‹ Le Tzar Nicolas et la sainte RussiaChapitre 26 sur 53 · LE PRINCE ANATOLE DÉMIDOFF · texte numérisé non relu

LE PRINCE ANATOLE DÉMIDOFF

On proscrivit dans le baron Lowenstern l’homme d’esprit, dans Mouravieff le stratégicien trop habile, dans le prince Démidoff une éducation trop littéraire, des tendances trop libérales, des moeurs et des goûts trop européens.

Nul pourtant, comme on va le voir, n’était plus Musse par sa famille et par son passé.

I n jour, le tzar Pierre, tout préoccupé de ses projets

belliqueux contre la Suède, traversait la ville de Toula, pour aller surveiller la marche, à travers les routes nouvellement ouvertes dans les steppes incultes, de rénorme matériel destiné à son armée. Le tzar portait à sa ceinture une paire de magnifiques pistolets de fabrication anglaise. Pin les examinant, il remarqua que l’un d’eux était hors de service. Les manufactures moscovites, à cette époque, suffisaient à peine à la fabrication grossière de l'armement des troupes. Pierre ne pouvait donc espérer que l’arme fût réparée en Russie.

— Si Votre Majesté le permet, dit un officier de sa suite, je me charge de faire remettre cette arme en état.

— Et par qui? demanda l ierre.

— Par un armurier de cette ville, dont l’habileté m’est connue.

Le tzar voulut le voir.

— Peux-tu, dit-il à l’armurier, en lui montrant les deux armes, rendre ce pistolet semblable à l’autre?

— Oui, sire.

— Je méprise la présomption , reprit Pierre. Récompense si tu réussis ; châtiment si tu échoues. Cela te convient-il ?

— Parfaitement, sire.

— Combien de temps te faut-il?

— Deux jours.

— Je te les accorde.

Deux jours après, l’armurier remit au tzar le pistolet restauré.

Pierre en examina le travail en connaisseur, compara minutieusement tous les détails avec celui qu’il avait •fardé.

— Il n’existe aucune différence entre les deux armes, dit-il ; je suis content.

Et il ordonna de récompenser libéralement l’ouvrier; mais ce dernier, tirant de dessous sa tunique, le pistolet brisé, dont celui remis au tzar n’était que Limitation accomplie, le rendit à Pierre stupéfait.

En voyant la preuve palpable qu’il était possible de fabriquer en Russie des armes égales à celles des manufactures anglaises, l’œil du tzar étincela.

— Comment t’appelles-tu? dit-il à l’armurier.

— Démide.

— Eh bien, Démide, reprit Pierre, en lui tendant la main, nous ferons de grandes choses ensemble.

La prédiction se réalisa. Ce dernier contribua à tirer la Russie de son assujettissement industriel. Il réussit à fondre des canons et créa l’artillerie russe.

Pierre le combla de distinctions. Il lui envoya de Kisliar son portrait avec cette lettre :

« Je suis arrivé dans un pays où la récolte est en « feu ; j'ignore si nous pourrons nous revoir. C’est pour- « quoi je t'envoie mon portrait. Il te rappellera ma per- « sonne . »

Le forgeron de Toula découvrit des mines, établit des fonderies, organisa en Sibérie une industrie puissante et laissa, à sa mort, d’immenses richesses. Nikita, son

fils, trouva, le premier, du cuivre en Sibérie, et ce cuivre fut le premier fondu en Russie.

La noblesse des Démidoffdate de 1726. Elle résulte de lettres-patentes de l’impératrice Catherine I re , femme el successeur de Pierre I", après avoir été la maîtresse de Menschikoff, — qui fut lui-méme garçon pâtissier, avant d’être ministre et général. — L’oukase qui fit nobles les Démidoff, les dispensa du service public, afin qu'ils pussent se livrer librement à l’industrie des mines.

L'individualité la plus remarquable de cette lignée depuis Démide, fut le conseiller N. Démidoff, que cotte génération a connu. Sagace, intelligent, il avait le génie des opérations commerciales. Il devinait d'instinct ce qu'il ne pouvait voir sur place, car il vécut toujours loin de la Sibérie. Il y a plus d intuition qu’on ne pense dans la pratique des affaires. L’industriel et le poëte se rencontrent par plusieurs points. Le conseiller Démidoff était un épicurien; il recherchait le plaisir, moins pour lui que pour les autres. Cependant, des excès précoces avaient miné sa constitution, et son âge mur fut assailli de toutes les infirmités de la vieillesse. Dans son hôtel parisien, comme dans Ses palais d’Italie, il y avait chaque jour bal, réception ou spectacle. Cet homme, dont la vie ne tenait qu’à un fil. dont la goutte avait paralysé tous les membres, que des douleurs atroces clouaient sur une chaise roulante, semblable à Mirabeau mourant, s’enveloppait de Heurs, s’environnait üe parfums, s'entourait de musique, comme si, dans le bruit, l’éclat et l'ivresse de ees

fêtes, il eût voulu noyer les cris de la souffrance et la pensée de la mort qui s’approchait.

En 1812, M. N. Démidoff avait levé à ses frais, parmi les serfs de ses domaines, un régiment qu’il mena contre * les Français. Ce fut tout ce qu’il eut de commun avec le métier des armes, qu’il n’aimait pas.

On l’appelait le père des pauvres, et il méritait ce surnom. Quand il mourut, Florence prit le deuil, les cloches sonnèrent comme pour un malheur public.

Tous ses secrétaires logeaient chez lui , mangeaient à sa table, disposaient de ses voitures. Sa maison était l oyalement tenue ; il faisait venir à grands frais les produits les plus exquis de l’étranger ; mais il s’en fallait de beaucoup qu’ils arrivassent tous à leur destination.

La plus grande partie était détournée, au profit des secrétaires, qui formaient, chez lui, une oligarchie toutel-puissante. Cependant, comme les factures finissaient toujours par se produire, et qu’il avait autant d ordre que de libéralité, il ne manquait jamais de constater le délit, et jamais non plus de le pardonner. Le bonhomme, dans ces occasions, hochait la tète, souriait a demi, et disait d’un ton de reproche : « Les coquins ont tout pris. »

Un jour, il rencontra, à la promenade, le plus jeune de ses secrétaires monté sur son meilleur cheval. « Il te convient bien, lui dit-il, de monter mon cheval ! crois-tu donc que je l’aie acheté pour toi ï »

Et comme le coupable baissait la tète d un air contrit :

« Pour que cela ne t’arrive plus, je te le donne. »

Il eut lieux iils, Paul et Anatole. Le premier mourut en 1840, laissant dosa femme (née Sternjwall), personne accomplie, mariée depuis en secondes noces à M. André de Karamzine \ un tils, Paul Pawlowitch Démidoff, qui, à sa majorité prochaine, entrera en possession d’un des plus riches héritages de l’Europe.

M. Anatole est le chef actuel delà famille.

Ce dernier est-il prince ou simple gentilhomme de rang inférieur, d’après l’ordre hiérarchique et très sacré du tcliine ? Je répondrai qu’il est l'un et l’autre : — prince en Toscane, où il en a reçu le diplôme en forme authentique, des mains du grand-duc Léopold II, et simple gentilhomme en Hussie, où le tzar n’a jamais daigné lui reconnaître ce titre.

1 M. A miré il ' karamziuc a été tué un m ii 1854. à Slatina, près «lu Crajovo. 11 était Iils «lu célèbre écrivain de ce nom. Sur son lit de mort, en 18‘27, T historiographe d’Alexandre écrivait à Nicolas :

« Au jour du péril, vous trouverez mes fils parmi les plus fidèles. >• Lorsque éclata la guerre actuelle, M. André de Kurauizinc n’était plus au service. Il demanda à y rentrer, non par ambition, niais par honneur. « Je ne suis pas assez jeune pour rêver de yloire, disait-il, je remplis un devoir austère, voilà tout. »

Nommé colonel des hussards du prince de Varsovie, régiment qui s était distingué à Cétale, il lui tué à sa tète, dans une expédition dont d avait ôté chargé. Les quatre escadrons qu'il commandait, se trouvant enveloppés par les Turcs, lurent, malgré la plus vigoureuse résistance, entièrement détruits.

M. André de Karamzine était l’un des chefs les plus distingués de la secte des slavisnophiles.

C’est par hasard qu’il vint au monde : son père et sa mère (née Strogonoff) vivaient séparés, d’un consentement mutuel.

En \ 812, madame de Démidoff, s’étant rendue à Saint- Pétersbourg, y reçut la visite de son mari, qui venait de lever un régiment contre les Français. Neuf mois après, elle mit au monde un enfant qui n’avait que le souffle, et qu’il fallut envelopper de flanelle pour lui conserver la chaleur nécessaire à la vie.

L’éducation du prince Démidoff s’est faite en France.

Il eut pour condisciple le prince Grégoire Volkonsky, dont nous parlerons plus loin, et, pour gouverneur, un prêtre janséniste, l’abbé Bradt.

Son entrée dans le monde eut lieu sous les auspices de plusieurs institutions d’utilité publique et d’une publication littéraire importante.

A dix-sept ans, il créa à Saint-Pétersbourg, sous le patronage de l’impératrice, une maison d’éducation pour les jeunes filles pauvres, et de travail pour les femmes inoccupées, — l’un des établissements modèles de la Russie.

Son père avait, en 1828, fondé à Florence, dans le quartier des Renaï, le plus pauvre delà ville, sous le nom d 'asile Saint- Nicolas, une école primaire gratuite pour la classe indigente. M. Anatole perfectionna cet institut, en y introduisant des classes spéciales et graduées, tendant à faciliter aux élèves, par une succession d’études combinées, l’exercice de la plupart des professions industrielles.

En 1850, il établit une fabrique de soie dans sa villa de San Donato, près de Florence. Cette entreprise, conçue sur une vaste échelle, n’oblinl pas le succès qu’on en devait attendre ; mais le pays profita, néanmoins, d’un essai qui jeta un million de francs dans la circulation. A cette occasion, le grand-duc de Toscane octroya à M. Démidoff le titre de comte, transformé plus tard en celui de prince. Le tzar n’a reconnu ni l’un ni l’autre.

S’associant, en 1857, des hommes de spécialités diverses, mais d’un mérite reconnu, MM. deSainson, Huot, Léveillé, Rousseau, de Nordmann, du Ponceau, Raffet, il parcourut le littoral de la mer Noire, la Crimée et l’ile de Taman. Une commission de recherches, sous la direction deM. F. Leplay, explorait, en même temps, les gisements considérables de charbon de terre existant entre le Don et le Donetz, dans la Russie méridionale.

Les résultats de cette double expédition furent consignés dans un ouvrage publié en 1841, à Paris, sous ce litre : Voyage dans la Russie méridionale et la Crimée , par la Hongrie, la Valachieet la Moldavie *.

Cette œuvre, très- sérieuse, très-savante, très- orthodoxe, officielle d’ailleurs, et dédiée à l'empereur, semblait, dès le début, devoir assurer au prince Pémidoff une place distinguée dans les bonnes grâces du maître. Il n’en fut rien. L’ouvrage avait été exécuté avec des moyens français , il était écrit dans notre langue , publié en

1 4 volumes in-8* et un atlas de planches.

France , et portait des noms français à son frontispice. C’était un vice d’origine indestructible. La publication fut tolérée plutôt qu’agréée, et l’auteur n’obtint aucun des encouragements auxquels ses travaux et ses sacrifices lui donnaient droit *.

Nicolas n'a pu pardonner deux choses au prince Démidoff, — son éducation occidentale, — et sa retraite du service. — En Russie, celui qui ne sert pas n’existe pas; il n’appartient point à l’État; c’est une branche morte de l’arbre social.

Cette rancune s’est manifestée depuis quinze ans, sous les formes les plus variées, mais toujours d’une façon cruelle. L’oppression commença lors du mariage du prince Démidoff. Accusé, sur la foi d’un agent diplomatique, le ministre de Russie à Rome, d’avoir, pour lever les difficultés provenant de la différence des cultes, contracté deux engagements semblables, envers les Églises grecque et catholique, touchant la religion des enfants qui pourraient naître de son union , il dut, par ordre suprême, se rendre au cœur de l’hiver, à Saint-Pétersbourg, pour s’y justifier, et, bien que cette justification fût tout à fait concluante, on le traita moins en accusé qu’on réhabilite qu’en coupable qu’on gracie. « Peu s’en faut, écrivait M. Démidoff pendant ce voyage, que les bonnes femmes ne se signent sur mon passage, me croyant quelque peu excommunié. »

1 Les frais d'exploration, d’impression el de publication s’élevèrent à cinq eent mille francs.

Ni la bienveillance de l’impératrice *, ni celle du grandduc héritier (Alexandre Nikolaïévitch), ne purent soustraire le prince Démidoff aux effets des préventions suprêmes. L’impératrice , — quoique souveraine d’une partie du globe, — est restée femme sur le trône. Elle en a les touchants instincts et les charmantes délicatesses. Quant au césarévilch, il est l’ami de tout le monde, parce que le moment approche où il aura besoin de tout le monde ; il cherche ses points d’appui dans tous les partis, — les séides, — les boudeurs, — les libéraux mêmes, — et, — disons-le en passant, — il n’en trouve nulle part. Les séides n’y croient pas, — les boudeurs n’y tiennent pas, — les libéraux n’en veulent pas. Son frère, le jeune et ambitieux Constantin, convient mieux aux deux premiers partis, et le troisième ne reconnaît pour prétendant que la révolution.

L’intervention de ces illustres personnages fut sans effet, parce qu’elle est sans force.

La mauvaise santé de M. Démidoff lui fait une loi de vivre dans un climat tempéré. Tous les médecins, — ceux mêmes du tzar, — ont reconnu cette nécessité organique; le maître, seul, n’a pas voulu en tenir compte. Dans l’espace de quinze ans, le prince Démidoff a fait vingt voyages à Pétershourg. En vain a-t-il invoqué la

1 Charlotte-Louise, fille aînée de Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, mariée à Nicolas le 13 juillet 1817, après avoir omlirassé la religion grecque, sous le nom d'Alexandra Féodorowna.

loi commune qui limita d’abord à cinq ans, puis à deux, la durée du séjour des Russes à l’étranger, le bénéfice lui en a été dénié. On a créé pour lui, sans oukase, par caprice, une législation exceptionnelle, restrictive, — et sa vie s'est usée et s’use encore dans cette lutte homicide.

Le prince Démidoff est doué d’une activité prodigieuse ; c’est un samowar en pleine ébullition, suivant l’expression d’un homme d’esprit de la haute police ’. Cette faculté est aussi rare que précieuse en Russie, où les matériaux abondent, mais où les hommes manquent. On pouvait l’utiliser pour les affaires, on l’a annulé par le dédain.

L’indifférence à son égard fut si grande, le mauvais vouloir si évident, qu’il dut résigner ses fonctions de gentilhomme de la chambre, et quitter le service, pour ne pas s'immobiliser dans un poste incompatible avec son âge, sa condition sociale, les us et coutumes de l’avancement.

Écarté des affaires, M. Démidoff songea, un moment, à illustrer sa vie par la libération des serfs de ses domaines. C’était un grand exemple à donner. Il en possède, en indivision avec son neveu, plus de vingt mille, répartis sur les deux versants de l’Oural, à m né-Taguilsk, dans le gouvernement de Perm *.

1 Le conseiller de Sagtinsky, chef de la 3 e section et agent intime du comle Orloff. On a surnommé cc sinistre personnage la chouette, parce que sa présence dénote toujours quelque malheur.

* Nijné-Taguilsk est un véritable petit État, où l’on rencontre, in-

Il s’adressa à l’homme officiel qui , le premier en Russie , avait prononcé le mot d’émancipation, — le comte Kisseleff. On lui répondit que le moment n’était pas venu. L’étude approfondie de la question ne tarda pas, du reste, à en démontrera M. Démidoff les graves périls financiers. Depuis quinze ans, l’industrie russe a pris un tel essor, que les ouvriers libres sont fort recherchés et rétribués largement. Ce dernier devait donc s’attendre à voir ses paysans, après leur émancipation, abandonner en masse ses usines, ou se résigner d’avance à la fixation d’un tarif imposé par eux, — le servage

étant l’unique frein qui oblige l’ouvrier à se contenter

de la paye réglementaire.

La propriété industrielle ne saurait être préservée d’une très-sérieuse perturbation dans ses intérêts que par une mesure de libération général c, qui laisse subsister ou rétablisse bientôt l’équilibre, momentanément interrompu, dans les conditions du travail. Or une pareille mesure ne peut émaner que du pouvoir, auquel remonte directement la responsabilité du maintien de l'institution païenne du servage. Tant qu’il ne se sera pas montré plus chrétien, le gouvernement russe ne pourra, sans anachronisme, se proclamer orthodoxe.

dépendnmmenl de nombreuses usines, destinées à l’élaboration des métaux, des villes florissantes, des liôpilnux et de vastes établissement* d'instruction publique. Cette propriété occupe une étendue moyenne de trente à quarante lieues de France. Un y exploite des mines d’or, de platine, de cuivre, de 1er et de malachite.

Ces obstacles semblèrent, au prince Démidoff, des raisons suffisantes pour renoncer à ses tentatives humanitaires. 11 rentra dans le silence de son inaction forcée, et y resta jusqu’à la guerre actuelle.

Dès l’origine de la querelle orientale, M. Démidoff mit à la disposition de l’empereur Nicolas sa personne et ses biens.

« De graves événements, écrivit-il au tzar, semblent se préparer pour l'année qui commence aujourd'hui (1854). Votre Majesté aura peut-être bientôt besoin de tous ses enfants, .le dépose à ses pieds l’Ame, le corps et la fortune, trop heureux si elle daigne utiliser mes faibles services !

« Que l’empereur ait confiance dans le dévouement du fils d’un homme qui. en 1812, armait ses paysans contre l’ennemi commun, et s’écriait — ce que je répète après lui, — le cœur plein d’une même émotion: — « C’est en ton nom, Seigneur, que nous vaincrons *. #

Ces offres furent officiellement agréées, et M. Démidoff partit pour la Russie, où il put se convaincre que le premier sourire du maître ne s’adressait point à l’homme.

Le prince Démidoff en est revenu, diminué dans sa fortune par une donation considérable, — dont on lui a évité, — assure-t-on, — jusqu’à la peine de fixer le

1 Dans celle citation, laite «le mémoire, tous les termes ne sonl peut-être pas strictement reproduits, mais le sens littéral est scrupuleusement maintenu.

chiffre, — et sans avoir rien gagné tlu côté de l’ambition qu’un ou deux degrés dans le ichine, — stérile dédommagement d’un énorme sacrifice, — mais emportant du moins la consolante certitude qu'il aurait pu être ruiné plus complètement; car, comme tout, en Russie, appartient au tzar, ses sujets, loin de se plaindre de ce qu’il prend, ne doivent que s’applaudir de ce qu’il laisse.. .

Le prince Démidoff possédait les cléments d’une carrière brillante, un seul excepté, la faveur, — cette faveur, but et mobile de toute action, et sans laquelle le talent, la science, le mérite, la bonne volonté, le patriotisme, la fortune môme, sont, en Russie, trésors perdus, lettres mortes. L’absence de cette condition a annulé, pour lui, tous les privilèges, dont une position exceptionnelle devait le mettre en possession Elle l’a cloué à son point de départ. Il a vu arriver au but ses émules, ses égaux, ses inférieurs, sans pouvoir, nouvel Épipbane, franchir le cercle de Popilius où étouffait sa destinée...

LE FELD-MARËCHAL PRINCE P ASKËWI TCH.

Un souvenir, à peine un drapeau, — tel est le princede Varsovie. — Le principe de sa disgrâce réside dans ce fait : n’étant plus utile, il devint incommode, puis malheureux, et fut bris*».

Le père de Paskewitch naquit à Pultawa. Il se maria à la fille d'un bourgois deMohilew. nommé Karabardj. La sœur de sa femme avait épousé Yanschine, valet de

chambre du prince Platow Zouboff, dernier favori de Catherine II.

Lors du décès de la tzarine, Zouboff s’empara d’un coussin qu’elle lui avait recommandé la veille même de sa mort. Il le confia à Yanscbine, qui sut en tirer bon parti. On le voit bientôt après grand seigneur, avec le père de Paskéwitch pour homme d’affaires. En I80ti, celui-ci était conseiller titulaire, chevalier de Saint-YVIadimir, et, plus tard, propriétaire de sept cents âmes dans le rayon de Mohilew. Lorsque Paskéwitch devint célèbre, sa famille russifia son nom polonais, en y changeant quelques lettres Elle se fit appeler Paskéwitch, au lieu de Paschkiéwicz.

Le maréchal s’allia à une Griboiédoff, qui lui apporta en dot de grands biens, dans les gouvernements de Wologda. Vers 1835, Paskéwitch les échangea, enyjoignant un appoint de plusieurs millions, contre le magnifique domaine de Homel, situé dans la Russie-Blanche, et qui, au temps de la république de Pologne, était une starostie, terre appartenant à la nation, partis bene merentium, —

« le pain de ceux qui avaient bien mérité de la patrie. » Lors du premier partage de la Pologne (1773), Catherine II avait fait présent de cette propriété au chancelier Roumanzioff.

Paskéwitch commença sa carrière dans l’armée deKosciuszko, « le dernier des chevaliers et le premier des citoyens dans l’orient de l'Europe. » Après la chute du héros à Macéjovice, il entra au service russe, et prit part

aux luttes de l’Empire. Son nom est resté attaché aux succès militaires de Wiasma, de Krasnoï et de Gulm.

En 1820, il détruisit à Élisabeth-Pol l’année persane; l'année suivante, il prit Érivan d’assaut.

Sa campagne de 1829 contre les Turcs amena le traité d’Andrinople, point de départ de la suprématie russe en Orient.

En 1851, il succéda au comte Diébitsch-Zabalkanski dans le commandement de l’armée russe, qu’il mena sans coup férir jusqu'à Varsovie.

On récompensa ces services éclatants par les titres de comte d’Érivan, de prince de Varsovie et de vice-roi de Pologne.

Le maréchal Paskéwitch est un vieillard de formes rudes, vert encore, malgré ses soixante-douze ans, nullement brillant, mais doué d'un bon sens exquis, qui empreint d'une autorité singulière ses remarques toujours brèves. Du reste, nature instinctivement simple et droite. Le maréchal Paskéwitch, quoique vainqueur, quoique dominateur, quoique représentant d’un pouvoir exécré, est aimé des Polonais autant que des Russes. On le sait radicalement opposé aux mesures d’oppression. En mai 1852, lors de la promulgation de l’oukase qui obligeait tous les Polonais âgés de dix-huit ansà servir dans l’armée russe, Paskéwitch osa faire des représentations, et eut le bonheur d’ètre écouté; l’oukase fut rapporté. Ce n’était pas sa première preuve d’indépendance. Peu d’années avant l'avénement de Nicolas, il lui avait adressé publiquement

de sévères paroles. Louis Xll oublia les injures du due d’Orléans, mais l’empereur se souvint au fond du cœur de l'offense faite au grand-duc. Toutefois, sortant à peine des pendaisons qui suivirent l’insurrection de 1825, — il avait besoin d'un mot etd’un acte à effet. « Te souvienstu, dit-il à Paskéwitch, comme tu m’as traité? Maintenant que je suis le maître, attends-toi aux représailles. » — Il le fil général en chef.

On sait que Paskéwitch mit fin, par des opérations savantes, dont la lenteur n’a pourtant pas été exempte de critique, à la dernière guerre de Hongrie. Le vieux maréchal a rapporté de cette campagne un sentiment amer de rancune contre l’Autriche. 11 ne peut pardonner à ce gouvernement le meurtre des généraux hongrois, auxquels il avait garanti la vie sauve. En apprenant cette exécution, contraire au droit des gens, qui compromettait sa parole et l’honneur du nom russe, il fut tenté de retourner sur ses pas, pour châtier ceux qu’il venait de défendre. Rien n’a pu effacer ce souvenir de l'esprit de Paskéwitch, et, depuis lors, on ne l’a pas entendu une seule fois prononcer le nom de Ilaynau, — ce bourreau qui fouettait les femmes hongroises, et que les brasseurs de Londres fiagellèrent à son tour, — sans y accoler l'épithète d’assassin.

En Russie, une probité complète serait un anachronisme. La conscience slave a ses conditions propres. Le maréchal Paskéwitch n’a pu se soutraire à cette loi fatale. Un fait grave pèse sur sa loyauté de soldat. Un

orientaliste, M. de Neymann, en a rendu compte, et le Porto- folio a public les pièces justificatives. Nous le donnons de notre côté, d’après des informations directes, dont l’exactitude n’est pas douteuse.

C'était à l’époque des victoires remportées sur les Perses; la Russie agrandissait son territoire aux dépens des vaincus. Elle venait de pousser ses frontières jusqu’aux portes d’Érivan ; mais cette conquête ne lui avait livré que de l’espace; elle avait besoin de matière humaine pour peupler le désert. Les Arméniens, disséminés sur le sol persan, lui semblèrent propres à remplir ce but. Par la communauté de religion et leurs sympathies pour la Russie, ces derniers pouvaient former une excellente avant-garde contre les Perses. 11 y avait alors auprès du prince Érivansky un homme appartenant à une famille en honneur parmi la race arménienne, M. de Lazareff *. Il avait commandé, un instant, la capitale de Tifiis et dirigeait le quartier général de l’armée russe. On savait que les Arméniens répondraient à son appel.

Paskéwitch lui parla au nom du tzar, llatla son patriotisme, l’assurant que l’émigration trouverait dans les nouvelles possessions russes des habitations, des vivres, des privilèges et la faveur impériale.

* La famille Lazareft. puissante par ses richesses et l'emploi intelligent de sa fortune, est originaire de l'Arménie. On la regarde en Russie, sa patrie adoptive, comme chef de la race arménienne. Elle a fondé, à Péterslourg et à Moscou, de nombreux établissements philanthropiques en faveur de ses compatriotes.

LE TZAIl NICOLAS.

Sur celle garantie, cent mille familles se mirent en marche vers la terre promise. La première colonne atteignit Karabok ; elle n'y trouva ni abri, ni nourriture. Le maréchal avait oublié de donner les ordres nécessaires. Plusieurs milliers d’émigrants périrent de froid et de faim. Les colonnes suivantes, informées du désastre, retournèrent sur leurs pas, préférant le joug turc à la protection moscovite.

M. Lazareff voulut réclamer. Un étouffa sa voix; il fut écarté de toute participation aux affaires. Cet homme ne s'est jamais relevé de celte chute, et il en porte aujourd’hui le témoignage dans une santé ruinée et dans une existence flétrie.

Au moment où l’émigration arménienne s’accomplissait, M. Gribojedoff, ambassadeur du tzar et cousin du maréchal Paskéwitch, dans une dépêche au comte de Nesselrode, disait qu’elle rapporterait plus à la Russie que les trente-deux millions obtenus du shah de Perse, comme indemnité de guerre. Toutefois, celte déplorable aventure eut son dénoûment. Le même M. Gribojedoff fut massacré dans les rues de Téhéran par la populace exaspérée.

Le prince de Varsovie a parcouru une carrière trop brillante pour avoir désiré la guerre au déclin de ses forces, de son activité et de sa vie. Il sentait trop bien qu’il n’avait rien à gagner à des victoires, et qu’il pouvait tout perdre à des défaites. Aussi n’est-ce qu’au dernier moment, avec regret, à son corps défendant, et par pure obéissance, qu’il a accepté la direction d’une guerre dont

son jugement sain et sûr ne lui permettait de se dissimuler ni les difficultés, ni les périls. Radetzky, l’émule de Paskéwitcli, a été heureux dans ses vieux jours, mais c’est là une exception, due sans doute aux conditions propres de l’armée piémontaise, autant qu’aux talents du général autrichien. Radetzky luttait contre un roi chevaleresque et brave, mais qui n’était pas général et n’avait pas de généraux autour de lui , tandis que Paskéwitch allait se trouver en face d’un capitaine jeune, habile et sage, dont les succès inespérés venaient de relever le prestige abattu des armes ottomanes, et au secours duquel accouraient les meilleures troupes de l’Europe, commandées par des officiers pleins d’ardeur et de mérite. L'échec de Silistrie est venu justifier les tristes pressentiments du maréchal ; sa renommée s’est brisée contre ces murailles imprenables, et l'homme qui, comme Marlborough, n'avait pas assiégé de ville qu'il n’eût prise, ni livré en personne de bataille qu’il n’eût gagnée, dès sa première apparition sur l’ancien terrain de ses triomphes, a été ifduit à s’exposer comme un simple soldat, cherchant la mort qui l’a fui, pour ne pas survivre à la réputation d’invincibilité que vingt ans de succès lui avaient faite, et qu'un seul jour lui a ravie.

L’empereur avait ordonné à Paskéwitch de prendre Silistrie à tout prix, et Silistrie a résisté malgré les efforts désespérés du général et des officiers commandant sous ses ordres. Cette désobéissance, si involontaire qu’elle fût, a été outrageusement punie. Sans égard pour l’àge

du prince de Varsovie, pour sa vieillesse, pour sa gloire, le tzar lui a reproché avec amertume une défaite qu’il n’aurait dû justement imputer qu’à lui seul, puisque, seul, il avait décidé, commandé, dirigé, opéré sur le Danube, ne laissant à ses lieutenants que le soin de se battre, et le droit illimité de se faire tuer. Paskéwitch. abreuvé de dégoût, a dû résigner le commandement et solliciter sa retraite. On ne la lui a accordée un instant que pour l’en faire sortir ; car, en Russie, tous ceux qui traînent le boulet du service ne peuvent s’en séparer qu à la mort, sauf le cas où la Sibérie vient à se mêler de la question. ïl esta croire, toutefois, que la contusion qu’il a reçue pendant le siège et la disgrâce dont elle a été suivie, — deux blessures, — donneront avant peu, et pour toujours, au vieux maréchal, le repos qu’il a inutilement demandé à son maître.

Strafford, marchant à l’échafaud, s'écriait :

« NoliU'Confulere principibus ; non est sains in illis'. »

1 « Ne vous liez pas aux princes; le salut n’est pas en eux. »

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