‹ Le Tzar Nicolas et la sainte RussiaChapitre 27 sur 53 · LE COMTE MIÉCISUS POTOCKI. - LE COMTE WORONTZOFF · texte numérisé non relu

LE COMTE MIÉCISUS POTOCKI. - LE COMTE WORONTZOFF

Bien d'autres individualités pourraient se faire des paroles de Slrafford une application aussi directe et aussi fondée.

Un homme d'un rare mérite, M. deKozuchowsky, nous a confié, à cet égard, des particularités curieuses.

J’ai cité M. de Kozuehowsky. Un mot d’abord de son caractère et de ses talents.

C’était un Turgot polonais, avec l’audace de Law; —

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bon et simple, petit enfant dans les détails usuels de la vie, mais doué du génie le plus entreprenant et d’un eourage invincible dans l’application. Il s'attira d'odieuses animosités. Il fut haï des hommes du gouvernement ion ne doit jamais confondre cette Russie avec l’autre ; elle lui ressemble comme un masque à un visage et une grimace 1 î\ un sourire); il fut haï, dis-je, de ces hommes, en premier lieu, parce qu’il leur était supérieur, ensuite parce qu’il était Polonais, et enfin parce qu’il n’avait pas de rang dans le tehine. J’ai entendu, en 1848, un penseur de distinction, un compatriote de jugement trèssain, très-sûr, très-froid, exprimer cette opinion: — « .Si f étais président de la République, je nommerais M. Kozuclwwsky mon ministre des finances. » Son éducation économique s’était faite à une excellente école , celle du prince Drucki-Lubecki, son émule, son ami, son modèle, son adoration. (Voir la note M.) C’était une de ces natures que le gigantesque attire, que l’impossible n’effraye pas et qu’une incessante contention intellectuelle consume rapidement. Il mourut en 1855, dans les propriétés sibériennes de M. Démidoff, dont il était le fondé de pouvoirs. La liberté et le temps seuls lui manquèrent pour accomplir des miracles administratifs et financiers. Mais c’est un de ces noms qu’il ne faut pas laisser périr.

Personne n’était plus profondément initié aux mystères de la Russie officielle.

« Vous me parlez, me disait-il, des choses qu’on n’ose-

rait pas faire contre certains noms, certaines positions, certaines fortunes. Savez vous ce qui est arrivé au comte Miécislas-Potocki ? — un exemple entre mille. Écoutez. Potocki est l’un des plus riches propriétaires fonciers de la Pologne. Il épousa, en première noces, une personne fort distinguée, mademoiselle Delphine Komar, sœur de la princesse de Beau veau, se brouilla avec elle, demanda le divorce, l’obtint malgré l’opposition de celle-ci et se remaria avec une demoiselle Schwykovvski, dont il avait fait la connaissance à Kiew. Cette seconde union ne fut pas plus heureuse que la première. Incompatibilité d’humeurs; — excès de violence d une part, absence de résignation de l’autre. — l a santé d’un enfant, né de ce mariage, s’étant altérée, Potocki, grand partisan de la médecine Leroy, voulut l’administrer au petit malade. Sa femme s’y opposa, et eut recours à l'empereur pour vaincre les résistances de son mari. Une accusation d’empoisonnement fut formulée, — accusation absurde, monstrueuse !

« Le tzar n’aimait pas Potocki, à bon droit peut-être. Potocki* à tort ou à raison, est un des hommes les plus décriés de l’empire *, mais ce motif ne pouvait jus-

1 Le comte Miécislas Potocki s’est fait remarquer parles plus tristes excentricités. Il avait ta monomanic des querelles. Un homme recommandable, M. Rutkowski, se charge, à s:i prière, de liquider sa position, embarrassée par vingt actions judiciaires, — à la condition d’agir d’après son libre aibilre et de recevoir deux cent mille florins en ras de succès. De pleins pouvoirs furent rédigés en ce sens, et

tifier les mesures d’excessive rigueur qu'on adopta contre lui. N n’y eut ni enquête, ni interrogatoire. — Il fut arrêté et relégué dans la forteresse de Schlusselbourg. où, sur ses immenses revenus, il ne lui a été permis de recevoir mensuellement que quelques centaines de roubles. Il y a dix ans de cela, et le supplice n’a pas cessé. Depuis dix ans, la victime se consume dans cette forteresse, et ni ses prières, ni les supplications tardives de sa femme, ni les instances de ses amis, n'ont pu fléchir le tzar. Vo is verrez plutôt un torrent remonter son cours que Nicolas abdiquer ses haines, justes ou injustes. Potocki, innocent du crime qu'il expie, mourra en prison. Personnellement, j’ai fait, en vain, mille démarches pour obtenir l'unique faveur de lui faire passer, chaque mois, quelques roubles de plus.

M. Rutkow’ski se mil à l'œuvre. En six mois il parvint à terminer la plupart des questions; il touchait au but. Le comte s’effraye; il tremble de voir tous ses procès lui échapper en même temps ; il soudoie, sous main, des agents pour contrecarrer M. Rutkowski. Celui-ci voit surgir des obstacles là où il s’attendait le moins à en rencontrer. Il s’étonne, s’informe, et apprend que cet ennemi acharné, dont il ne s'explique pas l'existence, n’est autre que son client lui-même.

Potocki embrassa la religion grecque schismatique, dans la pensée que celte apostasie calmerait la colère du tzar. Nicolas, à cette nouvelle, se contenta de prononcer ce mot : « Mmrablt ! » — Pour se venger de sa femme et déshériter son lils, Potocki a libéré les paysans de ses domaines en leur distribuant ses terres Ce malheureux n’est plus à Schlusselbourg; il végète aujourd'hui en Sibérie.

Iniquité du juge, abaissement de la victime, telle est l’histoire de Potocki.

« Voici encore un fait, ajouta M. Kozuchowsky; il date d'hier, et tire surtout son importance de la haute position de celui contre lequel il est dirigé. Vous connaissez * le comte Worontzoff, — de réputation du moins. C’est un des beaux caractères du pays, — un des honneurs du temps, ce que les Anglais appellent un parfait gentleman. — On l'a surnommé : — « Une main de fer dam un gant de velours. » C’est, de plus, l’ami particulier du tzar. — Or le comte avait acheté au comte Samovloff, sur les instances de sa vieille mère, qui voulait y fonder un majorât, la magnifique terre d’Ouchta, située aux environs de Moscou. Le payement avait eu lieu, la prise de possession était effectuée, les paysans avaient reconnu leur nouveau maître ; toutes les formalités coutumières et légales étaient remplies, lorsque le tzar, qui depuis longtemps avait des vues sur cette propriété , en apprit la cession. 11 écrivit au ministre de sa maison, — le prince Pierre Wolkonsky :

« Si la vente n’est pas faite, qu’on ne la fasse pas; si « elle est en cours d’exécution, qu’on la suspende; si elle « est effectuée, qu'on l’annule. »

« Le ministre lit observer respectueusement qu’il lui semblait difficile de revenir sur un acte consommé.

« Nicolas traite ses ministres à la façon de Catherine, qui appelait les siens : « Mes bêtes. »

« Un second billet, tout à fait impérial, pulvérisa les scrupules du prince Pierre.

a — Il contenait ces trois mots : « Je le veux! »

« Je le veux ! paroles magiques. Le comte Worontzoff protesta publiquement; sa vieille mère, femme vénérable, adressa au tzar une lettre pleine de noblesse et de fierté, où elle en appelait de l’empereur mal informé à l'empereur mieux informé. Tout fut inutile. Les Worontzoff ont dû résilier le marché et restituer la terre.

« Quel nom, — si les noms ici étaient quelque chose, — aurait dû être un bouclier plus sûr que celui des Démidoff, qui ont écrit avec la charité l’histoire de leur famille. Mieux que personne, cependant, vous savez ce qu’on a fait du prince Anatole. Ne dites donc pas : — On n’osera pas toucher à cet homme parce qu’il est riche, parce qu'il a un nom, parce qu’il compte un passé de gloire ou de bonnes œuvres. On peut toucher à tous les hommes. Il n’est pas de tètes si hautes que le tzar ne puisse abattre d’un seul geste, plus vite et plus aisément que je n’abats ces branches. Depuis le paysan, soumis à Yobroc, jusqu’au ministre, tout est esclave au môme titre et au même degré. — Nicolas, c’est soixante millions d'hommes incarnés dans un seul. L’opinion ne saurait, en nulle façon, servir de contre-poids à ce pouvoir terrible. Le gouvernement la craint au dehors, il est vrai, mais en Russie il la domine et la dirige à son gré. Là, d’ailleurs, où il n’existe pasde liberté, où aucun droit n’est reconnu, où il n’y a ni presse ni tribune, comment une opinion publique se pourrait-elle manifester?

« La moindre inculpation de légèreté politique, une expression d’un sens douteux, — prononcée ou non,

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