TCHEDAËFF. - U CRITIQUE ET L’ HOPITAL
Le Télescope remplaça le Télégraphe. L’existence de celle Revue fut aussi courte que glorieuse. Un publiciste vint un jour, qui osa dire ce que tout le monde pensait, et le Télescope osa imprimer tout ce que ce publiciste venait de. dire. Dans un style froid, concis, austère, ému seulement par le mouvement rapide de la pensée, il fit l’histoire des souffrances de l’être encore innomé qui, placé entre la brute et l’homme, s'efforce d’arriver jusqu’à l’homme. Il
LA SAINTE RUSSIE. 75
demanda pourquoi on lui avait fait le chemin si ftpro ; pourquoi, une fois la route parcourue, une fois l’être inerte remplacé par l’être pensant, il ne trouve plus devant lui qu’une atmosphère pétrifiée. La conclusion fut que la Russie n’avait point existé humainement, qu’elle était une lacune dans l’intelligence; que, livrée à la plus honteuse servitude, à la plus grossière ignorance, elle n’avait ni passé, ni présent, ni avenir. L’article fut dénoncé au tzar. Il méritait de l’être. Jamais vérité plus dure n’avait été plus durement exprimée. On supprima le Télescope ; on mit le censeur à la retraite; on exila à Ouste-Syssolsk le rédacteur en chef. Quant à Tchedaëff, son crime était de ceux que la répression ne saurait égaler. Le tzar songea d’abord à l’envoyer aux mines; mais, après réflexion, il trouva mieux. L’homme qui avait osé appeler néant la sainte Russie ne pouvait être qu’un fou. Tchedaëff fut traité comme tel. On lui appliqua la loi coutumière anglaise en matière de régicide. Il fut séquestré dans l’asile d’aliénés d’Aboukoff.