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LE SOLDAT

Deux soldats de la garde se présentèrent chez le prince Démidoff, à Saint-Pétersbourg. Anciens habitants de Nijné-Taguilsk, ils avaient été jetés dans l’armée par le recrutement, étaient restés vingt ans sous les drapeaux, et venaient d’être rendus à eux-mêmes, privés de toutes ressources, sans asile et sans pain.

Ils exposèrent leur situation en termes simples et énergiques :

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« Que voulez-vous que nous devenions? dirent-ils à M. Démidoff. — Notre famille ne nous connaît plus, — notre ancienne profession, nous l’avons oubliée, — l’armée nous repousse, l’État nous abandonne, nous sommes étrangers partout. »

En effet, tant que ces hommes avaient appartenu à la population de Nijné-Taguilsk, l’administration locale, en échange de leur travail, leur avait donné la subsistance; mais les obligations du propriétaire avaient cessé le jour où, appelés au service par le recrutement, ils avaient endossé l’uniforme.

M. Démidoff leur remit à chacun vingt roubles, et les engagea à s’adresser au gouvernement.

« Mais il ne fera rien, vous le savez; et alors quel parti prendre? Faudra-t-il pour vivre tuer ou voler? »

Argumentation sans réplique! Le vol, l’assassinat, telles sont les conséquences normales de la position faite au soldat libéré.

Le chiffre des hommes que le seigneur doit annuellement à l’État se règle sur le nombre de paysans qu’il possède. La proportion est de cinq hommes sur mille en Russie, de dix sur mille en Pologne.

Tout individu payant la capitation (impôt) est soumis au recrutement*. La loi atteint le serf jusqu’à quarante

1 Les serfs peuvent se racheter du recrutement à des prix qui varient suivant les localités. Les habitants des frontières de la Prusse et de l’Autriche payent trois cents roubles argent (1 ,200 francs) le droit d’exemption. Geux du district de Kolsk, département d’Arkangel , cent

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ans. — C’est l’épée de Damoclès toujours suspendue sur la famille. Quand paraît l’oukase qui ordonne le recrutement, le seigneur, averti secrètement par l’autorité locale, fait mettre aux fers deux ou trois fois autant d’hommes que l’État lui en demande , car les commissions d’examen sont très-sévères, surtout si on ne se montre pas généreux envers le covictnik (conseiller), le délégué militaire et le médecin chargé de la révision.

Le paysan russe est agriculteur par habitude, commerçant et industriel par goût; par conséquent antipathique à la profession des armes. La force seule qui le maintient serf le fait soldat. A l’approche des recruteurs, il fuit dans les forêts. L'un se coupe les doigts, l’autre les pieds; celui-ci se crève les yeux. C’est pour la commune entière le temps de la désolation, le jour des angoisses. Les familles assiègent de leurs plaintes les membres de la commission d’examen; et cette épouvante, qui se renouvelle à chaque recrutement, — tous les deux ans en Russie et tous les ans en Pologne, la Pologne ayant double part dans toutes les misères, — cette épouvante, dis-je, dure parfois un mois, six semaines, — un siècle de frissons 1 !

cinquante seulement. Pourquoi ce dernier privilège? C’est ce qu’il serait fort difficile de déterminer, car il existe sur cette inique matière quarante-sept oukases dans le Code. Les marchands inscrits dans l'uiic des trois guildes, les voituriers chargés de transports commerciaux, les bourgeois des villes investis de fonctions municipales, etc., sont exempts du recrutement.

1 La commune est tenue d’habiller de pied en cap les hommes

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Un grand nombre de recrues meurent de chagrin ou d’effroi avant d’atteindre le quartier général. Dans la plupart des cas, c’est chargé de chaînes que le serf quitte le sol natal. Lors de son arrivée au corps, on lui rase les cheveux et la barbe. Une discipline brutale, féroce, s’empare de lui. Marches forcées, fatigues accablantes, privations inouïes, — à la moindre hésitation, à la faute la plus légère, — le bâton, les verges. Beaucoup succombent à ce régime écrasant. L’armée, pour faire un soldat, dévore en moyenne trois hommes, mais ceux qui survivent sont des natures à l’épreuve, krepki, les forts, les durs.

Si une parfaite machine constituait le hon soldat, le Russe n'aurait sans doute pas d’égal. Sa valeur est si docile, qu’il craint le canon de l’ennemi beaucoup moins que la canne de son officier. Sa férocité ressemble à sa bravoure. C’est un contre-sens de l’obéissance passive. Il tue parce qu’on lui ordonne de tuer, mais il n’aime pas le sang. Rien n’est plus doux que le Slave. Le Turc, son vieil ennemi, l’appelle colombe. — Au combat de Rosée, Souwaroff criait à ses soldats :

a Camarades, Matousika (la bonne mère) — cela s’appliquait à Catherine II — m’a ordonné de massacrer tous les Polonais, massacrons-les. »

Un écrivain, comparant le Russe et le Français sur le champ de bataille, fait cette remarque:

<|u'ellc livre à l'État, et elle en demeure responsable en cas d'évasion, même après que l’autorité militaire s’en est régulièrement saisie.

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« Le Russe enfonce son schako jusqu'aux yeux, et avance sans regarder ; le Français avance et regarde. »

Les innombrables régiments qui chaque jour défilent à Pétersbourg, sous les yeux du tzar, avant de se rendre sur le Danube ou en Crimée, révèlent par leur attitude morne, silencieuse, presque sinistre, les sombres préoccupations dont les âmes sont remplies. Dans les dernières affaires dont la Valachie a été le théâtre, la démoralisation était telle, qu’il fallut recourir à des arguments corporels. A Silistrie, c’est à l’aide du bâton et du pope, qu’on put lancer les bataillons russes contre les retranchements victorieusement défendus par Mussa-Pacha. Chaque assaut fut précédé par les prédications fougueuses des moines et par des communions générales *. « Vous allez à la victoire ! » disait le général Gortschakoff à un colonel de grenadiers en lui montrant le bastion qu’il fallait prendre. — « Nous allons à la mort! » répondit le colonel.

11 y alla et fut tué.

Ainsi ils sont tous! Ni élan ni espoir! — Obéissance passive et morne résignation. — Les actes d’héroïsme que l’amour de la gloire inspire aux nations européennes sont presque inconnus dans l’armée russe, — ar-

* En général, les bulletins n’apprennent pas grand’ chose; en Russie ils n’apprennent rien du tout. Souwarolï ordonnait au rédacteur de ses opérations sur le Danube d’ajouter un zéro au chiffre des Turcs qu’il venait de tuer ou de noyer dans le fleuve, en disant : « Quelle nécessité de ménager ces coquins-là? »

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mée trop vantée. Redoutable sur son territoire, où la nature et le climat lui sont de tout-puissants auxiliaires, elle n’est à craindre au dehors que par le nombre de ses bataillons. Sa sauvage impassibilité est une qualité négative dont les résultats sont parfois favorables, jamais décisifs, souvent funestes. On tue le soldat moscovite, on l’abat ensuite, et l’on passe outre, comme à l’Alma. Ses victoires contre les Européens sont encore à naître. Pendant une lutte de quinze ans avec Napoléon, il n’a pas eu en propre l’honneur d’un seul grand succès militaire. Napoléon l’a vaincu sur tous les champs de bataille, et l’a poursuivi l’épée dans les reins jusqu’au centre de l’empire. Les Russes sont très-fiers de 1812; ils invoquent cette date à tout propos et en tirent en leur faveur une induction d’invincibilité, comme si ce prodige de l’anéantissement de la meilleure armée que le monde ait vue depuis celle de César, était dû à l’habileté de leurs généraux et à la bravoure de leurs soldats, et non aux éléments conjurés et à la fière confiance d’un héros abusé par sa fortune *.

Napoléon l’a reconnu lui-même : « Si j'avais en un général en face de moi, pas un soldat français n'aurait

' Napoléon se laissa tromper par les avances perfides des généraux slaves, comme Crassus par celles des généraux parthes. Il attendit la paix à Moscou, comme Crassus l’avait attendue àCarrhes. Koutousoft fut pour lui un autre Surena. Crassus et Napoléon durent leur ruine à la même cause; un sentiment trop haut de la supériorité de leurs armes et l’impossibilité de sortir du pays où ils s’étaient engagés.

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repassé le. Niémen ; flous aurions tous dormi du même sommeil, sous la même neige. »

Après dix-sept ans employés à vaporiser sa haine, à étouffer son cœur, sa pensée, ses facultés, ses instincts, à se réduire à l’état de machine, le soldat est rendu à luimême. On le libère, on le chasse, — jusqu’à ce qu’on le reprenne pourtant, car on peut toujours le reprendre. Les oiseaux ont leur nid : ils trouvent ici ou là leur grain de mil ; le soldat libéré n’en a pas; il est sans ressources sous le ciel. En quittant le service, il est devenu libre, et, par là, indépendant de son ancien seigneur. Son éducation militaire l’a rendu impropre à tout travail. D’ailleurs la libération, nous venons de le dire, ne le livre à lui-même qu’éventuellement. Aussi l’amertume et le désespoir remplissent-ils le cœur de ces hommes.

La loi de la libération, après dix-sept années de service dans la ligne, et quinze années de service dans la garde, les grenadiers et l’artillerie, appartient à l’initiative de L empereur. Dans les premiers temps de son règne, ce prince parut comprendre que l’existence du servage était, pour un peuple qui aspire à prendre rang parmi les nations civilisées, un stigmate honteux de barbarie. Alexandre, à son avènement, l’avait hautement flétrie. « Je n'ai pas besoin, avait-il dit, de m'étendre sur l'avilissement et le malheur d'un état pareil. # Nicolas accepta la théorie, et, pressé par le temps, sembla vouloir en tenl’application. Mais ces essais, mal conçus et mal con-

duits, dont le comte Kisseleff, ministre des domaines, avait été le promoteur, après avoir eu toutefois la prudence de vendre les serfs de ses propriétés, échouèrent devant la résistance intéressée des seigneurs : un oukase impérial avait autorisé les serfs à se racheter moyennant une somme fixe. Un autre oukase déclara que ce rachat ne pourrait s’effectuer que du consentement des propriétaires. C’était décréter dans le vide; car le droit de rachat ainsi limité était consacré par la coutume et en pleine vigueur.

Il est impossible de toucher au bien sans en faire. Ces tâtonnements mêmes portèrent leurs fruits. La condition des serfs de la couronne en fut améliorée. On les rendit usufruitiers héréditaires de leur chaumière et de leurs champs, et, par un singulier abus de mots, on les déclara hommes libres (odnodwortzi), — fiction pure, mais précédent grave, gros d’une réforme pacifique — ou d’une révolution sanglante.

L’émancipation est surtout une question financière, et c'est ce qui rend sa solution si délicate. Le serf n’est pas un homme, mais une chose, une valeur qu’on cède, qu’on vend, qu’on engage, et sur laquelle on emprunte. Or cette valeur tient exclusivement au fait du servage. Si on le supprime, elle s’anéantit, et la propriété privée reçoit une rude atteinte. Insurmontable pour un esprit vulgaire, cet obstacle le serait-il pour un homme de génie, ou seulement de conviction et de bon sens? Nous sommes convaincu du contraire. La prospérité qui résnl-

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terait presque instantanément de la libération par l’augmentation dans la somme du travail général formerait une large compensation aux sacrifices que le gouvernement devrait s’imposer pour prévenir la perturbation des intérêts privés. N’a-t-on pas dix fois plus à attendre, en effet, de l’homme libre, vraiment libre, de fait et de nom, ayant le triple stimulant de la nécessité, de la famille, de la possession, tous les horizons ouverts, tous les espoirs permis, tous les avenirs possibles, que du serf inerte qui, assuré de ne pas mourir de faim, s’endort sur le sillon, indifférent à un lendemain qui, pour lui, ressemble à la veille, qui ressemble à tous les jours?

Je ne parle que de la partie matérielle de l’affranchissement. Quant à la partie morale, il n’y a plus rien à en dire; la nation russe ne sera quelque chose que lorsque la classe serve, — c’est-.à-dire plus des deux tiers de sa population, — aura cessé à' être rien.

Repoussé du côté des seigneurs, le tzar crut pouvoir atteindre le même but d’une manière détournée, à l’aide de cette mesure de la libération, qui, en ôtant plus d’hommes à la propriété par le recrutement, et à la glèbe par la libération, devait faciliter ou amener avec le temps une émancipation complète. Mais c’était remplacer un mal par un autre. La liberté, ainsi conquise, ne pouvait être considérée comme un bien pour ceux qui la recevaient, puisque après dix-sept ans d’un service pénible et d’une discipline implacable, elle ne leur laissait, en leur rendant la libre disposition d’eux-

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mêmes, qu’une affreuse misère, la mendicité ou le brigandage.

Tout le monde comprend en Russie l’injustice et le danger de cette situation ; mais personne n'ose dire la vérité au souverain, parce qu’il faudrait condamner tout le passé d’une mesure dont il a pris l’initiative, et qui a créé d’irréparables malheurs. Ces sortes de révélations, d’ailleurs, sentent trop la Sibérie pour que les lèvres ne leur servent pas de sépulcre.

En résumé, la libération a jeté sur le sol de l’empire près de deux millions d’hommes habitués au maniement des armes, et peu soucieux d’une vie qu’on leur a rendue impossible.

Péril immense, que la guerre actuelle a conjuré, — non détruit!

Dans toutes les émeutes de paysans, les soldats libérés ont joué le principal rôle.

On croirait, d’après ce qui précède, que la condition du soldat russe est la plus malheureuse destinée du globe; c’est une erreur. Celle du soldat polonais, incorporé dans les armées du tzar, est d’un degré plus haut sur l’échelle du malheur.

Sur six cent mille hommes de troupes, chiffre normal de l’armée russe en temps de paix, on compte un sixième de Polonais. Les provinces de Samogitie, de Lithuanie, de Volhynie, de Podolie, de l’Ukraine, de la Russie blanche, sont décimées par de continuels recrutements. Autrefois la noblesse était exempte du service militaire; un

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oukase récent -a aboli ce privilège. Les fils des meilleures familles polonaises portent aujourd’hui l’uniforme russe. La religion et la langue sont l’objet d’une terrible persécution. Un soldat du royaume de Pologne n’a pas le droit de prononcer un nom dans son idiome natal. On le contraint de fréquenter les églises orthodoxes et d’obéir aux ordres des popes qui prêchent une autre religion, un culte hostile, celui des convertisseurs et des maîtres. Les enfants des juifs polonais sont passibles du recrutement dès l’àge de six ans. Dès six ans on les arrache à leurs mères. Cela rappelle les ordonnances d’Hérode. Ces petits êtres ont, comme on l’a dit, la mort pour

nourrice ; leurs jeunes os jonchent toutes les routes

Le juif! c’est lui qui accusera le tzar devant Dieu! Sous les Pharaons, il fut moins opprimé que sous Nicolas. (Voir la note D.)

Si de la position du soldat nous passons à celle de l’officier, nous trouvons, dans des conditions différentes, des maux semblables. L’officier est accablé par les exigences du service ; car dans aucune armée la tâche n’est aussi laborieuse, surtout depuis le règne de Nicolas, qui a poussé la soldatomanie jusqu'au fanatisme. Les parades, les revues, les campements, les manœuvres, absorbent tous ses moments. Sans cesse exposé aux intempéries d’un climat épouvantable, épuisé par de longues marches, livré en pleine paix à toutes les fatigues de l’état de guerre, il ne trouve pas même dans la quotité de ses émoluments une compensation à cette existence pénible. Les officiers

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qui manquent de patrimoine et de crédit meurent de faim.

« Il faut être colonel pour vivre, me disait, en 1852, un officier russe, neveu du général D... Le traitement attaché au grade serait loin, il est vrai, d’assurer au titulaire une existence convenable; mais il y supplée aux dépens du soldat. Le colonel gagne sur l’habit, sur le pain, sur la poudre, sur les balles surtout. Le soldat est hâve, débile; le colonel, gras et rose. Cela s’explique; l’un vit de l’autre. »

Et comme j’exprimais ma surprise de ce que le tzar souffrait de tels abus :

« L’empereur n’y peut rien ; l’armée entière est constituée sur cette base. Quand les concussions deviennent trop criantes, c’est-à-dire quand il y a scandale, il sévit pour la forme ; mais ces exemples sont rares et ne portent d’ailleurs que sur les grandes positions.

« Le pouvoir ne cherche pas un remède au mal. Il n’y en a pas; il le sait bien. Une réforme radicale peut seule guérir cette gangrène. Il récuse une solidarité accablante, voilà tout. La main qui frappe frappe haut pour être vue de loin. — C’est pour eela que le grade de colonel est notre point de mire à tous-; car, pour nous autres officiers subalternes, il représente la cessation d’un état de gêne humiliant et le commencement du bien-être et des jouissances physiques, les seules que nous connaissions, les seules qui nous soient permises. »

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