LA CARINTHIB ET LA STYRIE
VU avec quel dévouement les sœurs soignaient les cholériques, leur aversion s'est changée en admiration.
— Tout cela est très-bien, monsieur, dîmes-nous à notre guide.
— Oh 1 fit-il, il reste encore bien des progrès à réaliser et, croyez-le bien, messieurs, si chacun faisait son devoir dans la mesure de ses forces, la question sociale ne menacerait pas l'Europe comme elle le fait. Moi, j'ai été ouvrier et je sais quelle est la vie des pauvres gens. Ainsi, n'est-il pas révoltant que le pauvre paye ses denrées plus cher que le riche qui peut acheter en gros?
— Certainement.
— Eh bien! la Compagnie s'en est émue et nous avons installé dans notre colonie un épicier ; plus tard, nous créerons une boucherie et une boulangerie, le tout aux frais de la Compagnie. Nous achèterons partout le bétail, lesdenrées et la farine en grande quantité, nous les payerons moins cher, et nous revendrons le tout à nos ouvriers au prix coûtant, sans aucun bénéfice.
On comprendra que, dans ce livre, je ne pousse pas plus loin l'étude de la question sociale; je dois me contenter d'indiquer rapidement la façon dont M. le directeur général des chemins du sud essaie de l'atténuer, sinon de la résoudre. Le jour où le capital exécré de l'ouvrier, ce capital qu'il considère comme un ennemi, viendra plus efficacement à son secours, on éteindra peut-être bien des haines en même temps qu'on fera disparaître bien des inquiétudes. Après la visite des ateliers, notre cicérone nous conduisit dans son village d'ouvriers que nous visitâmes en détail; les mai-
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sonnettes sont modestes/mais propres. Si une querelle survient entre les deux locataires d'une maison, c'est l'arbitre nommé par le directeur qui décide en première et dernière instance. C'est une sorte de commissaire de police civil, chargé en même temps du maintien de l'ordre et de la justice de paix.
Ce village d'ouvriers contient deux édifices relativement brillants: l'église et l'école. Cette dernière est presqu'un petit palais, et, comme j'en exprimais ma surprise, mon obligeant guide me dit :
— Je vais vous expliquer, monsieur, pourquoi l'école a été bâtie avec ce luxe qui vous étonne. L'enfant vient au monde avec la haine de celui qui l'arrache aux jeux du jeune âge pour lui enseigner les choses utiles de la vie. A cette aversion vient s'ajouter le dédain pour le misérable maître d'école du village qui vit dans un taudis. Ici nous avons par l'édifice même fait de la propagande en faveur de l'instruction. Dans cette colonie, les bambins grandissent dans le respect du professeur parce que le petit palais qu'il habite frappe leur jeune imagination; ils se disent que pour vivre dans cette demeure, à leurs yeux princière, il faut que le maître d'école soit un homme vraiment supérieur; ils l'estiment à cause de son habitation ; l'école s'impose à leur esprit comme un temple de l'instruction; ils jugent que le professeur est un personnage important . La vue de l'école éveille en eux le désir de voir l'intérieur ; ils sont heureux de s'asseoir sur les bancs de ces vastes salles ; le premier jour de leur entrée à l'école est le premier jour de bonheur.
En effet, ces enfants d'ouvriers semblaient heureux '^'être dans les classes que nous visitâmes ; les salles
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étaient reluisantes de propreté comme les pupitres des écoliers et le professeur semblait fort aimé de ses élèves. Deux jeunes gens dirigent l'école : ce sont des hommes distingués qui ont fait leurs études universitaires et prennent leur mission au sérieux. Vhospice où les sœurs gardent les enfants en bas âge, tandis que leurs mères travaillent, offrait un tableau touchant : pendant que les uns jouaient au milieu de Técole , les plus jeunes dormaient dans une rangée de berceaux. Nous quittâmes la colonie ouvrière de Marbourg en nous disant que la Compagnie du sud de l'Autriche , en l'établissant , avait fait une œuvre bonne, et utile, et il serait à souhaiter qu'elle fût imitée ailleurs.
L'express de Trieste à Vienne nous emporta à travers la Styrie. Après le dernier défilé que nous avions traversé avant d'arriver à Marbourg, nous entrâmes dans un paysage gracieux. Les montagnes de la Styrie, à la vérité, nous semblaient de mesquines collines, mais l'aimable campagne avec ses joyeux villages a un aspect de prospérité qui charme après les misères du Tyrol et de la Carinthie. Toute la Styrie a cet aspect souriant qui dit l'aisance des habitants. Ce ne sont plus les chétives masures du Tyrol italien, ni les pauvres chalets du Tyrol Nord ; ces villages styriens , avec leurs maisons de pierre couvertes de tuiles rouges qui Scintillent au soleil, charment les yeux et réjouissent l'âme ; ces maisons sont très-certainement moins pittoresques que les autres, mais si la poésie leur fait parfois défaut , du moins n'attristent-elles pas l'âme du touriste en attirant sa pensée sur le tableau navrant de la misère humaine.
Il nous tardait, après ce long voyage, d'arriver à
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Vienne, la belle et aimable capitale de l'empire d'Autriche; nous étions tous pris de la nostalgie de la ville, et la pensée que le soir môme nous trouverions un hôtel confortable, de bons lits, une opulente table et un théâtre, faisait palpiter nos cœurs. Que voulez-vous ? L'homme est ainsi fait ; son cœur désire toujours ce qu'il n'a pas : après avoir vécu pendant un mois dans l'enthousiasme de la nature, nous avions le mal du pays qui, pour nous autres citadins, est un désir impérieux de revoir une grande ville.
Ce besoin n'est pas si bourgeois que peuvent le penser quelques-uns de nos lecteurs ; il tient au contraire à notre éducation et un peu à notre instinct d'artiste. Ce qui nous avait manqué dans notre éblouissant voyage, c'étaient les arts. Nous n'avions pas perdu le souvenir des charmes de la cithare, mais nous pensions que, dans cet éblouissant paysage, l'inspiration des grands compositeurs ne pourrait qu'augmenter notre enthousiasme pour la création. Plus notre cœur s'ouvrait aux beautés de la nature, plus nous éprouvions la nostalgie de l'art ; les naïves peintures tyroliennes nous avaient charmés, mais nous ne songions pas sans émotion 4 la merveilleuse galerie du Belvédère de Vienne, où nous attendait toute une collection de Rubens de premier ordre ; tout ce qui nous manquait dans la montagne, les arts qui nous accompagnent dans la vie et entourent notre prosaïque existence d'une auréole poétique, nous allions les retrouver le soir même.
C'est pourquoi, d'un commun accord, nous abandonnâmes le projet de rester quelques jours à Gratz, la capitale de la Styrie, et nous nous contentâmes de
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parcourir la jolie ville entre deux trains: Gratz est déjà un grand centre de près de quatre-vingt mille habitants. La rivière le Mur, qui traverse la ville, lui donne une grande gaîté. C'est le Versailles des Viennois, car c'est à Gratz que se retirent les paisibles rentiers et les officiers en retraite que la cherté des vivres éloigne de Vienne. Un guide de la ville nous a affirmé qu'on compte à Gratz une centaine de généraux autrichiens en non activité. Pour embrasser la jolie ville d'un seul coup d'œil, nous escaladâmes le plateau du vieux château, autrefois fortifié ; les Français , en 180«, firent sauter ces fortifications où un major autrichien s'était pendant un mois maintenu contre une colonne commandée par Macdonald. De ce plateau la vue sur Gratz est enivrante, et, en contemplant cette souriante plaine, bordée par les Alpes styriennes, on comprend pourquoi cette province est comme \me vaste maison de campagne pour le riche Viennois en même temps que le séjour préféré des personnes âgées qui désirent finir leur vie dans une douce retraite.
De retour de notre excursion rapide et en attendant le train, nous déjeunâmes à l'hôtel de Y Éléphant. Là, nous devions apprendre pourquoi tant d'auberges tyroliennes, autrichiennes et styriennes, prennent pour enseigne le portrait du géant de la création. Une inscription sur l'un des murs de l'hôtel de Gratz nous en fournit l'explication. Vers 1560, le premier éléphant parut dans ces provinces et, des quatre coins du pays, affluèrent les populations pour contempler l'animal extraordinaire, qui, selon les vers inscrits sur les murs de l'hôtel de Gratz, donnait au peuple une idée de la grandeur du Créateur, En souvenir delà visite dont
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cet éléphant et Bon comae honorèrent les auberges, on lui emprunta son nom comme un titre de gloire pour la postérité.
Quelques heures après notre entrée dans la joyeuse ville de Gratz, nous continuâmes notre route pour atteindre avant la nuit le mont Se mmering, dont le passage en chemin de fer est un des plus grands étonnements que Ton puisse éprouver en voyage.
Le Semmering forme la frontière de la Styrie et de la Haute -Autriche. C'est la première montagne qu'un train ait franchi, puisque la voie a été livrée à la Gompagnie en 1853. L'élévation de la route du Semmering ne dépasse pas trois mille pieds à son point culminant. Néanmoins, quand on a commencé cette voie ferrée, les saints Thomas de tous les peuples ont juré que, pour entreprendre un tel travail, il fallait être fou. Cependant, il n'y avait pas à hésiter : cette dernière chaîne des Alpes Styriennes était le plus formidable obstacle de la route de Vienne à Trieste, la plus éblouissante qui existe, puisqu'après avoir tra* versé les pays de montagnes de l'IUyrie elle débouche sur l'Adriatique.
Aiicune compagnie n'eût osé tenter la traversée du Semmering; le gouvernement l'entreprit, et l'ingénieur, chargé du tracé, s'abandonna à toutes les fantaisies de son imagination; il gaspilla les millions de l'État, mais , en revanche, il fit la plus prodigieuse voie qu'il soit possible de voir. Tout y est qorabiné pour étonner le touriste : le constructeur se souciait bien moins de la chose utile que de l'effet de son entreprise. Aussi, le passage du Semmering frappe bien autrement que celui du Brenner; celui-ci a été cons-