BILAN POLITIQUE
Depuis vingt-neuf ans, 1’erapereur Nicolas, cet homme <|ui, suivant l’expression d’un grand poëte, porte dans ses mains une croix terminée en glaive, et un sceptre terminé en knout, est, nous l’avons dit, le souverain le plus absolu qui soit sur la terre, sans en excepter le Grand Mogol et l’empereur du Céleste Empire. — Qu’at-il fait, cependant, durant ces vingt-neuf années de pou-
LE TZAII NICOLAS.
voir illimité, pour le bonheur de la nation russe et le bien général ? — La liberté de conscience existait en Russie; tous les cultes étaient égaux devant la loi. C’était un des honneurs du pays. Les Russes n’avaient que cette liberté, mais ils l’avaient complète : — Nicolas l’a détruite; — il a établi non-seulement l’inégalité, mais la persécution; il a imposé la suprématie de l’Église orthodoxe, par la mort et l’exil. Julien l’Apostat ne poursuivit pas les chrétiens avec plus de rage, qu’il ne persécute les catholiques, et l’on peut prévoir le jour où, semblable à Charlemagne, essayant la conquête religieuse par l’extermination systématique, il fera présenter à tous ses sujets catholiques une croix grecque pour abjurer, ou un sabre pour mourir.
De tout temps la noblesse russe avait eu le privilège de vivre où elle voulait, dans l’empire ou à l’étranger; Nicolas Paulowitch a restreint ce droit, d’abord à cinq années, puis à deux, et a frappé la délivrance des passeports d’un impôt exorbitant qui, pour le plus grand nombre, équivaut à une véritable prohibition. Sa conduite, dans les timides essais de la libération qu’il a tentés, a été entachée de témérité et d’imprévoyance, sinon de mauvaise foi.
On ne peut émanciper sans désorganiser, — nous l'avons expliqué précédemment, — qu’au moyen d’une mesure générale. Or cette unité entre les propriétaires n’a pu être obtenue jusqu’ici. L’égoïsme traditionnel, le goût du despotisme, la soif du bien-être, la puissance de l’habi-
-Ml» i LE TZAR NICOLAS.
tude, la crainte de l'inconnu, mille causes locales et secondaires, s’y sont opposés. Le gouvernement, s’il eut agi sérieusement, aurait prévu ces obstacles, et se fût mis en mesure de les surmonter, avant d'aborder une question brûlante, — question qui, une fois soulevée, une fois saisie par l'esprit public, ne pouvait être abandonnée
sans solution. Le tzar s'est présenté aux propriétaires, sans vues arrêtées, sans plans faits; il n’a offert ni indiqué aucun dédommagement, à la perturbation imminente que la libération devait provoquer, non-seulement dans les intérêts des propriétaires de serfs, mais dans ceux des serfs eux-mêmes; car libérer le serf sans lui assurer un morceau de la terre à laquelle il est attaché, c’est faire, de l'homme affranchi, l’esclave de la misère et du hasard, c’est décréter le prolétariat, — le prolétariat sans lois protectrices, — en même temps que la liberté. Il a voulu improviser la mesure, comme il vient d’improviser la guerre, et il a échoué dans l’une comme il échouera trèsvraisemblablement dans l’autre. L’unique résultat obtenu a été d’établir, au détriment de la couronne, un fait contesté jusqu’alors, — que la terre, en principe, — car eu fait tout est propriété du tzar, — n’appartient pas à l’État.
Ce qu’il a fait de la Pologne, on lésait. Ce mot, cette accusation, reviennent sous la plume, en dépit de la volonté. Le martyre de cette nation est attaché au nom de Nicolas, comme la robe de Nessus au corps d’Hercule.
Il a transformé ce pays en un désert d’ilotes, soumis à
la mjptie *, et de Rachel pleurant éternellement ceux qui ne reviendront plus. — 11 a tout pris, la liberté, le sol, l’or et le sang. Cette terre désolée, après vingt ans comme au dernier jour de sa longue passion, reste encore frappée de stupeur. — « Qui me donnera assez de larmes, a dit le prédicateur Skarga, pour pleurer, jour et nuit, les malheurs des enfants de ma patrie? »
Le bruit des armes qui s’élève à l’orient et à l’occident, le hennissement des chevaux de guerre, les sons de la trompette gauloise, rien n’a pu la tirer de sa léthargie. Le cœur de cette race guerrière, la race joyeuse par excellence, — Slavus sultans, — s'est glacée sous la main de marbre du tzar. Nicolas, fidèle à sa nature, a pu donner la mort , il n’a pu donner la vie ; la persécution a réussi en Pologne, l'émancipation a échoué* en Russie. — Il est des natures créées exclusivement pour le mal et qui n’ont pas d’autre puissance.
« Heureusement, Dieu mène les hommes, » ditRossuet, et la Pologne a habitué le monde aux résurrections.
L’industrie, le commerce, les communications, les routes, les canaux, attendent encore l’impulsion qui devait les féconder. — L’instruction publique a été systématiquement abandonnée ou paralysée par des programmes d’études ridicules, qui permettent de tout apprendre
1 Les magistrats de Lacédémone envoyaient, à un jour donné, les jeunes Spartiates, armés de poignards, courir la campagne et égorger les ilotes. Celte exécrable institution s’appelait la cryptic.
sauf ce qu'il est utile de savoir; — la corruption proscrite officiellement, et sourdement entretenue; — la vénalité organisée au point de vue financier, comme degrèvement du trésor, par la modicité des appointements publics ; — l’ivrognerie encouragée, parce que l’ivrognerie abrutit et quelle profite aux fermes d’eau-de-vie qui concourent fiscalement à alimenter l’État*; — la civilisation arrêtée dans sa marche; — la peur mise à l’ordre du jour, à l’ordre de tous les jours; — les impôts de chair humaine décuplés par la guerre. Nicolas n’a connu que le sabre, n’a cru qu’à cette force barbare, et n’a rien fait que par elle. Il fallait à la Russie un législateur, un réformateur. — 11 lui a donné un conquérant, et un conquérant par oukase, qui, à une seule exception près, n’a mis l’épée à la main que dans des parades. Attila, Gengis-Khan, Mahomet, guidaient eux-mêmes les hordes barbares qu’ils déchaînaient sur le monde. Ils prenaient la part des dangers, s’ils prenaient celle des dépouilles. Il était réservé à Nicolas d’essayer la conquête de l’Europe sans quitter son palais de Péterhoff.
Telle est la vérité, et personne ne se la dissimule en Russie. Aussi n’est-ce point là, mais en Europe, où l’empereur passe pour un grand homme. Les Russes sont, en général, fort surpris de cette opinion. Pour eux, — je
' La terme des eaux-de-vie, qui a rapporté, en 1806, 30 millions de Irancs, et, en 1825, 64 millions, en a produit 128 millions en 1844.
parle de la partie intelligente de la nation, — non du peuple, qui, dans son ignorance, pousse le fétichisme jusqu'à la déification; — pour les hommes qui pensent, dis-je, — le tzar est un esprit borné, grandi par l’orgueil et surexcité, à certains moments, par les accès d’une folie de race.
Nous lisons, dans l’ouvrage d’un écrivain slave, ‘ que Nicolas fit publier un catéchisme, intitulé : Du culte qu'on doit rendre à l’Empereur. Ce catéchisme, approuvé par les évêques, fut introduit en Russie, sous la protection du knout.
Ce même orgueil, dans la querelle orientale, dénatura le jugement de Nicolas, au point de le porter à provoquer une guerre, — dont nous indiquerons plus loin le double mobile, — sans s’être assuré du concours de la puissance dont l’influence sur les événements devait être la plus directe ; l’Autriche.
Lorsque, dans des communications demeurées célèbres, fut agitée entre le tzar et l’ambassadeur d’Angleterre, sir G. H. Seymour, la question de l’héritage de Vhomme malade (la Turquie), ce dernier représenta à l’empereur qu’il n’avait fait aucune mention de l 'Autriche.
— Vous devez comprendre, répliqua le tzar, que, lorsque je parle de la Russie, je parle aussi de l’Autriche ; ce qui convient à l’une convient à l’autre.
' L’Église et le Messie. Paris, 1845.
Nicolas aurait parlé de la Pologne qu’il ne se fût pas exprimé différemment. A la vérité, la Pologne a été réunie à la Russie par oukase, mais rien de semblable n’a eu lieu encore à l'égard de l’Autriche. La complicité du cabinet de Vienne à la politique russe n’étant point acquise, le tzar rencontra, dans la réalisation de ses vues, des obstacles qu i! eût certainement surmontés avec elle. L’habileté d’Omer-Pacha et l’héroïsme inespéré dont les Osmanlis témoignèrent à cette époque, rejetèrent l’agrésseur sur son territoire. Des désastres plus décisifs eussent été le fruit de cette politique imprévoyante, si l’Autriche, fidèle à ses plus chers intérêts et à la logique de ses engagements, fût sortie de son rôle passif. Mais le gouvernement autrichien crut toutgagneren gagnant du temps. Il rédigea des notes, organisa des conférences, mit sur pied des armées, entra comme allié dans les principautés, et s’v conduisit en maître. Son glaive se tourna tantôt vers le nord, tantôt vers l’occident, et ne sortit jamais du fourreau. En un mot, l’attitude de cette puissance sembla justifier cette réponse présomptueuse du vieux maréchal Radetzki, à une personne qui l’interrogeait sur les vraies intentions de son pays : « Nous saurons Vanner prochaine 'avec qui nous serons et qui nous battrons. » L’Autriche n’est sans doute pas très-sympathique aux nationsoccidentales et surtout à l’Angleterre. A part même l’âcre souvenir d’injures récentes, un abîme existe entre les conditions propres de la politique de ces deux États. Mais si elle n’est point anglaise, si elle repousse nos idées
Ltë TZAR NICOLAS. ‘211
trop avancées, nos initiatives radicales, — l’Autriche est moins russe encore. La nature même lui a fait cette situation : Ou rivait *, ou vassale de la Russie.
Il y a, par delà ses frontières, au nord de l’Allemagne, une caste qui préférerait devenir moscovite, plutôt que de perdre les privilèges qui la séparent de la canaille. Cette caste est celle des hobereaux prussiens. La dernière révolution a passé, sur la Prusse sans détruire entièrement son esprit arriéré et ses institutions oppressives. Elle a emporté la juridiction féodale, mais elle a laissé 1 au seigneur la police patrimoniale, qui lui donne encore le droit de dire : « La commune, c’est moi. »
Un homme d’Etat, Stein, se montra, par hasard, [♦artisan du progrès; mais d’invincibles résistances paralysèrent ses bonnes intentions; les mesures législatives qu’il provoqua furent considérées comme purement passagères; elles n’engagèrent pas l’avenir. MM. de Marwitz et de Kamptz, — réactionnaires fossiles, — sont restés les vrais représentants des idées prussiennes. Ils datent la révolution allemande des anciennes lois d’affranchissement concédées par la monarchie. Le congrès de Vienne, d’où sortirent des réformes prudemment provoquées par les souverains eux-mêmes, et le soulèvement de Berlin en 1848, ont vu leurs conséquences ruinées, avec les périls d’opinion qui les avaient fait naître.
Pour les huit cent mille nobles prussiens qui couvrent la surface de ce sol arislocratisé, le monarque représente Dieu, la noblesse, le souverain. Si la mission de l’une est
de se laisser adorer, la mission de l’autre est de museler la populace, — c’est-à-dire le peuple et la bourgeoisie, l’ouvrier, le marchand, l’artiste, l’écrivain, le professeur. — l’intelligence.
Cette caste privilégiée regarde la misère comme le partage naturel du travailleur, et voit une atteinte à ses droits, chaque fois que la fortune, se montrant juste, fait du marchand un riche particulier. Seule, elle est apte à procréer des officiers. La gestation populaire et bourgeoise ne peut fournir que des soldats ou tout au plus des caporaux.
En Angleterre, on compte un noble sur trente mille âmes, en Prusse un noble sur vingt-huit habitants. Aussi la noblesse est-elle estimée et puissante en Angleterre , oppressive et méprisée en Prusse. Les Anglais savent la généalogie de leurs lords; on connaît celle des princes allemands par Y Almanach de Gotha!
L’esprit de l'armée prussienne est resté ce qu'il était en 1814, hostile à toute liberté, à toute grandeur étrangère, infatué d’un prétendu génie guerrier, et croyant, de bonne foi, chacun de ses chefs de corps coulé dans h* moule du grand Frédéric. L’Occident, — assurent ces docteurs en uniforme, — se courbera, l’heure venue, devant leurs cinq cent mille baïonnettes. Ils parlent de venir à Paris une troisième fois, et, moins tolérants que la première, de n’y pas laisser pierre sur pierre.
Tout ceci ne serait que risible, si cette tendance de la Prusse militaire, par sa réaction naturelle sur les évé-
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nements, ne cachait un péril considérable; car s’il est permis à Nicolas de s'appuyer sur elle, si le tzar gagne l’épée de la Prusse et parvient à maintenir l’Autriche dans le statu quo, une guerre terrible se convertit, pour l’Occident, en un duel suprême.
Voilà la Prusse en raccourci. Permis donc à ses hobereaux de la river à une neutralité secrètement hostile ou ouvertement agressive. Nous ne pensons pas qu’une pareille perspective convienne à l’Autriche. Elle doit, si elle a conscience de ses intérêts, je ne dirai pas de ses devoirs, — s’opposer, par tous les moyens, à des envahissements qui menacent directement son existence. Le tzar, établi à Constantinople, maître des principautés, à deux pas de Vienne, l'Autriche devient une seconde Turquie. Sous quelque prétexte de protection à accorder aux Slaves, qui forment la grande majorité de la population de cet empire, il envahit, un jour ou l’autre, ses frontières, et, de progrès en progrès, d’étape en étape, en prenant son temps et ses gages, il arrive jusqu’à la capitale. Cet avenir semble inévitable pour l’Autriche, si l’aigle à deux têtes plane jamais sur les tours de Sainte-Sophie La neutralité ne la préserverait pas du sort que l’amitié 1 du tzar lui réserve. Cette neutralité, qui, dans l’état actuel des choses, serait une double trahison, assurerait sa ruine, loin de la prévenir. Si les hommes d’État viennois ne l’ont pas compris, qu'ils lisent, pour leur édification, le passage suivant de Machiavel :
« Ceux qui gouvernent, dit l’ancien secrétaire de la
République florentine 1 , doivent s’efforcer de paraître grands dans toutes leurs actions, et éviter dans leurs sentiments tout ce qui porterait le caractère de l’indécision et de la faiblesse. Un prince qui ne sait pas être ou tout à fait ami, ou tout à fait ennemi, se conciliera difficilement l’estime de ses sujets. Deux puissants voisins se font-ils la guerre, il doit se déclam' pour l'un d'eux, sansquoi il deviendra la proie du vainqueur ; et, le vaincu applaudissant à sa ruine, il ne lui restera aucune ressource ; car le vainqueur ne peut vouloir d'un ami douteux, qui l’abandonnerait au premier revers de fortune, et le vaincu ne peut lui pardonner d avoir été le spectateur tranquille de sa défaite.
« Lorsque Antiochus passa en Grèce, où les Étoliens l’avaient appelé pour en chasser les Romains, il envoya des ambassadeurs aux Achéens, amis de ces derniers, pour les engager à rester neutres. Les Romains, au contraire, demandaient qu’on se déclarât pour eux. La chose étant mise en délibération dans le conseil des Acliéens, l’envoyé des Romains prit la parole, après celui d’Antioebus, et dit : — « On vous conseille de prendre le parti « de la neutralité comme le plus sûr, et moi je vous as- « sure qu’il n’y en a pas de pire ; car vous resterez iné- « vitablement à la discrétion du vainqueur, quel qu’il « soit, et vous avez ainsi contre vous deux chances « pour une. »
1 I,e Prince , cil. xxi.
On a voulu tourner la difficulté. Au lieu d’une bataille conduite par le prince de Hesse, on nous a donné un livre écrit par le comte de Fiquclmont. — Ce livre était un ballon d’essai, un piège peut-être. Que la vallée du Danube et la navigation de la mer Noire soient libérées de l’influence russe; que la géographie moscovite s’arrête à l’Euxin, et tout est dit, suivant M. de Fiquclmont; — les bases de la paix sont trouvées, la conciliation est accomplie. L’Autriche, sans avoir perdu une goutte de sang, gagne immédiatement ce que la Russie se trouve contrainte d’abdiquer. Elle règne indirectement sur les riches vallées danubiennes, auxquelles confine son territoire. Quant à la France et à l’Angleterre, qui auront dépensé, dans la grande lutte orientale, des millions de francs et des milliers d’existences, le diplomate autrichien qui rappelle, à ce propos, leurs déclarations d’absolu désintéressement, ne doute pas qu’elles ne soient pleinement satisfaites du résultat. Elles auront consolidé la Turquie, diminué la Russie, enrichi l’Autriche. Elles auront, pour elles, le sentiment du bien accompli, un souvenir chevaleresque et la gratitude des peuples. Que désirer de plus?
Politique commode en vérité, et que F ex-ministre s'efforce de rendre acceptable, en chantant la palinodie, et en essayant de tromper l’Europe sur la situation actuelle du gouvernement russe, dont il avait, à une autre époque et dans un même but, cherché, par d’autres moyens, à exagérer la force militaire et maritime,
— Vous vous êtes à tort alarmés, dit le diplomato viennois. La Russie ne peut rien contre l’Europe. Elle n’a que deux flottes, celle de Cronstadt et celle de Sébastopol. La première est captive pendant sept mois dans les glaces, et forcée, dès qu’elle en peut sortir, d’aller prendre des bains d’eau douce dans la mer Noire, pour fortifier le corps de ses navires affaiblis. La seconde, celle de Sébastopol , n’a pour matelots que des hommes de terre, la Russie manquant d’une marine marchande pour former des équipages. M. de Fiquelmont dit encore que le peuple russe n’est pas sans doute entièrement étranger à l'instinct qui pousse le Nord vers le Midi, mais qu’il a, pour l’attacher à son propre sol, de fertiles vallées, des cités industrieuses, des annales et une histoire.
D’un trait de plume, il biffe les steppes, les glaces, la Sibérie et le knout.
Quel historien !
Aux évolutions suspectes de cette dialectique, il n’est qu’un mot à opposer : c’est que l’Autriche, lorsqu’elle sera amenée à résoudre le problème de son attitude actuelle, et à se prononcer, devra tenir compte de ces trois faits :
La Hongrie n’est pas morte ;
L’Italie est frémissante;
La France est à Rome.
Quelle que soit, du reste, la conduite ultérieure des cours allemandes, — qu’une fois de plus elles justifient, ou donnent tort à ce mot expressif et cru de Desgenettes ;
« L'Allemagne tient le vase au vainqueur , et le vei'se sur la tète du vaincu 1 , » toujours est-il que le tzar, en préjugeant la soumission obligatoire et le concours armé de l'Autriche, au moment même où il rouvrait le temple de Janus, a commis une de ces terribles inconséquences qui donnent la mesure d’un homme politique. Il est facile de paraître habile quand on est fort, et qu’on n’entre dans les questions que pour les dominer.
Le talent du prince n’a pas seul souffert de cette épreuve ; l’honneur de l’homme y est resté. L’Europe a vu, avec stupeur, un souverain qu’elle s’était complu à regarder comme le chevalier du passé et le bouclier de l’avenir, sans but apparent, sans cause légitime, — appeler toutes les misères, armer tous les bras, soulever toutes les passions, alarmer tous les intérêts. — Elle le voit aujourd’hui, — non plus avec surprise, — car le voile est déchiré; — elle le voit, dis-je, aujourd’hui que des revers stupéfiants ont été subis, — qu’une armée a été usée ou détruite, — que l’attaque énergique des deux grandes nations suit son cours, — et qu'il doit maintenir à tout prix, — ou faire tourner en
1 Lorsque le passage qui précède fui imprimé, le traité d’alliance Ju 2 décembre, entre l’Autriche cl les puissances occidentales, n’était pas connu. Ce traite marque une phase nouvelle dans la politique de l’Europe. Il met toutes les chances du côté de la justice. I. Autriche comprend ses intérêts et remplit ses devoirs. On doit I en féliciter, tout en regrettant qu’elle leur donne une satisfaction si tardive.
LB TZAK NICOLAS.
sa faveur, l'action hésitante des États allemands, replacer son masque, farder son visage et déclarer que la mission de la Russie est de mettre fin au matérialisme anglais. On lit, dans un manifeste, publié par le journal officiel de la cour de Saint-Pétersbourg, le 20 octobre dernier :
« La France n’est qu’un torrent éeumant; mais l’Angleterre est une inondation révolutionnaire permanente : c’est elle qui est le foyer et l’appui de tous les principes révolutionnaires ; c’est elle qui, entraînée par le mercantilisme, foule aux pieds les droits de l’humanité et des nations. La Russie a pour destinée de garantir l’Europe de tous les débordements de l’Occident ; de ce côté, viennent désormais les invasions. Quelle que soit sa cause, la guerre actuelle a, sans contredit, un caractère religieux : elle se fait entre l’ordre conservateur et la révolution communiste.
« C’est le devoir de la Russie, ajoute-t-on en concluant, de restaurer, dans le Bosphore, le règne du christianisme et de l’y consolider. Enfin, l’empereur a, comme refuge protecteur de l’Europe , la haute mission d’assurer l’existence de l’Europe conservatrice. La Russie ne peut réaliser actuellement cette mission que par une guerre obstinée, qui brise l’ambition des Anglais, et mette fin à la domination des Turcs. »
Est-il besoin de le rappeler?
Le môme homme, qui fait celte déclaration et joue cette comédie dans ses journaux officiels, disait, en 1855, à
l’ambassadeur d’Angleterre, dans une conférence , devenue classique :
« Tout ce dont j'ai besoin, c’est d’une bonne entente avec l’Angleterre. Lorsque nous sommes d’accord, je suis tout à fait sans inquiétude quant à l’occident de l’Europe. Ce que d’autres pensent est, au fond, de peu d’importance. »
Mais c’est par trop compter sur la crédulité humaine. Ces tours de gibecière ont fait leur temps. L’homme est nu devant l’Europe. Celui qui sera trompé le voudra bien, et sauvera seulement, par cet aveuglement volontaire, les apparences de sa défection.
En Russie, le despotisme avait sa raison d’ètre dans l’ignorance absolue des masses. Les populations, non encore éveillées au sentiment de la liberté, étaient incapables d’en supporter le régime. Ce despotisme a donc existé, pour ainsi dire, normalement; mais il n’impliquait ni grandeur ni génie de la part de celui qui l’exerçait, car il avait pour lui le temps et la force, sans contrepoids possible. Grâce à Dieu, cette situation se modifie. Il n’est plus permis à la tyrannie de s’endormir sur son lit de roses.
Le nouvel état social pointe et s’efforce de se faire jour. — Entré dans les intelligences d’élite, pour pénétrer, d’initiation en initiation, dans tous les esprits, il n’a plus guère qu’à s’introduire dans les choses. — Un Polonais, un apôtre, un prophète souvent, Mickiéwicz, a été le premier à le proclamer. « L’esprit ancien, cet
esprit terrible, eet esprit souverain de la Russie, n’a plus la môme force ; l’esprit des Bohèmes et des Polonais s’esl déjà infiltré dans l’àme russe. Un général, — s’il exécute encore l'ordre impitoyable du souverain , — commence déjà à sentir le besoin de justifier cet ordre devant sa propre conscience ; il ne croit plus à l’infaillibilité morale de l’empereur; — quelquefois même il cherche à modifier cet ordre, — et cette petite modification, que chaque chef, — que chaque employé apporte à son service, prouve déjà l’immense changement qui s’opère en Russie. »
Cela se disait, en 1845, au collège de France.
Depuis le temps a marché, les idées aussi !