NICOLAS ET LE DOCTEUR MANDT
Los hommes ont les qualités do leurs défauts. Le tzar ne fait pas exception à la règle. J’ai annoncé des exemples de sa force d’âme. Les voici. On se repose, un instant, à penser et à faire penser aux autres quelque Lien de celui dont on ne peut prononcer le nom sans y attacher aussitôt une idée malfaisante.
En 1859, lorsque fut agitée la question du voyage du
LE TZAR NICOLAS. l'JI
grand-duc héritier en Angleterre , l’ambassadeur de Russie à Londres, M. Pozzo-di-Borgo, s’éleva contre cette pensée, par crainte d’un complot ourdi, soupçonnait-il, contre la vie de ce prince, par les membres de l’émigration polonaise, alors fort nombreux en Angleterre. Le tzar, ayant parcouru la dépêche de son ministre, fit venir le comte Orloff, et, pour toute réponse, lui enjoi gnit de partir sur-le-champ pour Londres, avec le Césarévitch.
Sa conduite, lors de la terrible insurrection du ‘26 décembre 1825, qui faillit emporter le trône et lui-même, et pendant le soulèvement redoutable des colonies militaires *, en 1852, est connue. Deux écrivains ont donné à ce sujet des indications précieuses, M. Schnitzler dans
1 Les colonies militaires furent l'œuvre du comte Araktchéïeiï, l’indigne favori d'Alexandre, — ce prince trop vante qui ne sut faire ni le bien ni le mal, qui vécut d’à-peu-près, devint despote avec l’àgc, et que Napoléon appelait, non sans justesse et sans justice, un Grec du lhm-Empire. Par l'établissement des colonies militaires, le gouvernement essayait de fondre un certain nombre de régiments avec les paysans serfs de la couronne; — de donner des bras nouveaux à l’agriculture en assurant des bras innombrables à l’armée. — C’élait le premier pas dans une voie qui devait faire de la Russie entière un soldai. On échoua. Les paysans, qui délestent le métier des armes et ont en répulsion profonde les habitudes militaires, protestèrent de toutes parts. De terribles insurrections eurent lieu. La terreur, le knout, le bâton, les tortures, la mort, rien n’y lit. Le plan d’Araklchéïeff fut, ainsi, étouffé en germe, et l’Europe préservée d’une nouvelle inondation de barbares — disciplinés et vêtus ft l’européenne !
son Histoire intime de la Hussie, et M. deCustine dans ses Lettres sur la Hussie en 1839.
Le tzar n'a peut-être pas le courage physique de l’homme indifférent devant le péril ; mais il est doué, à un degré éminent, du courage moral qui porte à le braver, malgré les agitations du sang et les troubles intérieurs de la chair.
Sur la place d’Isaac, où se passa le combat du 26 décembre, il se montra très-pâle, mais invinciblement résolu à ne quitter la place que vainqueur ou mort.
Il s’avança vers le régiment des gardes à cheval:
— Enfants, leur dit-il, vous voyez une troupe de sujets en révolte contre leur souverain légitime. Sous prétexte de rester fidèles au grand-duc Constantin, ils poursuivent de mauvais desseins. Je compte sur vous, et suis sur de ne pas me tromper.
— Marchez à notre tête! répondirent les soldats. En avant! Hourra pour Nicolas!
Si, dans cette circonstance décisive, le tzar eût fait, un seul instant, défaut à sa fortune, il était perdu. Il fut présent partout, et ne quitta le champ de bataille qu’après que l’insurrection, resserrée sur la place d’Isaac. derrière le bronze de Falconnet, eut été sabrée par la cavalerie et balayée par la mitraille.
Un dernier fait, — tout intime.
La meilleure garantie qu’il me soit donné de fournir de son authenticité, est de dire qu’il fut raconté,
Iti5
moi présent, à Breslau, en 1852, par le docteur Mandt, l’un des acteurs de cette petite scène d’intérieur.
M. Mandt est le médecin particulier de l’empereur. Sa réputation scientifique, quoique solidement établie, n’égale pas, à beaucoup près, sa réputation d’habileté. Ses confrères allopathes lui reprochent d’avoir exagéré la doctrine d'Hahnemann, en inventant la médecine atomistique. Quoi qu’il en soit, M. Mandt, comme praticien, ou parce qu’il possède l’oreille du tzar, est, à Pétersbourg, une individualité importante. Comme homme, il a quelque chose de la physionomie prêtée à Faust : c’est un personnage très-froid, très-grave, très-dédaigneux, aux traits fins, aux joues maigres, au regard profond, — une de ces personnalités dont l’attitude, le langage, révèlent une force cachée, — celle du bien ou celle du mal. Je déclare que, dans ma conviction, la force du docteur Mandt dérive exclusivement du premier principe, et, cela dit, je lui cède la parole.
« Le peu d’influence que m'ont acquise auprès du maître ma position et des rapports de chaque jour, a naturellement soulevé l’envie. Ma nationalité étrangère, mon éducation prussienne, les idées avancées qu’on m'attribue, servent de point de départ aux machinations de mes ennemis. Ces intrigues constituent un état de lutte permanent, et les honteux ressorts qu’elles mettent en jeu augmenteraient encore, s’il était possible, l’im-
mensc mépris que je ressens pour l'espèce liumaine. »
Je renonce à peindre le mouvement de lèvres du docteur en prononçant cette dernière phrase.
« La constitution de l’empereur est excellente, ajoutat-il ; mais, comme il la traite en ennemie, et ne s’interdit, malgré son âge, aucun excès, il parvient assez souvent à ébranler ce magnifique édifice.
« A l’époque dont je parle, l’empereur souffrait d’une indisposition tenace, dont la cause restait inconnue : — « causa rerum, » — le désespoir du médecin comme du philosophe, l’éternel problème! — Mes ennemis, mes amis, et, avant tout, mes confrères, en profitèrent pour m’accuser d’imprévoyance, puis d’ignorance, puis d'empoisonnement.
« La rumeur fut grande; elle monta jusqu’au maître.
« Je n’ignorais ni la marche, ni les progrès de l’assassinat moral perpétré sur ma personne; mais le rétablissement de l’empereur était la seule réponse que je pusse opposera la calomnie. Malheureusement, l’état de Sa Majesté éloignait de plus en plus ce genre de justification.
« Dans ce moment critique, un ordre de la grandeduchesse Hélène ‘ m’appela près d’elle.
« La princesse me reçut d’un air froid, sévère, où la menace perçait sous une réserve hautaine. Elle me demanda, pour la forme, des nouvelles de l’empereur, et,
1 Fille du prince t’;iul de Wurtemberg, mariée au grand-duc Michel, en 1824.
sans attendre que j’eusse répliqué, elle ajouta qu’elle était prévenue, quelle veillait, et quelle n’abandonnerait cette santé auguste, ni à l’ignorance s’il n’y avait qu’ignorance, ni à la trahison s’il y avait trahison! Elle me congédia ensuite, — me laissant dans la double anxiété du soupçon qu’elle venait d’émettre, et de l’explication qu’elle refusait d’entendre.
« Un ordre semblable à celui qui m’avait conduit chez la grande-duchesse m’attendait chez moi. J’étais mandé chez son époux, le grand-duc Michel.
« Je consultai ma montre, elle marquait neuf heures. C’était l’instant où, chaque matin, depuis quinze ans, j’avais invariablement pris une tasse de café au lait, avec deux tartines de pain grillé.
« Je me dis qu’au point où en étaient les choses j’allais être probablement soumis à une rude épreuve, qu’il n’était passage de s’y exposer l’estomac vide, que l’équilibre physique entretient l’équilibre moral, et que de cette pondération dépend la présence d’esprit, d’où dépend souvent le salut.
« Je me fis apporter mon café, mes tartines grillées, et j’employai à ce repas le quart d'heure que j’ v consacrais chaque jour. Je me rendis ensuite chez le grandduc. Son agitation était extrêmé.
« En m’apercevant, il s’élança vers moi.
« Je restai immobile, à demi incliné, le chapeau à b main.
« Mon calme l’impressionna sans nul doute; car, au
lieu de m’étrangler comme je m’y attendais il se contenta de me porter le poing au visage en s’écriant : — « Traître ! »
« Je priai respectueusement le prince de vouloir bien me fournir les moyens de repousser une qualification odieuse, en me révélant l’erreur qui la motivait.
* — Vous faites le vertueux, reprit le grand-duc. — vous jouez au philosophe, au stoïque ; — mais je ne me laisserai pas tromper par ces jongleries. — La santé de l’empereur est entre vos mains, vous m’en répondez
• Le grand-duc Michel avait des analogies marquées de caractère avec son frère Constantin, sans l’égaler toutefois dans ses excentricités, ni dans ses fureurs. Il poussait comme lui le puritanisme militaire jusqu'au fanatisme. Malheur à l'officier ou au soldat dont la tenue n’était pas irréprochable! La plus légère infraction était punie comme un crime d’État.
Il était naturellement facétieux, — facétieux sombre ou grotesque: — facétieux sombre quand, impatienté des discours hardis qu’un prisonnier de décembre tenait devant le tzar, il s’écriait: « II faut lui faire rentrer ses paroles dans la gorge avec une baionnette; i> — facétieux grotesque quand, voulant passer d'un côté d une rue à l'autre, sans se mouiller les pieds, dans les ruisseaux, grossis par la pluie ou le dégel, il faisait signe au premier passant d’approcher, se jetait sur son dos et effectuait ainsi, commodément, la traversée: — facétieux grotesque encore quand, faisant appeler un juif, il lui demandait s'il aimait le punch, et que, sur la réponse affirmative de l’humble et chétive créature, il ordonnait d’apporter sur un plateau du rhum, du sucre, des citrons et une carafe d'eau chaude, forçait le juif à consommer isolément chaque aliment, et lui demandait ensuite : t Comment trouves-tu le punch? a
sur votre vie. Le jour où cette précieuse santé serait compromise, votre savante tête ne tiendrait plus que par un fil à vos épaules.
« Je voulus répliquer. Le grand-duc ne m’en laissa pas le temps.
« — Pas un mot, monsieur; comprenez et sortez !
« Je me retirai, poursuivi par ses menaces.
« Je n’avais pas épuisé les émotions de cette journée fiévreuse. En mon absence, l’empereur m’avait fait appeler ; un aide de camp m’attendait. Je me hâtai de me rendre à ses ordres.
« L’empereur était seul, étendu dans un fauteuil à la Voltaire. Sa tête de lion se courbait, affaissée par la souffrance; il avait le teint plombé, l’air sombre.
« Il jeta sur moi un regard pénétrant, et, après quelques minutes d’un silence glacé, me demanda comment je le trouvais.
« Je tâtai le pouls, il était fort et agité, — la langue mauvaise, l’état général alarmant.
« — Eli bien, monsieur? me dit l’empereur.
« 11 m’appelait toujours par mon nom. Cette variante était assurément de mauvais augure.
« — Sire, Votre Majesté a de l’oppression, de la fièvre; il conviendrait de prendre un vomitif.
« A ce mot de vomitif, — auquel, pour bien comprendre l’effet qu’il devait produire sur l’esprit du maître, il faut rattacher les bruits d’empoisonnement en circula-
tion depuis deux jours, — l’empereur releva brusquement la tête:
« — Un vomitif! vous ne m’en avez jamais ordonné !
« — C’est vrai; mais la belle santé de Votre Majesté en a toujours rendu l’emploi inutile.
« — Et vous jugez devoir faire aujourd’hui eet essai pour la première fois?
« — Oui, sire.
« L’empereur m'ordonna de préparer le remède. Je passai dans le laboratoire contigu «à son cabinet, et ne tardai pas à en revenir, un verre à la main. — Sa Majesté le prit, regarda le contenu d’abord, moi ensuite, et but.
« L’action du médicament ne tarda pas à se faire sentir; mais la nature des expectorations ne me satisfit point.
« Un autre vomitif me parut nécessaire.
? L’empereur prit la seconde potion comme la première, après un court moment d’hésitation, dominé par un puissant effort de volonté.
« De nouvelles expectorations eurent lieu.
« Epuisé par cette double lutte physique et morale, l’empereur souleva sa tête pâlie, et me dit d’un ton de sourde colère :
« — Est-ce fini?
« — Non, sire, car il me faut de la bile.
« — C’est-à-dire qu’il vous faut mes entrailles; soit. Mais retenez bien ceci : Je veux...
« La manière dont ce mot fut accentué rendait sa signification saisissante.
« — Je veux que celui-ci fasse de l'effet !
« Bien que parfaitement calme en apparence, et en réalité maître de moi, je n’en avais pas moins conscience de l’extrême gravité de la situation. Il fallait, ou guérir le tzar, ou confirmer d’abominables soupçons, auxquels le genre de traitement adopté ne manquerait pas de donner une autorité formidable ; faire ce que je commençais à croire impossible, ou perdre l’honneur. — Je ne parle pas de la vie, qui ne vaut pas la peine qu’on la défende. — Pénétré du péril et de la responsabilité*, je triplai, à tous risques, les doses, dans la dernière, préparation, — celle qui devait faire de l’effet, sous peine de mort, et la présentai à l’empereur.
« Les vomissements furent immédiats, complets.
« Le maître s’enquit si j’étais content. -
« — Votre Majesté est hors de tout danger, répondis-je.
« Nous nous séparâmes.
a Le lendemain je trouvai l’empereur debout, plein de force.
« — Savez vous, Mandt, me dit-il, qu’hier, tandis que vous me traitiez, je croyais à un empoisonnement ?
« — Je le savais, sire !
« — Vous le saviez !... et vous avez osé me conseiller des vomitifs?
« — L’état de Votre Majesté l’exigeait.
« — Mais, s’ils eussent mal opéré, qu’auraient dit vos ennemis? — car vous en avez, et beaucoup...
« — Ils auraient affirmé après ce qu'ils ont insinué avant: on m'aurait appelé Mandt l’empoisonneur.
# — Et cette pensée ne vous a point arrêté ?
« — C'était mon devoir.
« L’empereur me tendit la main. »