‹ Le Tzar Nicolas et la sainte RussiaChapitre 6 sur 53 · LE PRÊTRE · texte numérisé non relu

LE PRÊTRE

Si le prêtre libre est plus qu’un homme, le prêtre asservi, le prêtre instrument, est moins qu’un homme. Le catholicisme romain, tant qu'il conserva la pureté de la tradition évangélique , resta indépendant du pouvoir temporel. Les Pères de l’Église, qui furent aussi les pères de la civilisation , n’obéissaient qu’à un maître auquel les rois étaient soumis eux-mêmes ; le sceptre ne dominait pas la croix, il la suivait. Le jour où ces conditions

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s’altérèrent, où l'Église, oubliant les intérêts du ciel, s’enchaîna à l’État et se mêla au mouvement politique, elle perdit sa force et son ascendant moral. En Russie, l’asservissement de la religion a porté ses fruits, et rien ne saurait se comparer à la situation avilissante de ce clergé, qui s’intitule orthodoxe et prétend être le seul possesseur de la vérité évangélique depuis la séparation des deux Églises. (Voir la note E.) La fécondité de l’Église romaine et l’horrible stérilité de l’Église grecque résultent de ce double contraste historique. Pierre I* r , en donnant le tzar pour maître au culte gréco-russe, en a décrété la servitude, et, par la servitude, l’abjection.

Toutes les affaires ecclésiastiques sont régies par le saint-synode, qui, comme premier corps de la religion, ne relève que du tzar *. C’est réellement une institution de l’État, à l’aide de laquelle l’empereur gouverne despotiquement les églises de la communion orthodoxe. L’idée de conclave qu’on attache au synode, comme pouvoir indépendant, est fausse. Le procureur du tzar, parlant au nom du ministre des cultes, indique aux membres du synode les décisions qu’il convient de prendre, et ceux-ci exécutent littéralement des ordresà peine dissimulés sous la forme consultative. Le tzar, s’il n’est ni pape ni prêtre, s’il n’est pas revêtu du caractère ecclésiastique, s’il n’est

1 Le nombre des membres du saint-synode est indéterminé. Deux archevêques et un archiprêtre siègent ordinairement dans ces assemblées, ainsi que le premier procureur, intermédiaire du synode auprès du souverain.

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pas sacrificateur, n’eu est pas moins de fait et de droit le chef unique et suprême de l’Église, comme il l’est de la Russie entière.

Il y a deux sortes de clergé en Russie : le noir et le blanc; l’ordre monastique et l’ordre ecclésiastique proprement dit; le moine et le prêtre.

L’ordre monastique, ou clergé noir, est gouverné par le métropolitain, les archevêques, évêques, archimandrites (abbés), prieurs, etc. Nul n’est apte à entrer dans les ordres sans la permission du synode. Le moine ne peut ni posséder, ni administrer des immeubles, ni faire le commerce, ni recevoir en dépôt l’argent des autres, bien qu’il lui soit permis de placer le sien dans les établissements de crédit public. (Voir la note F.) 11 est exempt du recrutement, de la capitation, des peines corporelles et d’avoir la tête rasée. Le couvent ne s’en empare pas pour toujours. Il est libre de jeter le froc aux orties et de reprendre sa position antérieure; mais la voie du service civil lui demeure fermée, et il n’a pas le droit, pendant sept ans, de résider sur les lieux où il a été moine ni d'habiter les villes capitales de Saint-Pétersbourg et de Moscou.

Le gouvernement, qui cherche dans l’ordre religieux le point d’appui que l’administration a cessé depuis longtemps de lui offrir, encourage de toutes ses forces le développement de l’institution monacale. Ainsi se forme et s’entretient, sous son égide, une caste toujours grossissante de parasites vivant aux dépens d'autrui, et ne ra chetant pas, comme ailleurs, la vie matérielle qu’elle

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emprunte par la vie morale qu’elle communique. Il y a quelque chose de plus grossier, de plus fripon, de plus fanatique, de plus ivrogne, de plus dégradé que le mougik : c'est le moine.

Le clergé blanc se compose de prêtres, archiprêtres, archidiacres, diacres, etc. Il fait partie intégrante de l’administration de l’empire, et, sauf l’exercice du culte, il ne constitue en quelque sorte qu’un moyen de gouvernement. Ainsi l’article 560 du Code, tome XIV, lui prescrit de dénoncer les déserteurs et paysans appartenant à d’autres villages que le sien. La révélation du secret de la confession ne lui est pas absolument prescrite, mais, dit naïvement le chapitre vii, intitulé : Délations (§§ 1 426- 1427) : « le devoir du prêtre est de dénoncer les intentions criminelles contre la personne de l’empereur, parce qu’aiors la confession est illégale. »

Le prêtre n’est pas astreint à la reproduction textuelle. Il lui suffit de déclarer que tel individu nourrit de mauvais sentiments contre l’empereur. Ce n’est que lorsque l’autorité est légalement saisie qu’il est appelé à témoigner contre l’accusé.

L’immoralité d’un pareil système, son danger et l’exorbitant pouvoir de haine qu’il met aux mains d’un clergé corrompu etcapablede tout 1 * * 4 , sont faciles à comprendre. On tremble en pensant que cet homme, qui peut faire un

1 Le vice de l’ivrognerie est pousse si loin parmi le clergé, que, dans

certaines communes, les paroissiens sont obligés d’enfermer leurs prê-

tres le samedi, pour qu’ils soient en état de prêcher le dimanche.

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si terrible usage de son ministère, n’a souvent, n'a le plus souvent pas le libre usage de ses facultés lorsqu’il entre au confessionnal.

Le haut clergé, les archevêques, évêques, archimandrites, se recrutent ordinairement parmi les fils de prêtres, élevés dans les séminaires et les académies théologiques, et qui, après s’être fait inscrire pour la forme dans un couvent, sont admis comme secrétaires dans la chancellerie des évêques. « La plupart d’entre eux, dit M. Haxthaüsen, ne voient dans cette condition que les moyens de parvenir aux honneurs et de satisfaire leur vanité et leur orgueil, ces deux fléaux des classes supérieures en Russie. »

En résumé, si le prêtre a de faction sur le peuple, il ne le doit ni à son caractère, ni à ses mœurs, ni à sa science, ni à aucun genre de supériorité morale ou intellectuelle; il le doit à l’ignorance, d’où naît un fanatisme aussi étranger à la véritable piété, et plus honteuse pour l’espèce humaine que l’irréligion même. Il la doit aussi à l’influence qu’il exerce à titre d’agent direct du pouvoir, qui l’exploite, le caresse et le méprise, tout en lui montrant pour appât une curée de positions à occuper, quand l’église officielle sera devenue la seule église slave, et peut-être la seule église de la chrétienté; car, comme nous le dirons en parlant du slavisme, — l’Église grécorusse n’est pas moins ambitieuse que le tzar, et, ainsi que lui, elle rêve, dans un avenir rapproché, la domination universelle.

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Le pope n’est pas respecté comme individu, mais il est < : couté comme prêtre; il est craint comme représentant intime de l’autorité; il peut fanatiser, contenir, — non civiliser. Tant que le clergé russe n’aura pas été purifié, renouvelé, émancipé, l’action du prêtre ne profitera qu’à la barbarie et au despotisme.

Chaque année, au vendredi saint, on anathématise, du haut des chaires russes, le faux Dmitri, Mazeppa, Pougatchef etNapoléon. Je demandai à un pope à quoi servaient ces anathèmes, lancés contre des hommes morts depuis longtemps, et pour la plupart oubliés.

« A rien, me répondit-il. Cela n’a plus de sens, mais cela durera jusqu’à ce que la volonté du maître ait effacé ccs noms du rituel. »

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