CONSTANTIN ET LES DEUX RECRUES
L’anecdote qu’on va lire me fut racontée par le prince Grégoire Wolkonsky, l’un des fils, — le plus jeune, je crois, — du feld-maréclial prince Pierre Wolkonsky, ministre de la maison de l’empereur, emporté, en 1852, par la gangrène, dans le palais de Péterhoff, où je l’ai vu, à la dernière heure, sous la main même de la mort, s’occupant avec une abnégation stoïque des devoirs de sa charge et des détails multipliés de son administration. (Voir la note N).
Le prince Grégoire a été, un moment, curateur de l'université de Saint-Pétersbourg. C’est un des hommes qui ont le plus appris, le plus retenu et le moins classé ;
— bourré de grec, de latin, d’histoire, de philosophie, de métaphysique, d’algèbre ; — avant tout commencé, rien fini; — sachant plus qu’il ne faut pour être savant, et beaucoup moins qu’il ne faut pour parvenir ; — exemple frappant des dangers de la diffusion intellectuelle ;
— imbu, du reste, d'idées libérales ; — probité reconnue et causeur charmant, auquel l’empereur est, assure-t-on (je donne l’assertion sous toutes réserves), redevable do ce surnom qui a fait fortune : Nicolas-morbus.
Le prince Grégoire fut, je l’ai dit, élevé en France. Il a clos, avec le prince Démidoff, l’ère des éducations accomplies au dehors ; éducations dont l’inconvénient essentiel était de former des hommes trop européens pour les Russes, et trop russes pour les Européens *.
On attribue à cette éducation française et à une facilité d’élocution non exempte d’intempérance, la disgrâce constante du prince Grégoire. Rien, à la cour de Nicolas, n’est plus dangereux que l’esprit. Le prince Menschikoff, qui soutient actuellement en Crimée l’honneur des armes russes, si difficilement maintenu devant les admirables soldats de l’Occident, en a fait personnellement l’épreuve.
1 Cette pensée trouvera tout le développement qu'elle comporte dans un ouvrage que nous publierons prochainement sous ce titre : « Un Russe civilisé. »
Malgré sa roideur hautaine, le prince Menschikoff aime à parler, et parle bien. Cette faculté lui coûta la faveur. Il la reconquit à force d’adresse. On l’improvisa amiral, comme autrefois Alexis Orloff. Le tzar, semblable à Dieu, dont il est l’émanation, dit : «Que la lumière se fasse. » Et la lumière se fait, — ou ne se fait point. Ce système, du reste, n’offre pas de graves dangers, les incapacités de la fortune étant ordinairement doublées par les capacités de la pratique. A des hommes de cour comme le prince Menschikoff, on associe des gens du métier comme le baron Osten-Sacken et le général Liprandi : — Osten- Sacken, Allemand de naissance, luthérien de religion, mais corrigeant ces deux vices d’origine, par l’imitation des manières moscovites et sa persévérance à chanter l’office avec les diacres; — Liprandi, ancien lieutenant de Diébitsch dans la campagne de 1828 contre les Turcs, — connaissant le métier et le terrain, — mais redouté et haï du soldat pour sa brutalité quinteuse.
Dès mon arrivée à Pélersbourg (1846), j’avais manifesté le désir de visiter le palais d’hiver et le musée de l’Ermitage ; le prince Grégoire offrit obligeamment de me servir de cicerone.
Je me rendis au palais, avec M. Cipriani, jeune Toscan qui, en 1848, honora son patriotisme dans la guerre de l’indépendance italienne. Nous nous présentâmes en redingote, n’imaginant point que, pour visiter une demeure alors absolument privée de ses hôtes, un autre costume fût nécessaire. Le prince Grégoire se montra stupéfait de
ce laisser-aller occidental. Il nous prévint que la solennité du lieu ne permettait pas qu’on y parût autrement qu’en frac, et comme il est la bonté faite homme, il nous conduisit dans son appartement, situé dans le palais même, et nous affubla de deux de ses habits, dans l’un desquels M. Cipriani et moi aurions pu tenir parfaitement à l’aise.
Le palais d’hiver s’élève au bord de la Newa, — ce foetus de mer aux inondations terribles. — Comme toutes les constructions officielles en Russie, c’est un édifice très-grand, très-riche , très-froid , ou rien ne manque.
— qu’une seule chose, un rien, une abstraction, -- l’art.
Le musée de l’Ermitage se relie, par une galerie, au
palais d’hiver. On y respire un parfum encyclopédique. Tout y rappelle Catherine, les tableaux, les bronzes, les inscriptions, l'ameublement, le style. Cette collection serait, du reste, l’une des plus belles de l’Europe, si l’on y eût dépensé autant de goût que d’argent. A travers la confusion des alliages profanes, brillent de précieuses pages, de vrais chefs-d’œuvre. L’école hollandaise y est magnifiquement représentée. Vous quittez un portrait de Miéris pour une étude microscopique de Gérard Dow;
— les grosses femmes blanches en satin de Metzu, pour les grands bois, à feuillages d'automne d’Hobbéma, ou les claires-voies mouillées de Ruisdaël; — les magots sublimes de Teniers confinent aux vivantes kermesses d'Ostade ; — à une chaude marine de Berghem succède une perspective infinie d’Albert Cuyp ; — les chevaux à
croupe rebondie de Wouwermans regardent les vaches ruminantes de Paul Potter; — le coloris splendide de Rubens tranche sur les magnificences anatomiques et la sombre poésie de Rembrandt. On traverse, de la sorte, Part sous toutes ses faces, dans sa simplicité, dans son éclat et dans sa force. I/idéal suprême de Raphaël apparaît aussi à l’Ermitage; mais le peintre d’Urbin y semble pleurer l’Italie : ses toiles grelottent, ainsi que toutes les médiocrités de la même école, qu’une ignorance, pleine de candeur, attribue à cet immortel pinceau.
— Vous voyez ici, me dit le prince Wolkonsky, l’instinct du beau, en lutte avec le mauvais goût, inhérent à une ignorance qui se transforme.
Nous entrâmes dans la galerie des portraits.
La laideur humaine atteint là les bornes d'Hercule : Paul I" r , laideur grotesque; — Constantin, laideur ignoble. Les ravages de la nature étaient si profonds sur ce dernier visage, que les artistes chargés de le fixer sur la toile, — par pudeur, — n’osèrent l’y représenter que de trois quarts. Paul 1", par un motif analogue, n’avait pas permis qu’on plaçât, pendant son règne, son effigie sur les monnaies.
Constantin avait, — rapporte l’historiographe de la famille, Schnitzler, — cette même physionomie un peu kalmouque, qui avait donné lieu à de si étranges commentaires dans sa jeunesse. Son nez, presque sans liaison avec le front, le défigurait. Ses yeux bleus se cachaient sous d’épais sourcils, dont les longs poils d’une blan-
cheur de chanvre, étaient toujours en mouvement, et qui tranchaient sur le fond rouge de son visage hàlé.
— Le césaréviteh, reprit le prince, passait dans son château de Varsovie l'inspection d’un corps de recrues. Ces jeunes soldats, arrachés à leurs familles, paraissaient pour la plupart consternés ; les visages étaient pâles, les yeux rougis par les larmes; l’un d’eux ne pouvait retenir ses sanglots.
Constantin n’aimait pas les pleurs sous l’uniforme, parce que cela gâte les habits et contriste le maintien. Il appela l’officier, et lui ordonna de faire administrer au pleureur vingt-cinq coups de knout.
L’officier ouvrit son carnet, inscrivit le nom du coupable, le nombre de coups et retourna à son rang.
Constantin continua l’inspection : la recrue qui fermait la ligne, était un garçon robuste, à figure ouverte et insouciante.
Le grand-duc s’arrêta :
— A la bonne heure! grommela-t-il d’un air satisfait, voilà un gaillard qui prend gaiement sa fortune.
— Oh! ce n’est pas pour cela que je ris, dit le jeune soldat, étouffant avec peine, entre ses dents crispées, un rire convulsif.
— Pourquoi donc?
— Pardon, je ris
— Eh bien?... dit Constantin.
— De ta figure. Jamais je n’en vis de plus drôle. Si tu
avais la bonté de te voir, lu ne pourrais pas toi-même t’empêcher de rire *.
Une colère épileptique, peu durable, mais effrayante, eût été, en toute autre circonstance, la conséquence de ces paroles. Cette fois, le césarévitch n’était pas en veine de férocité. Il prit la plaisanterie en homme d’esprit qu’il n’était pas; les éclats du rire le plus franc ébranlèrent les voûtes étonnées de ce palais de la terreur silencieuse. — La naïveté du jeune soldat décida de sa fortune; il fut incorporé dans la garde du grand-duc, et reçut autant de roubles argent que son camarade de coups de knout.
Quand le feu ne brûle pas, il réchauffe.
• La langue russe, malgré sa richesse, se ressent profondément de la servitude du peuple. Un serf, parlant de son seigneur, dira : « Il a la complaisance de penser, il a la bonté de dormir. » Le tu, généralement usité, n’implique aucune idée de familiarité, ni d’égalité. I.e mougik dit tu au noble, comme il le dit au (zar.