L’ESPRIT NOUVEAU
Le tzar, — on aurait tort de s’y tromper, — n’a point, sous les vains prétextes d’une protection religieuse à accorder aux raïas, et d’injures imaginaires à venger, entamé cette guerre inique, uniquement pour réaliser la pensée de Pierre I", de Catherine II, de sou père Alexandre, et sortir du néant de ses vingt-neuf annés de règne. Si puissant qu’il fût. ce mobile n’aurait pas suffi pour le déterminer à abdiquer la politique prudente de ses pré-
LE TZAR MCOLAS.
décesseurs, qui cherchèrent le succès de leurs vues sur l’Orient, moins dans une action ouverte que dans des envahissements successifs, — habilement dissimulés, — et pour le jeter témérairement et à corps perdu, — lui et son peuple. — dans cette grande et mystérieuse aventure.
Le tzar a renoncé à son rôle de défenseur de l’ordre, à sa mission de pacificateur universel, à tous les beaux semblants de chevalerie qui amusèrent et trompèrent l’Europe crédule, pour une cause beaucoup plus sérieuse, — pour une cause décisive. Il ne pouvait plus gouverner. Maître absolu de tout, il commençait à n’ètre plus maître de rien. La vieillesse,, en s’approchant, lui montrait non-seulement la décadence de l’homme, mais celle du principe. Montant comme les marées, sous une impulsion uniforme et irrésistible, l’idée de réforme battait la théorie vermoulue du vieux despotisme; elle s’était frayée un chemin jusqu’aux crânes les plus épais; chacun, — même les plus proches voisins de l’idole, — les intimes, les séides, les valets de cour, — disaient tout bas « que ce régime avait fait son temps, qu'il fallait que cela changeât, qu'il était impossible d'aller plus loin. » Celui qui écrit ces lignes a entendu ces propres paroles de la bouche des hommes qui dirigent l’administration et la police, — des hommes d’étal les plus inféodés au système, de ceux-là mêmes qui, ayant été les instruments actifs et aveugles du passé, sont plus directement menacés des colères de l’avenir. Un parti, d’ail-
leurs, s’était formé parmi la noblesse. Il avait pris pour devise le progrès. Cette classe redoutable, — frondeuse et boudeuse à la fois, — critiquant avec amertume et s'isolant par système, — composée d'hommes à idées, à énergie, à foi, à rancune, — recrutait autour d’elle toute la jeune génération. Dans un mémoire très-secret de M. Liprandi sur les conspirateurs de 1849-50, il est dit;
« Les élèves de divers collèges ont les tètes emportées ; <t ils sont imbibés des systèmes les plus extravagants ; « chaque mot, chaque ligne qui sortent de leur esprit, « respirent ces doctrines pernicieuses dont ils ne con- '< çoivent pas souvent eux-mêmes les conséquences lera ri blés. »
Dans un autre document, également très-secret, se rapportant à la même conspiration, et soumis à la commission présidée par le général Nabokoff, on trouve ce passage ;
a C’est en s’abandonnant aveuglément à ces utopies « qu’ils se croient appelés «à remanier toute la vie soft ciale, toute l’humanité, et ils sont prêts à se faire les a apôtres et les martyrs de cette malheureuse déception.
« On peut s’attendre à tout de la part de gens pareils;
« rien ne les arrêtera jamais, car, dans leur idée, ils ne « travaillent pas pour eux-mêmes, mais pour l’huma- « nité , — non pour le présent, mais pour l’avenir. »
En Russie, la lecture des philosophes français et des panthéistes allemands est un crime d’état. Des divers chemins qui mènent en Sibérie, c’est l’un des plus sûrs.
Cependant ces livres sont dans toutes les mains; la jeunesse les lit. les médite et s’en pénètre.
« le fus très-surpris, me dit M. Platon Tchikatcheff *, en allant voir, à l'école de droit de Pétersbourg, mon neveu, garçon de dix-neuf ans, de trouver entre ses mains, les questions économiques deProudhon.
« Lui ayant demandé, d’un ton sévère, comment il s’était procuré ce livre :
« — Je le tiens, me répondit-il, d’un de mes camarades ; ils en ont tous. »
D’ailleurs, le développement rapide du slavisme national en regard du slavisme officiel , le bruissement sourd des conspirations sans cesse renaissantes, les émeutes de paysans, les meurtres de seigneurs, les désertions militaires, les mesures de surveillance avouée, prises contre certains individus et certaines classes , n’indiquent-ils pas suffisamment le travail progressif et menaçant des intelligences?
Un écrivain russe, Iscander, dans une brochure, grosse de vérités, en fait la remarque *.
« La Russie, dit-il, paraît si tranquille, qu’on a de la peine à croire qu’il s’y passe quelque chose. Peu de gens savent ce qui se fait derrière le linceul dont le gouver
* Ex ofticier aux gardes, l'un des amateurs de l'expédition de Khiva, l’ami de Humboldl et d’Arago, — quand Arago vivait, — esprit sérieux. propre au gouvernement et à l’administration, mais trop libéral pour les conservateurs et trop conservateur pour les libéraux.
* Du Développement de* idées révolutionnaires en Bussie. — 1851 .
nement couvre les cadavres, les taches de sang, les exécutions militaires, — disant avec hypocrisie et arrogance qu’il n’y a ni sang, ni cadavres derrière ce linceul. »
Un autre penseur, un Russe aussi, qui connaît son pays pour l’avoir étudié sous tous ses aspects, pendant toute sa vie, me disait :
« On ne peut indiquer le moment précis de l’avénement définitif des idées révolutionnaires ; mais cet avènement est proche, et il revêtira une. forme nouvelle, spéciale, inconnue au reste de l’Europe : la forme rime. Il se produira au nom d’une triple unité, — l'unité politique, l’unité administrative, l’unité intellectuelle. — Gouverner, administrer, penser à la russe, — telle sera sa formule. Tout le monde s’entendra pour abattre un système condamné par l’esprit des temps, — fantôme armé, capable encore d’inspirer la terreur, mais impuissant déjà à exciter un seul battement, à faire vibrer une seule fibre dans l'àme humaine. — Il y aura ensuite de grandes luttes: — les hommes de progrès voudront faire du nouveau, — une partie de la secte des slavisnophiles revenir à l’ancienne Russie, à la Russie des Ivan, — elle peuple prendra en mains la hache de Robespierre : il abattra les blasons et les têtes. Ces événements, — s’ils n’arrivent pas du vivant de Nicolas, — feront explosion à sa mort. Son successeur se heurtera à des difficultés insolubles. Il transigera ou tombera. Il sera Louis Won Louis XVI, suivant les circonstances. «<’
Ces perspectives terribles, — le gouvernement les a
eues devant les veux, la nuit et le jour ; — il a vu le flot monter, et, maître de toutes les forces matérielles, de sept cents lieues d’espace et de plus de soixante millions d’àmes, il s’est senti trop faible pour l’arrêter. — Une puissance, plus formidable que la sienne, celle du temps, agissait en sens contraire. Le progrès comptait les heures. Il fallait à tout prix un dérivatif. Le tzar a ouvert les écluses de la guerre, en la dirigeant vers Constantinople, que le Russe considère, comme son héritage naturel, la base de sa fortune future, le point d’appui de son expansion, d’un côté vers Vienne, de l’autre vers les Indes, où l’Angleterre, après une lutte inouïe et un embrassement funèbre, doit recevoir le coup mortel ; en un mot, comme le seul chemin qui pût le .conduire à la domination universelle qu’il rêve, qu’il poursuit avec une ténacité invincible, et qu’hier encore, il se croyait à la veille d’obtenir.
Tels ont été la fatalité, la cause et le but de la guerre de 1855. Le tzar n’a pas fait un coup de tête, mais un coup de désespoir.
Les ennemis du pouvoir s’y sont précipités avec une ardeur égale à celle de ses complices. Cette ardeur, toutefois, n’est pas l’élan du seul patriotisme. — Succès ou défaite, ils ont compris que cette guerre était le prélude des transformations. L’introduction dans l’armée active d’une partie de la secte slavisnophile n’a pas un autre mobile.
Assurément, ces hommes qui n’aiment pas l’autocratie,
qui haïssent ses entourages, qui s’isolent systématiquement des affaires, et qui forment dans tout l’empire, et notamment ;ï Moscou, un noyau toujours grossissant d’opposition; ces hommes, en prenant du service, ne faisaient point acte de soumission au souverain qu’ils boudent, ne mendiaient pas des faveurs qu’ils font profession de mépriser; leur ambition portait plus loin : en s’associant au mouvement, ils aspiraient plus tard à le diriger; ils prenaient position pour la future réorganisation sociale.
La guerre actuelle a donc ce double caractère; si elle répond aux idées d’agrandissement et de conquête, elle répond aussi à celles de réforme et de transformation.
Pressé par le mouvement rapide de l’esprit public, le tzar voulait et devait faire quelque chose. S’il eût été cc qu’il a la prétention d'être, ce que l’Europe a cru longtemps qu’il était, s’il avait autant de génie que d’orgueil, autant d’amour que de puissance, il eût aisément reconnu sa voie. Au lieu de provoquer témérairement une guerre injuste, sous des prétextes hypocrites, et avec tous les lâches détours de la duplicité , il aurait abordé cette grande mesure de l’émancipation des hommes de la terre, que Kasimir 111 commença pour la Pologne, dès le quatorzième siècle, que Kosciusko reprit au dix-huitième, et qu’arrêtèrent depuis les efforts du despotisme et le malheur des temps; — émancipation qui se fera *ans lui, contre lui peut-être, et qui eût illustré son règne , tout en donnant pour longtemps satisfaction à
l’idée libérale qui le menace, et au besoin de réforme qui s’éveille au sein de la grande forêt dormante ( dre motUchij lessei.
Un seul pas dans cette voie rendit immortel le nom de kasimir. Qu’aurait fait pour la gloire de Nicolas la réalisation complète de cette même pensée, appliquée à toute la race slave, à quarante millions d’hommes, réduits de nos jours, sous la double lumière de l’Évangile et de la philosophie, à l’état de végétations et de brutes. Cet immense pouvoir, s’employant à résoudre cet immense problème, eût été le fondement d’une célébrité qu’aucun triomphe , aucun étouffement de peuple ni d’armée ne donnera jamais; car, s’il est beau de tuer les hommes, il est encore plus beau de les émanciper, — quel que soit d’ailleurs le nombre de ceux, qu’on tue.
Nicolas, entre deux périls, a choisi le plus menaçant ; — entre deux chances de gloire, la plus suspecte et la moins sûre. 11 a jeté sa couronne sur le champ de bataille, et a chargé la victoire de la lui rapporter. Le succès seul peut l’absoudre de la perturbation provoquée par lui dans les intérêts moraux et matériels de son peuple ; car une nation qui s'agrandit ne demande guère compte à son souverain des moyens employés pour y parvenir. Mais, s’il était vaincu, comme les premières défaites de ses armées et l'héroïsme de ses ennemis permettent de le croire, sa position personnelle deviendrait très-critique. Le prestige mystique dont l’ignorance populaire entoure encore l'autocratie, s’évanouirait avec l’idée d’in-
vincibilitc qu’elle y attache. Quant à la noblesse, dont une partie subit la guerre par contrainte, une autre par honneur, la troisième par 'calcul, et qui. en masse, ne se résigne qu’avec regret et rancune aux sacrifices et aux devoirs quelle entraîne, la noblesse, dis-je, ne pardonnerait, ni l'atteinte portée au renom russe, ni le désordre jeté dans sa fortune, ni les dangers créés pour son existence comme corps aristocratique. Les griefs si nombreux, les haines vivaces, amoncelées dans les âmes par une tyrannie sans exemple, ne tarderaient pas à éc'ater, et une révolution de palais, précurseur de la révolution des chaumières, délivrerait la Russie et le monde d’un homme qui, après avoir été le constant oppresseur de l’une, tendait à le devenir de l’autre, c’est-à-dire, du genre humain tout entier.
Dans ces jours calamiteux, que le cours des choses humaines et les souvenirs palpitants de Pierre III et de Paul I er ne rendent que trop vraisemblables, le tzar, — ce tzar omnipotent aujourd'hui, — ne trouverait personne dans sa cour, ni dans son armée, à interposer entre lui et l’assassinat ; pas un bras ne se lèverait pour sa défense, excepté peut-être le bras impuissant et affaibli de sa sainte femme *.
1 Charlotte de Prusse, — impératrice sous le nom d’Alexandra Fædorovna, — en dépit d’une certaine roideur germanique que, dans sa haute position, on aurait mauvaise grâce à lui reprocher trop sévèrement, a donné, sur le trône et dans la vie privée, l’exemple des plus rares vertus. Chargée d une double mission, — l’une de protection
Sort fatalement réservé à ces monstrueuses tvrannics!
Tant que la fortune les seconde, elles rencontrent, — Paul en est un exemple, — dans les servilités qui les entourent, toutes les apparences du dévouement; mais, au moindre revers, tout s’efface autour d’elles. En vain elles appellent au secours, criant comme Richard 111: « L'n cheval ! un cheval ! Mon royaume pour un cheval ! # Personne ne se présente. Elles tombent exécrées et seules.
envers ses peuples, l'autre de dévouement envers son mari, — elle les a remplies pieusement loutes deux. — Les instituts de bienfaisance créés en Russie, sous son patronage, témoignent, par leur magnificence et leur nombre, non d’une bienveillance banale, mais d’une active et féconde sollicitude. Quant à son affection pour le tzar, elle s’est manifestée, d’une manière touchante, en cent occasions. La dernière preuve qu’elle en ait donnée, fut de passer auprès de lui, à Saint-Pétersbourg, l’hiver de 1855, — malgré l’affection de poitrine, — ancienne et menaçante, — qui rend ce climat meurtrier pour elle, durant la mauvaise saison. L’impératrice a vidé bien des calices. Nicolas, il est vrai, s'est efforcé, par ses soins et scs égards, d’en tempérer l’amertume ; mais les blessures du cœur n’ont point de remède efficace : l’impératrice est atteinte d’une double maladie, — physique cl morale, — dont la phthisie n’est pas la plus redoutable.