‹ Le Tzar Nicolas et la sainte RussiaChapitre 35 sur 53 · AMIRAUX, GÉNÉRAUX, DIPLOMATES · texte numérisé non relu

AMIRAUX, GÉNÉRAUX, DIPLOMATES

Le tzar, dans sa lutte contre l'Occident, se présente sous un double aspect : celui d’une immense force, — celui d’une véritable faiblesse. 11 peut mettre sur pied un million de soldats, — deux, si le premier ne suffit pas, — trois, et plus au besoin. 11 n’a qu’à frapper le sol russe pour en faire sortir des hordes à demi sauvages. Mais l’intelligence, — cette puissance suprême, — lui fait défaut. Il dispose de flottes, d'armées, de chancelleries; il n’a ni amiraux, ni généraux, ni diplomates. On

nu* permettra de citer quelques noms et quelques faits, à l'appui d’un jugement formé dans un milieu spécial, — et contestable seulement pour ceux qui n’ont vu la Russie officielle que dans les livres.

Les deux flottes de la Baltique et de la mer Noire, dont la concentration représente l’effectif complet de la marine du tzar, ont été, dès l’origine de la guerre actuelle, placées, l’une, sous la direction partielle de l’amiral Ricord, l’autre, sous le commandement du prince Mcnschikoff

Je rencontrai, pour la première fois, l’amiral Ricord en 1840, sur un bateau à vapeur, dont il avait eu la délicate attention de disposer en faveur du prince Démidoff, et avec lequel nous visitâmes successivement Cronstadt et Péterhoff, où la fête de l’impératrice avait attiré, dans un même courant, le^Pétersbourg aristocrate et le Pétersbourg mougik.

Je savais que, par dévouement pour un ami retenu prisonnier au Japon, l’amiral Ricord avait dirigé sur ce point une expédition, pleine de périls, qui dura plusieurs années, et fut couronnée de succès. L’homme privé m’était connu, mais j’ignorais l’homme officiel. L’amiral, à cette époque, était déjà plus que sexagénaire. Son visage, d’un galbe commun, exprimait, pour tout caractère, — la bienveillance. Il avait la taille ramassée, mais ferme encore. C’était au physique une vieillesse facilement supportée. Les facultés, toutefois, ne paraissaient en harmonie, ni avec les restes de vitalité qu’ac-

«usait son extérieur, ni avec sa haute position. La mémoire était usée, la pensée laborieuse, l’expression presque impossible. Je revis souvent l’amiral Ricord chez madame deDournoff, à Ochta, et je pus me convaincre qu’il avait fait son temps. Quelques avis dans les conseils de l’Amirauté, dont il était l’une des influences, voilà tout ce qu'il était permis d’espérer, dès cette époque, de M. Ricord. Mais qu’on eût remis à la sénilité intellectuelle de ce vieillard le commandement actif d’une importante partie de la flotte russe, — cela ne fût entré dans l’esprit de personne. Ce fait, pourtant, jugé impossible en 1846, s’est réalisé en 1854.

Nous avons parlé du prince Menschikoff comme général, et l’on a pu comprendre que celte improvisation ne reposait sur aucun fondement solide. Or, ce que nous avons dit du général, nous pouvons le dire, avec non moins de raison, de l'amiral. Le prince Menschikoff a été ministre de la marine; il connaît le mouvement administratif de son département autant qu’un fonctionnaire — grand seigneur — le peut connaître. Mais il est neuf dans le commandement ; il n’a jamais dirigé une escadre, ni assisté à un combat naval, et il faudrait des succès bien inespérés pour qu'il acquît la réputation d’un homme . de mer, môme parmi ses compatriotes.

De supériorités militaires, une seule, — depuis la retraite du comte Woronzoff, — est restée debout, — celle du prince Paskéwitch ; mais ce général, je l’ai dit déjà, a atteint les dernières limites de l’épuisement.

Le prince de Varsovie avait, par de grands travaux, de grands succès, de grands services, acquis le droit au repos. Il semblait n'avoir plus désormais qu’à remplir les fonctions de sa vice-royauté, — entre le respect dû au souverain, l'obéissance à sa femme, — seule autorité reconnue par lui, après celle du maître, — et quelques liaisons par trop juvéniles dans le corps de ballet de Varsovie. Nicolas ne l’a pas permis. Il a voulu refaire la nature; il a sommé l'homme de 1854 de redevenir l liomme de 1831, et ces extravagances de volonté ont eu, pour tout résultat, de ternir l'unique renommée militaire dont les Russes puissent s’enorgueillir depuis Souworofl.

En effet, à l’exception du comte Woronzoff, le seul des généraux actuels qui ait fait la grande guerre sur un grand théâtre, en face de notoriétés éclatantes, et commandé en chef, à Craone, contre Napoléon, les officiers généraux russes n’offrent guère que la célébrité dans le vide et la médiocrité dans l’orgueil.

Nicolas s’imagine qu’il peut infuser, par un pur effet d’omnipotence, la science technique à ses élus. Par un simple oukase, il improvisa le même jour, en 1843, trente-huit généraux en chef. Les hommes sérieux furent consternés. Nul n’ignorait que, sous le règne d’Alexandre, — pendant les plus longues et les plus lourdes guerres que la Russie eût supportées, — on n'avait pas fait plus de onze commandants en chef. Mais si les hommes de bon sens déplorèrent la ridicule puérilité de ces promotions,

le mougik applaudit. Il crut qu’on lui servait trente-huit héros. Presque tous les noms finissaient en off.

Quant au prince Gortschakoff, sa personnalité, — jusqu’alors assez obscure, a été mise en relief par la dernière guerre de Hongrie. Ce général possède, à un degré remarquable, le mérite de l’organisateur; mais ses talents stratégiques sont fort contestés. On le croit incapable de diriger personnellement de graves opérations. Les défaites réitérées de ses troupes sur le Danube justifient cette opinion. On lui reproche, en outre, de manquer d’activité, de circonspection — et de bonheur. « Le prince Gôrtschakoff buvait du champagne à Bucharest, tandis que le Turc battait son armée à Oltenitza. » Cette remarque émane d’un officier russe très-distingué.

Le général Dannenberg, qui a commandé sous ses ordres, et rejoint avec lui, en Crimée, l’armée du prince Menschikoff, appartient, comme Osten-Sacken et Liprandi, à la catégorie des gens du métier. Il a fait son éducation dans les troupes russes du grand-duc Constantin. C’est dans cette armée qu'il gagna tous ses grades, et, de simple sous-lieutenant, devint général. 11 épousa une Polonaise, mademoiselle Zablotzki, et fut un moment suspecté de doukh et de panslavisme. De là, une sorte de disgrâce, dont sa carrière se ressentira.

Parmi les capacités de l’école germano-moscovite, on peut mentionner encore le général Rüdiger, commandant, sous Paskéwitch, la place de Varsovie, et surtout le général Schilder, tué par un boulet devant Silistrie. Le

général Schilder était un homme de talent, de cœur et d’esprit. Une blessure, reçue à la jambe, rendait sa marche fort difficile. Il en rappelait la cause avec une spirituelle franchise.

« Nous étions, disait-il, au milieu d’un feu d’enfer, j’eus peur, et voulus me dérober aux balles en m’abritant derrière un arbre. Mais j’oubliai de cacher une jambe. Elle fut atteinte, et depuis je jurai de toujours regarder la mousqueterie en face. »

Malheureusement pour la fortune «les officiers issus de l’élément germanique, le mouvement actuel de l’esprit public les rejette forcément en dehors des positions supérieures. Le tzar ne pourrait, sans exciter la sourde indignation du parti moscovite, placer à la tête de ses armées des généraux d’origine allemande. C’est à ces nécessités d’opinion que répondent les noms éminemment russes des princes Gortschakoff et Menschikoff.

Cette tendance caractéristique du peuple russe, dont l’origine n’est pas nouvelle, — que le slavisme a surexcitée, — non créée, — ne permit ni à Barclay de Tolly, — doué d’un réel génie guerrier et qui, — comme modestie, prudence, fermeté dans les périls, habileté dans les désastres, rappelait notre Turenne, — nia Diébitsch qui, grotesque dans un salon, était un lion sur le champ de bataille, — ni à Benningsen, ni à Palhen, ni à Lambert, tous trois marqués de qualités supérieures, et pleins de cette ardeur innée qu’il faut aux généraux, comme aux poètes et aux apôtres. - d’acquérir qu’une célébrité

douteuse et uu renom contesté. On ies sacrifia dans l’opinion, comme on les sacrifiait dans les honneurs et dans le commandement, dès qu’ils cessaient d’être utiles. Les tzars, — dans les heures de crise, — confiaient des armées à leur habileté connue, à leur fidélité éprouvée. Le peuple châtrait leur gloire, et — tzars et peuple, — décernaient des couronnes au vieux Koutousoff.

La même stérilité, signalée dans le commandement des troupes, se retrouve dans la direction des chancelleries. Jusqu'ici l’élément germanique avait prédominé dans les ambassades. C’était,— qu’il occupât le premier ou le second plan, — le pivot du mécanisme : mais le même travail de réaction qui le repousse de l’armée tend à le rejeter de la politique. D’ailleurs, cette diplomatie s’est trop compromise pour être encore possible. On l’a vue à l’œuvre. Si elle n’a pas trahi son maître, elle l’a aveuglé; elle l’a leurré d’espoirs chimériques; elle a accru l’idée qu’il s’était faite de sa puissance morale ; elle a enraciné dans son esprit la conviction que, dans sa levée de boucliers contre l’Orient, l’Europe le laisserait faire, — dût-il ne s’arrêter qu’à Constantinople. Aujourd’hui que le voile est tombé, et que l’incurie des chancelleries du tzar, — s’il n’y a eu qu’incurie, — a été mise en évidence, leur rôle paraît fini.

L’habileté proverbiale de la diplomatie moscovite est une des mille illusions formées sur le compte de la Russie, et que l’ascendant de cette nation, dans les questions européennes, a naturellement entretenues. Le programme

tle la politique extérieure des tzars avait, d’ailleurs, un mérite singulièrement propre à faciliter l'action de ses agents, c’était d’être uniformément le même sous tous les règnes et dans tous les pays. Il se résumait en trois mots: — espionner, — déifier, — mentir; espionner les gouvernements, déifier le système, mentir sur les intentions. Nul n’en a poussé plus loin l’application que le ministre des affaires étrangères, larchi-chancelier, comte de Nesselrode, — homme souple, adroit, astucieux, rompu, par une pratique d’un demi-siècle, à toutes les ruses de la politique et à toutes les faiblesses du cœur humain ; habile dans l’art d’employer les unes et de profiter des autres, — d’une moralité suspecte, d’une avarice sordide, d’un patriotisme plus que douteux, — ayant eu, toute sa vie, le respect et la peur de l’Angleterre, — opposé à la guerre tout en la faisant, — le seul qui ait résisté sans ébranlement à la grande tempête des disgrâces.

M. de Nesselrode, en diplomatie, a le goût et la conscience du germanisme, et ce n’est pas sans peine qu’il se voit, — sous la pression directe de l’opinion et des fautes commises, — dans l’obligation de le remplacer par le moscovitisme pur, dont il connaît toute la pauvreté intellectuelle.

Cet élément n’a produit, en effet, jusqu’ici, qu’une aptitude incontestable, — le prince Gortschakoff, exministre de Russie à Stuttgart , actuellement envoyé extraordinaire du tzar à Vienne. Le prince Gortschakoff

est un esprit froid, sagace, de trempe pacifique, mais las de la vie politique, et aspirant déjà au repos pour lui et pour les autres, — homme qui ne peut ni plaire, ni durer longtemps. « Je ne vois pas les choses aussi en noir que vous, écrivait-il, au commencement de cette année, à l’un de ses amis, en réponse à des appréhensions manifestées par celui-ci, touchant la crise orientale; — la paix est d’un intérêt tellement européen, qu’on ne saurait la rompre un instant sans y revenir aussitôt. » Ce diplomate se trouve, au reste, dans des conditions physiques inconciliables avec l’exercice suivi de fonctions actives, semblable en ce point «à son prédécesseur à Vienne, le baron de Meyendorff, dont des névralgies cruelles frappaient, deux nu trois jours, chaque semaine, les facultés d’atonie presque complète. Cet état de santé, seul, ferait au prince Gortschakoff une loi de la retraite, s’il n'v était poussé par une philosophie modeste et le désir de jouir tranquillement d’une fortune, laborieusement accrue dans les affaires *.

M. de Kisselcff, — représentant du tzar à Paris, depuis la suppression de l'ambassade russe et le rappel de M. de Pahlen, — avait donné des espérances que les derniers événements ont déçues. Le lui pardonnera-t-on? Ce serait ne pas connaître le tzar que de le penser. Le baron de Brunow, ambassadeur à Londres, n’a pas été plus ha-

1 Le priuce Gortschakoff a placé au comptoir de MM. de Démidolf près d’un demi-million, prélevé sur ses revenus en Russie et son traitement de ministre à Stuttgart.

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bile i‘l ne doit pas s'attendre à être plus heureux. Reste M. Serge de Lomonosoff, ministre à la Haye, après l'avoir été au Brésil et à Lisbonne. Mais ce dernier est dévoré par la goutte, usé de toutes manières, et hors d’état de tenir tète à des occupations sérieuses. — Insuffisance d'ailleurs, sinon incapacité complète.

On le voit, dans la marine, dans l’armée, dans la diplomatie, abondance de matière, stérilité d’intelligences, disette de capacités, disette logique ! En Russie, ni la nature, ni la science ne prennent part à l’éclosion des hommes officiels; ils sont les produits exclusifs de la faveur; ils naissent dans les antichambres. Ceux qui croissent normalement, sous l’impulsion de leur force individuelle, et restent puissants dans cette atmosphère, comme Souworoff, et, à quelques égards, comme Paskéwitch, sont de véritables phénomènes. Dans ce cercle, pour parvenir, il faut adorer: or, l’adoration n’est propre qu’à certaines natures, et n’existe qu’à un certain niveau. Le tzarisme, en haut, répond fatalement à la médiocrité en bas; cette médiocrité durera autant que lui-même.

En résumé, dans la lutte où la Russie et les puissances occidentales sont engagées, on trouve en faveur de l’autocrate : sept cents lieues d'espace, des déserts redoutables, des frimas protecteurs, soixante-cinq millions d’àmes, des flottes nombreuses, des armées presque inépuisables, de l’or et du fer à discrétion ; — contre lui : — l’absence d’hommes, l’esprit nouveau, la France, l'Angleterre et le droit.

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