‹ Le Tyrol et la CarinthieChapitre 4 sur 9 · LB LAC DB QARDB · texte numérisé non relu

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la plaine les arbres fruitiers réjouissent la vue du touriste ; le rocher se tient à une certaine distance de la chaussée, mais ses masses imposantes sont d'une beauté exceptionnelle. Sur l'un des pics s'élèvent les ruines du magnifique castel de Madruzzo ; les chroniques du xu® siècle parlent déjà des puissants seigneurs de Madruzzo, suzerains de vingt et un bourgs et villages ne comptant pas moins de 15,000 habitants. Un peu plus loin, descendant par le village de Padernione, nous arrivons, par le pont qui traverse la Sarca, à l'un des plus gracieux points de la vallée.

La nappe du lac de Doblino se mire au soleil, et ses eaux deviennent d'autant plus transparentes que le noir castel de Doblino, avançant sur une presqu'île, s'y reflète avec les masses sombres et donne ainsi, par l'opposition des tons, ime limpidité particulière à ce joli petit lac. Vu de loin, ce château semble habité par quelque chevalier oublié par la Mort. Si le lac de Terlago est un décor de féerie, celui-ci est un des plus beaux fonds d'opéra sérieux que l'on puisse imaginer ; on ne trouverait jamais de plus beau décor que celui-ci pour le dernier acte de Lucie de Lammermoor^ quand du château sort le convoi funèbre de la fiancée d'Edgard de Ravenswood. Mais, à mesure qu'on s'approche et que l'on voit- les murs écroulés du vieux castel, la fantaisie disparaît devant la réalité ; ce qui fut la cour d'honneur n'est plus qu'un amas de pierres difformes où pousse l'herbe. L'escalier principal est encore très-bien conservé, et des fenêtres qui l'éclairent on a des aperçus magnifiques sur le lac. La grande salle du premier étage, avec son balcon suspendu au-dessus de l'eau, a la prétention d'être une

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salle d'auberge. En effet, \m paysan s'est installé dans le manoir de Doblino, mai@ il oumule la profession d'aubergiste avec le commerce desfruits. Sur les tables de la grande salle il fait sécher des raisins et des figues qui attirent une légion de mouches de toutes grandeurs. Sauf les touristes, et ils sont rares, qui vont au lac de Garde par le val de la Sarca, et quelque paysagiste égaré, nul ne descend dans ce pittoresque hfttel. Il faut cependant s'y arrêter, d'abord parce que le site est adorable, et puis pour y goûter le petit vin blanc que le fanatisme de clocher a prétentieusement baptisé du nom de Vino Santo, et qui, au dire des gens du pays, n'a pas de rival sur la surface du globe. A la yérité, c'est un cru fort agréable, et fort apprécié des mouches qui viennent s'y noyer avec délices.

La route, postale que nous avons suivie depuis Trente nous quitte bientôt pour s'engager dans les défilés des Alpes judicariennes, tandis que, suivant toujours la Barca, nous entrons dans une contrée dont aucune plume ne peut tenter la description. Non ! jamais cerveau en délire^ ne saurait dépeindre ces magnifiques horreurs. Les rochers au-dessus de nous se heurtent, se bousculent, comme des géants qui soutiennent une lutte d'extermination. Plus d'arbres, plus de végétation. Un désert de pierre en^bas ; en haut les rochers immenses, aux formes les plus insensées, qui semblent vouloir s'ébranler et rouler dans le vallon. Déjà des milliers de blocs formidables sont descendus en même temps que les éruptions volcaniques ont transformé le sol en une masse de lave pétrifiée. Les rochers superposés qui ont roulé les uns sur les autres, donnent au paysage le spectacle terrifiant d'une ville maudite dont

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il ne reste que les murailles. Ce paysage, ateo ses su« blimes horreurs, est à la fois grandiose et misérable ; c'est la désolation dans la nature ; c'est à jurer que tous les esprits infernaux s'y sont donné rendez-vous, pour détruire l'œuvre du créateur. Tout ce que la nature a de gracieux, de séduisant, de vivant, a fui cette contrée diabolique comme les habitants d'ime ville pestiférée. Tout autour de nous, c'est le néant, et làhaut, s'élançant de leur repaire, planent dans l'espace l'aigle et le vautour,

Et cependant, dans ce pays infernal, végètent deux ou trois familles de pauvres diables tirant leur p&ture d'un petit champ de maïs qu'à force de luttes ils ont arraché du rocher; il ne leur en faut pas plus pour sufflre à leur misérable vie ; le maïs pour les polenta^ • et l'eau de la Sarca. Cette misère navrante se marie admirablement avec les grandioses horreurs d'un tel paysage, dont le spectacle à la fois imposant et navrant serre le cœur et coupe ïa respiration. Aussi quand, au bout d'une heure, on quitte cet enfer et que, repassant la Sarca, on voit avec la végétation reparaître la vie dans les villages, on se sent soulagé comme si l'on s'éveillait d'un long et pénible cauchemar. Les pau* vres bourgs de Dro et de Ceniga vous semblent magnifiques tant on est heureux de retrouver la vie ; un peu plus loin, la nature, comme si elle voulaitnous dédommager de tant de terribles émotions, nous offre tout à coup l'un des plus merveilleux spectacles du Tyrol. On a quitté l'enfer pour entrer dans le paradis. L'olivier qui ne s'est montré jusqu'ici que bien rarement, apparaît en masses serrées en même temps que le cyprès et le citronnier qui, joints aux mûriers et aux châtai-

gniers, font de cette partie de la vallée le plus séduisant tableau que Ton puisse imaginer. Au fond de cette luxuriante contrée. Tune de^ plus merveilleuses du Tyrol, (lebout sur un rocher magnifique qui semble fermer le paysage, se découpe sur le ciel bleu l'antique manoir des comtes d'Arco.

Le nom des comtes d'Arco sonne bien haut dans le Tyrol. De tout temps ils ont été mêlés à l'histoire de leur pays, depuis les guerres soutenues contre les Vénitiens jusqu'aux événements de 1809; leur château était autrefois comme une sentinelle perdue du Tyrol contre l'Italie. De nos jours, il est délaissé par les derniers descendants de cette illustre famille qui, fidèle à ses traditions, sert dans l'armée autrichienne. Sur le rocher où s'élève leur castel se trouve encore, pour ainsi dire, suspendue au-dessus du précipice, une vieille tour, dite la tour du Diable. En tournant le pic, on aperçoit, groupées à sa base, un petit nombre de maisons italiennes qui forment la jolie petite ville d'Arco, abritée contre le veut du nord par la montagne, et par conséquent l'une des plus agréables stations d'hiver du Tyrol méridional. Ici nous quittons la Sarca qui va se jeter dans le lac de Garde, où nous arrivons par un chemin magnifique, bordé des deux côtés par les plus beaux arbres que l'on puisse rêver.

Bâtie entre le lac et la montagne, l'intéressante ville de Riva se mire dans le beau lac italien qui, à son extrémité, à Riva, est autrichien. A perte de vue sa nappe bleue, encaissée d'un côté par les montagnes de la Vénétie, de l'autre par la Lombardie ; le lâc de Garde est absolument italien depuis 1866. Riva est le dernier point autrichien et son climat doux en fait

comme de Môran et d'Arco la station d'hiver par excellence. Rien n'est plus charmant que le séjour dans un des hôtels confortables de Riva, où, protégé par les treilles contre le soleil, on voit la vague du lac se briser contre les murs des jardins qui se baignent dans ses eaux. Quoique Riva soit une ville autrichienne, rien dans ses allures ou dans son architecture ne rappelle TAutriche; la place principale est une piazza italienne avec ses arcades voûtées où, devant la porte des cafés, qn prend les excellentes boissons glacées de Milan et de Venise ; la végétation est toute méridionale ; en dehors des mûriers qui alimentent les filatures de soie, la c'est le laurier, l'olivier et le citronnier qui dominent.

Riva, cette délicieuse ville paisible, garde pourtant le souvenir des horreurs de la guerre, car le lac de Garde a vu plus d'un combat naval. A l'hôtel de ville de Vérone, on voit un tableau de Brusasorzi, représentant le combat livré en 849 sur le lac par les flottes de Vérone et de Brescia. Au quinzième siècle, les Vénitiens construisirent une flotte spéciale sur le bord du lac, qui fut défaite en 1439 par les vaisseaux du Milanais dont Riva était le port. Mais Venise ne se tint pas pour battue, et, un an après, une nouvelle flotte, sous l'amiral Contarini, défit à son tour les navires milanais, conquit Riva et assura à la république de Venise la domination du lac de Garde. ^jCS guerres de la fin du dernier siècle et du commencement de celui-ci amenèrent tout naturellement des combats sur le lac de Garde qui commande l'entrée de l'Italie. En 1796, Riva, attaquée par la flotte française de Peschiera, fut pillée; en 1809, la ville fut bombardée

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par une escadre fraaçatee. Les guerres caat^nporames ont également agité les douces rives de la jolie ville. Jusqu'en 1866, rAutriehe, maitcesse du quadrilatère italien, entretenait sur le lae de Garde une flotte dont Garibaldi, qui, en 1866, voulait forcer les déûlés de Pénale, devait apprendre à mesurer les effets foudroyants. Depuis, le lac de Garde, moins une partie de la route de Ponale qui serpente sur le rocher à droite, a été rendu à l'Italie, et les formidables fortifications que l'Autriche a élevées du côté de Riva prouvent que, le cas échéant, elle défondrait le Tyrol italien contre l'appétit du voisin; d'énormes batteries dominent le lac de ce côté, et cet attirail guerrier fait une impression pénible dans le gracieux panorama où, sous l'oranger et le citronnier, on rôve à des choses plus poétiques et plus humaines que le bruit de l'artillerie.

Le lac de Garde, ainsi qu'on peut le voir dur la carte, est, du côté de Riva^ moins large que partout ailleurs. Tandis qu'à l'autre extrémité^ du côté de Pesehiera^ il prend les proportions d'une petile mer, il a, près de Riva, l'aspect d'un beau lac dans la montagne ; encaissé entre les rochers pittoresques, Phorizon est restreint et quand, assis sur la terrasse de l'hôtel, on en contemple les eaux bleues^ on a de la peine à croire que sa longueur est de soixante-cinq kflomètres. Précisément au moment où je me trouvais à Riva, une commission mixte négociait un service quotidien de bateaux à vapeur entre Riva et Peschiera pour toute la belle saison. Jusqu'ici le steamer ne marchait que deux fois par semaine, ce qui était d'autant plus désa-* gréable qu'on ne peut vraiment conseiller ime promet

nade en barque aux personnes qui craignent le mal de mer. Virgile parle déjà des tempêtes sur le lac de Garde, et, si elles ne sont pas à craindre en plein été, il suffit que le vent du nord s'élève pour que cette nappe tranquille se change en une mer houleuse dont les Vagues écument contre les murs de Riva. Le meilleur moment pour une promenade en barque est le matin où, généralement, la surface est calme comme celle d'un étang. On nous avait affirmé que pour visiter, par exemple, Limone, nous ferions bien de partir à neuf heures du. matin^ afin de profiter de la Ora, vent qui se lève à midi, et repousse la barque vers le pert de Riva.

Le lendemain, lorsque nous quittâmes Riva,, le lae de Garde était une nappe bleue que le soleil dorait de ses rayons ; pas la plus légère brise ne l'agitait quand» longeant la rive droite, nous suivions la belle route de Ponale taillée dans le rocher. Le patron de la barque et son fils ramaient de toutes leurs forces sans avancer sensiblement sur cette surface lisse; les eaux étaient si transparentes que Ton voyait admirablement le fond à une profondeur de plus de vingt mètres sur le bord, bien entendu, car au milieu le lac atteint parfois une profondeur de plus de deux cents mètres. Nous glissâmes ainsi le long du rocher, fort ennuyés, ma foi, de ne pas aller plus vite, passant sous les ruines du fort Téodoséo que le commandant autrichien, désespérant de s'y maintenir, fit sauter en 1866, après avoir jeté ses canons dans le lac. Garibaldi avait tenté à plusieurs reprises de forcer le passage de la route de Ponale ; accueilli en môme temps par le feu du fort et celui des canonnières autrichiennes du lac, il se jeta avec

ses bataillons décimés dans le défilé de Sperone que l'on aperçoit au-dessus d'un vieux moulin, une demiheure environ après le départ de Riva.

Plus loin se trouve une des plus belles cascades que j'aie vues ; vue du lac, la chute du Ponale ne produit qu'un effet médiocre ; pour en mesurer toute la beauté, il faut mettre pied à terre et suivre pendant quelques instants le chemin aride jusqu'à la ruine d'une auberge où, avant la construction de la nouvelle route, les muletiers aimaient à s'arrêter. De là-haut, la vue sur les principales chutes du Ppnale est vraiment éblouissante, surtout le matin, quand le soleil y perce et fait refléter à l'eau toutes les couleurs du prisme. Nous élûmes quelque peine à nous arracher à ce beau spectacle, pour remonter dans notre barque. Toujours pas la plus légère brise, et la nappe bleue du lac, serrée entre les rochers, nous semblait parfois d'une monotonie d'autant plus désespérante que pas un seul village sur l'une ou l'autre rive ne la rompait. Avançant toujours aussi lentement, nous passâmes devant la pierre blanche qui délimite la frontière autrichienne depuis 1866. Le beau panorama de Riva, jeté entre les coteaux boisés de Monte Brione et le lac de Garde, nous consola pendant deux heures de la monotonie du lac, mais bientôt nous le perdîmes de vue, ainsi que les coteaux bénis, où grimpent des villages dans une forêt d'orangers, de citronniers, de mûriers et d'oliviers. Le vieux Castello de Riva a disparu comme les formidables forts autrichiens du côté de Torbole. Naviguant ainsi entre des rochers, nous nous demandâmes pourquoi nous avions entrepris cette promenade lointaine àLimone. Le batelier nous avait promis de

nous y conduire en trois heures, ,et, partis dès sept heures du matin, nous étions déjà en route depuis quatre heures sans découvrir la petite ville à l'horizon.

-^ Voyons ! dis-je au padrone délia barca, combien vous faut-il encore de temps pour aller à Limone ?

— Une demi-heure.

— Donc, quatre heures et demie en tout! Mettonsen cinq et n'en parlons plusl Et pour revenir de Limone à Riva ? •

— Une bonne heure I

— Comment, une heure?

— Pas plus, fit-il, puisque nous aurons la Oral

— En êtes-vous bien sûr?

— Absolument!

— Mais il n'y a pas assez d'air pour enlever une plume.

— Vous verrez la Ora, répondit-il, comme un homme sûr de son affaire.

En ce moment, nous étions assis en sens inverse de la marche du bateau, contemplant les magnifiques masses de rochers qui bordent le lac, quand soudain le batelier nous dit :

— Regardez donc de l'autre côté.

Nous nous retournâmes et uq cri de joie s'échappa de nos poitrines, en apercevant la petite ville de Limone , en face d'un rocher sauvage où planent les ruines du château de Malceseme, au fond d'une baie que la montagne nous avait cachée jusqu'alors. Jamais surprise en voyage ne fut plus douce que cellelà. Se reflétant dans les eaux limpides du lac, Limone se montrait encadré dans de magnifiques jardins de

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citro&mers. «Le long des murs qui descendent dans le lac, pousse en pleine terre le jasmin en niasses touffues, dont les Ions roses se découpent sur la muraille grise ; des escaliers en pierre où grimpe également le jasmin, conduisent du lac, de terrasse ^i terrasse, jusqu'au sommet de ces jardins. Le long des poutres, soutenues par des colonnes de pierre, s'étendent lès branches du citronnier couvertes de fruits qui embaument l'air, tandis que de chaque terrasse, la superbe vigne, avec son beau raisin noir, forme des treilles ombragées sous lesquelles on circule partout, respirant avec délices l'atmostphère parfumée, en contemplant À ses pieds le lac iimpide. Tout autour de nous, les merveilles de la végétation méridionale. Plus haut encore que la plus élevée des terrasses de citronniers, l'olivier encadre le panorama des tons harmonieux de son feuillage ; de quelque côté de la barque <iue nous tournions les regards, nous voyons, d£uis ce patiorama ensoleillé, scintiller les jaunes citrons, le noir raisin, et le rose jasmin au milieu d'une verdure éclatante de vigueur ; le soleil envelo{^ la ville, les jardins et les bois d'oliviers dans une brume d'or d'une harmonie incomparable ; c'est un enchantement des yeux comme je n'en ai pas vu de pareil. Dominant le tout, le rocher, qui se découpe finement sur le ciel bleu, est enyeloppé dans une vapeur argentée.

Toute la nature conspire pour la séduction du regard, depuis le ciel bleu jusqu'aux eaux limpides du lac, ce sont cent tableaux délicieux se confondant en un seul. Les gens du pays, heureux de voir le touriste se réjouir de ce délicieux panorama, lui servent volontiers de guide désintéressé dans ces jardins enchan-

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teur», Ittttîueîltent une feranche de citronnier avec soa fruit ou bien une grappe de raisin, mais partout les fleurs les plus belles, p(^T hri offrir un souvenir du pays.

Cependant la Ora, dont on nous avait tant parlé, ne s'élevait pas encore, et nous ne songions pas saos terreur au retour à Riva.

— Eh bien! demandai- je au batelier, que dites-vous de votre Ora?

— Il n'est pas midi ! nous répondit-il.

Enattendant ce vent bienfaisant, nous entrâmes dans

un café où le portrait de Victor Emmanuel nous mon. trait que cette fois nous étions réellement en itaKe. Buvant ie petit vin blanc assaisonné d'une tranche de mortadella, nous contemphons Teau; pas un souffle en l'air, pas une vague, si petite qu'elle fÉrt, sur ia surface du lac.

Décidément ce batelier n'était ijKCxm farceur. Midi sonnait à la pendule du café, et la Ora promise ne se montrait point.

— Vous verrez que nous- ne retournerons pas à Riva en moins de cinq heures 1 dis-je à tnes compagnons.

En ce moment, le batelier poussa un cri aigu pour attirer notre attention, et, montrant le lac, qui sous rimpulsion de la brise, s'agitait légèrement :

— La Ora 1 s'écria-t-il, la Ora I

C'était en effet la brise désirée, mais elle s'annonçait si faiblement, qu'elle ne nous inspira qu'une médiocre confiance.

— La Oral reprit le batelier d'un air triomphant, la Oral Dans une heure nous serons à Rival

En effet, il hissa une voile énorme, mais la toile

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ne s'enfla point; mélancoliquement elle retomba le long du mât comme un vieux torchon mouillé.

— Eh bien I criai-je au batelier, si c'est là votre Ora, elle est gentille I

L'Italien ne répondit pas, mais, sur ses lèvres, errait un sourire dédaigneux qui voulait dire :

— Vous doutez de la Ora ? vous me payerez cela 1 Et vraiment il avait raison, car nous n'étions pas

encore montés dans la barque que le vent, soufflant avec un peu plus de force, enfla la voile ; nous n'eûmes pas plutôt tourné le rocher que la barque fila avec une rapidité vertigmeuse sur le lac transformé par enchantement en ime petite -mer. Le batelier était radieux de son triomphe, et, comme une vague plus forte que les autres couchait notre barque sur le flanc, il éclata de rire en s'écriant :

— Voilà la Ora !

La Ora tenait assurément à nous donner une représentation extraordinaire, car, plus violent encore, le vent souffla dans la voile tandis que le roulis et le tangage à la fois nous secouaient fortement; c'était bien là le lac de Garde dont Virgile a dit : Fluctibus et fremitu assurgens, Benace, marino. A mesure que la barque faisait des mouvements plus saccadés, glissant tantôt sur la vague, tantôt se couchant sûr elle, le patron semblait plus radieux^

— La Ora e bella I s'écria-t:il en riant aux éclats. Pour nous elle devenait beaucoup trop belle, car

deux de mes compagnons de voyage se sentaient atteints du mal de mer et vraiment il y avait de quoi se trouver malade. La nappe unie du lac qui nous avait parfois ennuyés le matin s'était transformée en une

mer si houleuse qu'en fermant les yeux on aurait pu se croire en plein océan. Quand nous vîmes reparaltreà l'horizon les côtes hospitalières de Riva, nous nous sentîmes soulagés, car nous ne nous doutions pas des exercices gymnastiques qu'il nous faudrait accomplir pour débarquer. En effet quand, de plus en plus secoués par les mouvements de la barque, nous approchâmes du refuge que les habitants appellent le port de Riva, la vague se brisait avec une telle violence contre le rivage qu'une ligne de mousse blanche s'étendait aux pieds de la ville. Dans le port, les barques sautaient à vous donner le vertige ; le batelier et son fils, eux-mêmes, ne paraissaient pas trop rassurés ; le père commandait la manœuvre, et, à la véhémence de son langage, nous comprîmes que cela ne marcherait pas comme sur des roulettes. La vague menaçait de briser la barque contre les murs du bassin, et par trois fois, d'un vigoureux coup de rame, le batelier nous ramena dans le lac en murmurant :

— La Ora est trop belle I

Pendant plus d'un quart d'heure, il nous fallut louvoyer devant Riva, et peut-être fussions-nous restés dans cette position critique jusqu'au soir sans le secours des douaniers autrichiens, dont quelques-ims tenaient la barque à une petite distance du rivage, tandis que les autres nous tendaient la main pour nous aider à exécuter le saut périlleux sur la terre ferme que nous foulions avec un doux enivrement.

A l'hôtel où nous étions descendus, nous attendait la table d'hôte, mais l'un des nôtres, connaissante fond le pays, nous engagea à le suivre à. l'auberge al popolo, établissement de piètre apparence, mais où,

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1S0US ciM treille ^o vigo/^ ^vierge, nous pitmes un as* €6lle&t r^as italien, et, «ntre autres mets, certain ri- ^oké comme je ne l'ai mangé dans aucune ville italiemie. Avec des truites du lac, un stufato, d'incomparables fruits eH un très-bon vin du pays, nous mangcâiiies à ravir, et quoiqu'à dessein je ne parle jamais des hôtels, la reconnaissance de l'estomac exige que je recommandeaux amal^rs du risotto l'sdbergo ai popoto , où^ bien entendu, il ne faut pas loger, car cette auberge est située a% coBur de la ville dans une étroite nielle.

On 9K)us engagea beaucoup à rester un jour de plus à fliva pour visitm* la magnifique route de PonaJe au naoias jusqu'au lac de liedro ; d'aucuns nous conseillèrent de monter au ^ux château et au lac de Denno, msàs il nous restait encore tant de choses à voir en Tyroï que nous nous contentâmes pour cette fois d'une visHe à la cascade de Varone, située dans une propriété particulière et qui est certainement Tune des curiosités de Riva. L'eau ayant creusé un entonnoir daaas le rocher y tombe d'une grande hauteur, tournant sur elle-même en produisant dans sa chute un bruit formidable. Après quoi nous fîmes un tour dans la principale filature de soie, dont le propriétaire nous fit les honneurs avec cette bonne gi:âce extrême que témoignent les habitants de Riva à tout étranger qui semble s'intéressera leur merveilleux pays.

Le propriétaire de la filature en question, non content de nous servir de cicérone dans son établissement, nous présenta encore à son frère l'abbé qui n'est pas seulement son associé, mais encore le pasteur chargé de surveiller les âmes de nombreuses ouvrières ; après

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qaoî, causant des choses du pays^ il noiit fidiitl goûter tous les Yins de son excellente cave, depuis le petit \m ordinaire jusqu'aux bouteilles rares de toutes ks an-^ nées extraordinaires.

Rentrés à l'hôtel, nous allions boucler nos malles^ mais nous ayîons compté sans Vhospitalité des habi"> tants de Rira qui nous ménageaient une douce surprise et nous forcèrent de rester un jour de plus dans leur charmante ville. De la filature où nous causâmes longtemps avec le propriétaire, le bruit s'était répandu au dehors que je songeais à écrire im lirre sur la 'Tjrrol. Comment? je n'en sais rien^ mais toujours estil que, rentré à l'hôtel, je trouvai une petite députation qui se mit à ma disposition pour me montrer les beautés locales. Le maître de poste conduisait luimême le meilleur attelage de son écurie, et, sous peine de froisser le patriotisme de ces hommes aimables, â me fallait bien me rendre à leurs vœux. Mes compagnons de voyage montèrentdans la vaste calèche avec les amis du maître de poste et moi je grimpai à 'côté de ce jeune Italien pur sang, qui fouetta ses deux chevaux et partit au grand galop vers la montée de Ponale.

Ahl quelle magnifique promenade et comme j'eusse regretté de ne pas l'avoir faite! A jnesure que l'on monte ce chemin éblouissant, taillé dans le rocher qui tombe à pic dans le lac, suspendu de ci de là audessus des eaux, le panorama s'élargit : en nous retournant nous plongeons le regard dans les vallons ainsi que sur les hauteurs du Monte-Brione et la pittoresque grotte du val Magnone qui, par Bellino et Obiave, rejomt le val Judicarien; à l'autre bout du lac^

le village autrichien de Torbole grimpe sur le rocher, d'où les formidables forts dominent l'entrée du T^rol : au-dessous de nous, le lac qui, vers le soir, avait repris son calme, était doré par les rayons du soleil couchant se jouant dans les eaux bleues: A tout instant, quand nous traversions, soit un petit défilé, soit un tunnel de la route de Ponale, le panorama disparaissait pour reparaître un peu plus loin, dans sa douce et mélancolique majesté ; au delà du Monte Brione on voyait les cimes des Alpes judicariennes, et tout là-bas, à l'ho* rizon, dans la direction de Trente, couraient comme une traînée de feu les lignes roses des roches dolomitiques de la vallée de l'Adige. La nuit seule nous empêcha de poursuivre le chemin jusqu'au lac de Lédro; il nous fallait rentrer à Riva où, assis sous les treilles de l'hôtel , nous prêtions l'oreille à l'harmonieux clapotement des eaux qui, dans la nuit silencieuse et étoilée, se ûrisaient contre les murs qui servent de fon* dations à ces jardins suspendus.

Le lendemain le maître de poste et ses amis vinrent nous prendre pour nous conduire dans leurs jardins, dont, à juste titre, ils se montraient fiers ; jamais je n'ai vu des pèches d'une telle grosseur; nulle parties figues n'ont une plus délicieuse saveur qu'à Riva, et le raisin noir y est, d'une beauté incomparable. Nous n'avions encore vu la végétation méridionale du Tyrol qu'à l'état sauvage, nous devions admirer de près ses enchantements à Riva, où le travail d'hommes intelligents vient à son aide.

Pour la première fois, depuis notre entrée dans le Tyrol, nous contemplions les merveilles de la nature en compagnie de gens aimables, enthousiastes de ses

beautés. Ah I que cela fait du bien quand, pendant des semaines, on s'est heurté contre rinqualiûable indifférence des paysans tyroliens qui ne savent pas le nom d'une montagne 1

Dans raprès-midi, quand le maître de poste vint nous prendre pour nous conduire à Mori, la calèche ressemblait à un jardin. Lui et ses amis y avaient- déposé éhacun un souvenir du pays, qui, un superbe bouquet de fleurs, qui, une branche de pêcher avec ses fruits extraordinaires ; celui-ci des citrons, cet autre des oranges ou des amandes ; ils étaient à ce point heureux de notre enthousiasme pour leur terre natale, que nous n'aurions eu qu'à en exprimer le désir pour garder la calèche et les chevaux. Si nous leur avions demandé le Guido Reni de l'église, ils nous l'eussent apporté. En vain nous suppliâmes le maître de poste de rester chez lui et de nous faire conduire par un postillon. Rien n'y fit. Ce brave garçon tenait à nous déposer au chemin de fer à Mori; un refus absolu l'eût profondément blessé.

La route de Riva à Mori est des plus intéressantes. Elle longe le lac, passe devant les batteries autrichiennes, franchit la Sarca qui se jette ici dans le beau lac de Garde, et traverse le pittoresque village de Torbole, l'ancien port vénitien du seizième siècle; Gœthe, dans ses impressions de voyage, parle des habitants de Torbole comme des lazzaroni du lac de Garde. Rien n'est changé dans les allures des habitants; dans les misérables maisons dont Gœthe dit qu'elles ne renferment que la misère et que par conséquent elles n'ont ni volets, ni portes, ni verroux, grouille toujours la même population en haillons qui

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attriste le touriste* Chose curieuse à observer, rhommd pe conserve son énergie et ne semble prospérer que dans les contrées où il lui faut lutter contre la nature rebelle pour lui arracher le pain de chaque jour et le patrimoine de ses enfants. Dans les contrées bénies, au contraire, où la nature prodigue ses bienfaits, le paysan se laisse aller à la paresse et à la misère ; ici» la végétation est si belle, que les habitants, peu Intel* ligents d'ailleurs, ne prennent pas la peine de la se-^ conder. Le raisin mûrit quand mftne, les figues poussent toujours ; avec un petit champ de maïs pour la polenta j c'est tout ce qu'il faut à ces gens ; ils vivent au jour le jour, sans se soucier de l'avenir, et trans-^ mettent à leurs enfants la misère qu'ils ont héritée de leurs pères. Pour le reste, ils s'en rapportent au bon Dieu et à ses saints.

La montée de Torbole est terrible autant que la vue est enivrante ; devant nous s'ouvre la magnifique vallée d'Arcû avec son càstel si audacieusement planté sur le rocher, tandis qu'à notre gauche, Riva^ adossée contre la montagne, apparaît au milieu de ses jardins, et avec son incomparable lac. Là*haut, nous passons entre les fortifications autrichiennes de Nago, et descendant ensuite par le village du même nom, plus misérable encore que Torbole^ nous nous engageons dans un ravin, qui, s'ouvrent bientôt, nous montre un vallon souriant avec le lac de Loppio. Les hêtres^ les charmes, les bouleaux, et les saules mélancoliques, se reflètent dans la nappe lisse de ce joli petit lac, au miheu duquel s'élève un rocher ardoisé, couronné de verdure à son sommet. En deux heures, le maître de poste nous conduisit de Riva à la station de

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