LA CARINTHIE ET LA STYRIE
directeur des ateliers, un jeune homme qui a perdu une jambe dans un accident de chemin de fer, nous fit les honneurs des vastes ateliers et, dès notre entrée , nous fûmes frappés de l'attitude convenable des nombreux ouvriers qui y sont occupés. Loin de ricaner en nous apercevant, ils nous reçurent avec une certaine déférence ; ils avaient ce je ne sais quoi de l'homme bien élevé qu'on ne trouve généralement pas dans la classe ouvrière, et, comme nous exprimions notre suprise au directeur, il nous dit :
— Ce sont des ouvriers d'éhte.
— Qu'entendez-vous par ces mots ? lui demandâmesnous.
— Je vais vous le dire, nous répondit le directeur; quand nous avons construit ces ateliers, il est arrivé qu'une telle agglomératicfti d'ouvriers sur un même point nous amenait un certain nombre de vauriens qtj^i se plaignaient de Irf pénible situation de la classe ouvrière et faisaient de la propagande socialiste chez nous. Le travail en souffrait, et comme, en somme, il y a toujours un fond juste dans les récriminations de la classe laborieuse, le directeur général du chemin de fer du sud de l'Autriche a pensé qu'avec de la bonne volonté et quelque argent, la compagnie pourrait venir au secours de ses travailleurs. Le terrain ne nous manquait pas. On en a donc affecté une partie à la construction de maisons d'ouvriers.Voyez-vous ce petit village là-bas, à côté des ateliers?
— Parfaitement.
— C'est là notre colonie ouvrière, créée par M. Eugène Bontoux. Chaque maison se compose de deux logements, l'un petit, au rez-de-chaussée, pour les garçons,
Tautre plus vaste, au premier étage, pour les familles* Devant chaque maison il y a un petit potager où le père de famille voit pousser ses légumes et sa salade. Vous ne vous figurez pas combien cette possession d'un petit champ rend heureux les ouvriers qui, après lelabeur de la journée, sont chez eux comme des petits propriétaires. Notez qu'une de ces maisons ne leur coûte pas plus de loyer que deux misérables mansardes dans la ville de Marbourg.
— Et vos ouvriers vous ont-ils su gré de cette sollicitude ?
— Enormément, fit notre cicérone; ils ont pris des habitudes d'ordre et le premier effet en a été d'éloigner de nos ateliers les vauriens qui ne se sentaient pas à l'aise à côté des vrais travailleurs.
— Mais comment font ceux qui ne sont pas mariés ?
— Ils prennent leur repas à la cantine à des prix modestes ; le tarif est soumise l'approbation de la Compagnie qui fait encore surveiller la qualité des denrées. De plus, notre colonie a son médecin payé par la Compagnie et une école où l'instruction est obligatoire, mais absolument gratuite. Pour les enfants en bas âge, il y a des crèches où ils sont gardés pendant que leurs mères travaillent; ce senties sœurs de charité qui s'en chargent. Vous savez J'aversion innée de l'ouvrier pour tout ce qui, de près ou de loin, touche aux choses de la religion. L'arrivée et l'installation de ces sœurs ont failli produire une révolution. Les mères refusaient de leur confier la garde de leurs enfants...
— Mais à présent ?
— Oh ! tout est bien changé depuis la dernière épidémie, continua notre guide. Quand nos ouvriers ont