POLEVOÏ ET LE TÉLÉGRAPHE
Polevoï est l’une des plus remarquables organisations que le mouvement de la pensée slave ait fait surgir. Sans éducation, sans études, sans antécédents, sans science d’aucune sorte, il s’improvisa, pour ainsi dire, écrivain, devinant ce qu’il ne savait pas, et pénétrant par droit d’intuition au fond des questions les plus difficiles. Polevoï fut le fondateur, en Russie, d un genre ignoré : il créa la critique dans son sens esthétique, et lui donna
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pour organe le Télégraphe de Moscou, que son talent rendit célèbre. Pendant dix ans il rédigea presque seul ce vaste recueil, sans qu’un signe de lassitude trahît l'immensité de la tâche. Polevoï ne manquait aucune occasion d’agiter les problèmes sociaux; mais il le faisait avec tant d’habileté, il enveloppait sa pensée d’un voile à la fois si épais et si transparent, que le pouvoir aux aguets ne pouvait ni la saisir ni la frapper. Un jour pourtant le publiciste oublia sa prudence, et il fut perdu. Un arrêt de proscription frappa le Télégraphe (1834), et Polevoï, pour échapper à des mesures plus rigoureuses, fut contraint de signer l’engagement de ne plus écrire d’article critique. Expulsé ainsi violemment de son domaine, dépossédé d’un journal qui constituait toute sa fortune, il dut s’ouvrir une nouvelle carrière. Il choisit celle du théâtre, séduit par l’ambition de combler la lacune que la mort récente de Kukolnike avait laissée dans l’art dramatique. Mais ce genre ne convenait ni aux allures de son talent ni à la pente de son esprit. Ses essais hâtifs furent peu goûtés. Sa destinée eut de tristes analogies avec celle de Pouchkine. Jetés tous deux hors de leurs voies, l’un passa sa vie à chanter comme l’oiseau chante, parce que sa nature est de chanter, et qu’il est rempli de doux sons. Pouvant être apôtre, il ne fut que poète; il ne remplit dès lors que la moitié de la tâche, la moins féconde; il fit des hymnes à la puissance; il célébra en strophes mâles et éclatantes la gloire guerrière de sa patrie, mais il ne donna ni une pensée ni une larme aux
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misères de sa race, aux douleurs des hommes de la glèbe. Il n’appela pas l’heure delà délivrance; il n’en hâta pas l’inévitable aurore. 11 s’enveloppa d'indifférence, se cuirassa d’égoïsme, tâchant d’étouffer les accents de cette voix qui, montant de la géhenne serve, lui criait: « Parle, puisque Dieu t'a donné la parole! » — L’autre, victime aussi de la force, sans courage pour résister, sans courage pour servir, après avoir essayé l'un et l’autre inutilement, passa le reste d’une vie humiliée, attristée, ruinée, à gaspiller le plus beau talent en esquisses vulgaires, en ébauches informes; â rapetisser, à amoindrir sa large individualité.