‹ Le Tzar Nicolas et la sainte RussiaChapitre 29 sur 53 · DEUX GENERATIONS D’ALIÉNÉS · texte numérisé non relu

DEUX GENERATIONS D’ALIÉNÉS

Nicolas passe une grande partie de la belle saison à Péterhoff, charmante maison de campagne, dont Pierre 1 er commença la vogue et qui baigne ses masses de verdure dans les flots bleus de la Baltique *. On le rencontre fré-

' Péterhoff est situé à vingt-six vei sles de Saint-Pétersbourg, sur une hauteur qui regarde le colle, et d’où Pierre I" pouvait embrasser, d’un coup d’œil, sa Hotte mouillée dans la baie deCronstadt.

quemment dans les avenues de ce parc magnifique, — conduisant lui-même sa briska, en compagnie de l'héritier, du grand-duc Constantin ou du comte Orloff. — Un promeneur, un Russe, — officier de marine distingué, — a le malheur d’être croisé par le tzar. Nicolas arrête ses chevaux et lui fait signe d’approcher :

— Qui êtes vous?

— Sire, le capitaine du navire le...

— Où se trouve votre bâtiment?

— A Cronstadt.

— Que faites vous ici ?

— Sire, dit le capitaine profondément ému, je prolite d’un moment de loisir pour visiter Péterhoff.

— Vous avez tort, monsieur : le capitaine doit être où est le navire; rendez-vous aux arrêts.

Le malheureux officier fut incarcéré, dépossédé de son commandement, ruiné sans retour.

« La princesse Sanguzko, dit M. Michelet, était venue prier pour son jeune mari qui partait pour la Sibérie ; l’empereur se fit apporter la sentence, et, de sa main, ajouta : — à pied. »

Il y a des milliers de faits du même genre; les pierres les crient sur son passage ; on en ferait des volumes.

Lors des fêtes du couronnement, à Moscou, en 1820, la princesse Wolkonski, fille du feld-maréchal Repnine, fut contrainte de paraître au bal de la cour, malgré son grand âge, au moment même où son fils bien-aimé, le prince Serge Grégoriévitch, condamné au supplice du

désert, s'acheminait vers la Sibérie, les fers aux mains, sous la garde d’un peloton de Cosaques.

A la fin de 1857, le palais impérial disparut, dévoré par l’incendie. Le tzar dut se retirer à Péterhoff. Le ministre de sa maison, le prince Pierre Wolkonsky, reçut l’ordre de faire construire un nouveau palais, de tous points semblable à celui dont les débris fumaient encore.

Une année était assignée, pour terme, à cette œuvre colossale.

Le prince Pierre fit observer respectueusement qu'un tel délai était insuffisant.

— Rien n’est impossible, monsieur, reprit sèchement le tzar, avec du zèle, des bras, de l’argent. Je le veux!

Je le veux ! — Ce mot, dont nous avons déjà signalé la toute-puissance, eut encore ici son plein effet.

Dix mille hommes travaillèrent sans relâche à cette construction. Les malheureux ouvriers périrent en foule, victimes d’une précipitation funeste; mais l’ordre du maître fut rempli.

La terreur! voilà ce que personnifie !e tzar, ou plutôt le principe dont il émane. C’est la pierre angulaire de l’édifice. Ivan le Terrible l’a inaugurée, en faisant bouillir tout vivants, dons des chaudières, dont il attisait le feu lui-même, ceux de ses courtisans qui avaient le malheur de lui déplaire — Pierre leGrand, — Pierrele Cruel, —

* « Il les l'ail écorcher vils en sa présence; puis il l'ait lacérer par parties leurs chairs mises à nu et palpitantes... Quelquefois il les achève de sa main à coups de poignard, mais le plus souvent il nié—

l’a consacrée en égorgeant de sa main, par simple passetemps, les strélitz, et, par amour de ses œuvres, son propre fils Alexis ; — Paul l” r a continué la tradition, en jetant à la prison ou à la Sibérie tous ceux qui, dans les rues de Pétersbourg, ne s’agenouillaient pas devant lui, ou qui, contrairement à ses oukases, se permettaient de porter des chapeaux ronds et des pantalons! — Nicolas l’a exagérée, s'il était possible, en imaginant de nouvelles persécu lions et de nouveaux martyres, en se faisant systématiquement tortionnaire, en déportant, non plus des familles, mais des populations, — en tuant non plus «les individus, mais des nations, — les juifs, — les Polonais. — Il l’a outrée non-seulement dans les faits, mais encore dans le geste, dans le regard, dans la parole, dans le style. 11 a violenté une nature déjà rude et sévère pour la rendre plus rude et plus sévère encore, car ceux qui tremblent ne pensent pas, ceux qui ne pensent pas ne conspirent pas, et ceux qui ne conspirent pas laissent au despotisme la liberté d’action nécessaire pour maintenir les peuples dans leur néant.

La Pologne n’oubliera jamais qu’en 1859, sous les

nage aussi longtemps que possible le cœur et la tète pour l'aire durer le supplice ; il ordonne qu’on dépèce les membres, mais avec art et sans attaquer le tronc, puis il fait jeter un à un ces tronçons vivants à des bêtes affamées et avides de celte misérable chair, dont elles s’arrachent les affreux lambeaux, en présence des victimes à demi hachées.

« Karamzine, d'où ceci est extrait, cite les sources. »

(Voir la Russie en 1839, par M. de Cusline.)

murs de Prague, l’armée russe exécuta le simulacre de la dernière guerre, où l'armée polonaise avait été détruite, en présence d’une population morne, désolée, accusatrice dans son silence, et que, tandis qu’on piétinait sur son cadavre héroïque, le tzar picolas défilait comme colonel, à la tête d'un régiment, devant le prince de Varsovie.

Cette fureur de despotisme, celte rage de persécution, ce besoin d'avilissement universel, si haïssables qu’ils soient eri eux-mêmes, laissent pourtant, philosophiquement envisagés, l’homme jusqu’à un certain point irresponsable. Ici la liberté morale est compromise. L’insanité intellectuelle est frappante. C’est le triste héritage laissé par Pierre 111 à Paul P r , et | ai Paul I" à trois de ses fils. D’un fou sont issues deux générations d’aliénés: rien de plus ordinaire dans la science et dans la vie.

Mon frère Bénédict, — auquel son séjour en Russie et ses travaux spéciaux dans le journalisme ont permis d’apprécier, en pleine connaissance de cause, les institutions et les hommes de ce pays, — a jeté dans un beau livre, dont la publication se prépare, de vives lumières sur ce dernier point.

« Pour peu, dit-il, qu’on ait habité Péiersbourg, et connu quelques familiers des résidences impériales, on ne saurait ignorer que l’empereur est périodiquement saisi, au renouvellement des saisons, d’accès d’humeur noire, de crises hypocondriaques qui changent en rigueur cruelle son ordinaire sévérité; pendant la durée desquels

il menace toutes les positions et les existences, destituant ses fonctionnaires et ses généraux, montrant un front d’airain à ses intimes, frappant, à l’égal d’un crime, la plus légère faute,- et marquant, pour les balles eircassiennes ou les solitudes de la Sibérie, une foule de malheureux, tombés accidentellement dans sa défaveur. C’est pendant ces éclipses mentales, dans ces jours de raison obscurcie et de libre arbitre altéré, que le tzar a dicté ces sinistres oukases, norr amnistiés par l’histoire, et dont il aura tant de peine de se laver devant Dieu. C’est surtout alors qu’il s’est décidé «à faire de la Pologne, non une esclave, mais une morte, enterrant, dans le suaire de sa nationalité, sa religion, sa langue, ses mœurs, ses costumes et jusqu’à son nom. C’est à ces heures vacillantes qu’il est juste de reporter les décrets d’un autre âge, autorisant la fustigation et la bastonnade comme moyen d’instruction pendant le cours des procédures; qu’une jeune Polonaise de dix-huit ans, mademoiselle Kavecka, fut, en 1835, condamnée à mort et fusillée, pour avoir favorisé l’insurrection ; qu’il fut permis aux autorités russes de faire main basse, en Pologne, sur tous les enfans mâles vagabonds, orphelins ou pauvres, afin de les incorporer dans les bataillons des militaires eantonistes, — ordre atroce, puisque, les d ix-neuf vingtièmes du total des habitants étant pauvres , c’était en réalité faire disparaître la grande majorité de la population naissante ; — ordre atroce, dans la pensée et l’exécution, car les commissaires dé police invitèrent toutes les fa-

milles nécessiteuses à venir s’inscrire au commissariat, et trompèrent, par ce perfide appel, des parents infortunés, qui livrèrent ainsi par surprise leur chair et leur sang ; — atroce enfin, car ces razias d’enfants amenèrent des émeutes de mères et d'inconsolables désespoirs.

« Dans ces faits, dans cent autres, l’aliéniste, sinon l'historien, saura faire la part de la folie.

« Pierre III commença cette funeste série d'esprits troublés. La vie de ce priflce compose une fatale histoire. Appelé* au trône de Russie par le voeu d’Élisabeth, il épouse, alors brillant et jeune, l’une de ses proches parentes, Catherine d’Anhalt-Zerbst, qui devait illustrer le nom de Catherine II. La politique les rapproche; l’amour les unit. Voulant inaugurer son règne par un grand acte, Pierre rappelle de l’exil tous les condamnés politiques, et abolit, par un deuxième oukase, l’odieux tribunal dit Chancellerie privée, qui avait peuplé les déserts d’Irkoust d’un millier de proscrits, arrêtés sur les plus faibles indices, et jugés sans être entendus.

« Mais la petite vérole vient subitement frapper ce prince. Elle dévaste ses traits, dépouille son front, déforme son corps, si élégant autrefois. Catherine était alors à Moscou. Elle se hâte, terrifiée, de revenir à Pétersbourg, traverse, en courant, les salons du palais d’hiver, s'élance au-devant de son mari, le regarde sans parler, chancelle, fait un geste d’invincible horreur, et s’évanouit. Son amour est pour jamais éteint : il sera remplacé dans son cœur par le dégoût, la haine, l’ambition,

mille passions terribles. Quant à Pierre, quelque chose, aussi, s’est brisé en lui. Ce regard de Catherine a tué l'homme intelligent et moral. S’il se rappelle vaguement encore qu’il a été beau et aimé, c’est pour s’efforcer de chasser cet âcre souvenir au sein de plaisirs honteux. Il affiche hautement son mépris des Russes et ses sympathies allemandes. Fervent admirateur du roi de Prusse, il veut imposer à sa nouvelle patrie le code Frédéric ; mais la noblesse, le clergé, le peuple, ne voient dans cette tentative qu’une insulte à leurs usages, bien qu’au fond il y eût peut-être une lueur de bon sens à tenter d’imposer une législation moins confuse et moins barbare à un pays qui comptait trente-six mille oukases sans une loi régulière, et chez lequel, dans les procès criminels, il était admis de battre l'accusé jusqu’à ce qu’il eût avoué son crime, ou, s’il persistait à nier, de battre l’accusateur jusqu’à ce qu’il eût rétracté son témoignage.

« Le mécontentement n’en fut pas moins général. Passionné jusqu’au délire pour la discipline prussienne, Pierre III s'adonne, avec une ardeur fébrile, aux plus puériles occupations militaires, et commence ainsi la tradition d’un genre de manie, devenu également héréditaire dans sa famille. On n’ignore pas, en effet, que Nicolas I", comme son grand-père Pierre III, comme son père Paul, comme son frère le grand-duc Michel, ne voit rien au delà de la tenue réglementaire d’un bataillon, et l’on se rappelle que, visitant à Odessa le jardin botanique de M. Nordmann, il s’arrêta, frappé d’admiration

devant une plantation d'acacias, et s’écria dans une stupeur enthousiaste : « Quels beaux arbres ! ils sont alignés « comme des soldats. »

« Pierre 111, je l'ai dit, perdit insensiblement sur le trône les qualités brillantes qui avaient distingué le grandduc : il devient extravagant, bizarre, ombrageux, libertin, irréligieux, brutal jusqu'à la cruauté. Catherine, au contraire, affecte des mœurs élégantes et les dehors d'une dévotion profonde; elle fréquente assidûment les églises, dote des monastères, s’agenouille devant les popes, sème l’or dans les isba, et adopte, pour ne le plus quitter, le costume national. Le peuple, l’armée, les prêtres, vantent à l’envi sa beauté, sa grâce, sa piété, sa jeunesse, et le jour où, confiante dans sa popularité et sa force, elle se lève pour déposséder Pierre IU, la Russie entière est sa complice. Le malheureux Pierre, hagard, ahuri, sans force de cœur, car son esprit est sans clarté, se voit contraint de signer son abdication. On ne lui épargne aucun genre d’outrages: il est laissé à demi nu sur un escalier de Péterhoff, où il avait régné en maître. Les saint Pierre accourent pour le renier, les Judas pour le vendre, et l’un d’eux, auquel il reproche de l’avoir délaissé pendant sa fuite à Cronstadt. lui répond avec une basse ironie :« Lovent souillait du nord, et j’avais oublie mon « manteau. »

« Renfermé à Robschak, à vingt-deux versles de Pétersbourg, son unique consolation, la seule lueur dans sa nuit, est d’entendre par intervalles une voix bien

connue chanter mystérieusement, sous ses croisées, une romance âpre et triste, particulière au génie rêveur et mélancolique de la Russie. Cette voix est celle d’une tille d’honneur de l’impératrice, la charmante et fidèle maîtresse de Pierre III, gâtée naguère par la fortune, mais devenue dans le malheur un ange de honté, de dévouement et de repentir. .

« Tout finit : le drame eut son dénoûment. Le 6 juillet 1762, quatre officiers entrèrent à la tombée de la nuit dans le petit palais de Robschak.Ce qu’ils y firent, on le devine: l’histoire l’a dit. On raya un empereur de la liste des maisons régnantes, un homme de la vie. Le lendemain, Pierre III fut transporté à Pétershourg : on l’exposa publiquement sur un lit de parade. Nul n’approcha trop près du corps. La curiosité du peuple et des courtisans fut discrète. Mademoiselle de Woronzoff osa seule prier aux pieds du cadavre, et la Gazette de la cour apprit à la Russie et au monde que l’époux de Catherine était mort, dans la nuit du 6 juillet, d’une comqijf. hémorroïdale.

« Voilà pour le père ; voyons le fils.

« Il y eut trace providentielle d’hérédité dans les préludes, dans la vie, dans la mort même. Grand-duc, Paul Pétrowich avait vécu étranger à la politique et à l’ambition, dans la pratique de la bienfaisance, le culte des arts, la société des gens d’esprit, des imaginations studieuses et des cœurs purs, laissant espérer à la Russie, si l’ordre naturel des choses l’appelait. à succédera sa

mère Catherine II, un prince tolérant, généreux, austère de mœurs et de sentiments. Empereur, son premier acte, quoique d’une singularité puissante et d’une terrible énergie, ne démentit pas ces prévisions.

« Un archimandrite savait l’endroit où les restes de Pierre III avaient été déposés après le meurtre, sans inscription et sans monument : c’était dans une chapelle souterraine du monastère de Saint-Alexandre Newski, dont on voit poindre, à l'extrémité de la perspective, les dômes d’azur, étoilés d’or, et les élégants clochers tartares. Paul en fit retirer le corps de son père, et, rappelant des gouvernements de l’intérieur ceux des assassins de Pierre III qui n’avaient pas prudemment quitté 1 l’empire, il- contraignit ces meurtriers, courbés sous les infirmités et blanchis par l’âge, à suivre tête nue, jusqu’à la cathédrale de Kasan, et à porter sur leurs épaules, dans l’enceinte de l’église, le cercueil, qui, en présence d’une foule frémissante, rendait témoignage contre leur passé, — comme ces crucifix du moyen âge qui saignaient à l’anniversaire de la Passion.

« "aul fit plus : il ordonna de placer dans un même tombeau ce que les ans avaient laissé de Catherine et de Pierre III, avec cette inscription : « Désunis dans la vie . « unis dans la mort. » Inexprimable vengeance, qui accouplait en quelque sorte sous le linceul les conjoints que, vivants, le crime avait séparés *.

* Ces détails complètent ceux que nous avons donnés noiis-mème à l’article Orloff.

« Mais à ccs heures d’expiation grandiose et juste succéda, degré à degré, une défiance maladive, résultat d’une prédisposition organique et d’une jeunesse opprimée. dette défiance s’accrut jusqu’à la peur; la crainte devint de l’oppression, la tyrannie du délire. Les mér moires du temps sont tout pleins des excentricités sauvages de ce prince, « fragile et calamiteuse créature, » comme dit Montaigne, — et, si les murs parlaient, la citadelle Saint-Pierre et Saint-Paul prêterait à l’histoire bien des grotesques cruautés et d’homicides révélations.

« Cette longue orgie de despotisme se termina en 1 801 , par la strangulation du fou couronné.

« Fidèle à son système d’interprétation, la Gazette officielle annonça celte fois que Paul avait succombé à une attaque d’apoplexie. Telle est d’ailleurs l'indifférence avec laquelle on accueille en Russie de tels événements, qu’un haut fonctionnaire, apprenant que Paul venait d’être étranglé dans la nuit du 1 1 au 12 mars, avec l’écharpe d'un officier, répondit sans s’émouvoir et en se replaçant sur ses oreillers pour se rendormir : « Tant « mieux, nous n’aurons pas de parade demain. »

« De trois de ses fils, l'aîné, Alexandre, tomba, à ses derniers jours, dans les rêveries de l’illuminisme. Une Livonienne, madame de Krudcner, lui communiqua ses tendances mystiques; elle l'attira à son ascendant par les charmes de son éclatante beauté et ses prédications enthousiastes. Elle ne put rien pourtant contre la décomposition morale qui rongeait le cœur inquiet des fils de

180 LE TZA R NICOLAS.

Paul. Toutes ees jeunesses chevaleresques aboutissaient fatalement à des maturités dégradées. Cette femme, à bon droit célèbre par l'éblouissant prestige de son imagination, - femme, vraiment femme, — qui fit de la charité un devoir, — mieux qu’un devoir, une joie; qui fonda des maisons de refuge pour les criminels et les pénitents, qui sema autour d’elle les douces paroles et les espoirs spiritualités, et mourut à Kara-sou-Bazar le même jour qu’Alexandre à Taganroff, fut impuissante à combattre l’instinct morbide d’insensibilité sournoise, qui s’était emparé d’un caractère d’abord ouvert à toutes les tendresses. Alexandre promena partout, dans cette Russie où les rayons du soleil sont comptés, au sein de solitudes glacées comme son âme, son incurable mélancolie. C’est afin d’échapper à lui-même qu’il partit pour Taganroff. Un jour, à cheval, il fut pris d’étranges coliques, et s’alita. Les médecins avaient dit : « Ce n’est rien , » Alexandre dit : « C’est fini. » L’agonie lui coupa la parole et il expira. Poison du corps ou de l’àme, il était mort à la raison avant de l’être à la vie.

« Son frère, Constantin, — c’est presque une banalité de le rappeler, — se montra constamment sombre, bizarre, aimant ou haïssant sans raison, brutal dans ses amitiés, irrésistible dans ses colères, capricieux comme un enfant, opposé à toutes les régularités normales de l’existence ; n’ayant eu peut-être, dans le cours d’une carrière voilée par le demi-jour et clandestinement terminée, qu’une lueur de clairvoyante philosophie, le jour où il

préféra garder dans ses bras, comme épouse, une Polonaise, la belle princesse de Lowicz, que de ceindre à Pétersbourg la lourde couronne que lui assignait l’ordre de succession.

« Comment, dès lors, s’étonner, lorsqu’on sonde ces existences incohérentes, que Nicolas Paulowich n’ait pas échappé [dus que ses frères à cette loi d’hérédité qui fait si souvent sortir l’empreinte de la folie de la transmission du sang paternel ?

« Mais, ici, ce n’est plus la folie mélancolique ou furieuse, c’est la folie orgueilleuse, la grande folie. Nicolas est beau comme peu d’hommes le sont, sa constitution est herculéenne, ses traits classiques. 11 est tzar. Petite et grande Russie, Livonie et Finlande, provinces baltiques et Pologne, — que sais-je? tant de nations dans sa main, — de cadavres à ses pieds: le sang et le pouvoir lui sont montés à la tête. Il est l’élu, le prédestiné. C’est le fou de Bicêtre qui, la chevelure partagée sur le front et frisée à la mode juive, dit à ses compagnons de dortoir : « Je suis le Christ ! »

« Aussi les esprits exercés ne s’y sont pas trompés un instant. Ils ont vu le fou sous l’empereur, et tiré, de l’examen de ce cerveau malade, l'horoscope de sa destinée. C’est en étudiant son caractère même, qui, dès l’enfance, trahit l’adoration de soi par une taciturnité hautaine et de silencieux dédains, sous le soupçon de cette insanité oppressive, des lassitudes qu’elle cause, des haines qu’elle accumule et du péril presque inévitable qu’elle fait naître,

qu’un diplomate français écrivait en 1825: « J'ai assisté !t au couronnement. C’était superbe. L’empereur avait « devant lui les assassins de son père, à côté de lui ceux « de son frère, et derrière lui les siens. »

« Nicolas Paulowich est monomane. Paul I" était dément; Constantin fou furieux; Alexandre lypémaniaque. Tout le cercle scientifique de l’aliénation entre ces quatre tètes couronnées!

« Voilà le pouvoir des tzars, des maîtres. »

Constantin, dans ce passage, a été cité comme se rattachant, par d’étroits liens, à la loi commune de la famille. Mille faits de sa vie publique ou privée viendraient à l'appui de cette doctrine. Un fou n’est pas constamment fou *. Il peut avoir des intervalles lucides. Mais un signe quelconque, une bizarrerie, une boutade, un mot étrange et inattendu trahit toujours l’insanité fondamentale.

‘ Nous nous servons ici de l’acception usitée par les gens du monde. La science mentale a fait, sous l’inspiration de Pinel, de M. Komis et d’autres initiateurs en renom, des progrès assez rapides pour qu’on sache généralement, aujourd’hui, que la folie n’est qu’une variété de l’aliénation mentale, et que le mol aliéné, seul, comporte un sens générique.

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