la montagne en rentrant tardivement au logis; dans l'obscurité se dressait la roche mystérieuse qui, selon la croyance populaire, est peuplée de gnomes, de lutins et de farfadets; à nos pieds s'ouvrait la magnifique vallée où la lune se jouait dans les eaux limpides de TAdige ; sur les coteaux se dessinaient les silhouettes sombres des antiques manoirs. Absorbés par ce spectacle plein de mystères, nous écoutâmes le musicien, et jamais les airs nationaux du Tyrol ne nous avaient paru si délicieux dans leur exquise naïveté que ce soir-là. Après la partie instrumentale vint la partie vocale de ce concert improvisé. Le vieux Tyrolien entama quelques jolies chansons dont toute l'assistance répéta les joyeux relrains. L'écho, en, les répercutant, augmentait encore le charme de ce coin intime de la vie tyrolienne ; on eût dit que les villages enfouis dans la montagne répétaient les chansons qui partaient de ce coteau.
Cependant, il fallait nous arracher aux séductions dû concert, car nous avions encore une heure de marche pour regagner Méran. Après avoir remercié tous ces braves gens du plaisir qu'ils nous avaient causé, nous descendîmes dans la montagne, tandis que le vieux Tyrolien entonnait un air plus mélancolique que les précédents. De loin encore, à travers la nuit silencieuse, nous entendions le chant de la cithare s'affaiblissant toujours, jusqu'à ce que le dernier écho se perdît dans l'espace ! Alors, tout à coup,' cent voix lointaines crièrent à la fois : « Dieu vous salue I »
250 LE TYllOL ET LA CARINTHIE
Les braves montagnarclB nous envoyaient un dernier salut. Au pied de la côte, nous nous retrouvâmes dans un joli chemin bordé de châtaigniers qui, à travers la prairie humide, conduisait à Méran, où nous fîmes notre entrée à dix heures, alors que toute la ville dormait déjà.
Le lendemain, nous entreprîmes le pèlerinage à la maison où naquit Andréas Hofer, dans la vallée de Passeyer. Le voyage est long et pénible, et, en toute conscience, je n'oserais conseiller à personne de l'entreprendre. 11 y a tant de belles choses à voir dans le Tyrol, que perdre une journée dans un paysage médiocre est pour ainsi dire un outrage à la nature. Le val de Passeyer, d'où vient la Passer qui, aux environs da Méran se jette dans TAdige, est certainement Vun des points les moins intéressants du Tyrol. Le paysage n'y a plus rien de la grâce séduisante de la vallée de TAdiga; des deux côtés de la route la roche nue; où s'élèvent quelques rares villages ; il y a du mystère et de la mélancolie dans le paysage, mais point de grâce et de grandeur. Dans cette sombre vallée encaissée entre les rochers, où la Passer roule des cailloux, on s'explique pourquoi, de toutes les contrées du pays tyrolien, celle-ci compte le plus grand nombre de légendes où les sorcières, les monstres et les lutins jouent un si grand rôle.
Dans les vieilles chroniques on lit mille' histoires de sorcières qui ont infesté la vallée de Passeyer, et, aux longues soirées d'hiver, devant l'àtre, dans les chalets, on se raconte encore de nos jours les légendes des Norgkin, nains qui habitent la roche et se mêlent parfois aux mortels ; tantôt ces nains aident
les bons, tantôt ils jouent mille mauvais tours aux méchants ; au pauvre amoureux dédaigné de sa belle ils apportent un philtre dont quelques gouttes suffisent pour changer le dédain en amour ardent; au chasseur malheureux ils donnent des balles qui, à coup sûr, atteignent les chamois ; la nuit, ils se faufilent dans le chalet du pouvre et changent les pommes de terre en blocs d'or ; en revanche, ils sont impitoyables pour les méchants ; ils cassent à coups de marteau les roues du moulin où le meunier surmène ses gens; ici, ils arrivent au nombre de dix mille pour bâtir une église en une nuit; plus loin, ils démolissent la maison d'un usurier impitoyable envers la veuve qu'il a chassée du logis parce qu'elle ne pouvait pas payer son loyer. Plus haut, dans la montagne, près des glaciers, on appelle ces lutins les hommes de glace ; ceux de la plaine sont, d'après la légende, des petits bonshommes vifs et alertes, joyeux et pleins de malice ; les hommes de glace sont, au contraire, d'un aspect sévère et portent de longues barbes blanches qui balayent la neige.
Dans les villages de la vallée de la Passer, les habitants attribuent encore de nos jours aux lutins tous les événements extraordinaires, car cette race est Tune des plus superstitieuses en même temps que l'une des plus vigoureuses duTyrol; elle, a la large carrure des habitants du Zillerthal, mais point leur gaieté. L'habitant de Passeyer ne porte pas le traditionnel chapeau pointu ; sa coiffure est basse de forme aux larges bords, ornée de plumes noires, telle qu'Andréas Hofer la portait en 1809; ils affectionnent les couleurs sombres; le noir domine dans les costumes
et donne à cette population une allure sévère qui se marie admirablement avec le paysage d'une sauvage tristesse. L'honnêteté, le sentiment religieux et le plus ardent patriotisme des habitants du val de la Passer sont proverbiaux dans le Tyrol. De tout temps ils formèrent le corps d'élite des armées tyroliennes.
Mais, si intéressante que soit la race, le pèlerinage à Tauberge d'Andréas Hofer n'en est pas moins un voyage >des i)lus pénibles; il faut de quatre à cinq heures pour se rendre de Méran à l'auberge historique par une route monotone. Entre les villages de Saint-Martin et Saint-Léonard se trouve, dans un paysage triste et désert, la maison où naquit le Guillaume Tell du Tyrol. La légende populaire affirme qu'en la nuit où Hofer viilt au monde, on remarqua au-dessus de la maison un groupe d'étoiles ayant dans leur ensemble la lorme d'une épée. La maison est des plus modestes; quelques arbres l'entourent, et la Passer, qui mugit à ses pieds, alimente une petite fontaine devant l'auberge. Tout ce qui reste du patriote est le costume qu'il porta en 1809; sur le mur de la chambre à coucher est une copie autographiée de sa dernière lettre finissant par ces mots : « Adieu, méprisable monde. Pour un honnête homme la mort est si peu de chose que je ne trouve pas une larme de reg^^ets. »
Quant aux descendants d'Andréas Hofer, on aurait tort de croire qu'ils servent au touriste le vin rouge du pays dans l'auberge d'où partit le mouvement national de 1809. De la famille du paysan Andréas Hofer, il ne reste pas de Irace dans le pays; ses fils et ses petits-fils, les seigneurs de Hofer, sont éparpillés dans l'armée ou l'administration autrichienne; l'auberge
appartient toujours à la famille qui Ta louée à un paysan, ainsi que les reliques des patriotes. En 1838, le petit-fiîs d'Andréas, lors de sa réception par Tempe-, reur Ferdinand au château de Tyrol, reprit le costume de son grand-père; en cette circonstance fut rétabli im vieil usage de la vallée, d'après lequel onze des principaux fermiers servaient d'échansons au souve-^ rain quand il résidait au château. Les fermes de ces paysans privilégiés se distinguent par les tourelles qui les ornent et leur donnent l'aspect de petites forteresses.
Il va sans dire qu'il y a dans l'auberge un album oix les poètes de tous les pays jugent à propos de consigner leurs impressions de voyage ; beaucoup de ces vers sont tout simplement ridicules, mais dans le. nombre il y a vraiment quelques poèmes remarquables. Quand, vers le soir, exténués de fatigue^ nous revînmes à Méran, nous nous disions que nous avions acheté un peu cher le maigre plaisir de voir l'auberge, de contempler les vieilles culottes 4' Andréas Hofer et de lire les vers allemands ou. anglais composés à la gloire du grand patriote.
Le lendemain, nous retournâmes à Botzen; nous allions quitter le Tyrol allemand et visiter le Tyrol italien.
Pd Botsen h TMnie. — La ffoniièfe nsturette de deux races. — * Saltim et ses légendes. — La bataille des femmes. — Allemands et Italiens. —Le
' concile de Trente, — Pape et empereur. — Le célibat des prêtres. — Le miracle k Santa ItfMria Maggiore. -^ La ville moderne et la ville ancienne. — Léglise du concile. — La cathédrale. — La piazzadelduomo.
— D'où vient le nom de Tridentum. — Histoire de Saint Simonin . — Mort d'un bambin ckrétien et de trente-deux juifs. — Buon Gonsiglio, '— Les fantassins sous les lambris dorés du palais, — Déserteurs autrichiens. — Le code militaire expliqué par «n sèrgent^ — La ouisiné Internationale à Trente. — La dame aux camélias en Italien. ^ Vertu d'un cigare de la régie autrichienne. — La tyrolienne remplacée par la femme.
— Le publie de Trente. — Une ville italienne la nuit. — La porte de r Aigle. — Encore un Pont du Diable. — Histoire d'un guide, d*un mendiant >et d'un aubergiste. — La vallée de la Fersina. — Promenade autour dû lao de Caldonazzo. — Villages et végétations. — Calceraniea et Caldonazzo. — Un enterrement dans le Tyrol Italien. — Levicç. — Le lac et les eaux ferrugineuses. — Monte Salve. — Cima Vezzena. — Aspect d'un bourg ilalien. — La roulette ambulante . — RafralchisseméUtB italiens. — La route postale de Levico à Pergine. — Impressions dans les rochers. — Le château de Pergine. — La Madonna di Carravaggio.
— Le pèlerinage des fous et des idiots . — Une fête à Pergine . — Musique et tombola. — Les joueurs de Balloni. — Retour à Trente. — Les moustiques du Tyrol italien.
Entre Botzen et Trente , à la station de San-Mi- chele, est la frontière naturelle de deux races. C'est, ici que tint le Tyrol allemand et que, subitement, tout
prend Un caractère entièrement italien. Après avoir quitté la gare de Botzen, nous passons sur FEisack que bientôt nous allons perdre de vue, car un peu plus loin il disparaît dans TAdige, dont la magnifique vallée que nous avons sous les yeux porte le nom. Le dernier village allemand est Salurn, sur la rive gauche de TAdige. Plus haut s'élève sur un pic, en apparence inaccessible, la ruine magnifique du château de Salurn. Le Retschbach, descendant des Alpes calcaires, forme ici une cascade agréable quand il y a de l'eau, bien entendu , car il arrive souvent, pendant les grandes sécheresses de l'été , que ces terribles torrents des montagnes ne sont plus que de maigres filets d^eau, qui, avec un doux murmure, descendent de rocher en rocher vers la plaine.
Du château de Salurn, la chronique raconte une foule d'histoires où il n'est question, comme dans tout le Tyrol, que de sorciers et de lutins. Le dernier comte de Salurn, prétendent les historiens de ces^ choses invraisemblables, a été enlevé par un sorcier et relégué dans un château souterrain d'où il faillit être délivré par un enfant du Village. Ce gamin, en se promenant dans la montagne, entra par curiosité dans la cour solitaire du château, où il aperçut la poignée en or d'une épée dont la lame était enfouie en terre. L'enfant saisit la poignée et voulut retirer l'épée, quand un sourd gémisssement sortant des entrailles du sol l'arrêta; épouvanté, il allait s'enfuir, quand soudain le sol s'ouvrit sous ses pieds et l'engloutit. De peur, l'enfant s'était évanoui ; quand il reprit connaissance, il se trouva dans un palais féerique, au milieu d'une grande salle' éclairée de mille lumièrçs> remplie de
LE TYROL ET LA OARIIfTKIE
fleurs et d'arbres étranges où pendaient des fruits en or massif. L'enfant contempla tous ces trésors d'un regard d'envie ; soudain se dressa devant lui le der- , nier comte de Salurn, tout bardé de fer, qui lui dit : ' u Enfant I tu envies ce palais, ces trésors, ces fleurs! Eh bien, sache donc que je les donnerais volontiers en échange de ton humble chaumière. Depuis çles sièclesje suis enfoui sous la terre de par la volonté d'un sorcier. Quand tu as saisi la poignée de mon épée, mon cœur a tressailli de joie, car il était dit que je serais délivré par celui qui retirerait de la terre cette épée magique. En perdant courage, tu m'as perdu à jamais 1 à présent tout est fini pour moi. »
A ces mots le parquet de la salle s'ouvrit, l'enfant vit dans les ténèbres l'affreux sorcier qui attisait le feu d'un énorme bûcher, et, obéissant à son appel, le vieux chevalier de Salurn se précipita dans les flamjnes. L'enfant voulut appeler à son secours, mais une main invisible lui ferma la bouche. Ce qui se passa ensuite, il l'ignore, car lorsqu'il se fut remis de sa frayeur il se retrouva dans la cour solitaire du château et l'épée à la poignée d'or avait disparu. -
Voilà ce que dit la légende et il.se peut qu'à l'époque où l'on traversait le Tyrol en diligence, ces contes aient ajouté im charme de plus aux séductions du paysage; ailleurs j'ai éprouvé l'influence de ces historiettes poétiques où l'imagination du touriste, perdu dans les montagnes, se-berce volontiers ; mais la locomotive, qui mugit ici au devant du train, nous rattache à la réalité 1 Telle légende qui nous paraît adorable, là-haut, sur le rocher, quand le crépuscule enveloppe la vallée et que les derniers rayons du soleil dorent
les cimes de la montagne, nous semble peu intéressante quand, secoué par le train-express, nous traversons l'admirable vallée que Ton a si bien appelée : le jardin de TAdige. Ces villages enfouis dans les massifs , de mûriers, d'amandiers et de figuiers, ces verts coteaux couverts de vignes au milieu desquels scintille au soleil le toit vert des églises ; tout en haut les cimes des rochers, et, dominant le tout, les Alpes pâles, aux veines bleues, que nous apercevons encore quand depuis longtemps nous avons perdu Botzen de vue ; tout cela est d'un aspect si séduisant que l'on croit vraiment voyager dans un immense jardin au pied de la montagne.
L'un des voyageurs a beau raconter aux autres qu'en 3876 de la création du monde Mariiis défit ici les AUemani, leur tua cent quarante mille hommes et fit soixante mille prisonniers, que les veuves des soldats tués saisirent les armes des défunts, chargèrent l'ennemi et, désespérant de venger les mânes des » trépassés, se noyèrent dans l'Adige, l'antiquité est impuissante à nous détacher du présent qui se dresse avec tous ses enchantements devant nos yeux émerveillés.
A partir de Salurn, la vaUée se rétrécit â ce point que l'on a taillé la voie ferrée dans le rocher au bas duquel coule l'Adige. C'est ce défilé qui est la frontière naturelle entre le Tyrol allemand et leTyrol italien, ou pour mieux dire, entre le Tyrol et l'Italie, car de l'autre cô- , té du défilé tout est itahea, comme de ce côté-ci tout est allemand. Au paysage du Tyrol nord, à ses forêts de sapin et aux verts pâturages grimpant jusqu'au faîte de la montagne, a* succédé la végétation méridionale.
1^8 ' LE TTKOL ET tA CABINTHIE
Du paysan tyrolien nous passons aux lazzaroni. A la place des jolis et coquets villages du Nord, nous voyons le village italien avec ses misérables et pittoresques masures.. Une autre civilisation apparaît subitement comme dans une féerie, quand, sur un signal du machiniste, tout s'écroule devant les y eux du spectateur pour faire place à un nouveau tableau. Les jolis chalets du Nord, avec leurs galeries où rampe la vigne vierge, ont disparu ; dans ces villages du Tyrol italien tout est misère et insouciancis ; les toits s'affaissent, les murs s'écroulent, le carreau cassé est remplacé par une feuille de papier ou un chiffon. Au lieu de la race herculéenne de la montagne, nous avons sous les yeux des hommes de petite taille, à la chevelure noire, flottant autour du front, au teint hâlé par le soleil, ayant dans tout leur ensemble quelque chose de chétif et de misérable. Ce n'est plus le vigoureux habitant des Alpes au jarret d'acier, aux épaules larges, aux. traits doux, le calme dans la force, mais un ramassis de lazzaroni» une population nerveuse, italienne,, avec toutes les particularités de la race, son amour du farniente et l'insouciance de la vie matérielle, vivant de maïs et d'eau claire comme les lazzaroni de Naples se nourrissent de macaroni.
Partout ailleurs, la démarcation des races s'opère insensiblement ! Aux frontières qui séparent deux populations le temps a mène une certaine fusion de mœurs et de langues. Ici le changement est brusque, instantané. Quoique nous soyons toujours en Autriche et que ce pays s'appelle le Tyrol italien, il n'y a plus d'Autrichiens en dehors des garnisons, et il ne reste du Tyrol que la dénomination géographique du pays. En un ins»
taitt, comme au signal de la baguette magique d'uu enchanteur, TAUemagne disparaît et l'Italie surgit avec sa race, ses mœurs et ses particularités. Des deux peuples qui vivent dans un même pays, le Tyrol, sous un même souverain, l'empereur d'Autriche, l'un n'a rien em^ prunté à l'autre; tous deux ont conservé leur originalité ; le dernier village du Tyrol allemand est absolument allemand et le premier du Tyrol italien est absolument italien. Botzen, la ville que nous venons de quitter, est d'essence allemande, et Trente ou nous allons entrer en gare après avoir passé par un viaduc de trois mille pieds de longueur est une ville aussi ita* lienne que Gênes .
Trente est célèbre surtout par le fameu:^ concile qui y siégea au xvf siècle ; et si peu disposé que soit l'auteur de ce livre à s'arrêter à l'histoire des temps passés quand elle n'est pas étroitement liée aux mœurs du présent, il sent qu'il ne peut pas parler de la ville de Trente avant d'avoir résumé en quelques lignes l'histoire du femeux dix-neuvième concile œcuménique*
Le 13 mars 1545, les cardinaux del Monte et de Sainte-Croix, légats du pape Paul III, firent leur entrée solennelle dans la ville où ils furent reçus par l0 cardinal Madruce, évêque et seigneur de Trente, prince de l'empire. Ils venaient préparer la grande assemblée religieuse et montrer à l'Europe que le con»cile, promis depuis près de vingt années par la pa* pauté pour la réformation du clergé et du peuple, ainsi que pour l'extinction des hérésies, allait, cette foiSr devenir une réalité. Le concile s'ouvrit le 13 décembre, L'Église avait peu répondu à l'appel, Quarante-trois de
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ses membre^ seulement étaient présents. Les hauts dignitaires ecclésiastiques ne se hâtèrent pas de quitter leurs somptueux palais. Les premiers évoques de l'Allemagne et les prélats français parurent peu au concile qui, de prorogation en prorogation, dura dix-huit années, de 1545 à 1563, et fut le plus long de tous ceux que l'Église ait assemblés.
Tous les souverains de l'Europe qui l'avaient vu s'ouvrir, moururent avant sa fin. Le grand réformateur d'Allemagne, la vraie cause du concile, ouvrit la marche funèbre (1546); puis vinrent: Henri VIII (1547), Edouard VI (1553), Marie Tudor (1558), François P' (1547), Henri II (1559); ensuite succomba l'homme qui dé son nom et du bruit de ses guerres, remplit la première moitié du seizième siècle : Charles Quint mourut en 1558. Pendant cette période de dix-huit années, cinq papes se succédèrent à Rome. Ouvert sous Paul III, le concile fut définitivement fermé sous Pie IV.
Le but du concile de Trente, qui, en apparence, devait pacifier le monde bouleversé par les guerres de religion, était en réalité de rétablir le prestige de l'église catholique que les hommes- de la réformation, aussi bien que les papes eux-mêmes, avaient sapé dans sa base. Les mœurs infâmes d'Alexandre VI qui fut rainant de sa fille, d'Innocent et de plusieurs autrejs souverains pontifes, avaient autant contribué à la déconsidération delà papauté que le scandale de la vente des indulgences, qui facilita ri bien à Martin Luther la tâche qu'il avait entreprise de faire triompher la ré-* forme. Attaquée de tous les côtés à la fois, en Allemagne, en Suisse et en France, l'Église, de concert avec les souverains, décréta la convocation du dix-
neuvième concile œcuménique de Trente ; les princes espéraient que le concile, en consentant graduellement à quelques-unes des réformes demandées par les dissidents, rendrait la paix aux États en même temps que l'assemblée, par le prestige des prélats de tous les pays, consacrerait à jamais le triomphe du catholicisme ébranlé. Mais ce qui se» passa en réalité dans la ville de Trente devait bientôt prouver que, loin de songer à rétablir la paix du monde, le concile, en repoussant une à une toutes les concessions demandées, ne pensait qu'à rétablir l'autorité du pape, sans tenir compte de la situation des souverains et des peuples.
Au fond, Paul III, Farnèse etCharles Quint voulaient la même chose : la répression du luthéranisme, mais par dés motifs et des moyens bien différents. Le pape exigea qu'on frappât, sur-le-champ, l'hérésie par des décisions dogmatiques et appuyées sur la force. L'empereur demandait qu'on ajournât }a question du dogme et qu'on se hâtât de réformer les abus pour faciliter la soumission des dissidents les moins opiniâtre^, tandis qu'il poursuivrait, comme rebelles à l'empire, les protestants qui. refuseraient de souscrire à ses décisions. Mais la réforme des abus n'était pas chose aisée à obtenir, et les légats du saint-siége se gardèrent bien de laisser s'égarer la discussion sur ce point. Aussi le concile s'occupa surtout du dogme. Dans sa session du 8 avril 1546, l'authenticité de tout le recueil des livres saints fut maintenue et l'anathème prononcé contre quiconque réputerait apocryphes les livres de Judith et de Tobie, l'apocalypse ou toute autre partie; la tradition fut déclarée égale à l'écriture : la vulgate
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fut proclamée authentique et approuvée* Dans cattQ session, Tordre des jésuites fut représenté avec éclat par trois de ses fondateurs : Loyola, Lainez et Salmeron, Ils soutinrent une- lutte ardente sur la justification^ principe de tout le mouvement luthérien. L'archevê» que de Liémic et plusieurs pères prétendirent que les bonnes œuvres ne sont que la conséquence et la preuve de la foi qui seule justifie : la majorité se souleva contre le principe luthérien en faveur de l'efficacité des œuvres et la discussion s'échauffa à ce point que Tévêque de Lacara se battit à coups de poing avec un évoque grec catholique.
L'histoire du concile de Trente est intimement liée à rhistoire politique du seizième siècle et l'on ne peut parler de lune sans s'occuper en même temps de l'autre.
La mort de Luther fut suivie en Allemagne d'une prise d'armes considérable. Quatre^vingl mille protestante se soulevèrent sous la direction des princes luthériens réunis h Smalkade. Les bataillons des réformés inondèrent le cercle de Bavière et menacèrent un instant de paraître au concile sans y avoir été conviés. L'effroi fut si grand parmi les prélats, que plusieurs demandèrent le transfert du concile dans une ville d'Italie. L'empereur arrêta le mouvement en, soumettant les unes après les autres toutes les villes révoltées sans lesquelles les princes et comte.s confédérés à Smalkade ne pouvaient pas se maintenir et le concile reprit ses délibérations, pour ainsi dire au bruit du canon. On arrêta, sur la prédestination, que l'action préalable de la grâoe était indispensable, mais que le libre arbitra de l'homme pouvait accepter ou refuser la
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grâce ; les sept sacrepoents furent mamtenus, puis on s'occupa de discipline .
Les évêques espagnols arrivés en certain nombre au concile s'y faisaient remarquer par leur zèle, leur intolérance, leur fanatisme ; d'autres se posèrent hardi*ment en champions de la réforme du clergé et de la liberté de l'église, thèse contraire à celle des jésuites, qui poussaient de toute leur force à l'absolutisme papal. Pendant ces délibérations, remplies de discours inutiles, Charles Quint s'efforçait d'écraser les pro* testants et Paul III vit avec effroi l'empereur, libre du côté de l'Allemagne, tourner ses yeux vers l'Italie et dominer le concile. Pour créer des embarras à celui qu'il considérait comme un rival, il se ligua avec François If, retira ses troupes de l'armée impériale et engagea le roi de France à soutenir les confédérés^de gmalkade. D'un autre côté, pour attirer à lui seul toute l'influence sur le concile, il le fit transférer à Bologne ; ses légats prétextèrent une maladie contagieuse qui paraissait se déclarer à Trente et mirent aux voix un décret sur la translation de l'assemblée dont la décision fut ce qu'elle pouvait être, indécise, suivant les intérêts que représentaient les prélats.
Désormais il y avait deux conciles, l'un impérial à Trente, l'autre papal et français à Bologne. Ces assem^ blées passaient leur temps à fulminer l'une contre l'autre. L'empereur essaya de terminer la querelle religieuse- en Allemagne par une transtction sans le secours du saint-siége, bien plus occupé de son autorité que de la sécurité de l'Europe. Il fit donc rédiger un formulaire auquel tout l'empire, catholiques et protestants^ seraient tenus d'adhérer Jusqu'à la réu-
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nion d'un lé^time concile, tîlre qu'il disputait hYas^ sejnblée de Bologne. L'esprit de cet acte connu sous le nom à* Intérim était catholique sans être romain; il se rapprochait des doctrines gallicanes ; il accordait la communion sous les deux espèces et permettait aux prêtres mariés de garder leurs femmes. Paul III avait prorogé indéfiniment le concile de Bologne, sentant bien que ses décisions n'auraient aucun eflfet sans l'ap- 'pui de ChMes-Quint qui, le 23 avril 1547, définitivement défit les protestants à Muhlberg et mit ainsi un tQrme à la ligue de Smalkade, six mois après sa création. N'osant pas rouvrir le concile à Bologne, ne voulant pas le reprendre à Trente, Paul III signa le décret de sa dissolution en 1549. /
Jules III lui succéda. Jules III, c'était le cardinal del Monte, l'ex-légat papal à Trente et à Bologne ; il rouvrit le concile à Trente le 18 janvier 1551 , mais l'assemblée, très-peu nombreuse cette fois, se sépara brusquement au commencement de 1552. Quatre ans après la mort de Charles Quint en 1562, le concile de Trente fut reconstitué. La France et l'Allemagne demandaient qu'on considérât, comme non avenues, toutes les décisions antérieures, et qu'on reprît de nouveau la discussion. La France avait demandé très-instamment au pape, aprèsle colloque de Poissy (1561), la communion sous les deux espèces, le mariage des prêtres, ou, si on ne l'accordait pas, qu'on ne conférât plus les ordrél qu^à des hommes d'un âge mûr et de mœurs éprouvées. Le mariage des prêtres effrayait Rome plus que tout au monde. « A la tête d'un clergé qui aurait femme^ enfants et patrie^ le pape serait réduit à être évêque de Rome, » Par ces paroles, Pie IV définit
nettement le fond des choses et le concile maintint le célibat des prêtres ; l'absolutisme de la cour de Rome triomjpha dans toutes les questions.
Le concile de Trente fut clos le 3 décembre 1563. Deux cent cinquante-cinq prélats souscrivirent à ses canojis ; plus de la moitié de ces prélats étaient Italiens; l'assemblée termina sa carrière par une véritable abdication entre les mains du pape, qu'elle reconnut implicitement supérieur à elle, en le priant de confirmer ses canons, en lui laissant le droit exclusif de les interpréter, et en imposant à tous les évoques et bénéficiaires le serment de fidélité à l'église romaine. Avec cette assemblée de Trente, finit cette grande institution des conciles qui avait vivifié l'occident durant les beaux siècles de l'Église, mais qui n'avait plus donné que des résultats mélangés, depuis que la force matérielle avait fait invasion, le glaive et la torche à la main, dans le domaine de l'esprit. La légende de Tpente affirme que le grand Christ de l'Église Santa Maria Maggiore, où siégea le concile, fit, à la fin de la dernière session, un signe affirmatif de la tête pour approuver les canons.
L'arrivée à Trente par le chemin de fer est une désillusion pour le touriste qui, dans sa pensée, s'est transporté au xvi* siècle. Comme partout ailleurs, aux environs de la gare, s'est élevé un faubourg moderne avec de larges chaussées bordées d'arbres, de promenades, de squares et de fontaines. Mais,*en s'avançant vers la ville, en apercevant bientôt ce fouillis de maisons noircies par la poussière, avec leurs toits plats en tuiles rouges, au-dessus desquels se dressent quelques vieilles tours, les flèches d'antiques églises, les vieux
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restas du ehâteau Buoti Consiglio, et les vièiUas fortifications Fomaines, on fait son entrée à Trente avec la conviction que, de cette visite de Tancien Tridentum dos Romains, on emportera plus d'un précieux souvenir. La ville qui, dans le cours des siècles, s'est élevée autour dés monuments précieusement conservés, est d'essence italienne. Ce sont les rues de Gênes, étroites, ombragées, avec leurs chaulées en dalles. Comme en Italie, des stores flottent à toutes les fenêtres, -à toutes les portes, soutiennent une lutte ardente contre le soleil qui a brûlé les murailles.
Nous voici bien loin des maisons peinturlurées du Tyrol allemand ; la pierre de taille a remplacé la brique, et sur tous ces murs s'étend une couche de poussière qui enveloppe la ville dans un ton 'gris, d'une exquise finesse dans sa pittoresque malpropreté. Par-rci) par-là^ se découpe, dans ces rangées de mai^ sons monotones, quelque vieux palais florentin avec sa grande porte en fer, aux riches ornementations,^ et ^es fenêtres grillées i les enseignes des marchands sont italiennes, la population est absolument italienne, de même que les moustiques, dont nous avons déjà fait la connaissance dans notre court trajet de la gare à ^ l'hôtel, sont italiens. Il y a deux heures à peine que nous venons de quitter la ville essentiellement allemande de Botzen, et nous voici déjà au coBur de l'Italie, malgré ces soldats autrichiens qui, pleins de mélan** colie, flânent à travers les rues désertes. A la porte de quelques cafés, devant ces petites tables dont l'Italie a le privilège, sont assis des hommes au teint bruni, à l'abondante chevelure noire, au regard de feu, hu* mant les exquises boissons glacées qui ne coûtent pas
plus cher que chez un marchand de vins parisidu un verre du plus mauvais vin rouge.
La stra&se allemande s'est changée en la conirada italienne; en moins de deux heures > nous avons passé d'une civilisation à une autre ; de la sace alle«mande avec son traditionnel flegme, à la race latine avec ^es proverbiales turbulences. C'est un changement à vue complet, et si Ton n'était pas ramené à la réalité par les soldats autrichiens et les enseignes des administrations civiles et militaires qui sont rédigées en allemand et en italien, si l'histoire ne nous disait pas que, depuis des siècles, l'évéché de Trente était sous la protection des comtes du Tyrol, avant même que la province y fût définitivement annexée, on pourrait croire que, depuis une semaine, on a quitté le Tyro) et que l'on m trouve au cœur même de l'Italie»
Notre première visite fut, bien entendu, pour Santa- Maria Maggiore, où siégea le concile , antique église où un assez médiocre tableau , complètement noirci par le temps, perpétue le souvenir de la grande assemblée. Dje son orgue célèbre on raconte une histoire qu'avec de légères variantes on retrouve ailleurs, C'est l'éternelle fable du constructeur de Tinstrument à qui les habitants, jaloux de leur œuvre d'art et crai*» gnant que d'autres villes ne vinssent à posséder uii orgue aussi merveilleux, , crèvent les yeux en témoignage de leur reconnaissance. Alors le malheureux aveugle demande la faveur de jouer une dernière fois, de l'instrument qu'il a créé et là, dans la rage que lui inspire l'ingratitude de ses contemporains, il détruit l'œuvre qu'il a mis tant d'années à construire. L'orgue de Maria Maggiore, dit la légende, imitait à l'origine
la voix humaine , et Antonio Prato Tatirait détruit poUr se venger de la ville de Trente. Dans quelques autres contes qu'il est superflu de rapporter, le diable intervient dans la construction de l'orgue, coinme ailleurs, à Cologne par exemple,, il a joué un rôle dans l'élévation de la cathédrale. En recherchant la vérité au milieu de toutes ces traditions, se contredisant les unes les autres, on finit quelquefois par deviner. Jl est probable que la ville de Trente , voulant conserver le monopole des orgues extraordinaires et cherchant un motif pour justifier son inqualifiable cruauté, accusa Antonio Prato de connivence avec le diable, aveugla l'artiste, mais garda l'orgue, ce qui est une façon comme une autre de réaliser en même temps l'utile et l'agréable.
Plus intéressante que Santa Maria Maggiore est la cathédrale commencée au treizième et terminée au quinzième siècle. Tout y est bizarre, son architecture gothique supportant une vaste coupole, d'où la lumière se^ répand sur le maître-autel qui est au milieu du dôme; bizarre encore est le superbe portail nord du plus pur treizième siècle, reposant du côté gauche sur une seule colonne que supporte un lion du plus magnifique caractère, et de l'autre sur quatre colonnettes enlacées par un serpent. Habitué à la symétrie traditionnelle de l'architecture, Fœil^sttout d'abord troublé par là fantaisie de ce portail qui, dans ses moindres détails, est un chef-d'œuvre de la fin du treizième ou, ce que je ne sais pas au juste, tout au plus du commencement du quatorzième. Toujours bizarres . sont les escaliers qui des deux côtés de la nef conduisent à une galerie; les tableaux de Torre, Camarino, Orbecp,
et Craffonara, dans la sacristie, soDt d'un intérêt mé-, diocre. Dans la nef latérale, dont les murs sont ornés de fresques à peu près effacées, se trouve la tombe du Vénitien Sanseverind que les Trentins tuèrent, en 1 487, près de Calliano, où l'armée de Venise fut défaite. Sur la place du Dôme s'élève une belle fontaine monumentale, surmontée de Neptune dont le trident a, selon les savants, donné à la ville le nom de Tridentum.
Toujours selon les savants, ce Neptune fut vénéré ^ par la colonie étrangère qui, du temps de^ TarquiniUs Priscus, fonda la colonie de Tridentum. De cette place, Tarchiteclure de la cathédrale n'offre pas un , moindre intérêt que du côté opposé. Près du portail se trouve une petite chapelle, où brûlent, du matin au , soir, les cierges des croyants, au milieu des ex-voto' en argeïit et en cire qui entourent une médiocre figurine du Christ. Si l'on veut voir une fois de plu3 à quels terribles excès le fanatisme religieux a conduit autrefois les habitants de Trente, tout aussi bien que leurs contemporains d'autres pays, on peut, à Saint-Pierre, contempler la jaune momie de saint Simonin, ^t les instruments de torture qui amenèrent son trépas.
Ici s'étale, dans toute sa laideur, le fanatisme qui a fait couler des flots de sang. C'est l'éternelle fable des Juifs, sacrifiant dans la nuit de Pâques un enfant ^ chrétien pour boire son sang, fable qui, dans des provinceë arriérées, s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Il n'y a pas quarante ans que, dans quelques provinces rhénanes, la malveillance, exaspérée par la prospérité des Israélites, rétablit la fable de l'enfant chrétien mis à mort dans la nuit de Pâques. Dans certaines oontrées, en ce siècle qui se dit éclairé, les Juifs durent fuir
dèvaat les paysans ameutés qui ineendièrent et pillé* reîit les demeures des soi-disant assassins. La force armée rétablit heureusement le calme dans les cer* veaux fanatisés, et, grâce à la police, le petit paysan jdônt les juifs avaient bu le sang, fut retrouvé sur la frontière de la Hollande. Mais au xiii^ siècle, la force armée était au pouvoir de ceux qui avaient intérêt à massacrer les innocents dont les biens étaient bons à confisquer. Le petit saint dont qous parlons ici était fils du cordonnier Simon, et les Juîfe, non contents de l'avoir crucifié, burent son sang, après quoi ils jetèrent son corps dans TAdige. Dans ce procès célèbre, trente-neuf anfants d'Abraham, convaincus d'avoir bu le sang du petit Simon, furent pendus. Quant à leurs biens, inutile d'ajouter qu'ils furent confisqués. Grégoire IV canonisa l'enfant sacrifié sous le jiom de saint Simonin, et de nos jours encore, on montre au touriste,* moyennant un pourboire, bien entendu, les pinces qui servirent à lui arracher les chairs, le couteau qui ouvrit ses jeunes veines, et la timbale d'argent où les Juifs burepit le sang de ce bambino de huit ans, dont la peau desséchée est Tune des curio* sites de Trente.
Tandis qu'un de nos compagnons nous racontait l'histoire de saint Simonin, nous étions, à travers les rues tortueuses d'un vieux quartier, arrivés à l'entréç du château de Buon Consiglio, qui, de résidence duprince-'évêque, est devenu une caserne autrichienne. Pour y pénétrer, il faut une autorisation que le commandant accorde volontiers. Ce qui reste encore de Taucien palais témoigne de sa splendeur d'autrefois. Ses quatre ailes cachent dans leurs flancs yjm cour inté^
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rieure des pluB magnifiques ; dans les salles et sur les muFS des loggia on voit encore les fresques délabrées. Quelques-unes sont très-bien conservées et montrent que les évêques de Trente tenaient plus à la quantité qu'à la qualité, car toutes les peintures, même celles des salles et de Tescalier d'honneur, sont grossières, faites pour éblouir le naïf, et non pour charmer le connaisseur. Ces respectables salles sont transformées en vastes chambrées où, sur leur lit de camp^ reposent les sojdats autrichiens, contemplant d'un œil indifférent les plafonds dorés. Dans les vieilles fresques du mur ils ont impitoyablement enfoncé de gros clous où sont suspendus les sacs et les fusils des fantassins.
Heureusement, l'art n'a à déplorer ici la perte d'aucun chef d'œuvre, car toutes ces peintures ne s'élèvent pas au-dessus du niveau d'une estimable médiocrité. Admirablement distribué, ce palais, touten abritant la vie privée qui, à en juger par les fresques, fut assez décolletée sous les ancien évêques, a, de toutes parts, des échappées sur le magnifique paysage qui encadre la ville. lia, sans être vu par le passant dont le regard indiscret était intercepté par les murailles de l'enceinte, on pouvait librement respirer l'air frais, du soir ou délecter son âme aux enivrements de la nature, car d'aucune des nombreuses hauteurs qui avoisinent Trente, la vue n'est plus magnifique que de l'étage supérieur de ce palais.
* Au milieu de sa superbe et riche végétation, Trente apparaît avec son fouillis de maisons pittoresques, dont les toitures brûlées par le soleil, donnent à la ville un aspect vénérable^ Avec ses vieilles murmlles^ ses an*
tiques tours, les flèches de ses églises et la coupole de son vieux dôme, la cité, vue de Buon Consiglio, a conservé un cachet étonnant. Sans les fortifications modernes que les Autrichiens ont élevées sur la colline Dds Tlrento qui domine la vallée de TAdige, on pourrait se croire encore au temps du concile et se figurer qu'en descendant dans la ville, on y rencontrera les courtisanes vénitiennes qui, à cette époque, s'étaient donné rendez-vous à Trente. Mais l'uniforme autrichien ne permet pas à lafantaisie de s'égarer dans les siècles passés ; le factionnaire qui se promène avec son fusil à culasse près de l'entrée, les nombreux canons accumulés dans l'espace entre le palais et son enceinte, ainsi que les prisonniers qui arpentent la cour d'un pas précipité, comme des hommes heureux de se donner un peu de mouvement, tout cela n'avait rien du seizième siècle.
Pour nous conduire dans le palais-caserne, le commandant 'de place- avait bien voulu nous donner un cicérone agréable dans la personne d'un jeune sergent fort intelligent, parlant des évêques de Trente, de l'architecture et des fresques en homme instruit qui ne demandait que sa libération du service pour jeter l'uniforme aux orties. Sur notre demande, il nous dit que les- pauvres diables déguenillés qui en ce moment circulaient sur le pavé au-dessous de nous, étaient des soldats condamnés, et il nous donna sur le code militaire autrichien quelques renseignements qui nous transportaient comme par miracle dans les temps les plus reculés. Quelques-uns subissaient leur peine pour des délits disciplinaires ; d'autres, le plus grand nom* bre, étaient des déserteurs.
— Ont-ils été arrêtés par la gendarmerie? demandai-je.
— Non, fit le sergent, on n'a pas besoin de se donner cette peine, ils reviennent tout seuls.
— Ils ont donc la nostalgie de la caserne ?
— En aucune façon, dit le sergent, c'est la misère qui les ramène 1 Un beau jour, secouant le joug de Tuniforme, pris par le vertige de la liberté, ils désertent. Où vont-ils? Tout droit devant eux, en Italie. Slls ont quelque argent, ils font bombance pendant deux ou trois jours; puis la réalité hideuse se dresse devant eux en même temps que leurs illusioite disparaissent. Quand ils ont vendu leur uniforme, ils songent à travailler. Mais comment gagner sa vie dans un pays dont on ne sait pas seulement la langue? La misère arrive;et les déserteurs finissent par se dire qu'au régiment on ne meurt pas de faim comme sur la terre libre. Alors, après avoir mendié sur la grand'route, ils reprennent^ le chemin du Tyrol et à la frontière se livrent aux> mains de la gendarmerie.
— > Et c'est ici qu'ils subissent leur peine ?
— Ici ou ailleurs, reprit le sergent; quand ils sont condamnés pour un crime, ou pour désertion avec circonstances aggravantes, telles que la vente de leurs armes, ils subissent la peine du cachot noir...
— Comment, du cachot noir?
— Oui, les anciens sous-sols du palais sont transformés en cellules où le jour ne pénètre jamais; sur quarante-huit heures les condamnés en passent vingtquatre dans le cachot noir; c'est-à-dire qu'on les en- . ferme dans les sous sols et c'est dans l'obscurité qu'ils mangent leur morceau de pain hoir, l'unique nourri-
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ture, "qu'on leur fournit en ces jours de pénitence.
— Et pendant combien de temps leur applique-t-on ce supplice ?
— Souvent pendant cinq ans,
— Mais c'est affreux !
— A qui le dites-vous? reprit le sergent, mais le -.codé militaire est fornîel à cet égard.
— Ont-ils du moins le droit de fumer ?
— Aux heures de la promenade, oui, s'ils ont du tabac, et ce tabac ils ne peuvent pas se le procurer avec leurs propres ressources. La famille n'a pas le droit de leur envoyer quoi que ce soit; mais ils peuvent renoncer à leur dîner et prendre im peu de tabac en
^ échange de leur rati on. Ici, le moindre plaisir s'achète au prix d'une privation, et quelques-uns ne vivent pendant une semaine que de pain noir et d'eau fraîche pour avoir le droit de fumer une heure par jour.
Machinalement nous avions sorti de notre portefnonnaie quelques pièces blanches de vingt kreutzers que nous allions jeter à ces malheureux.
— Gardez-vous-en bien, fit le sergent. Sî nous étions seuls, je vous dirais « faites, » mais il y a les sentinelles, et, si Ton me dénonçait au commandant de place, je passerais moi-même devant un conseil de guerre. C'est qu'un homme qui porte un uniforjne n'a plus de volonté ; il ne peut même plus avoir une âme sans l'autorisation de ses chefs. Je vous en prie donc, messieurs, ne vous laissez pas aller à votre bon mouvement. A votre place je ferais ce que vous vouliez faire, mais à la mienne vous raisonneriez comme moi. Quand je ne porterai pi us l'uniforme, je me rattraperai
^ sur les pauvres de ma ville natale î ,
Nous serrâmes la main de ce vaillant garçon et, redescendant les larges marches de ce qui fut autrefois Tescalier d'honneur, nous traversâmes la cour, nous présentâmes notre permis à la sentinelle et nous quittâmes le beau palais de Buon Consiglio en emportant une très-pénible impression du code militaire autrichien. Le dîner qui nous attendait à l'hôtel était un étrange compromis entre le Tyrol et l'Italie. Dans une vaste salle dallée du premier étage^ ornée d'un large balcon, dont on avait cependant fermé les volets de peur que la lumière n'attirât les moustiques en trop grande quantité, on nous servit un dîner où figurait un potage aux nouilles à côté du macaroni, les truffes blanches de la Lombardie en même temps que la viande à la casserole du Nord, les superbes fruits des régions méridionales et le traditionnel entremets sucré sans lequel on ne dîne pas en Autriche. L'éternel Voeslauer alternait avec les vins du Tyrol italien, petite piquette aigre-douce dont les gens du pays font le plus grand , cas ; mais la bouteille qui eut le plus de succès à^a table fut celle qui contenait de l'ammoniaque contre les piqûres des moustiques et dont la nécessité bienfaisante se faisait généralement sentir.
Pour remplir le reste de notre soirée, la Providence avait envoyé à Trente une troupe nomade qui, ce soirlà, jouait devant un public ému la Dame axix Camélias en Italien, dans une sorte de cirque découvert transformé en théâtre ; au prix uniforme de cinquante centimes, orchestres ou balcons. Toute la ville s'était donné rendez-vous à cette petite fête de l'intelligence. Le ciel bleu avec ses étoiles tenait lieU de plafond et ce n'était pas une des mmces joies de cette représen-
talion, car, tout autour de nous, les indigènes fumaient ces horribles cigares de Virginie qui ne brûlent quer grâce à un mince tuyau de paille qui traverse le cigare dans toute sa longueur et dont l'extrémité remplace le bout d'ambre dont on se sert ailleurs. Mais ces cigares avaient une qualité inappréciable en ce monaent; ils tuaient à quinze pas à la ronde les audacieux moustique^qui entraient au spectacle sans passer au contrôle.
Quant aux spectateurs, ils étaient là absolument comme chez eux, s'adonnàntau plus agréable farniente, les jambes étendues sur une chaise ou appuyées sur le bord du balcon : bourgeois et manants pêle-mêle sans distinction de toilette, de sexe ou d'âge ; les femmes déjà coiffées du voile noire en dentelles qui est la coififure nationale des Milanaises en particulier et des Italiennes en général, et qui donne par l'opposition des tons une si séduisante langueur à leur teint. Après les paysannes tyroliennes pur sang avec leur épaisse taille et leurs disgracieux jupons qui leur remontent au milieu du dos, c'est avec une joie grande que l'on salue le retour de la grâce et de la coquetterie féminine dansleTyrol italien. On ne comprend pas comment cette race s'est maintenue intacte à travers les siècles qui ont cependant vu le sang allemand fusionner avec le sang italien. Dans cette vaste saUe bondée, pas dix têtes ne rappelaient l'Allemagne. Nous étions bien en Italie, en pleine Italie; il n'y avait . d'autrichien dans cette salle que les affreux cigares de la régie.
Quand, après le spectacle, nous regagnâmes l'hôtel à travers les rues désertes , nous vîmes, en passant, que toutes les chapelles miraculeuses étaient fermées par de solides grilles en fer, ce qui nous fit supposer que les
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saints, si habiles à guérir toutes sortes de maladies, ne sont pas encore parvenus à guérir les vagabonds de Trente de la manie de voler les cœurs en argent que les amoureux accrochent aux bras et même aux jambes de leurs saints de prédilection.
Italien, comme la ville de Trente, est le paysage qui Tencadre. Quand on sort par la porte de TAigle et que les chevaux, agitant leurs grelots, montent avec unei ardeur toute méridionale la belle route postale, garnie d'une rampe en porphyre rose qui brille au soleil, et que de cette route, taillée dans le flanc du rocher, on aperçoit la ville , pour ainsi dire enfouie sous la magnifique verdure, on pourrait se croire en pleine Italie et l'on y est en effet malgré la garnison autrichienne. Le sapin du Tyrol nord qui, de ce côté du Brenner, devient déjà plus rare, disparaît tout à fait dans le Tyrol italien. A notre droite s'étend la belle vallée de l'Adige que nous perdrons bientôt de vue avec ses vignes, ses mûriers et ses figuiers entourant les viUâs italiennes des riches Trentinois et les nombreuses filatures de soie, la grande industrie du pays. Malgré les soldats autrichiens qui se rendent à la fête dePergine, il semble qu'on soit en pleine Lombardie.
Rarement j'ai vu un panorama à la fois si gracieux et si imposant. Déjà l'atmosphère tranparente de l'Italie étend sur le paysage comme une couche d'or et d'argent.
Le cocher de Trente , Italien pur sang , au teint bruni, à l'abondante chevelure noire, n'a rien de tyrolien ; il est coiffé de ce chapeau mou en feutre gris que Ton voit si souvent daus les campagnes italiennes ;. , il ne parle pas un mot d'allemand , et n'a rien du
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calme de ses compatriotes du Nord ; presque debotit sur son siège, il fait claquer son fouet et encourage de la voix ses chevaux qui, partageant son ardeur, montent au grand trot la rampe taillée dans le roc et longeant la vallée de la Fersina. Le chemin que nous suivons en ce moment est la route postale qui, de Trente, conduit plus loin, à travers la vallée de Lugano, par Borgo, Bassano et Padoue, à Venise.
En nous enfonçant dans les rochers, la vallée de 'TAdige disparaît derrière nous; à notre droite, dans la profondeur, coule la Fersina qui donne son nom à l'étroite vallée. En ce moment, le terrible torrent qui, à la fonte des neiges, vient grossir les eaux de FAdige et sème la terreur dans la camagne, coule tristement sur son lit de cailloux; mais ce lit large et les pierres que le torrent a, en descendant de la montagne, roulées dans la vallée, disent suffisamment que la Fersina n*est pas toujours ce maigre filet d'eau. Réduit pour le moment aux plus modestes proportions par les longues sécheresses de Tété, le torrent mélancolique roule discrètement entre les rochers à travers lesquels il s'est frayé un passage. Suspendus pour ainsi dire aux flancs de la montagne dans laquelle est taillée la route, nous remontons son courant pendant une demi-heure, et pour laisser souffler ses cbe vaux autant que pour nous engager à aller voir le Pont-du-Diable, le cocher s'arrête devant une auberge isolée sur la montagne. Un mendiant dont les guenilles font pitié à voir, d'un bras tremblant, tend vers nous son chapeau crasseux. Tout, dans cet homme, implore la charité ; sa chevelure blanche, son air maladif, sa voix émue, son attitude humble, son front*
,60urbé presquB dam la poussière. C'est une de <^s apparitions misérables qui remuent le cœur et font sor< tir des poches les porte-monnaies les plus récalcitrants.
Le cocher, qui est descendu de son siège pour nous ouvrir la portière, murmure quelques mots que je ne comprends point, mais un de mes compagnons de voyage, sachant lltalien, les a surpris et, saisi d'un fou rire, il n'est qu'au bout de cinq minutes en état de me donner l'explication demandée.
— Regardez bien l'homme à qui vous venez de faire l'aumône, me dit-il.
-T- Eh bien?
— Puis contemplez cette auberge.
— Après?
-T- Et sachez maintenant que ce njendiant et le^propriétaire de l'auberge sont une seule et même per*
jSOQiie. '
Un mendiant propriétaire, cela s'est vu à peu près dans tous les pays, mais celui-ci est un spécimen assez rare pour que l'on s'arrête un inst^t à l'histoire de sa vie. Tout d'abord, dans son jeune temps, c'était un misérable gamin qui, aux portes de Trente, implorait la charité du voyageur. Dès son entrée dans la vie, ses parents le destinèrent à la brillante carrière de la mendicité. Doué d'un certain talent pour sa profession, il se dit un jour qu'il y aurait quelque chose à faire au bout de cette montée près du Pont-du-Diable, d'où l'on voit la Fersina s'engouffrer dahs un entonnoir d'une grande profondeur que, dans le cours des siècles, ses eaux ont creusé dans la roche. Le jeune njendianl saisit la première occasion venue pour exploiter
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le Pont-durDiable qui n'a rien de diabolique. Une jeune fille de Trente venait de tomber dans le gouffre. D'après les uns, c'était un suicide ; d'après les autres, elle avait été saisie de vertige en se penchant par-dessus le pont pour contempler le gouflfre où s'enfonce la Fersina ; bref, afin d'éviter le retour de tels accidents, le mendiant obtint Ja permission de pratiquer dans le parapet une ouverture par où le touriste peut contempler la cascade en toute sécurité, vu que la tête seule passe par le trou. Dès ce jour il cumula les deux professions de mendiant et de cicérone sur le Ponte Alto, dit Pont-du-Diable. Le spectacle que l'on a sous les yeux, quand, passant la tête par le trou, on voit la Fersina, en tournant pour ainsi dire sur elle-même, tomber dans l'entonnoir, est à ce point magnifique . qu'^ lieu d'un kreutzer que l'on eût jeté dans le chapeau du mendiant, on déposait volontiers une pièce blanche dans la main ^u pauvre diable qui, du haut du pont, jetait des pierres dans l'abîme pour en faire mesurer la profondeur au touriste.
L'entreprise réussit; notre homme finit par amasser
une petite fortune et résolut de se mettre dans ses meubles. Sur cette hauteur, il fit construire une auberge et cumula pendant de longues années ses deux professions : mendiant, il attendait le voyageur pourle conduire sur le Pont-du-Diable; après avoir encaissé l'aumône d'abord, ensuite le pourboire du cicérone , tandis que le touriste contemplait la cascade, lui, ren- trait dans son auberge, jetait ^on déguisement et, sous le costume d'un aubergiste, attendait tranquillement le touriste altéré pour lui verser le vin blanc du pays. Plus tard, il se maria, eut je ne sai$ au juste combien
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, d'enfants qu'il éleva dans les daiuts principes de la mendicité etfinit par jouir d'une certaine aisance. Mais les années ayant blanchi ses cheveux, cet homme ingénieux résolut de se reposer im brin. Fallait-il abandonner la mendicité ou vendre Tauberge ? Après mûre réflexion, il opta pour la mendicité, source première de sa prospérité, sans renoncer toutefois à son métier d'aubergiste, car, dans le bouchon, il installa son fils comme gérant, tandis qu'au dehors, le propriétaire continue à tendre la main au passant. Vous verrez que ce mendiant de génie finira par créer une société anonyme pour l'exploitation de son industrie, et que ses actions seront cotées à la Bourse.
A partir du pittoresque Pont-du-Diabie , la route prend des proportions fantastiques ; le défilé où coule la Fersina se rétrécit de plus en plus, et le chemin suspendu passe pour ainsi dire sous le rocher, qui, fbrmidfiJ^le, menaçant, forme au-dessus de nos têtes comme ime marquise en granit. Au passage le plus étroit de toutes ces routes, communiquant avec l'Italie, les Autrichiens ont, depuis la dernière guerre, élevé dès fortifications pour protéger le Tyrol italien contre les appétits du voisin; le fort qui commande la route de Bassano, est im des plus formidables que j'aie vus dans cette partie du Tyrol. Des batteries casematées ont été creusées dans le porphyre et sont en commua nication souterraine avec le castel qui, plus haut, domine la vallée. Au point le plus étroit du défilé, la route est fermée par une porte formant batterie, et il suffit de faire monter le pont-levis pour rendre ce point inabordable. Passé ce défilé, la vallée de la ^Fersina s'élargit, et bientôt, par la route bordée de mûriers et
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de ebàtaigniers, nous arrivons au bourg de Perg^ne que nous traversons rapidement, car, à la fin de notre excursion, nous nous y arrêterons forcément. En sortant de Pergine, nous abandonnons la route postale, et nous nous engageons dans un chemin riant, qui passe entre des jardins pour déboucher au lac de Caldo-* nazzo, qui, dans cette chaude journée, nous envoie la fraîcheur de ses eaux limpides.
Ce chemin autour du ravissant lac de Caldonazzo , la magnifique végétation, les énormes marronniers, les mûriers et les figuiers, dérobent par-ci, par-Ut, le lao à la vue, mais bientôt, à travers les éclaircies, il apparaît plus joyeux et plus gracieux encore, avec ses eaux vertes ou bleues, selon que les coteaux couverts de vignes ou que le ciel transparent s'y re* fiètent. Au milieu de cette superbe nature, véritable paradis entre des rochers, s'élève, çà et là, un village de misérable apparence, comme Calceranioa, dont Taspect est à ce point désolant, qu'on le dirait habité par une colouie de pauvres. Un de mes compagnons de voyage qui connaît le pays, a beau m'afflrmer que tous ces enfants dé^enillés, qui encombrent le chemin, appartiennent à des parents dont la moyenne jouit d'une pertaine aisance, j'ai vraiment de la peine à le croire, quand je contemple ces masures en bois avec ces chétives galeries qui menacent de s'écrouler sous le pas d'un enfant. On dirait que ces gens-là ne font jamais réparer leurs maisons ; un pan de mur s'écrouîe^ on le remplace par des planches pourries^ si on le remplace, car le plus griand nombre de ces masures semblent tomber en ruines: à celle-ci, il manque le toit, à eelle*là^ le dernier étage, et la toiture, appuyée
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sur des poutres, abrite à peine un grenier ouTerl à tous les vents. Les vieilles Italiennes, accoudées sur le bord de leurs fenôtres ébréchées, vous voient passer^ et'leur oalme vous dit que la pensée d'être ensevelies sous les décombres de leur maison invalide ne les préoccupe nullement. Tout ce village est d'un pittoresque à arracher des cris de joie à un peintre, mais en même temps d'un aspect sale qui vous fait souhaiter une meilleure patrie. Partout ailleurs ces misérables habitations attristeraient le touriste, mais ici elles se présentent au milieu d'ime végétation si riche et si belle, que la moindre chaumière, avec ses figuiers grimpant jusqu'au toit, semble encore être un palais délaissé au milieu d'un parc.
Nous étions d'ailleurs favorisés par lescirconstances, car, vu la foire qui le lendemain devait s'ouvrir à Pargine, l'Italie avait expédié auTyrol la fine fleur de ses marchands ambulants, qui, dans des accoutrements bizarres, la chemise entr'ouverte laissant voir des poitrines hâlées, la veste négligemment jetée sur Tépaule, encombraient la route^ qui d'ici conduit en Italie ; les marchands étaient nombreux, qui à pied, qui à âne, sur leurs sacs remplis de ïnarchandises ; les plus àgéiï, étalés sur de petites voitures que les plus jeui^es avaient trainées par la montagne aride.
Un peu au delà du village de Caldonazzo, aussi misérable que Calceranica, comme nous passions par une Ènagnifique allée de châtaigniers, nous vîmes s'avancer à travers la verdure un singulier cortège. Un homme, enveloppé dans un capuchon rose et portant une bannière, marchait en tête, et, derrière lui, cherniliait un groupe affublé de dominos de percale de toutes
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lest couleurs. Le chemin tournant à cet endroit nous cachait la suite du cortège. Ne voyant que cette collection de dominos, nous pensions d'abord avoir rencontré une mascarade. Cependant les cierges dont les dominos étaient porteurs et les chants lugubres qu'ils entonnèrent tout à coup, nous dirent qu'il s'agissait ici de choses plus sérieuses qu'une descente de la Courtille. En effet, derrière les dominos représentant une confrérie quelconque, venait un second groupe de dominos portant sur les épaules un cercueil noir couvert de fleurs; quelques-uns, en cette chaude journée, étouffant sous leur costume, l'avaient bravement ô(é, et portaient le mort d'un bras, tandis que sur l'autre flottait leur domino en percaline, et que, derrière le cercueil, en bras de chemise et la veste jetée sur l'épaule, trottait une poignée de parents affligés moins par le décès du défunt que par l'excessive chaleur. L'enterrement, se présentant dans ces conditions, n'avait rien d'empoignant : il ressemblait tout à fait au cortège du S'* acte de la Juive^ qu'une troupe ambulante exécuterait dans une grange. De loin encore nous entendions les chants Jugubres qui, dans ce paysage souriant, faisaient PeflTet d'un Miserere qu'en une nuit joyeuse, il prendrait fantaisie à un convive de jouer au piano, tandis que les coupes, remplies de Champagne, s'entrechoquent dans un accès de gaité.
Après a voir fait route encore pendant quelque temps à travers le magnifique paysage, nous quittons le lac de Caldonazzo; bientôt, au détour de la montagne, nous apercevons le bourg de Levico et le lac dont il porte ïe nom. Levico est une station thermale des plus renom-
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mées; ses eaux ferrugineuses contiennent une grande quantité d'arsenic et passent pour les plus foTtes de TEurope. Le médecin de l'établissement thermal, homme des plus aimables, voulut bien nous conduire dans led salles de bain pour nous montrer les baignoires en marbre rongées par la rouille. Je ne sais ce qu'il y a d'absolument vrai ou d'imaginé dans son récit des ôures mer^ Veilleuses opérées par les eaux de Levico, mais toujours est-il que la situation exquise des bains et l'air frais de la montagne peuvent rendre la ssmté à un malad% même sans le secours des eaux arsenico-ferrugineuses. Le bourg de Levico est assis au pied du Monte Salve, dont la hauteur ne dépasse pas 4,300 pieds, en fece des Alpes et des forêts de Vezzena. Des hauteurs de Cima-Vezzena (6,000 pieds) on a, me dit-on, une vue ^ superbe, jusque dans les plaines de Venise, d'un côté, et les Alpes dolomitiques de la vallée de l'Adige, de l'autre. Nous n'avions ni le temps, ni l'envie de grim* per sur la montagne, car, si l'on voulait escalader tous les pics que l'on vous recommande dans le pays, il faudrait passer sa vie dans le Tyroh
Le bourg de Levico a l'aspect misérable et pittoresque de tous les villages italiens; les campagnards itar liens du Tyrol semblent avoir élevé la malpropreté à la hauteur d'un principe politique.
Pour trouver quelque charme à ces bourgs, il fau les contempler, comme on dit, avec l'œil du peintre : ces ru^s tortueuses, pavées de larges dalles ; ces maisons aux toits plats en tuiles, jaunies par le soleil, noircies par la poussière ; toutes ces ruelles montant vers les coteaux ou dégringolant dans les profondeurs de la vallée; cet amas d'habitations, dont la plus riche
LS TVltOi. ET LA OAEINTHIE
i^'e^t ifu'iUMie Qiijusure^ sembla )ayoir été jeté pêle-mélo au pied 46 ia montagae, et c'est à ses habitants à se retrouver.au milieu de ces ruelles étroites, où le soleil u'a jamais pénétré^ d'impasses malpropres au milieu desquelles on trouve^ à sa grande stupéfaction, le théâtre qui ne manque dans aucun bourg italien. Chose curieuse ! Cette municipalité qui ne fait jamais repaver une seule rue ni balayer une place, trouve tour jourB de l'argent pour la construction d'un théâtro qui e&iy à ce qu'il par^t, le plus impérieux besoin des Ita^* Eens.
Notre visite à Levico tombait un dimanche, et sou9^ la voûte de l'antique porte de la ville, un croupier ambulant avait installé une sorte de roulette. Autour du oylindre se pressait une foule avide de tenter la fortune. Vieillards, jeunes hommes, femmes et gamins j apportaii&nt leurs kreutzers en cuivre, et celui dont la boulQ, après avoir tourné dans le cylindre, amenait I9 plus fort numéro gagnait les enjeux moins la part qu£^ prélevait le croupier à titre de courtage:
Autour de ce tapis vert pour rire, les fureurs du jeu étaient déchaînées, La chance d'un bambino de douze ans arrachait des cris de stupéfaction à la galerie, tout comme à Monte-Carlo, quand un joueur en veine gagne plusieurs maximums. Un vieillard qui perdait à tout coup riait comme un vieux joueur habitué aux caprices de la fortune, mais un joueur débutant dans la carrière, aussi malheureux que le vieillard, se montrait beaucoup moins résigné, et, chaque fois qu'il perdait son kreutzer, il s'arrachait des poignées -de sa noire chevelure et risquait des jurons dont.les vieilles femmes s'épouvantaient à ce point qu'elles faisaient
*RENTÉ Ef LÉS Èi^VIftOllS 28T
le signe de la croix ; après quoi, elles risquaient de nouveau un kreutzer ou deux.
Ce qu'il faut louer sans réserte dans ce pays, ce sont les excellentes boissons glacées où excellé l'Italie et que l'on vous sert parfaites dans cette partie du Tyrol. Assis dans les jardins de rétabîîsh'ement thermal, nous passâmes en revue tous les rafraîchissements glacés aux cerises, à la groseille, à l'orange, au citron, tous également exquis. Il s'agissait pour nous d'attendre, pour retournera Trente par Perdue, que le soleil brûlant voulût bien se retirer derrière les Alpes. Quand fut venu ce moment délicieux où, après la chaleur étouffante de la journée, la fraîcheur vient de la montagne et balaye la vallée, nous montâmes en voiture pour prendre la route qui longe ici, en le dominant, le lac de Levîco avant de s'engager ensuite entre deux rochers d'un aspect sauvage.
Vraiment, le rocher abrupte, quand il ne se présenté pas derrière une colline boisée, produit toujours et partout la même impression mélancolique ; entre les pierres, et rien que les pierres, le cœur se serre, pris d'une émotion triste; l'œil voudrait percer ces tnurs de granit et se reposer dans les teintes douces d'un horizon spacieux. Surtout vers le soir; quand le soleil disparaît derrière la montagne et que les défilés du Tyrol sont déjà noyés dans la pénombre du crépuscule, on éprouve dans cette solitude un abattement , du cerveau qui se traduit par une lassitude extrême de l'esprit. Bientôt on regarde le paysage sans se rendre compte de ses impressions ; c'est comme un cauchemar où les énormes rochers semblent s'animer et je suis sûr que tous les touristes ont plus ou mom»
lifi TYROL ET liA CARINTHIE
. éprouvé cette sensation doiiloareuse dans la montagne* Quand enfin, quittant l'étroit défilé, on* débouche sur le vaste panorama, et que l'œil, las d'avoir été circonscrit si longtemps entre les rochers, contemplé la verte prairie où coule le torrent et tout là-bas à l'horizon ces lignés bleues d'un ton si fin qui dessinent les Alpes* sur le ciel empourpré, on revient à l'apaisement du cerveau et au contentement de l'âme, comme après une traversée en mer, quand on aperçoit enfin la terre ferme et le phare. Je ne me souviens pas d'avoir éprouvé en voyage ime surprise aussi charmante qu'au pioment où, en sortant du défilé, planant sur la route accrochée aux flancs de la montagne,, nous aperçûmes subitement à notre gauche, au-dessous de nous, Pergine éclairé par les dernières lueurs du soleil, avec des masses de chênes, de châtaigniers et de vignes qui l'entourent, et le vieux château qui le domine.
Ce magnifique château appartenait jadis aux seigneurs de Pergine; aujourd'hui, il fait partie du domaine de l'évêque de Trente. Du toit du castel on a une vue superbe sur la vallée intéressante que les Italiens apî)ellent : un beau théâtre. Dans un val voisin dit de Prado se trouve la chapelle de laMadonnaCaravaggio, pèlerinage renommé. Le 26 mai de chaque apnée, on célèbre une messe assez curieuse : la foule afflue de tous côtés, et vu les deux races difl'érentes qui se heurtent ici à la frontière, on prononce un double sermon, l'un allemand etl'autre italien. Deshommes du pays m'ont raconté que ce jour-là, de près ou de loin, on amène les fous et les idiots, que, pendant le service, on enferme dans le chœur, dansl'espoir qu'un miracle leur rendra la raison. Aux chants des enfants
de chœur viennent se mêler les hurlements desfous furieux que Ton a attachés à la grille et, quoique la Madonna de Caravaggio n'ait jamais guéri- personne, la croyance populaire ne se lasse pas chaque année de lui amener cette étrange clientèle d'idiots et d'hallucinés.
Pergine, où nous faisons notre entrée vers le soir, est en fête; devant l'hôtel de ville, édifice sans importance, dont les bureaux sont situés au premier étage^ où conduit une jolie rampe en fer battu, la municipalité a établi l'inévitable tombola au bénéfice des pauvres, tandis que la fanfare civique de Trente, la Banda, qui affecte sous son costume l'uniforme italien, si cher à son patriotisme, exécute des airs variés. Tous les cafés d'alentour sont remplis d'une foule bariolée, où l'uniforme autrichien coudoie le pittoresque accoutrement des montagnards italiens. Plus loin, dans un vaste champ, les joueurs de balloni, qui ne manquent à aucune fête du pays, se livrent à leurs exercices; tous portent le pantalon Diane et la chemise à jabot en forme de blouse; la main droite est armée d'une sorte de manchon en bois, avec lequel ils lancent ou renvoient les balles ; la foule, qui paraît se passionner pour cet exercice, applaudit ou hue les joueurs de balloni, selon leur adresse. Quelques-uns de ces joueurs adroits ont élevé leur divertissement à la hauteur d'un art , et vont en représentation aux fêtes du pays, absolument comme les canotiers célèbres d'Asnières et de Bougival suivent les régates en province.
La nuit étant venue, les joueurs de Trente, qui ont vaincu leurs rivaux de Pergine, mettent par-dessus leur* uniforme* btenc le paletot de l'humble mortel, et
s*en vont fraterniser au cabaret avec les vaincus. De nombreuses charrettes, venues de Trente pour ramener les ivrognes étalés sur la paille, se mettent en route, suivies des omnibus et des voitures particulières. Bientôt la route de Trente est couverte de toutes sortes de véhicules qui, dans la poussière qui les enveloppe, se heurtent les uns contre les autres* De temps en temps on entend un choc, des cris, des jurons, puis des éclats de rire qui prouvent qu'on n'a à regretter aucun accident sérieux. Pêle-mête, cabriolets, omnibus et charrettes, descendent la montagne au grand trot des chevaux, tandis que les musiciens, hissés sur l'impériale, exécutent des airs variés.
En repassant au Pont-du-Dîable, mes yeux cherchent en vain le mendiant ; il a disparu. A ia nuîl tombante, ii s'est' retiré dans ses appartements; peut-être bien qu'à Toccasion de la fête de Pergine il a du monde à dîner; mais son gérant est derrière le comptoir, et verse le dernier verre de vin aux ivrognes qui ne pensent pas encore avoir leur compte. Cinq heures après notre départ de Trente, nous apercevons, à nos pieds, la ville éclairée de mille feux, scintillant dans l'obscurité, et nous adressons une fervente prière aux moustiques, afin qu'ils ne troublent pas trop notre sommeil, après les fatigues de cette délicieuse jcmmée.
1^ Trente à Riya. — Le cKexnin par Mori et celui par la vallée délia Saraa.
— Vue sur le val de TAdige. — Un mendiant qui n'aime pas Garibaldi.
— Bacco di Vella. — Histoire d^une jolie fille et de ses deux amants. *- Un duel dans la montagne. — Deux cadavres et un mariage. — Les prouesses de saint Vigilius. — La chaîne dti mont Bondone. — Malheurs et bonheurs d'un capitaine autrichien. ^ Le lac et le castel Terlago. *- Vigolo Baselga. — Veszano. — Un café italien. — Le lac et le castel de Bublino. — Le vin saint. — Les Alpes Judicariennes. — La route infernale et le chemin du paradis . — Arco ei la Tour du Diable. •- Le lac de Garde. — Riva.— La cascade de Ponale. — Un souvenir de Garibaldi. * Panorama de Limone. — Apparition de Victor-Emmanuel. — La Ora.
— Retour à Riva. — Où se réalise le vers de Virgile. — Sauvetage opéré par les douaniers. — L'albergo al populo à Riva. — Le risotto et les truites du lac. — La cascade de Varone. — Les filatures de soie. — Lliospitalité à Riva. — Promenade sur la route de Ponale. — Les jardins enchantés de Riva. — Un maître de poste comme on en voit peu. — Retour à Meri par Torbole. — Splendeurs de la nature et misère des habitants. — Opinion de Gœthe sur la population de Torbole. — !« lac de Loppio. — La nature et les hommes dans le Tyrol méridional. — Mori. et Roveredo. — Départ pour Franzenafeste.
De Trente au lac de Garde, on peut aller, en deux bonnes heures, par le chemin de fer, jusqu'à Mori, et de là, en voiture, à Riva. La route que nous avions choisie par le val de la Sarca est plus longue et plus fatigante, mais c'est une admirable promenade de cinq
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heures. Ce qui nous décidait à dhoisir le cours de la Sarca, c'était non seulement les merveilles de la route qu'on nous avait vantées, mais encore le désir de faire la connaissance de S8*nt Vigilius, dont les prouesses, bravant les siècles, sont encore présentes à la mémoire des paysans.
Le chemin, taillé dans le porphyre, monte du côté opposé à celui que nous avons pris pour aller à Pergine ; il est plus pittoresque encore et plus audacieux que l'autre. Par le faubourg Pïe de Castello, on sort de Trente pour s'engager aussitôt sur la chaussée qui, pied à pied, a été arrachée au marbre par le long et patient travail des hommes. Au premier tournant. Trente disparaît, et la vallée de l'Adige s'étend devant nous avec sa luxuriante végétation; la verdure est si abondante,, qu'une légère trace de fumée s'échappant de ses masses nous indique seulement que, dans la profondeur, à notre droite, il y a un chemin de fer. Vue d*ici; la vallée est comme un immense parc encaissé dans les rochers : les filatures de soie, les villas des Trentinois font l'effet de petits pavillons d'un jardin; des villages on ne voit que les clochers émergeant d'un océan de mûriers, de vignes, de figuiers et de pêchers; des montagnes descendent de riches troupeaux de porcs noirs conduits par des Italiens au chapeau de feutre couvert de poussière, et dont la chemise entr'ouverte laisse voir l'amulette suspendue à leur cou et tombant sur leur poitrine hàlée.
De cette magnifique vallée de l'Adige, on ne jouit qu'une demi-heure, car bientôt la route s'engage dans le défilé le plus sauvage que j'aie vu dans le Tyrol. A l'entrée, \m mendiant nous tend son chapeau, mais.
nous souvenant de l'aubergiste de Ponte-Alto, nous passons sans lui faire l'aumône, ce qui nous vaut de sa part quelques injures; cet homme ne semble pas avoir une bien haute opinion du condottiere italien, car c'est avec un mépris indescriptible qu'il nous appelle : « Garibaldini ! » Au ton dont il le prononce, le mot parait être pour le mendiant le nec plus ultra de l'insulte. Le déûlé dont cet homme garde l'entrée est comme un trou creusé dans le* roc, et, en eflfet, prenant le nom de la Vella qui coule au bas de la route, il s'appelle Bucco di Vella (Trou de la Vella). C'est le plus joli coupe-gçrge que l'on puisse voir dans la montagne, fait à souhait pour guetter les passants dont les cris de détresse seraient étouffés par le bruit du torrent. Pour les montagnards et la populace de Trente, c'est le rendez-vous où, loin des gendarmes, on vide ses querelles. Une croix plantée à l'entrée d'une cavité dans le porphyre témoigne d'un drame récent qui mérite d'être raconté.
Ils étaient deux gars qui aimaient la même jolie fille de Trente qui les aimait tous deux ; pendant longtemps tous trois furent heureux jusqu'au jour néfaste où l'un des amoureux eut l'idée de se marier. C'est de la bouche du rival que la jolie fille apprit la grande nouvelle ; entre deux baisers il lui avait dit : a Tu sais^ un tel se marie avec une telle ; un jour ou l'autre nous en ferons autant. » A ces mots, l'Italienne eut un accès de jalousie folle, se leva, regarda son amant quelques secondes, et s'écria :
— Tu crois être mon seul amoureux? Erreur 1 En même temps que toi, un autre homme m'a possédée I Et cet homme, il faut qu'il meure I
0M LE TTROIi BT LA CARXNTHIE
C'était dit.
Le lendemain , par une soirée épouvantable, quand la tourmente grondait là-baut, les deux rivaux se rencontrer ent au cabaret; Tamant fidèle alla frapper sur l'épaule de l'amant infidèle, lui dit tout bas quelques mots et tous deux quittèrent l'auberge. Un marchand de Trente, qui revenait de Cadine, les reconnut, et surpris de les voir se diriger vers le trou de la VeJla:
— Rentrez chez vous ! leur dit-il, il fait un temps affreux dans la montagne I Entendez-vous le bruit des rochers que la Vella furibonde roule dans son lit?
Sans répondre, les deux hommes]' continuent leur chemin, marchant à côté l'un de l'autre, n'échangeant pas une parole, pâles, Toeil en feu, la poitrine oppressée. Arrivés au sommet, ils entrent dans la cavité sous le rocher, jettent leur veste sur le sol humide, tirent leurs couteaux, et se précipitent l'un sur l'autre, l'écume aux lèvres, cherchant à se donner la mort à la lueur des éclairs qui sillonnent l'espace et. inondent parfois Bucco di Vella d'une vive lumière.
Que fut le duel, et, que dura-t41 ? Aucun témoin ne pourra le dire. Par un temps calme, le poste autrichien du fort voisin eût entendu le cliquetis des couteaux et les gémissements des blessés ; mais en cette nuit infernale où l'ouragriU hurlait dans le défilé et où les eaux roulaient de toutes les hauteurs de grosses pierres dans le lit de la Yella, le râle se perdit dans les mugissements de la tourmente. Au petit jour, un voiturier de Trente, attiré par un filet de sang figé, aperçut deux hommes, gisant dans la grotte ; l'un était mort, l'autre agonisait ; à eux deux, ils avaient
reçu vingt-sept coups de couteau ; le moribond rendit rame avant d'arriver chez la belle où il supplia le voiturier de le conduire. Quant à la jolie fille, dans un drame de TAmbigu, elle fût dévenue folle, mais à^ Trente les cfhoses se passent autrement qu'au boulevard. Deux fois veuve, elle versa quelques larmes, se consola bientôt, et trois mois après la mort tragique de ses deux amants, elle épousa un beau gars bien portant. Elle tient aujourd'hui une auberge dans le faubourg Piè di Castello où, de ses brunes mains, elle verse le vin blanc aux consommateurs comme une excellente ménagère qui, ayant deux cadavres sur la conscience, ne songe plus qu'au bonheur de son mari.
Au bout de trois quarts d'heure de montée , le Bucco di Vella se rétrécit à ce point qu'entre les deux rochers le défilé n'a pas plus de quinze à vingt mètres de largeur. C'est ce passage que le génie autrichien a choisi pour fortifier encore une position déjà imprenable ; des deux côtés du trou y les rochers se jpignent pour ainsi dire, formant une étroite porte qui, selon la croyanee populaire, a été construite à peu de frais par saint Vigiliua. Traqué par les hérétiques, fuyant devant ses persécuteurs, saint Vigilius, dit la légende, arriva à l'impasse de Bucco di Vella, fermée à son extrémité par d'imposantes masses de porphyre. Se voyant arrêté par la montagne, le saint ne fut pas embarrassé pour si peu; il étendit la main, dit : « Montagna apriti I » et le rocher s'ouvrit aussitôt.
En vérité, quand on pense quels énormes services un ingénieur de cette force-là eût pu rendre sur la ligne du Breimer, on regrette, pour le bien de l'humanité, que saint Vigilius n'ait pas été là pour percer
les tunnels et pour élever les talus ; mais il paraît que notre époque est indigne de tels miracles. Saint Vigilius qui, en cinq minutes, aurait percé le Mont- Cenis, a dû bien rire en voyant les mortels employer douze années à ce travail. Mais ce qui nuit un peu au miracle de saint Vigilius, dans l'esprit des sceptiques, c'est que Tévêque persécuté, après avoir dit : « Montagna apriti I » ne lui ait pas donné ensuite l'ordre de se refermer derrière lui, afin d'empêcher ses persécuteurs de le rejoindre. Quand la mer Rouge s'ouvrit devant les Hébreux, elle s'empressa de se refermer sur les armées de Pharaon. Mais non! Vigilius, paraît-il, était à ce point surpris de son miracle qu'il oublia de clore le défilé derrière lui. A gauche de cette porte surprenante, un gros bloc de marbre porte encore l'empreinte de la main du bienheureux et du sabot de sa monture. Pas un paysan ne passe à Bucco di Vella sans embrasser le porphyre, qui, à force de baisers, est devenu luisant comme le marbre d'un café du boulevard.
Au-delà des fortifications autrichiennes, la vallée s'élargit et la Sapca apparaît pour ne plus nous quitter avant Riva où elle se jette dans le lac de Garde. De sombre qu'il était, le paysage devient plus vaste en môme temps que plus [séduisant. La route passe au pied de la chaîne de Bondone, dont II Cometto et II dos d'Abremo sont les cimes les plus élevées. Sur le coteau à notre gauche le village . de Cadine, caché par le rocher, ne montre que le clocher de son église. Dans ce bourg vit retiré du service un capitaine autrichien dont on m'a conté la singulière histoire. Le colonel de son régiment, alors en garnison à Trente,
avait la manie de promener ses soldats dans la montagne au grand* désespoir du capitaine qui^ essouflé, respirant à peine, suivait la compagnie au lieu démarcher à sa tête. Un jour, le colonel, après avoir passé le Bucco di Vella, donna au régiment Tordre de prendre le village de Cadine, par trente degrés de chaleur à l'ombre. Ce fait d'armes accompli^ le capitaine, rouge comme un homard à l'américaine, alla trouver son colonel et lui demanda :
— Mon colonel, où allez-vous nous conduire, maintenant?
— Plus haut dans la montagne I
. — C'est impossible, mon colonel! murmura le gros capitaine en montrant son front inondé de sueur.
— Prenez garde, capitaine! s'écria le colonel. Si vous n'exécutiez pas aveuglément mes ordres, je vous ferais immédiatement mettre à la retraite.
— C'est tout ce que je demande, riposta le capitaine, si c'était un effet de votre bonté, vous m'y mettriez tout de suite.
Ainsi fut-il fait : quittant aussitôt le régiment, il alla se reposer à l'auberge de Cadine, où il attendit que son affaire fût réglée ; il y est encore, car, après avoir obtenu sa retraite, le gros capitaine épousa la fille de l'aubergiste ; depuis douze ans qu'il est à Cadine, il ne l'a pas quitté de peur d'être obligé de regrimper, en rentrant, cette montagne où il a failli mourir^'im coup de sang.
En causant de choses et d'autres, nous roulons au pied de la chaîne de Bondone, la Sarca coulant à notre droite ; la route serpente autour du rocher, et à chaque tournant, le paysage change d'aspect et nous fait ou*
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blier le soleil ardent qui noua rdtit. Tout à coup, un peu au-desaus de la route qui, depuis là porte de Saint« Yigilius, va en descendant, débouchant par une allée de figuiers et de mûriers, nous apercevons au delà de la Sarca le joli lac Terlago, où se reflète le village du môme nom bâti en amphithéâtre sur le Monte-Gazza.
C'est un coup d'œil incomparable. De loin, ce village brûlé par le soleil, couvert de poussière» semble enveloppé dans un nuage d'argent ;. le rocher calcaire, d'un ton gris d'une exquise finesse, scintille au soleil et se reflète dans les eaux vertes et transparentes du lac Terlago. Si habitués^ que nous soyons déjà à voir en ce pays des lacs dans la plaine aussi biei^ que dans la montagne^ tous nous charment, car ils ne se ressemblent point* Celui-ci, vu de la hauteur où nous planons, avec la montagne qui se baigne dans ses eaux, et le pittoresque village qui s'y reflète avec ses toits accidentés et son clocher italien, est le plus joli décor de féerie que l'on puisse imaginer. De ce village, on voudrait voir sortir le grand cortège du prinoe et de sa fiancée, précédés d'un corps de ballet qui, sur les bords du lac, exécuterait la tarentella d'Auber ; mais nous avons beau longer la rive, le seul cortège que nous rencontrions sur notre chemin, est un troupeau de porcs italiens qui trottinent mélancoliquement sur la route poudreuse, comme s'ils regrettaient ce pays ensoleillé qu'ils vont échanger contre la froide patrie bavaroise.
Dans cette vallée de la Sarca, un peu longue mais toujours intéressante,! la nature passe successivement du tendre au sauvage, et du sauvage au tendre ; elle a de brusques changements à vue qui surprennent. Â
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peine avons-nous dépassé le gracieux panorama 4a Terlago, que le paysage prend un aspect sévère. Au grand trot de nos petits chevaux italiens, nous tra-f versons le village de Vigolo qui, avec le bourg de Ba^^ selga sur le coteau aride, ne forme qu'une seule commune sous la dénomination collective de Vigolo-? Baselga. A partir d'ici, la chaussée poudreuse entre dans une contrée sauvage ; ce ne sont de tous les côtés que rochers accumulés sur rochers dans les formes les plus extravagantes ; à peine, de ci de là, un arbre, un petit champ de maïs et la misérable cabane d'un paysan ; c'est la solitude mélancolique et attristante. Mais bientôt le panorama change encore; à nos pieds surgit tout à coup un bourg pittoresque, à travers lequel la Sarca roule ses eaux pimpantes : c'est Vezzano, d'un aspect pauvre mais des plus attrayants, et, tandis que le cocher donne à manger à ses chevaux^ nous allons à la recherche d'un café hospitalier.
Vezzano a déjà une certaine importance. Le bourg est le siège d'un tribunal, et un quartier de gendarmerie embellit sa rue, bordée de maisons délabrées. Voir des soldats autrichiens dans les contrées absolument italiennes, où personne ne comprend et encore moins ne parle l'allemand, c'est là un perpétuel sujet de stupéfaction pour le touriste. C'est bien là la campagne italienne. Ce sont bien là les maisons italiennes avec la galerie de bois courant sur la façade couverte de poussière, brûlée parle soleil, minée parles années ; ces habitants sont bel et bien des Italiens ; ils en parlent la langue et ont le type on ne peut plus prononcé du paysan italien ; on n'y trouverait pas seu-
lement un chat qui ressemblât à un chat allemand, et cependant nous sommes en Autriche ; l'uniforme des gendarmes le dit, comme l'aigle à deux têtes audessus du bureau de tabac.
Trouver des rafraîchissements dans un bourg du Tyrol italien, n'est pas chose facile. Sur toute la route de Trente à Riva, on chercherait en vain une auberge où l'on puisse prendre un modeste repas ; rien que quelques cafés malpropres où l'on n'essuie les verres qu une fois par semaine, et où les cadavres de mouches nagent dans les bouteilles à liqueur, comme le brin d'or battu dans les fioles d'eau-de-vie de Dantzig. Il faut se contenter de cueillir en passant ime grappe de raisin ou quelques-unes de ces belles figues noires d'une saveur incomparable, en attendant qu'à Riva on retrouve le confort avec la civilisation. A Vezzano, nous finîmes par découvrir un bouge nauséabond, qui prend le titre ambitieux de café, mais où, en réalité, on ne trouve que le vin du pays : aigre oli doux, à volonté. Le café, le meilleur du bourg, était une sorte de pièce sale et enfumée, séparée en deux parties par un rideau de calicot, qui, autrefois, fut rouge ; de ce côté du rideau c'est le café, de l'autre côté c'est la chambre de l'aubergiste, dont la nombreuse lamille, trois enfants et un petit cochon de lait noir, semblaient vivre dans une parfaite harmonie. Le café se composait de quelques tables et dun comptoir, à ce point sales que la seule pensée de boire, comme deux vieilles Italiennes, ime absinthe panachée de mouches, nous désaltéra comme par enchantement.
Bientôt, au delà de Vezzano, le paysage redevient agréable. Les coteaux se garnissent de verdure, et dans