POUCHKINE ET LE TZAR NICOLAS
L'acte arbitraire dont il avait été victime se grava dans l’esprit de Pouchkine, et l’impression qu’elle y laissa exerça sur la direction de ses travaux une influence décisive. Il renonça complètement aux questions politiques et sociales, et en même temps à cette indépendance individuelle de l’esprit qui avait été le rêve de sa jeunesse. Il se condamna ainsi à un néant volontaire, et passa sa vie à lutter contre sa propre pensée. Plus d’une fois le
LA SAINTE RUSSIE. 63
poëte fut tenté de rentrer dans ses .yeies normales ; mais la force lui manqua toujours. Semblable à l’aigle dont on a coupé les ailes, il se résigna à voleter près de terre au lieu de planer sur les hautes cimes et les océans.
Cette chute profonde, dont ni les émotions effrénées du jeu, ni les sombres joies des orgies nocturnes, ne purent effacer le sentiment, remplit d’amertume sa courte carrière. (Voir la note I.)
« 11 pleure, dit Mickiéwicz, parce que la jeunesse l’a trompé, parce qu’il a vu tous les rôves de ses beaux jours détruits, le rêve de l’amour, le rêve de la liberté, le rêve de !a gloire ; et i! s’écrie enfin : a Je ne vois pas « de but devant moi. »
Pouchkine, après sa mésaventure, avait été relégué dans les provinces méridionales de l’empire. Ce fut là, dans les méditations de l’exil et les tristesses de la solitude’, qu’il composa ses poésies lyriques: Roustan et Luclmilla, le Prisonnier du Caucase, Baktchessarais-kaja Fontanna (la Fontaine de Baktcheh-saraï), et prépara YQnèguine et Boris Godounoff, ses chefs-d’œuvre.
Onéguine n'est pas un simple héros de roman ou de poëme, c’est un type, un homme doué de la puissance du mouvement, et qui ne peut marcher ; doué d’entendement, et qui ne peut penser; doué des organes de l’articulation, et qui ne peut parler; un homme que la soif dévore et qui ne peut boire. C'est le Russe intellectuel, c’est Pouchkine. Onéguine explique le poëte dans sa vie et dans sa mort.
Le pécheur d’Arkhangel, Lomonosoff, le Mirza tatar, Gabriel Derjavin, Joukowsky, reflet du romantisme allemand, comme Batiuchkow le fut du romantisme espagnol et italien, et Viazemski, du romantisme français, tous ces poëtes, — les deux premiers franchement nationaux, les trois autres complètement imitateurs, — avaient, par de brillants essais, qui ne furent pourtant que des tâtonnements heureux, préparé le travail de formation de la pensée russe. Pouchkine donna un corps à ces aspiratious vagues ; il réunit dans un même foyer ces rayons épars, et de ce foyer jaillit la langue russe actuelle, l’une des belles langues de l’Europe. Il fit pour elle ce que Corneille avait fait pour la sienne, et marqua, en la résumant, une phase dans l’histoire du développement de la littérature nationale de son pays *.
L’abnégation morale du poëte, son détachement du mouvement social, son dédain affecté des intérêts humanitaires, avaient porté leurs fruits. 11 rentra en grâce en 1825, et fut nommé historiographe du tzar et gentilhomme de la chambre. Nicolas, par une dernière ironie, le chargea d’écrire l’histoire de Pierre P\ de ce tzar
1 La littérature russe en compte trois : la première, qui commence à l’introduction du christianisme et de la liturgie slave, sous le règne de Wladimir (988) et se prolonge jusqu’à Pierre I"; la seconde, qui va de Pierre I" jusqu’à la fin du dix-huitième siècle; la troisième, résumée en Pouchkine.
(Voir V Ethnographie des peuples slaves, par le savant professeur tchèlje. P. -J. Schafarik.)
LA SAINTE RUSSIE
qui avait mutilé la pensée russe, dont lui, Pouchkine, s’était fait le restaurateur. Mais la mort ne permit pas à cette œuvre de s’accomplir. La balle de Danthès * épargna ce supplice à Pouchkine.
On a raconté de différentes manières et commenté diversement les causes de cet événement, sur lequel plane encore un voile de mystère. Nous sommes en mesure de donner ici, avec la version exacte, quelques détails com plétement nouveaux.
Des précédents décisifs attestent que Pouchkine en fut le provocateur. Longtemps avant le duel, il avait déclaré à madame Élisa Hitroff, qui lui reprochait l’injure de ses soupçons contre sa femme, qu’il n’avait encore aucune preuve de sa trahison, mais qu’il ne pouvait supporter la pensée que son âme était déjà vacillante. Des dénonciations anonymes accélérèrent la catastrophe. Pouchkine reçut le même jour, par la poste, dix-huit lettres contenant des patentes de mari trompé. Ces lettres étaient signées par l’ex -grand veneur Narischkin, et contresignées par le comte Zouboff, célèbres tous deux par leurs désastres matrimoniaux.
Toutes les ardeurs du sang arabe qu’il tenait de sa mère * s’enflammèrent à cette lecture. 11 courut chez Danthès, et, lui montrant les lettres, exigea une répara-
* Officier aux gardes, 61s adoptif du baron Iïœehkcren, ministre de Hollande.
* Petite-fille du nègre Annibal, favori de Pierre I*', et général, mort presque centenaire sous Catherine II.
ti.
G6 LA SA INT K RUSSIE
lion. Celui-ci, pour toute réponse, lui demanda la main de mademoiselle Gantchareff, sœur aînée de madame Pouchkine. Le mariage se fit, mais de nouvelles dénonciations éveillèrent de nouveaux doutes. Pouchkine poussa la brutalité envers Danthès jusqu’à l’outrage et rendit une rencontre inévitable.
Le duel eut lieu dans un bois de bouleaux, à quelques werstes de Pétersbourg, derrière le village neuf (Novoï Drevnïa).
Danthès fit feu le premier. Pouchkine, quoique blessé mortellement, eut la force de se relever et de tirer à son tour. Danthès, atteint à l’épaule gauche, tomba. Pouchkine crut l’avoir tué. 11 lui jeta son pistolet à la tête. « Je pensais, dit-il, que la mort de cet homme me ferait plus de plaisir. »
On le ramena en ville dans le traîneau de Danthès. Sur son lit de mort, il écrivit au tzar en lui recommandant sa famille. Nicolas lui dépêcha Joukowsky le poëte, pour l’engager à détruire ce que ses manuscrits pouvaient contenir de compromettant. 11 lui lit remettre en même temps, par le docteur Arendt, le billet suivant, écrit de sa main, au crayon :
« Si la Providence a décidé que nous ne pourrions plus « nous revoir, je vous déclare que je vous pardonne, et, « si vous avez le désir de me témoigner de l’affection, « vous suivrez en mourant les préceptes de la religion « et d’un bon chrétien, comme moi j’aurai soin de votre « femme et de vos enfants. »
LA SAINTE RUSSIE. 67
Ce qui signifiait, sous les réserves du langage officiel : « Vous détruirez tout ce que vous avez pu écrire, dans le secret et la liberté de l’intelligence, contre mon gouvernement et ma personne; vous jetterez au feu la vérité; vous éteindrez la lumière que vous avez faite, et, à ces conditions, je donnerai du pain à votre veuve, et à vos enfants. »
Pouchkine, sur lequel planait l’esprit de la mort, n’était plus maître du choix; il accepta le marché et livra sa pensée en otage.
Ce suprême effort accompli, il retomba sur sa couche en disant :
— C’est fini !
— Quoi? lui demanda une personne agenouillée au pied du lit.
— La vie! répondit-il.
C’était le 2 janvier 1838.
La maison du poëte n’avait pas cessé, pendant l’agonie , d’être entourée d’une foule immense. Les salons étaient encombrés; et, comme il se présentait sans cesse de nouveaux visiteurs, les domestiques déclarèrent qu’ils ne permettraient l’entrée qu’aux amis du moribond.
— Laissez-nous donc passer, dirent ces hommes ; la Russie entière est l’amie de Pouchkine.
Le poëte logeait à deux pas du palais d’Hiver. « L’empereur, rapporte un écrivain russe, put, de ses fenêtres, contempler la foule ; il en conçut de la jalousie, et confisqua au public les funérailles. On transporta furtive-
68 LA SAINTE RUSSIE
mont, par une nuit glaciale, le corps de Pouchkine, entouré de gendarmes, dans une autre église que celle de la paroisse. Là un prêtre lut hâtivement la messe des morts; un traîneau conduisit le corps du poëte dans un couvent du gouvernement de Pskow, où se trouvaient ses terres. Lorsque la foule trompée se porta à l’église, la neige avait déjà effacé toute trace du convoi. »
Nicolas accorda six mille roubles de pension à la veuve, et quinze cents roubles à chacun des enfants de Pouchkine. 11 paya ses dettes, et se chargea de l’impression de ses œuvres complètes.
Œuvres incomplètes toutefois, malgré leur titre menteur, où le génie ne se révèle qu’à côté des défaillances du cœur. Pouchkine avait laissé son âme dans sa correspondance et ses manuscrits secrets; il la vendit sur son lit d’agonie, et n’emporta pas même la consolation, — la seule qui soutienne le penseur opprimé par les hommes et par les temps, — d’être vengé de sa vie par sa mort.