‹ Le Tzar Nicolas et la sainte RussiaChapitre 32 sur 53 · MORALITÉ OFFICIELLE ET MORALITÉ PRIVÉE · texte numérisé non relu

MORALITÉ OFFICIELLE ET MORALITÉ PRIVÉE

Si l'empereur est, à un remarquable degré, maître de lui dans les périls, il s’en faut qu’il exerce un empire aussi absolu sur ses passions. Tout son art consiste à les dissimuler.

Ce même tzar, en effet, qui joue à l’austérité officielle, qui se pose en inquisiteur et en justicier, — qui pénètre dans l’intérieur domestique de ses sujets, pour y imposer le respect de la pudeur, et qui réprime, avec une violence sauvage, les moindres écarts de mœurs de sa no-

l»I«*sse, — ce mémo tzar est l'esclave des passions les plus violentes, — un monstre de luxure, pour me servir d’une expression russe.

La liaison de l'empereur avec mademoiselle Nélidoff, demoiselle d'honneur de l’impératrice, est connue de la Russie entière. — Cette liaison a fait la fortune du général Kleinmichel (petit Michel), qui sans mérite d'aucun genre, et malgré sa réputation, occupe le poste important de ministre des voies de communication. M. Kleinmichel dirige T éducation des enfants de mademoiselle Nélidoff.

On sait aussi que le tzar a, longtemps, entretenu un commerce intime avec mademoiselle Ouroussoff, qu’il a mariée au prince Léon Radzivill, — Polonais, dont il faut retenir le nom, — le même qui, après la défaite de la Hongrie, alla, au nom du tzar, réclamer du Sultan, l'extradition de ses frères vaincus, et qui se sert aujourd'hui de la faveur qu’il doit à son mariage et à ses services, pour faire, et par conséquent, pour gagner des procès à toute sa famille.

Le tzar est autocrate dans ses amours, comme dans les autres actes de sa vie ; s'il distingue une femme à la promenade, au théâtre, dans le monde, il dit un mot à l aide de camp de service. La personne qui a attiré Ration lion du dieu est observée, suivie. On prévient l’époux, si elle est mariée, les parents, si elle est fille, de l’honneur qui leur est échu. Il est sans exemple que cette notification ait été reçue autrement que par les expres-

sions d’une respectueuse reconnaissance. 11 est également sans exemple que les maris ou les pères, ainsi outragés, n’aient pas tiré vanité et profit de leur opprobre.

— El le tzar ne trouve-t-il jamais de résistance dans l’objet même de son caprice? demandai-je à la dame aimable, spirituelle et vertueuse autant qu’on peut l’être en Russie, qui me donnait ces détails.

— Jamais!... me répondit-elle avec l’expression de la plus grande surprise. Gomment cela serait-il possible?

— Mais prenez garde, dis-je, que votre réponse ne m’autorise à retourner la question contre vous-même.

— L’explication serait moins embarrassante que vous ne pensez; je ferais comme tout le monde. D’ailleurs mon mari ne me pardonnerait jamais un refus.

Une seule personne, la comtesse Worontzoff, a osé faire exception à la règle. La téméraire petite femme, à laquelle on n’accorde pourtant pas, dans son pays, les vertus de Lucrèce, l’austérité des matrones romaines, soit vanité, soit calcul, a glisse; entre les mains du tzar, et cette excentricité lui a valu une célébrité dont elle était avide, et qu’elle aurait vainement demandée à sa beauté, a sa grâce et à sa vive intelligence, — type brillant et accompli de l’esprit slave.

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