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Mon, d'où Ton aperçoit la pittoresque ville de Roveredo, entourée d'une forêt de mûriers qui grimpe sur les coteaux. Dans le Tyrol méridional, on a toujours Un pied en Italie. Ici, il suffirait d'une heure de chemin de fer pour y mettre les deux ; la première sta* tion après Mori est Ala, c'est la frontière. Vérone n*est plus qu*à une faible distance.
Mais nous n'en avons pas encore fini avec le Tyrol. Avant de dire adieu à ce magnifique pays, il nous réserve une apothéose digne du reste. Retournant sur nos pas sur la montée du Brenner, au delà de Brixen, à la station du fort François (Franzensfeste), nous abandonnons la grande ligne du Tyrol pour nous engager dans là^vallée de Pusterthal. C'est le résumé du Tyrol Nord et du Tyrol Sud, où, pour ainsi dire c6te-è-cdte, à de faibles distances Tun de l'autre, pousse la forêt de sapins et le bois de citronniers; où les glaciers ne se montrent plus sur les cimes noires de granit, mais où ils garnissent les sommets roses des Alpes dolomitiques ; en un mot, nous entrons dans cette con* trée où, dans un espace restreint, la nature sévère des régions froides donne la main à la luxuriante végétation des pays chauds.
Retour à PraiiMiisfette. — La meilleure carte da TyroL — Importance straté^j^ique de la voie ferrée à travers le Pusterthal. — La vallée du Riens et sa situation géographique. — Le château de Rffeneck. — Le village de Mtthlbach. — Le château d'Ehrenbourg et le cloître Suhnebourg. — Ce que la chronique scandaleuse du quinzième siècle raconte du couvent. — Les petits cousins de la supérieure. — La capitale de la vallée de Pusterthal. — Un maître de- poste qui cumule plusieurs professions. — Les officiers autrichiens, guides de l'étranger. — Excursion dans la vallée de rA.ahr. — La trompette miraculeuse du postillon. — Le village de Qaïs. — Prise du village et du château de Neuhaus par la landwehr tyrolienne. — L'instinct militaire du peuple. — L'auberge de village. -^ Visite au château des puissants seigneurs de Taufers. — Bruneck et son église. — Départ pour Niédemdorf — Le maître de poste du bon vieux temps. — Le champ de Toblach. — La vallée du Rienz vers Ampexso. — Les Alpes dolomitiques. — La pierre infernale ou Hoellenstein. — La chaîne de Monte-Cristallo. — Comment procèdent les ascensionnistes anglais — Fin tragique d'une jeune lady. — Excursion en Italie. — Cortina di Ampezso. — Les Alpes fantastiques d'Ampezzo. — Il signor Guiseppe. — Le brouillard dans la montagne. — Une ascension manquée. — Enthousiasme des touristes à la vue du chemin de fer; — La berline du bon vieux temps et la chaise de poste. » La vallée de la Drave. — Arrivée à Lienz.
Nous voici revenus à la montée du Brenner, d'où le fort François, le plus formidable que j'aie vu en Autriche, domine à la fois la vallée de TEisack et l'entrée du val du Pusterthal qui relie le Tyrol à la Carinthie.
On n'a qu'à consulter l'excellente carte du Tyrol de Mayr, pour comprendre aussitôt rimportance de cette position statégique dont j'ai d'ailleurs déjà parlé dans le chapitre du Brenner. La monarchie autrichienne ne tient au Tyrol que par cette vallée ; dans les guerres du premier empire, c'est par la Carinthie et le Pustertbal que le cabinet devienne resta en communication avec la province conquise par Napoléon ; c'est par ce seul chemin que les armées autrichiennes pourront venir au secours du Tyrol au cas où il serait menacé par l'Italie du côté de Vérone, ou par l'Allemagne du côté de la Bavière. Un conquérant heureux, en venant d'Innsbruck ou de Vérone, pourrait, par le Pusterthal et la Carinthie^ entrer au cœur de la monarchie si on ne l'arrêtait pas à cette dernière barrière. Au cas où, comme en 1809, le Tyrol serait attaqué do nouveau des deux côtés à la fois, le fort François deviendrait le centre d'opération des armées comme, en cas de revers, il protégerait une retraite par le Pusterthal. Avant la construction de cette nouvelle ligne qui relie les deux grandes voies de la Compagnie du sud de l'Autriche ( de Kufstein à Vérone et de Vienne à Trieste), à moins d'entreprendre un long et pénible voyage en chaise de poste; l'empereur d'Autriche ne pouvait aller dans le Tyrol qu'en passant sur le sol étranger : par l'Italie ou la Bavière. Grâce à la voie ferrée qui relie à présent le Tyrol à la Styrie en passant par la Carinthie, le souverain pourra monter en wagon à Vienne et, sans quitter ses États, pénétrer au cœur du Tyrol. L'importance stratégique de cette ligne saute donc aux yeux, et encore mieux comprendrat-on que les Autrichiens aient élevé à cette bifurcation
les formidables forte qui eommaiideiii la vallée en rsîsack et l'entrée du Pi^terthal.
Je ne sois pas, je l'ai déjà dit, de Tavis de ceux qui peuseBt que les chemins de fer ont détruit le charme du paysage ; dans la plaine, celte grande ligne droite, ayec les poteaux télégraphiques, devient agaçante à la longue, j'en conviens ; mais là où les ingénieurs doivent entrer en lutte avec la nature, on voit surgir ces gigantesques travaux de l'homme , qu'il faut admirer autant que l'œuyre de la création. A cette entrée du Pusterthal, les ingénieurs de la compagnie ont traeé un plan audacieux qui, je vous le jure, donne une crâne idée de l'homme. De Franzensfeste, où, soit dit en passant, il y a un buffet excellent, le chemin de fer, après s'ôtre frayé un passage à travers le granit qui sert de fondation à l'un des forts, s'élance au delà de la vallée de l'Ëisack par un pont merveilleux d'une hauteur prodigieuse^ d'où l'on a une vue splendide, et, du côté de Brixen, où se dirige le torrent qui mugit dans la profondeur et sur la vallée du Pusterthal qui, jusqu'au champ de Tobiaeh, s'appelle plus spécialement la vallée du Rienz. Notre but en cette belle journée d'été était la petite ville de Bruneck, d'où nous comption nous rendre dans le val de l'Aahr avant de visiter Ampezzo.
Cette promenade en chemin de fer est des plus pittoresques. Du pont, au delà du fort François, le train plane quelques instants sur le double panorama, encadré par la montagne, puis il suit la gauche de la vallée, et, après avoir traversé un tunnel, débouche sur leRienz que, jusqu'ici, nous avions seulement vu de loin couler vers l'Eisack qui l'engloutit, A notre
dfoité, ^t le pUtores({ue village de Chaps^ «t^pitieldii 6ur les coteaux, sedressent les belles raines duchAleau de Rodeneck. Ce qui reste du château, détruit par vai mcendie, témoigne de son ancienne splendeur; la hauteur sur laquelle il s'élève, s'appelle la fflontagne de îtodeneck, qu'à raison de son sol opulent les payss^s appellent le]Mont d'or ; sur quelques coteaux pou»^ encore la vigne, la dernière que nous voyions en Tyrol, car, en nous avançant dans le Pusterthal, nous alkms retrouver la végétation du nord avec cette diff^nce que le sapin y fait place au mélèze ; puis tout À coup, en entrant dans la vallée d'Ampezzo, nous reverrons avec les mœurs italiennes la végétation méridionale.
Eto consultant la carte du Tyrol de Mayr, la meilleure qui existe, le Tyrol méridional que nous avons visité jusqu'au lac de Garde se présente comme une longue langue de terre enclavée entre la Lombar die et la Vénétie, ce qui fait qu'en retournant vers le Tyrol allemand, on ne s'éloigne pas tant qu'on le pense de la frontière italienne. En effet, la vallée du Pusterthal s'étend à une faible distance de l'Italie avec laquelle elle communique par la vallée d'Ampezzo. A partir d'ici, le Pusterthal s'éloigne de nouveau de l'Italie, pour aboucher un peu au-delà de la ville de Lienz à la Carinthie; c'est ce qui explique comment, tout en rentrant dans le Tyrol allemand, après notre départ du lac de Garde, et malgré le caractère purement germanique du Pusterthal, l'élément italien se mêle de nouveau à la race allemande' dans le val d'Ampezzo, qui est une des artèresde cette vallée.
La route que parcourt le train depuis le fort Fran-
çois, quoique d'une grande beauté, manque un peu d'animation. Dans la vallée du Rienz, on ne rencontre pas comme dans celle de TAdige un village à côté de l'autre ; le paysage a un caractère moins agréable ; les verts pâturages avec les jolis chalets y sont moins nombreux; les coteaux sont une longue forêt de mélèze, et quand, de ci de là, on rencontre un village, il est loin d'avoir l'aspect souriant des autres contrées du Tyrol. En revanche, la nature y gagne peut-être en grandeur ce qu'elle perd en grâce. Peu de bourgs sont aussi pittoresques que Mûhlbach, le premier village important que nous rencontrions sur notre nouvelle route. La traduction littérale en est : Torrent des Moulins, et la dénomination s'explique par les eaux du Valserbach, qui se jettent dans le Rienz après avoir alimenté les nombreux moulins qui s'élèvent en amphithéâtre sur le coteau.
De Mûhlbach la voie s'enfonce dans le défilé du Rienz et passe un peu plus loin sous les ruines de Clausen, vieille forteresse détruite par les Français en 1809. Aux environs de la station de Vintl, où la vallée s'élargit, le chemin de fer traverse le Rienz et passe au pied du château d'Ehrenburg, 1 un des plus considérables du Tyrol; il date de la fin du dLx-septième siècle. Jusqu'à Bruneck, c'est ime promenade charmante en chemin de fer, entre les coteaux boisés, le long du Rienz que nous quittons parfois pour le retrouver un peu plus loin, aussi pimpant et alerte, roulant ses eaux limpides sur son lit de cailloux. Un peu avant Bruneck, se trouve le Joli village de Lorenzen, à l'entrée duquel s'élève la ruine d'un couvent dont l'histoire scandaleuse est consignée dans les annales du quin-
zième siècle. Il paraît que les nonnes qui Thabitaîent n'étaient pas si entièrement détachées des choses terrestres qu'elles le prétendaient; en été, elles fréquentaient volontiers les eaux tyroliennes comme les grandes (James mondaines de leur temps et ne dé-^ daignaient pas du tout les petites distractions incompatibles avec l'austérité de leur ordre.
L'une des supérieures réunit au quinzième siècle dans son couvent toute une cour de petits cousins, si bien que le cardinal- évêque de Brixen se vit obligé de mettre la vénérable dame au ban de l'église et de' licencier le cloître. De notre temps, ce brillant couvent n'est plus qu'une vaste ruine abandonnée, dat)S les caves de laquelle s'est installée toute une colonie de pauvres gens, à ce point heureux de n'avoir aucun loyer / à payer, qu'ils ne s'effarouchent pas de la pensée d'e-. tre un jour ou l'autre ensevelis sous les murailles qui menacent de s'effondrer. Un peu plus loin, la vallée s'ouvre subitement, et, dans un vaste et souriant bassin, adossé contre la verte montagne, entouré d^ nombreux villages, se montre la petite ville de Bruneck avec le beau château qui la domine.
Les hôtels n'abondent pas à Bruneck; le meilleur appartient au maître de poste qui occupe encore une haute position dans l'administration; c'est une sorte de sous-préfet qui trône dans la capitale du val du Pusterthal, en même temps qu'il héberge les étrangers et leur loue des chevaux pour les excursions. Son hôtel où nous descendîmes après six heures passées en chemin de fer, sans compter le trajet en voiture du lac de Garde à la station de Mori, est le rendez-vous des notabilités de Bruneck et des offlciers de la gar-
RJSOB. Ce soir-)à, la société étau très -nombreuse d^ns \s^ gràndç salle éclairée par quelques lampes au pétrole. Nous étions arrivés à l'heure du souper, rheùre solennelle dans les pays de mœurs germaniques. On dîne aune heure et le soir, de huit à neuf heures, on soupe, les hommes mariés dans leur famille, les garçons à l'hôtel. Une seule table qui s'étend sur ^oute la longueur de la salle, réunit les habitués et les étrangers, ce qui offre au touriste l'avantage d'entrer en conversation avec ses voisins et de recueillir quelques renseignements intéressants en même temps que tes habitués trouvent dans la causerie avec l'étranger le charme de l'imprévu qui jette un peu de gaîté dans leur vie monotone.
l-es officiers autrichiens sont notamment des hommes très-aimablQs et souvent très-instruits. Dans tous les hôtels des petites villes tyroliennes, quand j'avais un renseignement à demander sur le pays ou la ville, je m'adressais de préférence aux officiers, et je leur dois cette. justice que partout je les ai trouvés fort prévenants envers le touriste. Ces messieurs passent une partie de la journée à cheval dans les environs et connaissent généralement le pays beaucoup mieux que les indigènes. Précisément deux lieutenants avaient fait dans la journée une excursion à Taufers, petit village situé à l'extrémité de la jolie vallée de TAhr,' au bout de laquelle nous avions vu scintiller les glaciers à notre arrivée à Bruneck, et ils nous engageaient fort à faire cette excursion avant de quitter la ville. Il ne fallait pas plus de cinq ou six heures pour cette promenade, et, en partant de bon matin, nouB pouvions être de retour à l'heure <}u déjeu^ièr, visiter la
LE VAÏi DÛ PU^TBRTHAt ^%1f
\ilte et gagner encore, ay^nt la nuit, Is[ie(îern4prf, d'où, le surlendemain, nous voulions nous (Jiriger vers ÂJnpezzo. Après avoir remercié les aimables afflciers et commandé des chevaux pour le lendemaiij, nous nous retirâmes dans nos chambres; leur excessive propreté nous dédommageait de l'absence complète du luxe moderne dans Tameublement.
Le Lendemain, nous fumas éveillés par le postillon qui, sous nos fenêtres, exécutait sur son petit eçrnet à piston quelques jolies tyroliennes. C'était une de ce^ belles matinées d'été qui, dans la montagne, ressemblent à iios belles journées d'automne ; les vastes prairies des trois vallées qui aboutissent à Brunec)^, étaient enveloppées dans un épais brouillard, à travers lequel le soleil essayait de se frayer un passagç.
Les cimes des larges montagnes se montraient par-ei pàr-là dans les nuages qui obscurcissaient encore la vue, mais à travers lesquels le soleil commençait déjà à se faufiler, chassant les brouillards qui les enveloppaient dans un doux; mais froid mystère. Comme • les trompettes des temps primitifs firent s'écrouler les murs da Jéricho, le petit cor dont le postillon jouait avec une virtuosité que nous n'avions pas encore ren^ contrée chez les cochers du Tyrol, eut pour eflfet immédiat de dissiper les brouillards, et bientôt, au village de Saint Georges, oùTAhr, descendant de liEt vallée qui porte son nom, se jette dans le Rienz, nous eûmes devant nous un panorama superbe et des plus riants.
La vallée del'Ahr, bordée de haute§ montagnes, s'ouvrit devant nous avec ses riches prairies qua féconde le torrent. De nombreux troup^4U^ da bétfi^il bpoutaiant Therba abondante, tandis que J^s b^ergerp
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s'étaient étendus sur le dos malgré rhumidité et sem^ blaient prendre un rare plaisir à respirer Tair frais du matin, môle de ce parfum qu'une agglomération de vaches sur un môme point produit chez tous les peuples et dans toutes les contrées du monde. A notre droite, flanqué sur la roche, se dessinaient les formes charmantes du château de Kehlburg, ancien domaine des évêques de Brixen, qui date du xi*» siècle. Tout autour de nous, les hauteurs boisées, dominées a leur tour paries rochers nus et coupés par les pâturages enjolivés de chalets, nous disaient suffisamment que nous nous trouvions dans une de ces contrées bénies dont le Tyrol est si riche. Derrière nous, Bruneck, au pied de son château, se mirait déjà au soleil, et, en face de nous, les cimes duglacier la Loeffelspitz se découpaient et scintillaient dans le ciel bleu, i Les chevaux trottaient doucement sur la route comme de modestes bêtes qui, loin de prétendre au grand prix du Jokey-Club, partagent leur temps entre les promenades alpestres et les simples travaux des champs, des philosophes ayant connu des temps meilleurs et qui rappelaient Cincinnatus avec cette différence qu'au lieu de marcher comme le Romain derrière la charrue, ils se promènent devant elle. Nous pensions à tout ceci quand nous atteignîmes la commune de Gaïs qui se compose de plusieurs hameaux et dont l'église est une des plus anciennes du pays, car une partie de son architecture remonte au neuvième siècle.
Dans des fouilles pratiquées lors d'une restauration des fondations, on découvrit les douze apôtres pemts sur bois dont on a orné cette modeste église de vil-
lage qui, avec son cimetière, s'élève sûr un tertre d'où Ton d^ouvre le paysage. De loin déjà nous avions entendu des coups de fusil et en nous approchant nous vîmes le cimetière autour de la vieille église de Gais envahi par une troupe armée de Tyroliens qui, embusqués derrière le mur délabré, semblaient attendre Tennemi pour l'exterminer. Que ' se passait-il ? Était-ce la suite des combats contrç les soldats et alliés du premier Empire ? Andréas Hofer était-il parmi eux ? L'accoutrement pittoresque de ces solides gars des montagnes, à l'affût derrière les haies et les murs, un genou à terre, la carabine au poing, rappelait les armées populaires de 1809, telles que nous les avions vues représentées sur les tableaux du musée d'Innsbruck. Derrière le parapet du pont audelà de l'Ahr, nous vîmes luire les carabines d'une autre troupe qui semblait vouloir disputer le passage au corps embusqué dans ce cimetière. Rampant dans l'herbe, quelques tirailleurs s'étaient détachés du gros de l'armée et la fumée de la fusillade courait, en nuages légers sur la verte prairie. Au-dessus du village, de l'autre côté du pont, sur les vieux remparts du château de Neuhaus, l'artillerie de montagne avait ' pris position : c'était évidemment le centre des opérations militaires. Ce tableau guerrier encadré dans ce joli paysage reportait la pensée à la guerre de 1»09 et machinalement nos yeux cherchaient le fameux capucin Haspinger, le dernier moine-soldat dont parle l'histoire.
Mais, énfait de capucin, nous ne vîmes que le pauvre curé du pauvre village de Gais aui, tout fier de l'honneur que nous fîmes à sa paroisse en visitant la
ââO LE tTROL ET LA CAltlNf HIB
vieille église, nôtiâ dit que ce que nous aTions devant ïious était la garde nationale tyrolienne qui s'exerçait aU feu sous les ordres d'officiers instructeurs de l'armée
■ régulière. Pour le moment, il s'agissait donc de refouler Tenriemi au delà du pont et de le chasser du village, où, profitant de tous les refuges, il se tenait etïlbusqué. Cette manœuvre fut admirablement exécutée. Le Tyrolien possède à ce point l'instinct du métier de soldat, que les paysans, arrachés pour la durée d'un mois aux travaux champêtres, manœuvraient avec la précision de vieux soldats qui auraient vieilli sur les champs de bataille.
Suivant le gros du corps d'attaque, nous primes part à l'assaut héroïque du village et du château de Neuhaus. Après ce fait d'armes, qui nous donna l'occasion d'admirer la vigueur de cette race tyrolienne qui, le long du rocher, grimpait à l'assaut de la mine comme des clowns du Cirque, nous continuâmes notre promenade à travers cette admirable prairie. Le Village d'Uthenheim, au milieu de la vallée sur les bords de l'Ahr, et son vieui château
• là-haut sur la montagne, puis le village de Muhlen avec ôôri torrent qui descend des rochers et tourne les roué» des nombreux moulins, défilèrent devant nous âînsi que les coteaux garnis de" sapins et de mélèzesj au-dessus desquels la roche sauvage, avec -ses pieds arides, semblait meUacer le ciel I En une heure et demie qui nous parurent trente minutes à peine, tant cette vaUée est douce et charmante, nous arrivâmes à Taufers, village qui ferme la vallée. Niché au pied de la tnoniàgne, avec les ruines de son vieux château, il masque l'entrée du défilé, '
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L'aubergiste, alléché par les éclats de la trompette peu guerrière du postillon, se montra sur le seuiLde son cabaret où une Tyrolienne entre plusieurs âges nous servit un flacon de vin rouge, dans la salle boisée du rez-de-chaussée, ornée de son Christ. A notre entrée, tous les Tyroliens assemblés autour de la table en
' chêne nous saluèrent avec cette déférence que Ton â sur tous les points de ce curieux pays pour l'étranger. L'aubergiste s'assit à notra table, trinqua avec nous et fit valoir les beautés des environs comme un homme qui espérait nous retenir chez lui jusqu'à la fin de lâ saison d'été ; il nous vanta une cascade par-ci, un pic par-là et parut fort désappointé quand nous lui déclarâmes que, venus à Taufers pour voir la vallée et la ruine du vieux château, nous comptions retourner à Bruneck le plus tôt possible. Dans nos pays civilisés, gâtés par les touristes, cet aubergiste dèsappoitité nous eût dédaigneusement tourné le dos, mais ce bon Tyrolien ne montra pas la moindre mauvaise humeur; il s'approcha de la ftenôtre, appela son fils, et ordonna à ce bambin de douze ans de nous conduire par le plus court chemin au château de Taufers.
Il y avait quelque chose de si touchant dans l'abnégation de ce paysan que, pour le récon?penser de son désintéressement, nous décidâmes de déjeuner chez lui. Immédiatement je me dirigeai vers la cuisine, pour commander le repas, et j'y vis un tableau cu-
' rieux. AU milieu de la pièce se trouvait un bûcher qui rappelait le sacrifice d'Abraham. Autour des bûches ehflamitiées était rangé un certain nombre de casseroles. De cheminée il n'y en avait point ; la fumée s'échappait par où elle trouvait une issiie, par la fenêtre
aussi bien que par la porte, et au milieu des nuages circulaient deux vieilles femmes, comme les sorcières de Macbeth. A cette heure matinale la soupe n'était pas prête et la viande n'était pas cuite. D'ailleurs nous n'avions pas la moindre envie de goûter le contenu de ces casseroles fantastiques. Près de la fenêtre de la grande salle d'où la vue était superbe, on nous servit du jambon, des œufs et ce petit vin du Tyrol auquel on finit par s'habituer.
Le cabaretier, tout fier de l'honneur que nous lui faisions, s'assit à nos côtés et, comme un vieil ami, but à notre santé en choquant son verre contre le nôtre. C'était très-certainement un brave homme, mais son ignorance du magnifique paysage nous exaspéra tous. Juste en face de la fenêtre, s'élevait tout droit un rocher superbe, eti comme je priaiTaubergiste de vouloir bien nous dire le nom de la montagne, il mit la main au-dessus de ses yeux pour se garantir du soleil, contempla le payskge.et nous dit :
— Alors vous voulez savoir ce que c'est?
— Oui!
Il réfléchit un instant, puis :
— C'est une montagne, fit-il.
Celte ignorance du paysan est une tache dans le vpyago du Tyrol. Ces gens-là aiment leur pays jusqu'au fanatisme, mais ils ne prennent pas la peine de se renseigner sur ses particularités les plus curieuses. Que de fois, pendant ce voyage à travers tant de paysages éblouissants, notre plaisir a été troublé par cette ignorance qui serre le cœur ! Le Tyrolien sait que son pays est magnifique, mais il le sait par instinct ; dans cette nature, au milieu de laquelle il grandit^ il ne sait
pas le nom d'une montagne. Autant la création est grande, autatit la créature, vous semble petite; ces paysans détonnent dans le paysage ; le dédain de la nature au .milieu de laquelle ils naissent et meurent, est navrant, tant il est vrai que, pour comprendre les poétiques mystères et la grandeur de la création, il faut que l'intelligence puisse s'élever vers elle!
Précédés d'un gamin qui, les pieds nus, circulait sur les cailloux pointus comme le chamois saute sur le pic escarpé d'un rocher, nous grimpâmes vers cette ruine majestueuse par un chemin auquel le travail des ingénieurs était resté étranger. Le torre.nt, en descendant des glaciers par une magnifique forôt de mélèzes, inonde la base du rocher où pousse une mousse abondante. Suivant toujours notre jeune guide qui, de pré-: férence, paraissait marcher sur les cailloux les plus pointus, nous arrivâmes enfin à la ruine de Taufers, qui domine le paysage.
Si, en montant, notre imagination avait rôvé des splendeurs de la chevalerie, toutes ces illusions devaie-nt s'évanouir devant la réalité ; plus de cavalcades, plus de seigneurs bardés de fer, pas la moindre damoizelle, de velours vêtue, et allant à la chasse, suivie • de ses pages, portant le faucon sur leur poing ganté de fer. Pour toute châtelaine de ce castel autrefois magnifique, une simple paysanne aux pieds nus qui nous fit faire le tour de ce qui restait de l'ancien palais avec une indifférence qui nous disait assez son mépris des temps passés.
Si la chose peut être de quelque intérêt pour le lecteur, je lui dirai volontiers que l'origine des puissants seigneurs de Taufers remonte au xii* siècle, et que,
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dans là chapelle du château, le curé du village, exécutant la volonté dernière du dernier des gentilshommes de celte famille, vient, trois fois par an, dire des prières pour le repos de leurs âmes. Pour le reste, on voudra bien me pardonner si je ne m*arrôte pas outre mesure à l'arbre généalogique des vieilles familles du Tyrol. Nous sommes de la race de ces voyageurs qui subissent à ce point le charme de la nature, que la question de savoir si un château fut, auxiv® siècle, habité par Adelgunde ou Hildegiiarde, leur paraît d'un intérêt secondaire. Ces murs solides, construits pour la défense, nous disent suffisamment que Ton s'armait pour la guerre ; les chambres discrètes, d'où Ton découvre le paysage, attestent que les âmes y oiit rêvé aux doux mystères de l'amour; ces prisons souterraines disent, mieux que tous les^guides, que le chevalier fut souverain juge dans son domaine. De toute cette civilisation passée et trépassée, les murs parlent plus élôquemment que les savants professeurs, à qui là vue d*une ruiné n'inspire que le désir de savoir si le castel fut habité par tel ou tel chevalier. - Passons vite et laissons reposer en paix les âmes dés seigneurs de Taufers; ne remuons pas les cendres de ceux qui furent autrefois les' maîtres de ce château; des murs délabrés de Taufers, jetons un regard cutieui dans les glaciers du LoefTelspitze ; entrons par les portes basses à ogives dans la chambre déserte d*où la damoizelle guettait l'arrivée du beau che' valier, et où, à cette heure, la paysanne fait. prosaïquement sécher ses bas bleus suspendus sur des coi*des; puis descendons à travers la forêt de mélèzes par cet autre chemin coudoyant le rocher, au bas du-
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quel tïiugît le tolTôtit, tout en fêVatit à l^époque où U y avait encore des seigneurs, des bourgeois et deé pay* sans, et rentrons en bas dans la réalité, au milieu de notre civilisation moderne qui a tout détruit, tout bouleversé, qui fait que les paysans enrichis habitent des châteaux et font souche de gentilshommes d'occasion, tandis que les grands seigneurs, après avoir dissipé leur patrimoine dans les capitales, se réfugient dans le dernier champ qui leur reste et s'occupent de la question des engrais.
Après notre retour à Bruneck, il iious restait encore une heure pour visiter la jolie petite ville d*uîi aspect sî gai et si propre ; c'est la ville tyrolienne avec ses arcades des deux côtés de la rue ; ses maisons ornées de balcons et de tourillons, et cet éternel vestibule à ogives qui ressemble à l'entrée d'une antique pMson. Les poêles en maçonnerie, dans toutes les chambres, ont les proportions et la forme d*un four de boulanger. L'intérieur des habitations répond à la façade fraîchement badigeonnée, car à l'approche du printemps, tout Tyrolien fait peindre la façade de sa maison ; le côté pittoresque n'y trouve peut-être pas son compte, mais, en somme, les gaies ruelles, avec leurs hâbUatiohs badigeonnées de toutes les couleurs de Tarc-en-clel et leur éternel saint Florian également peinturluré, sur la fontaine en bois, sont d'un aspect agréable. Le château de Bruneck, qui s'élève sur le coteau au pied duquel la ville est adossée, à été construit au xvi° siècle par les évoques de Brixen qui, durant les longues querelles entre l'Église et là chevalerie, trouvèrent, derrière ces murs crénelés, uii Refuge à l'abri dé l'éniiemi. tre temps iiôus manquait
pour le visiter, quoique on nous eût vanté le panorama dont on jouit sur le coteau, car nous tenions à voir réglise,* Tune des plus riches du Ty roi.
Si nous avons déjà plus d'une lois exprimé notre surprise des belles églises que Ton trouve dans les misérables villages de la montagne, celle de Bruneck noys causait un étonnement bien autrement grand, car elle ne serait pas déplacée dans une capitale. En 1850, la foudre tomba surTancienne église, qui devint la proie des flammes, et aussitôt les habitants de cette toute petite ville décidèrent d'élever au même emplacement un magnifique temple. Un architecte célèbre de Vienne en fil le plan et dirigea l'exécution de ce monument. De Munich on fit venir les peintres, originaires de la vallée, François Hellenger et Georges Mader pour décorer l'intérieur, qui est d'une grande magnificence. Les travaux durèrent jusqu'en 1858, où eut lieiî l'inauguration solennelle de la nouvelle église de Brunek. On peut lui reprocher un trop grand excès de dorures et de peintures, mais elle est vraiment une œuvre d'art curieuse qui témoigne des sacrifices énormes que les communes tyroliennes s'imposent pour la décoration de leurs églises.
De Bruneck à Niederndorfily a une promenade charmante d'une heure en chemin de fer ; le sapin, peu à peu, îait place ici au mélèze ; le Rienz coule tantôt à notre droite, tan tôt à notre gauche. Delà station d'Ollang, située au milieu d'unentonnoirmagnifique, la vueest vraiment de toute beauté : au-dessus des montagnes qui encadrent ici la large vallée, en face de nous, se montre la chaîne rose des Alpes dolomitiques; elles tiennent leur nom du savant français Dolomieu, qui, le premier, en
définit nettement Torigine et la formation. A Botzen, dans la vallée de TAdige, Tétrangeté de leur forme et laûnesse de leur coloration nous avaient déjà frappés; mais ici cette immense chaîne nous apparut dans toute sa splendeur terrifiante.
Plus nous approchions de Niederndorf, mieux les formes curieuses se dessinaient à l'horizon; un peu au delà de la station de Welsberg, nous croyions pouvoir les toucher. Laissant à notre droite la vallée du Pragsthal, où se trouvent plusieurs stations thermales d'une excessive modestie, nous arrivâmes le soir à Niederndorf, charmant bourg dont la propreté égaie rame du voyageur fatigué.
Ce que sera ce coin du Tyrol quand le nouveau chemin de fer y aura précipité le ilôt des voyageurs, je l'ignore, mais pour le moment c'est une des contrées les plus originales et les plus naïves.' Ici comme ailleurs nous avions choisi l'hôtel de la Poste, d'abord parce que nous comptions sur le maître de poste pour avoir des chevaux et ensuite parce que nous désirions obtejiir des indications précises sur notre promenade du lendemain. Chose curieuse : nous sommes à peine éloignés de quelques heures de l'Itaïie, et cependant ce sont les mœurs de la civilisation du nord; c'est l'auberge modeste, mais propre, avec ses grandes chambres et ses lits d'une blancheur virginale. C'est la même voûte en pierre du rez-de-chaussée et le primitif escalier en bois blanc qui conduit au premier et unique étage. Sur les panneaux des portes do toutes les chambres sont peintes en grisaille des scènes de l'histoire biblique, ce qui donne à ce couloir du premier tout à fait l'air d'un couvent.
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Maiâ lé maitré de poste h'â Wëii d'Uii révéreîid péfè câpiicin ; c*est un homme jeiinè, de taille vigoureuse, ijiii, sûr ndtredeniànde, Vient s'asseoir à notre table de la salle des i/iessï^Mrs éclairée au pétrole et nous donne toutes les indications voulues. Le maître de poste tyroiieii est ce boii aubergiste du vieux temps que nous ne connaissons que par les récits de nos pères ! Qu'il y a donc loin de ce naïf cpmpére à l'élégant hôtelier de là Suisse, qui daigne tout au pliis saluer le touriste d*un gestfe protecteur et laisse à son premier tnitiistre le soin de vous présenter sa note d'apothicaire!
Dans les petites villes (yrolieniies, l'aubergiste de nés pères s'est maintenu malgré le chemin de fer; il attend le tDilfiste sur le seuil dé son hôtel, le reçoit avec déféréti(3è, lui dit : « Dieii Vôils salue I » s'assied à sa tàblô, lui donne tous les renseignements voulus et lui préséfite au départ une de ces ilotes dont la modestie tiéiit Vraiment dé l*abnégâtîoh ; pour peu que cette fâmiliàt^ité iie voUs déplaise pas, l'aubergiste tyrolien Vous serre volontiers la iliaih an moment où vous quittez son hôtel et, si jamais voua revenez chez lui, il vous recevra cômine une vieille conriaissàricé.
Il fàUt dire aussi, pour expliquer cet eitipresseirient, qu'avant l'ouVerture de la ligne à travers le Pusterthal, les aubergistes n'ont pas été gâtés par l'àffluencé des voyàgetirs;
A parties touristes qiii, le sac sur le dos, le bâton à la main, parcouraient le pays, les anglais et les américains avaient seuls pris la peiiie de se riscJUerjusqu^à Niôderndorf et la magnifique vallée d'Ampezzo. Ce dédain d'une des plus merveilletises coiitrées duTyrol s'explique par les difficultés de transport que le che-
min de fer vient de bouleverser; autrefois, pour venir de Brixen à Ampezzo, il fallait passer quinze heures dans une de ces affreuses calèches aux ressorts rebelles qu'affectionnent les maîtres de poste tyroliens. De ritalie, l'entrée dans la vallée d'Ampezzo par Belluiio n'est pas moins hérissée de difficultés : mais, grâce à la nouvelle ligne du Pustherthal, ce merveilleux coin du T^rol est accessible désormais aux tou-^ ristes.
Quoique le chemin de fer s'arrête à l'entrée dli défilé qui conduit à Ampezzo, noiis avions quitté Niôderndorf en voiture ; car, à la station de Toblach, la première après Niederndorf, il est impossible de se procurer le moindre véhicule; elle est située dans le champ de Toblach, le point le plus élevé du Puster- ^ thaï à 3649 pieds au-dessus du niveau de la mer. C'est ici la séparation des eaux; le Rienz qtie nous avons remonté depuis le fort François desceild vers l*Eisack, l*Adige et l'Adriatique, tandis que la Crave, prenant sa source dans la vallée d'Ampezzo, descend de l'aiitre côté vers le Danube et la Mer Noire.
Rien de plus imposant que Tentrée de la vallée d* Ampezzo. Du champ de Toblach, au-dessus des sapins qui masquent le lac de Toblach, les rofchers, placés comme deux praticables au théâtre, fortnent un rideau de pierre et laissent deviner tout le côté grandiose du paysage qui nous attend; Nous nous y engageons par la route qui longe la gatiche de la vallée, et bientôt, à travers les échappées des sapins et des mélèzes qui jusqu'alors nous barraient là vue, nous apercevions le joli lac de Toblach, que traverse le Rieni^ venant des montagnes d' Ampezzo, ou plutôt de la pre-
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mière chaîne du Monte Cristallo. L'impression que nous causait l'entrée dans la vallée estait terrifiante.
' C'était bien le paysage que nous nous attendions à voir derrière le rideau de pierre qui le masquait : des deux côtés de la vallée étroite, les paies Alpes dolomitiques s'élèvent comme des spectres; la première chaîne de collines qui borde la route porte seule encore la trace d'une végétation sauvage; plus haut, la pierre, la roche nue, cette pierre dolomitique, avec ses nuances tendres d'un ton pâle sur les surfaces lumineuses, tandis que les ombres courent comme des veines bleues sur les flancs de la montagne. Làhaut, le soleil illumine les pics; mais, dans le défilé
. sombre, tout est plongé dans les mystères de la pénombre. Le torrent mugissant sur les cailloux et les rochers qui sont descendus dans les éboulements, interrompt seul le silence mystérieux de la nature. Il y avait quelques instants à peine que nous avions quitté la plaine ravissante et les habitations gracieuses, et déjà il nous semblait que depuis un siècle nous avions abandonné le monde civilisé pour nous engouffrer à jamais dans cette contrée d'une beauté infernale. On a beau se dire que l'on en sortira comme on vient d'y entrer, l'impression demeure à ce point sinistre, que le cor du postillon, dont les tyroliennes vous charment ailleurs, trouble ici vos méditations.
Depuis ma première visite à la vallée de Ghamouny^ où je me suis subitement trouvé en face de la chaîne du Mont-Blanc, la montagne ne m'a jamais causé une impression de terreur comme ici, et ce n'est pas l'élévation modeste des rochers, mais bien leur forme audacieuse, qui nous cause cette anxiété. On se croirait.
à cent mille lieues de toute civilisation ; un bouleversement volcanique semble avoir englouti le monde et substitué cette» solitude de pierre au plantureux paysage du-Pusterthal qui nous avait tant charmés. On éprouve un serrement de cœur, comme si Ton était à jamais condamné à vivre dans cet infernal et grandiose défilé. C'est le même sentiment que devait éprouver Robinson dans son île avec Vendredi; on a beau se raisonner et se dire qu'il est ridicule de se laisser à ce point terrasser par la nature, Timpression est pki^ forte que le raisonnement. Pour ma part, je n'ai jamais connu qu'une petite actrice de Paris qui fût tout à. fait insensible à ces impressions. C'était précisément en Savoie, lors de mon excursion à Chamouny. Interrogée par nous sur ce qu'elle éprouvait à la vue de la chaîne du Mont-Blanc, elle nous répondit d'un ton dédaigneux : . -
— Quoi? un tas de vieux rochers !
La charmante enfant pensait sans doute qu'un vieux rocher était aussi niéprisable qu'une vieille robe et elle ne reprit sa sérénité que lorsque son compagnon de voyage lui promit de lui faire voir le lendemain des rochers neufs, ce à quoi elle répondit :
— Mon ami, vous êtes vraiment bien gentil.
Les vieux rochers de ce défilé, qui conduit à Ampezzo constituent l'un des plus beaux paysages du Tyrol. Mais quand, enfin, au bout d'une heure et demie de promenade fantastique, nous vîmes poindre les deux maisons
d'Hoellenstein, si bien appelée la pecrrem/^'*^^^» \\Q\x^ respirâmes comme si nous nous étions éèhappés d'une prison. Ce n'est pas que le paysage soit ici moins terrifiant; au contraire I mais la vue d'une habitation,
340 LE TYROL ET LÀ CàHIKTHIB -
la certitude de rêtrouvef des êtres humains ndUs ren dit toute notre gatté. Cette superbe chaîne de montagnes dolomitiques vue du pied même du Monte Cristallo est un des plus beaux spectacles que l'on puisse contempler.
Jusqu'ici nous n'avions vu que les glaciers suisses ou tyroliens sur les cimes de la roche noire ; ici les régions des neiges éternelles se montrèrent sur une base de pierre dont les teintes se rapprochent de la finesse de Tôpale. Autour du Monte Cristallo se groupaient de nombreuses moiitagties, avec les formes excentriques qui sont la particularité des Alpes dolomitiques. C'est un panorama d'une grandeur incotnparable. Nous nous trouvons au pied de ce groupe écrasant de tnontagnes roses dont le Monté Cristallo est la plus életée. Nous ne sommes plus qu'à Une faible distance de la frontière italienne; les deux langues fusionnent dans les dénominations des pics; ceux-ci s'appellent Monté Cristallo, pic Popene, Monte Piano ou Le Tre- Cime (les trois pics), ceux-là portentles noms allemands de Sôhwalbônkofel ou de Birken Kofel. C'est la fusioti des langues comme des inœui^s. De cette chaîne magnifique l'Autriche réclame sa part comme rîtalie. Pourquoi de tous ces rochers formant Un même gfoupe, ^lés uns ont-ils dés noms italiens et les autres des noms allemands? C'est un mystère que nous n'avions pas le temps d'approfondir, tant nous étions absorbés par la majesté du panorama que nous avions sous les yeux. Le touriste qui ne s'avance pas dans le Pusterthal et la Vallée d'Ampezzo n'emporte qu'un souvenir partiel des beautés variées qu'offre dans son ensemble le pays tyrolien et très-certainement cette l^e fetii* iës
Alpes ddlômitiques est Tune des pluô belleâ qu'il iiôUs; ait été donné de contempler.
Ce qui augmentait encore notre enthousiasmé, c'était de trouver dans le jeûner fils du propriétaire de Tauberge d'Hœllenstein un garçon fort instruit et trèsamoureux des beautés de son pays natal. Après avoir rencontré tant de Tyroliens qui ne savaient pas seulement le nom d'une montagne, ce jeune homme intelligent nous émerveillait autant que le Monte CristallQ. Il venait de terminer ses études au collège dé Lienz, la dernière ville tyrolienne sur la lisière de la Cariuthie , après quoi il était rentré sous le toit pàtçrtiel pour aider son père dans sa double profession .de maître de poste et d'aubergiste. Ces braves genscômp-, talent avec raison- beaucoup sur le chemin de fer qui venait à peiiie d'être terminé pour attirer les touristes dans leur auberge déserte. En effet, désormais ce point intéressant du Tyrol est en communication avec le reste du pays et le flot de voyageurs se portera tout aussi bien du côté d'Ampezzo que sur les bords du lac de Garde ou dans la vallée de l'Inn.
Ûe même que la famille de l'aubergiste d'Hoellenstein parle l'italien et l'allemand, la cuisine a un parfum international de nature à satisfaire les estomacs de deux peuples; le potage à l'orge, si cheV aux Autrichiens, y fraternise avec le risotto italien ; lia choucroute tient une place aussi large dans le menu que le macaroni; c'est la fusion de la cuisine comme des langues, des mœurs et de la végétation. Nousdinàmes dans la modeste salle du rez-de-chaussée, eti société avec le jeune homme intelligent, que nôtre admiration du magnifique paysage rendait on ne peut plus heu-
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reux. Plus nous contemplions le Monte Cristallo, dont les pics audacieiLX s'élèvent à près de onze mille pieds au-dessus du jiiveau de la mer, c'est-à-dire à sept mille pieds au-dessus de la poste d'Hoellenstein qui, elle, est au niveau du sommet du Brenner, plus cette montagne étrange nous lascinait. Tout en haut , sur les flancs roses, s'accrochaient deux fleuves do glace où le soleil se mirait, tandis qu'à sa base , plongée dans l'ombre, on voyait la route d'Ampezzo s'enfoncer dans un obscur défilé. Jusqu'en 1858, où deux Viennois , MM. Grohmann et Wallner, et après eux un touriste anglais, l'ont escaladé, le Monte Cristallo passait pour inaccessible, de même que les Tre Cime dont l'élévation est la même que celle de la montagne principale. Cependant, ne voulant pas avoir à me reprocher, à mon heure dernière, le trépas d'un de mes lecteurs, il est utile de prévenir le touriste que, sauf le Monte Piano, l'ascension des Alpes roses présente mille dangers. On ne peut la tenter à moins que, comme un membre de TAlpinn-Club de Londres, on n'ait faitdur métier d'ascensionniste le but de sa vie. On sait comment les Anglais procèdent avant d'entreprendre une excursion dans les glaciers ; ils s'entraînent pendant des années à tous les exercices du corps; puis, quand est arrivé le moment où ils croient pouvoir entreprendre l'ascension d'un pic, réputé inaccessible, ils passent la mer et s'installent au|pied de la montagne que, pendant plusieurs mois, ils observent comme un général étudie la position de l'ennemi avant de l'attaquer; ils vivent en la seule société des guides, avec qui, chaque jour, ils entreprennent des promenades alpestres pour s'habituer à tous les dangers.
Quand les Anglais se sont suffisamment entraînés et qu'ils jugent le moment venu d'étonner les membres de TAlpinn-Club, ils entreprennen H'ascension, d'où, très-souvent, ils ne reviennent plus.
A ce sujet, je me souviens d'une très-belle Anglaise qui, il y a quelques années, étonnait les touristes dé la vallée de Chamouny. Elle était venue toute seule de Londres, et passait sa vie avec les guides dans toutes les montagnes d'alentour, jusqu'au jour décisif ou elle entreprit l'ascension du Mont-Blanc. Sept guides l'accompagnaient. Arrivée au sommet du Mont-Blanc, la belle Anglaise n'était pas encore satisfaite ; elle réunit les sept guides en un faisceau et grimpa sur leurs épaules pour pouvoir raconter en toute confiance que, plus haut que le Mont-Blanc môme, elle avait posé ses jolis pieds sur un point que jusqu'alors aucun membre de TAlpinn-Club n'avait foulé sous ses pas. Un naois après, la jolie lady glissa avec ses guides dans une crevasse de la Yungfrau et ne fut jamais revue. '^
Nous qui voyagions pour notre plaisir et qui, eu présence de ce panorama, éprouvions moins que jamais le désir de quitter ce beau monde, nous n'avions pas la moindre tentation de nous élever au-dessus du Monte Cristallo. Cependant, avant de nous séparer du Tyrol, nous voulions lui dire un dernier adieu du haut du Monte Piano, dont on peut atteindre le sommet en trois heures. Nous décidâmes donc que nous passerions la nuit à Ampezzo pour revenir le lendemain de" bonne heure à Hoellenstein. Le jeune fils du maître de poste nous offrit de nous tenir compagnie, et le domestique de l'hôtel devait nous accompagner pour porter nos paletots et quelques rafraîchissements.
346 LE TYRQIi ÇT tA CAEINTHIB
1^0 maître de poste uous fournit une modeste carriole, attelée de deux modestes chevaux, et nous nous engageâmes dans le défilé, au pied du Monte Cristallo, en longeant un lac à peu près desséché. C'est une très-belle route, construite il y e^ cinquante ans, pour faciliter le transport du bois du Pusterthal en Italie. Nous étions sur le chemin qui, par Çelluno, conduit à Venise. Le matin, nous avions quitté le paysage du Tyrol nord, et, au bout de trois beures, nous iious trouvions transportés en pleine Italie.
Sur le chemin d'Hoellenstein à Ampezzo, il ne reste plus de trace de l'élément autrichien; les piétons qui passent parlent italien; la dénomination des montagnes et des rares villages est italienne ; le défilé s'appelle Val Grande ; l'auberge, qui est bâtie sur remplacement d'un hospicfi des temps passés, s'appelle Ospedale; ^yec le costunje tyrolien, les chapeaux pointus se sont éclipsés, et le chapeau en feutre gris niés Italiens a reparu. Quand, enfin, après le difilé où les roches doiomitiques s'élèvent des deux côtés du torrent de Boita, on arrive à Ampezzo, on pourrait se croire au cœur ie l'Italie,
P'epuis que, dans le Tyrol méridional, nous avions jiarcouru la campagne et vu la population purement italienne, cette brusque transition ne nous étonndt plus. Et, cependant, comme nous étions loin de Niederndorf I Le matin, nous avions quitté la joyeuse hôtellerie tyrolienne, et, le soir, nous entrions dans une de ces auberges italiennes dont- le propriétaire s'appelle (jiuseppe ou Gaëtano, comme les personnages des opéras comiques de M. Scribe* En quittant Niederndorf, nous avions jeté un coup d'oeil sur les j<)lies
XiÇ! VAL DU FUSÏÇETQAL 347
églises gothiques des yijlages tyroliens, et quelques heures après nous étiqns à Ampezzo devant une autre église, à côté de laquelle se dressait, comme en Italie, le haut Campanile. ÎJous étions de nouveau dans cçs étranges pays de la frontière qui, dans le cours d^s siècles, tantôt conquis par Venise, tantôt annexés à l'Autriche, ont conservé un caractère purement italien.
Cortina di Ampezzo, comme disent les Italiens, est le centre d'opérations, des ascensionnistes qui veulent escalader les Alpes dolomitiques, au milieu desquelles est situé le joli bourg. La vue que Ton a d'Aoapezzo sur les montagnes roses est plus imposaate encore que d'Hoellenstein; elles ne ressemblent en rien aux autres montagnes connues \ ces formes extravagantes sont la particularité de la roch^ dolomitique; leur sommet est une agglomér^tioQ de pics fantastiques ; l'un d'eux a la forme d'un cheval sans tête, un autre, l'aspect de ces gigantesques animaux antédiluviens, dont 00 voit les carcasses 4<^ns les musées d'histoire naturelle; tous ont un aspect étrange et presque diabolique. D'Ampez?:o, on peut escalader le Monte Cristallo et le Monte Piano tout aussi bien que de Hoellenstein ou de Landro, comme disent les Italiens. Mais nous avions pris rendez- vous avec le fils du maître de poste, et, pour rien au monde, nous n'eussions manqué de parole à cet aimable jeune homme. Nous passâmes notre soirée à Ampezzo, chez le signer Qiuseppo, — je ne me rappelle i»lus son nom de famille — qui wns ^Qgagea fprt à pousser jusqu'à Cadore, où naquit le Titien, et 4 escalader tous les pic@. Une ^eBaaifte devait mm suffire à visiter les mont^-
gnes et lés vallées. Le désappointement de Giuseppo fut grand, quand il apprit que nous comptions partir le lendemain; dès ce moment, le noble sang vénitien se réveilla en cet humble aubergiste, et il nous traita avec le mépris, que, selon lui, nous méritions. Giuseppo en parlait à son aise! Certes, son merveilleux pay^ mérite qu'on le visite en détail, mais nous étions en route depuis Un mois ; l'automne s'avançait à grands pas; du jour au lendemain nous pouvions être arrêtés par les pluies ; donc, nous avions hâte de voir la vallée de là Drave, la Carinthieet laStyrie, et, pour cette fois, nous nous contentâmes, à Ampezzo, d'une vue sommaire du paysage. Le panorama des Alpes dolomitiqu^s, après le coucher du soleil, fut un spectacle curieux. A l'approche de la nuit, les fantastiques roches roses prenaient peu à peu une teinte bleuâtre d'une douceur incomparable; puis, lorsque la lune les éclaira, elles se dessinaient sur le ciel sombre, pâles et sévères, comme les spectres de géants.
Rien ne me serait plus facile que de copier la relation que le docteur Grohmann a faite de son ascension au Monte Cristallo et de la servir à mes lecteurs. Mais, comme ce livre ne prétend pas à d'autre mérite qu'à celui de la plus scrupuleuse vérité, je tiens à lui conserver du moins celui-ci, et, en toute humilité,^ il me faut confesser que je n'ai même pas escaladé le sommet du Monte Piano.
Quand, le lendemain, à la première lueur du jour, nous quittâmes Ampezzo, un épais brouillard enveloppait le paysage. Pendant notre trajet à Hoellensteiri, nous ne vîmes plus rien. C'est à peine si nous distinguions les rochers à ime hauteur de vingt mètres. A
LE VAL pu PUSTERTHAL 349
rentrée du dernier défilé, débouchant au pied du Monte Cristallo, l'excellent jeune homme de la poste nous attendait, et sa mine attristée nous dit qu'il nous faudrait renoncer à Tascension projetée. Nous étions à la fin de septembre, époque à laquelle les brouillards nB sortent plus de la montagne, une fois qu'ils s'y sont infiltrés. Cependant nous ne désespérions pas encore et nous attendions tranquillement jusqu'à midi, à l'auberge de la poste, que le temps voulût bien nous permettre de contempler, du sommet du Monte Piano, l'imposant spectacle des glaciers d'alentour. Le jeune homme éprouva autant de chagrin que nous de ce contre-temps fâcheux. Il s'était fait une fête de nous guider dans les flancs du rocher, le long du lac de Misarina, jusqu'au sommet du Monte Piano, d'où l'on découvre les glaciers et les plateaux neigeux du Vene-. diger et du Glockner dans une forêt de pics plus élevés les uns que les autres. Quoique le métier d'ascensionniste ne soit pas de notre goût, nous fûmes vraiment contrariés par le brouillard. Du haut de la montagne, nous comptions dire un dernier adieu au.Tyrol qu'il nous fallait quitter; nous n'étions qu'à quelques heures de chemin de fer de Lienz, la dernière ville tyrolienne, où nous allions passer la nuit pour gagner ensuite Vienne par la Carinthie et la'Styrie. ' Patiemment nous attendîmes jusqu'à midi, et quand - eut disparu le dernier espoir de voir les brouillards 'dissipés par le soleil, nous prîmes congé du maîtçe de poste et de sa famille, et nous retournâmes à Toblach pour y attendre le passage du train. Ainsi que je l'ai déjà dit, les eaux se séparent ici; le Rienz, qui sort de la roche près d'Hoellenstein , coule vers l'Eisack et,
,3^0 LE TYROh JET JiA CA^I^ÏHIE
plu9 loin, près dlnnichen, d^S6eBd là Pravâ, âii)^ j^9MS suivons le cours dégofçaais et qui donne son Qôça 4 aette dernière partie de la vallée du Pustertb^l.
Jua vallée de la Drave emprunte un charme ioulp^^ ticulier à cette interminable chaîne de rochers dolomitiques, qui longent la droite et dont les tons teodrep semblent encore plus tins et plus harmonieux, ai) ogr position avec la verdure des côleaux opposés, où 1^ forêt de mélèzes alterne avec les riches pâturages. Avec le chemin de fer, nous avions retrouvé les confortables wagons de la société du sud de l'Autriches et vraiment après, avoir parcouru la vallée d'Ampezzq en poste, nous étions heureux de nous enfoncer dans des fauteuils capitonnés et de rouler sur des rails.
Dans le très-long voyage à travers le Tyrol, nous avions appris à mesurer à leur juste valeur les moyens de transport du bon vieux temps ; ces calèches boiteuses, dont les ressorts grincent ei; qui, péuiblemant traînées par de modestes chevaux, roulent sur une Fôute poudreuse et mal entretenue, ne nou^ avaient pas entho^iasmé un seul instant ; au contraire ; ces atroces sièges qui meurtrissent le corps en même temps que les abominables soubresauts de la voiture ébranlent le cerveau , nos pères peuvent les regretter à leur aise, mais la piété filiale ne saurait nous égarer au point de partager les larmes qu'ils versent sur un passé envolé. Je ne nie pas qu'il y ait eu un certain charme à parcourir le monde dans une excellente berline de voyage attelée d'excellents chevaux, capitonnée par un excellent carrossier et ornée d'excellents ressorts. Mais ce mode de transport exige une position de fortune de beaucoup au-dessus di^ la moyenne.
Quand on voyageait dvec sa propre voitare, avec ses propres chéfvaux et ses gens, il j avait peut-être dans ce moyen de locomotion la douce poésie que vantent les fanatiques du bon vieux temps, mais lorsqu'il faut de contenter du premier carrosse invalide qu'il plaît au maître de poste de nous fournir, grimper aux stations d'une affreuse voiture dans un véhicule plus affreux encore, on s'incline devant la marche du progrès quand enfin, au bout de tant de supplices, on retrouve, avec le chemin de fer, le confort de la vie moderne. Ahf qu'il nous était doux d'appuyer la tête dans le coiii de là voiture et de voir, à travers les carreaux, défiler rapidement devant nos yeux la joyeuse vallée de la Ûrave, avec ses riches prairies, ses beaux pâturages, ses Coquets chalets et la forêt de mélèzes au-dessus d& laquelle s'élèvent, terribles et gracieux à la fois, leâ fantastiques rochers dolomitiques.
Ce qui fait précisément le charme du voyage dans leïyrol, c'est qu'on retrouve toujours cet excellent che-? min de fer, tant calomnié par les poètes, mais qui, rat)idement, nous transporte d'un point intéressant à un autre, et nous évite cette lassitude de l'esprit qui naît de la méditation prolongée dans les focherô. Quand nous nous sommes plongés pendant quelques jours dans les rêveries poétiques en roulant en voilure à travers les contrées lointaines, la vue d'une prosaïque locomotive nous rappelle à la réalité. Ce dont il faut toujours se garder en voyage, c'eçt de s*égarer dans les hallucinations des temps passés qtii donnent â l'esprit humaiti une direction fausse. Tous, nous avons plus bu moins éprouvé en voyage cet entier détachement de notre époque qui nous envahit dans la soll-
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tude ; la pensée se laisse aller à des rêveries douces, il est vrai, mais dont l'exagération fausse le jugement. De là naissent ces nombreuses relations de voyage, d'une lecture agréable, mais qui, en somme, n'apprennent rien au lecteur. Pour ma part je déclare que si j'ai' toujours conservé ma liberté d'esprit dans ce long voyage, c'est au chemin de fer que je le dois. En m'arrachant violemment aux poétiques sensations, en me ramenant sans cesse à la réalité, il m'a permis de jagér les hommes et les choses tels qu'ils sont et non tels que les crée la laataisie surexcitée des poètes. De plus, le chemin de fer est un moment de repos pour l'esprit ; après s'être plongé dans la solitude , on n'est pas fâché de renaître un peu à la vie de notre époque. Dans la féerie tyrolienne; les trajets en wagoiï sont les entr'actes sans lesquels le spectacle, si beau qu'il soit, finirait par nous lasser.
Nous passâmes quelques heures délicieuses en wagon. Devant nous défilait le village d'Innichen, l'Aguntumdes Romains dont parle Horace et que traversa la voie stratégique d'Aquilaya au Brenner dont j'ai dit un mot dans le chapitre de Méran. L'église d'Innichen est, dit-on, très-curieuse non-seulement par son architecture, mais à cause d'un crucifix en bois.
La chronique affirme qu'en l'an 1200 et 1413, des torrents de sang se sont échappés des plaies du Seigjieur; ce miracle était le précurseur d'événements terribles, mais il ne s'est pas renouvelé lors des guerxes de 1809. Puis nous passâmes devant Sillian, village coquet au-dessus duquel se dresse le castel dePanzendorf, le plus considérable que j'aie vu dans le Tyrol. Avant de quitter le pays, nous devions une dernière fois
contempler le classique chapeau tyrolien dans toute sa majesté. Les paysans qui, dans les gares des villages,» montaient dans le train, portaient des chapeaux pointus d'une telle élévation que leur sommet mériterait d'ôtre classé dans les guides du Tyrol, à côté des pics escarpés des Alpes. Chacun de ces paysans portait en outre un énorme parapluie rouge en bandoulière comaje un fusil, un de ces parapluies de famille sous lequel toute une génération peut s'abriter. A mesure que nous approchions de la lisière de la Carinthie, la race devenait plus chétive ; nous étions déjà loin des solides gars des vallées de Tlnn , de Passeyer et du Rienz.
Ce qui donne à cette promenade en chemin de fer un charme tout particulier, c'est que la voie, passant d'une rive à l'autre de la Drave, nous permet de contempler successivement les deux côtés de la vallée : l'une, où court la chaîne des rochers dolomitiques ; l'autre, où la forêt grimpe sur la montagne à une hauteur prodigieuse. A la station d'Abfallersbach, où la vallée est excessivement large, le train traverse la plaine pour se jeter de l'autre côté de la Drave et s'enfonce à son extrémité dans le dernier défilé tyrolien- Au bout de ce défilé sauvage, dans un valloii admirable, se montre la jolie petite ville de Lienz où nous allions passer la nuit.
Nous étions à l'extrémité du Tyrol sur la lisière de la Carinthie.
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LA ÇARINTHIB ET LA STYRIB
A travers la Càriflihié. •— La transition entre 1» rocher et là plaine. — Fayiageg «t paysaoi de la Carinthie. ^ Sensations au retour de la montagne. — Spital et le château du comte Porzia. — La création du ébêtnin de tef et les maîtres de poste. -^ Viliach. -^ La première usine. •— La poésie d'une oheminée en brique. — Qrandeur de la natur« et majesté de Tindu-otrie. — Klagenfurt et le lac de Wœrth. — Une promelÂikde sur le lac. — Les ateliers du chemin de fer à Marbourg. -> Queloues mots sur la question ouvrière. — La vie à bon marché et Tinstrucuon obligatoire. — Une heure dans la capitale de la Styrie. — Le passâga du Semmeirlng. —Descente vers Reiehenau.— La maison d*ttn compositeur célèbre. — * M. de Flotow. — Neustadt et Frohsdorf. — Arrivée h Tienne.
' Le chemiii de fer dit du Pusterthal traverse la Carinfhiô dans toute sa longueur et rejoint à Marbourg la ^ grande ligne de Trieste à Vienne. Outre son importance stratégique, dont il a été question dans le précédent chapitre, cette ligne complète, pour les transactions commerciales, rénorme réseau des chemins dej fer du sud de l'Autriche; elle établit un trajet direct entre la Hongrie et le nord de l'Italie par le Tyrol, et facilité ainsi l'exportation du bois qui s'opère sur une grande '
LA CARINTHIK ET LA STYRIE 'SSS
échelle tant entfe la Hongrie qu'entre le Tyrol etl*Itàlie. Avant Touverture de la Vole nouvelle, lô touriste ne pouvait se rendre à Vienne qu'en passant soit par Véronne, soit parKufstein. Du côté du nord aussi bieti que du sud, ce voyage était long et pénible, tandis qu'à, présent il permet au voyageur de contempler en passant la Carinthie et de traverser même la Slyrie où le passage du mont Semmering lui offre une dernière et magnifique surprise. A quelques minutes de Liènz nous abandonnons définitivement le Tyrol; les chapeaux pointus et les bretelles, vertes disparaissent en même temps que les coquets chalets tyroliens. Les paysans qu'en passant nous voyons labourer la terre, ont déjà un faux air hongrois, ce qui s'explique par l'élément slave qui domine dans la campagne. Le caractère du paysage se rapproche du Tyrol Nord, maïs, ses proportions sont moins grandioses. C'est tin petit Tyrol gracieux que cette large vallée où coule la Drave, dont nous suivons le cours.
Le voyage dans la Carinthie est comme un apaise- • , ment de l'esprit après les terribles sensations du Tyrol; tout doucement, avant de rentrer dans la plaine et la civilisation moderne, l'œil s'habitue aux paysages moins sévères. La transition, par cela même qu'elle ne s'opère pas brusquement, est agréable ; elle iious évite cette sensation douloureuse qui s'empare de nous ^ quand, par exemple, aii retour d'un voyage dans les Alpes et après une nuit passée en chemin de fer, lious nous retrouvons subitement transporté dans nos plaines. Ce qui nous ^mblait beau dans là nature, nous paraît mesquinà présent. Les sites que nous préférions, où nous étions heureux de nous reti*emper en fuyant
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Paris, nous rendent mélancoliques. Le cœurs se «erre et on regrette presque d'avoir acheté quelques beaux souvenirs de voyage au prix de tant de cruelles désillusions qui nous attendent au retour. Au lieu de rentrer au gîte avec un sentiment de joie, on y revient le cœur oppressé, l'inquiétude dans Tàme. Rien ne nous semble plus digne de notre attention; le souvenir des grands spectacles de la nature nous a rendu insensible au charme du paysage intime. On cherche àThorizoû les lignes audacieuses des Alpes, et, en ne trouvant que les collines vaporeuses, le monde nous paraît petit, mesquin, étroit. Au lieu de se sentir heureux de revoir le pays aimé, on a l'a nostalgie des glaciers ; ces routes qui sillonnent la prairie, et dont nous avions trouvé tant de plaisir à suivre la trace poudreuse à travers la verdure, nous paraissent méprisables; la ' foret qui s'étend dans la plaine a perdu son charme pour nous, depuis que nous l'avons vue grimper sur la montagne à des hauteurs prodigieuses. Nos villages, qui se détachent comme une masse grise d'une incomparable finesse dans le paysage, nous attristent. Tout nous paraît insignifiant et peu digne de notre enthousiasme dans cette nature, au milieu de laquelle nous avons grandi et où doit s'écouler notre vie. Notre existence nous pèse pendant quelques semaines; nous éprouvons cette émotion douloureuse qui s'empare de nous quand, après avoir séjourné dans un grand et vaste château, nous rentrons un beau matin dans notre entresol parisien.
Le retour par la Carinlhie nous épargne cette tristesse. Tout doucement, pour ainsi dire insensiblement, le paysage perd son imposante [grandeur; le
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niveau de la montagne s'abaisse ; la vallée s'élargit ; le regard ne se ^heurte plus contre les terribles rochers. Peu à peu, les Alpes dé la Carinthie descendent vers la terre jusqu'à C3 que, au delà de la Slyrie, nous retrouvions la vaste plaine où est située la capitale de r Autriche ; la transition entre la sauvage grandeur Je la nature et les raffinements delà civilisation moderne, s'opère agréablement. Peut-être éprouverait-on quelque ennui à visiter la Carinthie en détail, après avoir séjourné pendant un mois dans le Tyrol. Mais, heureusement, ce bon chemin de fer tant calomnié est là pour nous faire traverser à la vapeur le val de la Drave, Il est curieux de voir le rocher se rapetisser à mesure qu'à toute vapeur, nous longeons le torrent. Au bout de quelques heures et sans que le voyageur en soit surpris, on rentre dans le domaine du gracieux et vert coteau, au delà duquel on aperçoit les lignes bleues des Alpes descendre -vers la terre. Comme la nature, les villages se transforment ; la pierre reparaît dans les habitations ; on rentre peu à peu dans la vie moderne.
Spital, la jolie petite ville jetée sur un coteau qui domine la Drave, avec son magnifique château qui appartient au comte Porzia, nous ramène tout à fait vers la civilisation contemporaine.
Entre deux trains, on peut visiter la jolie petite ville et le château hospitalier du comte ; il est bâti dans le style Vénitien le plus pur et la cour d'honneur est une merveille architecturale. De la terrasse du superbe parc on a une vue enivrante sur la gracieuse vallée de la Drave. Le ruisseau que nous avons vu à sa source dans le champ de Toblach est déjà devenu une jolie
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petite Mvlèré qiii serpente gaiement S travers la belle prairie. Ce qui donne au paysage liii caraôtere original, c'est le cdstuttie des paysans fait de toile grise; les campagnards qui coupent le fbin daiis les prairies apparaissent comme de petites taches blanches dans la savoureuse Verdure. De loin, ils font plaisir à voir ; 11 faut se contenter de cette impression, car, vus de près, les paysans de la Carinthie sont loin d'égayer le touriste; lé satig appauvri qui coiile dans leurs veines letif donne le teint couleur de ceiidre ainsi que le regard attristé de là race slave. On sent, à première vue, que les populations de la campagne sont misérables ; la pauvreté, en se transmettant de père en fils, a marqué la race tout entière de cette tristesse résignée qui fait . pitié à voir ; ces paysans-là n'attendent rien de la terre ef ils cultivent leur champ avec la douloureuse résignation de gens qui savent qu'en échange de leur bienfaits ils nft récolteront que de l'ingratitiide.
La création du chemin de fer a complètement bouleversé les existences comme partout ailleurs ; les générations à venir en ressentiront le bienfait tandis qiie ceux qui l'ont vu construire ont été menacés dàns'leur industrie : un grand nombre de paysans qui vivaient du transport du bois se trouvent sur leurs vieux jours atteints dans leurs moyens d'existence. Ils ne veulent pas comprendre que la voie ferrée, en mettant les pays en communication non seulement avec la capitale Klagenfurt, mais encore avec les pays voisins, attirera dans cette partie de la Carinthie l'industrie qui s'était arrêtée à Villach où, jusqu'en 1871, se trouvait la tôte de ligne. Leur aversion pour ce damné chemin de fer a été-telle qu'il a fallu faire venir des terrassiers
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46l0ia,le6 iiidigènas refusant absolument de tmv^ill^r 4 ç^Ub route maudite. Les maîtres de poste, qui soiit presque partout aubergistes et ont par leur profes^ipp iiQ certain ascendant sur les masses, n'pnt cessé 4*^ttir ' fer ^tte haine contre la vapeur. Au moment pu qpus voyagions en Carinthie, la voie n'était encore oi^yerl^ qu'aux seuls trains de marchandises ; la direction d^ lignes du sud n'avait voulu la livrer à la circulation 4es voyageurs qu'après s'être convaincue de la solidité des constructions. Le dernier espoir des maîtres d^ postes s'évanouit avec Je premier train de voyageurs qui, sans encombre, alla de Villach au fort François. - yillach ^st une ville insignifiante, mais on la salue avec plaisir. Quel bonheur pour le touriste de voir renaître la vie industrielle. Ces cheminées des usines à vapeur qui nous paraissent si bêtes, comme on les retrouve avec joie 1 11 faut avoir vécu pendant un mois dans la montagne et avoir subi les écrasantes impressions de la nature alpestre, pour savoir ce qu'il y a de charmes et de séductions, dans la. preuîière cheminée d'une usine qu'on rencontre sur la route. On s'est à ce point habitué à la pensée que, dans cette immense création qui nous a imposé ses merveilleuses beautés, la créature humaine n'est qu'un atome, que cette cheminée d'usine nous apparaît comme une consolation et une espérance. On se dit qu'en somme, la vie contemplative dans la montagne, n'est pas l'idéal de l'existence, et que ces montagnards, dont la vie s'écoule entre la culture du sol et la prière, . ne sont peut-être pas l'idéal de l'homme. Quant à moi en voyant la fumée noire s'échapper d'une grand.e cheminée, en enteuds^nt le bruit des marteaux de fer
en retrouVant une populatioti ouvrière aux bras vigoureux, à l'œil vif et alerte, j'ai, je l'avoue, éprouvé, une des plus grandes joies de la vie, à ce point que j'en fus stupéfait, et que je me demandai si réellement j'étais un être prosaïque de mon temps, que la vue d'une machine à vapeur intéresse plus que les idéales beautés de la nature.
Non, ne le croyez pas, ami lecteur, et, au moment où je vais prendre congé de vous, je ne voudrais pas vouslaisser un si mauvais souvenir. Cette joie, vous la comprendrez, si vous ne l'avez pas éprouvée déjà; Depuis un mois, mes compagnons de voyage et moi, nous ^ avions vécud'une vie idéale: les splendeurs du paysage , alpestre nous avaient remplis d'un immense enthousiasme pour le paysage merveilleux que nous venions de visiter. Ici, dans cette ville de laCarinthie,lanaiure était moins imposante que dans le Tyroljla montagne semblait presque ridicule après les Alpes dolomitiques de la vallée d'Ampezzo, mais ce que la création perdait en grandeur, la créature le gagnait. Cette prosaïque cheminée nous rendait le sentiment de notre valeur; elle représentait à nos yeux Thistoire de l'humanité dans ces dernièrescinquante années rl'industrie au service du progrès qui a transformé le globe 6t ^levé si haut le génie des hommes! Devant les Alpes, terrassés par l'imposant spectacle de la nature, nous avions courbé la tête ; ici nous la relevions fièrement avec la conscience que l'homme est autre chose dans ' l'univers qu'une machine à cultiver la vigne, à faire des enfants et à vivre en contemplation devant les rochers. C'est pourquoi cette fumée noire s'échappant de la première usine à vapeur nous impressiui)na si