POUCHKINE ET L'EMPEREUR ALEXANDRE
Les tzars ont traité la pensée comme ils traitent toutes les forces de leur empire, — en esclave. Ils l’unt menacée, muselée, opprimée, déportée, emprisonnée, achetée, et en sont venus jusqu’à la tolérer, faute de pouvoir la détruire. On suivra ce mouvement ascensionnel de la pensée russe dans les exemples que nous allons citer, et qui appartiennent à ces diverses phases de son histoire; on peut nier l’idée, on peut l’amener aussi à se nier elleméme, cela s’est vu et se verra tant qu’il y aura des
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hommes, c’est-à-dire des âmes défaillantes, mais elle n’en existe pas moins, elle n’en suit pas moins dans l’ombre sa marche nécessairement victorieuse.
Des plumes françaises ont fait l’éloge d'Alexandre c’était relativement un prince doux et humain ; on lui prêta même des tendances libérales pendant la première partie de sa vie. Voici pourtant de quelle manière il réprimait dans ses États les écarts ou plutôt les franchises de la pensée.
Pouchkine, à peine entré dans le monde littéraire, publia une ode où se révélaient d’admirables instincts poétiques, mais qui se rattachait par quelques côtés à la politique. Peu de jours après, il reçut l'ordre de se rendre chez le gouverneur général de Pétersbourg, Miloradowitch *.
Jamais homme n’aborda sans émotion ce centre mystérieux auquel viennent aboutir avec les quarante-deux sièges et les nombreux quartals de la ville les ramifications éparses et insaisissables d’une police qui a élevé à un point qu’il n’est plus donné de dépasser l’immoralité de l’espionnage, le zèle de l’obéissance et la brutalité silencieuse de la répression.
1 Le général Miloradowitcli s’était illustré par ses prouesses durant les guerres de l’Empire. C’était un officier d’une extrême bravoure ; on l’avait surnommé le Murat russe. — Du reste, sans connaissances militaires ni talents administratifs. Il fut tué pendant l’insurrection de 1825 Kakoski lui tira à bout portant un coup de pistolet Le dernier regret qu'il.exprima fut de mourir d’une balle russe.
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Le cœur du poëte battait fort quand il pénétra chez le gouverneur ; mais l’air souriant de ce dernier le rassura.
— Vous êtes bien M. Alexandre Pouchkine? lui demanda Miloradowitch.
Le poëte s’inclina.
— Et cette pièce vous est connue ?
Même signe affirmatif.
— Vous vous en reconnaissez l’auteur ?
— Oui, Excellence.
— Très-bien. Ces vers ont du nerf, de l’éclat -, ils contiennent plus qu’une promesse. Vous avez du talent, monsieur Pouchkine, et ne devez point en rester là. Chantez les bouleaux pleureurs et les mélèzes embaumés des îles, nos nuits transparentes, qui rivalisent avec le soleil ; les clairs de lune sur les hauts clochers d’Isaac, les flots bleus de la Baltique, les effets de neige dans les steppes, les mœurs patriarcales des isba, l’immortelle gloire des armées russes ; ce sont là des motifs féconds, inépuisables pour votre muse. Quant à la politique, sachez, jeune homme, qu’elle ne regarde pas les poètes, que le pouvoir est la source de toute perfection. Sa Majesté a lu vos vers. Elle pouvait, dans sa justice, vous traiter en criminel d’État, elle ne l’a pas voulu; vous en serez quitte pour une légère correction.
— Une correction ! répéta le poëte consterné.
— Oh ! moins que rien, dit le gouverneur, une pénitence de jeune fille : trente coups de verges.
— Mais la honte !
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— Jeune homme, reprit sévèrement Miloradovvitch, il ne peut y avoir de honte à se soumettre aux ordres de l’empereur.
Et, prenant le bras du poëte, il le mena vers une porte pratiquée au fond de son cabinet.
— Entrez, lui dit-il, et tranquillisez-vous; ce sera l’affaire d’un instant.
Pouchkine pénétra dans une salle basse, étroite, à demi éclairée par une lucarne pratiquée au plafond. Un fauteuil à bascule occupait le centre de la salle; deux soldats, deux muets, deux brutes, se tenaient de chaque côté du fauteuil, roides, immobiles et armés de longues baguettes pliantes, qui, sansavoir l’effet prompt et meurtrier du knout, peuvent à la rigueur, au moyen d’une simple multiplication, tuer comme lui.
Un troisième individu, portant les insignes de caporal, semblait présider à l’opération.
Ce dernier posa la main sur l’épaule de Pouchkine, qui frissonna à ce contact. Sa redingote, son gilet, lui furent successivement enlevés, et l’exécuteur abaissa le pantalon jusqu’à la hauteur des bottes.
Mais Pouchkine, saisi d’une idée subite, repoussa vivement le caporal, releva son pantalon, et s’enfuit dans le bureau du bon ordre.
— Pardon, Excellence! s’écria Pouchkine; mais vous n’avez pas dit s’il était spécifié dans l’arrêt de Sa Majesté que l’exécution se ferait avec ou sans le pantalon.
— Qu’importe? dit le ministre.
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— Cela peut vous être fort indifférent , mais cela m’importe beaucoup, à moi.
La question causa quelque embarras à Miloradowitcli, car les instructions impériales n’avaient pas prévu le cas; mais la logique russe lui vint en aide.
— L’empereur, répondit-il, a ordonné de frapper fort et de faire mal; donc, c’est sans le pantalon.
Et il reconduisit une seconde fois, et toujours avec la même politesse, Pouchkine, plus mort que vif, jusqu’à la porte du cabinet. Puis, ayant jeté un regard mécontent sur les trois hommes, il se retira.
Les soldats comprirent l’expression de ce regard. Ils se ruèrent sur le poëte comme sur une proie ; en un instant il fut déshabillé, assis et renversé par la bascule.
Lejeune poëte n’endura pas son supplice avec le calme d'un stoïcien ; il ne se souvint en ce moment ni de la goutte de Posidonius ni des douze livres de Marc-Aurèlc. Il pleurait à chaudes larmes et poussait des cris horribles. Les exécuteurs, courroucés de ses délicatesses, se montrèrent sans pitié.
Un Anglais, victime d’un acte arbitraire, disait à l’officier chargé de l’exécuter ; « Mon ami, que je vous plains d'être Russe ! #