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LE CODE ET L'ADMINISTRATION

Le Code russe a pour premier auteur le tzar Alexis Mikhaëlowitz, père de Pierre l". 11 publia, en 1649, sous ce titre : Sobomoïe oulojénié zakonn (collection générale des lois), une compilation informe, à laquelle Pierre I" ajouta quelques livres d’oukases. Catherine II afficha la prétention de compléter l’œuvre et de fixer la législation. Un programme pompeux fut rédigé avec le concours de Voltaire, de d’Alembert et de Diderot. Ce morceau de

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philosophie reçut les applaudissements de l’Europe. C'est tout ce que voulait l’illustre comédienne. La création fut enterrée à l’ombre du programme, et ressuscitée seulement sous le règne d’Alexandre, qui fit quelques efforts pour tirer la lumière du chaos d’une législation confuse. Une commission, présidée par le comte Spéranski, essaya de coordonner systématiquement les oukases, mais elle s’égara dans ce labyrinthe. Des commissions transformées en conseils et des conseils en commissions, des noms propres substitués à d’autres, des suppléments de traitement, et peut-être dix millions de frais ajoutés au budget des dépenses, telle fut, — suivant Schnitzler, — l’histoire de cette entreprise. Il était réservé à Nicolas de mettre la dernière main à cet inutile monument de la barbarie fardée. Dès son avènement, il reprit l’œuvre de son frère et l’acheva en partie. La première publication du Svod eut lieu en 1832. Elle se composait de quinze volumes in-4°, contenant huit codes ou livres : 1° Statuts organiques; 2° Règlements sur les prestations; 3° Règlements sur les finances; A 0 Code des conditions; 5* Lois civiles; 6° Règlements d’économie publique; 7° Règlements de police intérieure; 8° Lois pénales.

Mais, comme les oukases se suivent toujours sans se ressembler, la commission législative met au jour chaque année deux tomes de supplément, pour expliquer les changements survenus dans l’intervalle. De 1842 à 1 851 , seize volumes de ce supplément ont été publiés. On conçoit les difficultés résultant d’un état dechos&s qui,' pour

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constater si une prescription du Code est obligatoire ou non, oblige à compulser, avec le livre qui la renferme, les seize tomes supplémentaires qui peuvent l’avoir modifiée ou abrogée.

La commission a fait paraître en 1846 un petit opuscule pour apprendre au monde, ou plutôt aux Russes, comment s’est accompli ce travail d’Hercule.

Le Code a décrété lui-même son impuissance. On lit dans le préambule : — « L'autorité, dont toute justice émane, est seul juge inamovible: ses décisions seules sont définitives. » Mais alors à quoi bon des lois? Pourquoi un code écrit s’il existe un code vivant, sans lequel l'autre n’a ni sens ni virtualité?

Le caprice, voilà le Code. Ce qui convient au tzar est légal, ce qui lui déplaît ne l’est pas. Son opinion fait le crime, et sa volonté le châtiment. S’il ordonne une enquête, celui sur qui elle porte est déjà condamné. Le tzar ne peut soupçonner à tort. L’arrêt est rendu avant le jugement, et le jugement se montre toujours conforme à l’arrêt. Si l’infaillibilité existe quelque part, ce n’est pas sous la tiare romaine, c’est sous le sceptre moscovite.

Le Code ne sert à rien, si ce n’est aux gens de rapine, qui pratiquent l’art impossible de l’interpréter. Spéranski, son laborieux compilateur, a reconnu lui-même que l’amalgame incohérent d’oukases contradictoires qui constituent les éléments de la législation russe ouvrent un champ sans limites à la chicane et à la fraude. La plupart des questions litigieuses de la vie civile n’étant

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pas définies avec précision, chaque question soulevée, chaque intérêt débattu, nécessite des recherches interminables. Le bon vouloir des juges, stimulé par des arguments irrésistibles, se substitue alors aux lois absentes. Quelques roubles de plus ou de moins changent complètement la face d’une affaire. Omnia venalia llomæ.

Tels principes, telles conséquences. La législation n’est pas faite, l’administration est à faire. La bureaucratie est un des ulcères qui rongent la Russie. Dans ces régions, le droit n’a aucun sens si on l’invoque les mains vides. On le laisse se morfondre dans les antichambres, on l'use par des lenteurs calculées, on le paralyse par une invincible inertie, on le désespère par les kroutchki *. Employé et fripon, — employé à tous les degrés et fripon à tous les degrés, — sont termes synonymes. Ainsi s’expliquent les revenus énormes que les gros bonnets de l'administration tirent de fonctions fort médiocrement rétribuées par l’État. (Voir la note G.) * Ils me voleraient mes vaisseaux, s'ils savaient où les mettre », disait Alexandre. Au combat naval deTehesmé (juillet 1770), VOrloff fut incendié par les Turcs. Comme ce navire portait le nom du favori de l’impératrice, on n’osa pas mentionner sa destruction dans le rapport officiel. L ’Orloff continua

* On désigne ainsi les pièges tendus par les employés à tous ceux - qui 11e connaissent pas le dédale des lois russes, que personne ne connaît, pas même les hommes appelés à la profession publique de celte science.

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de figurer sur les contrôles de la marine, avec son équipage, ses canons, etc. Des sommes énormes furent successivement employées à des réparations fictives, et ce vaisseau, que le gouvernement croyait, il y a dix ans à peine, posséder sous ses yeux, dans le port même de Cronstadt, n’existait plus depuis soixante-dix ans.

Les petites positions glanent derrière les grandes. Le tchinovnick, malgré la modicité de son traitement, vit grassement en ville et possède l’été son petit cottage à la campagne.

« Que l’empereur me donne un serin à nourrir, disait l’un de ces employés, et avec ce serin, je nourrirai toute ma famille. »

C’est l’administration et la magistrature qui pervertissent le peuple. En voyant le bureaucrate et le juge, tous les représentants de l’autorité, vendre la justice au plus offrant, comment le peuple conserverait-il intacte la notion du droit? Il ne faut pas demander l’impossible. La nation russe n’est pas responsable de ses vices. Avec ses qualités propres, ses habitudes hospitalières, ses tendances affectives, ses goûts simples, ses besoins de foi, son amour de la famille, de la commune, de l’homme, on pourrait tirergrand parti de cette nation. Le pouvoir ne l’a pas voulu. Il n’a cherché ni à développer les bons instincts qu’elle possède, ni à lui inspirer ceux qui lui manquent. Il n’a pesé sur elle que pour la corrompre. Le succès de cette politique matérialiste a été complet. Toutes les impuretés de l'Occident se retrouvent chez le

Russe à un degré plus avancé; toutes les corruptions de la vieillesse, il les a en sortant des langes de l’enfance. Le mot de Voltaire n’a pas cessé d’être juste : — « Pourri avant d'être mûr. »

Enorgueillis par la peur en partie factice, en partie réelle, qu’ils inspirent à l’Europe, les Russes se sont fait, par mépris pour les autres nations, un dieu à eux, qu’ils invoquent à tout propos, le dieu russe. Ce dieu les a pourtant assez mal partagés; — des steppes sans fin, des plaines glacées, des solitudes sans poésie et sans mystère, d’éternelles forêts de sapins et de bouleaux, des villes mornes, ensevelies dans ces espaces, et neuf mois sur douze de frimas horribles, — tel est leur lot dans la répartition de l’air, de la terre et du soleil.

Un poète slave a défini ce dieu, — le dieu des frimas et des chasse-neiges, des routes à rendre l’âme 1 , des au-

‘ « Je ne vous parlerai pas, écrit un voyageur, un Russe, — dan® une lettre que nous avons sous les yeux, — des pentes glacées que le sabot ne mord plus, et sur lesquelles on est entraîné avec une rapidité vertigineuse, — ni des rivières encore mal prises, dont la glace cède et ploie sous le poids de l’équipage. Ceci n’est qu’un danger, et c’est moins pénible que l’horrible monotonie de ces espaces sans fin, où l’on se traîne lentement, tantôt sur patins, tantôt sur roues; là empêché par le manque de neige, ici par son abondance, avec dix-huit heures de nuit sur les vingt-quatre, dans l’impossibilité d’abréger, même par la lecture, l’éternelle durée des heures, cahoté, moulu suides routes impossibles, comme on n’en trouve que chez nous. — C’est l’un de ces supplices dont Dante, s’il l’eût connu, n’aurait pas manqué d’enrichir son Enfer. »

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berges sans lits, — des affamés et des grelottants, des aventuriers et des pauvres de toute espèce, — de tous ceux qui ont sainte Anne au cou *, — des laquais sans bottes, des maîtres servant comme des laquais, le dieu de grâce pour les sots, de rigueur pour les gens d’esprit et de tout ce qui est hors de propos.

On n’a rien à ajouter à cette peinture locale, dont la triste réalité a saisi l ame russe elle-même.

L’insurrection de 1825 a prouvé que, dès cette époque, — il y aura tout à l’heure trente ans de cela, — des esprits généreux, et en grand nombre, se préoccupaient du besoin des réformes et dévouaient leur vie à cette tâche. Les Pestel, les Ryléief, les Bestoujef, voulaient refaire la justice, refaire l’administration, refaire le pouvoir, refaire la moralité publique. Nicolas Bestoujef, conduit devant le tzar, à deux pas du bourreau et de la potence, osa tracer ce hardi plan civilisateur dont Pestel avait rédigé le code. Le tzar, saisi d’étonnement, presque d’admiration, lui offrit le pardon en échange de sa fidélité. « Laissez à la justice son libre cours, répondit Bestoujef, et ne faites plus dépendre le sort de vos sujets de vos caprices ou de vos impressions du moment. » La plupart des chefs de l’insurrection furent pendus, quelques-uns deux fois, par la maladresse du bourreau. Le

* On dit en Russie que sainte Anne est une prostituée, parce qu’elle se jette au cou île tout le monde; allusion à l’abus que le pouvoir fait de cel ordre en laveur surtout du tehinornik. l’homme le plus détesté de l'empire

poêle Ryléief fut du nombre. « Maudit pays, s’écria-t-il , ou l'on ne sait ni juger, ni conspirer, ni pendre ! » Les autres furent jetés au Minotaure de la Sibérie, qui acheva de les dévorer. Un jour viendra cependant, — et ce jour est proche, — où, à la place même où furent dressées ces potences, on élèvera des statues aux hommes de cœur, de talent et de courage qui se mirent à la tête de ce mouvement rénovateur, la première manifestation armée de la conscience russe. Ce n’est pas en vain qu’on combat pour une idée juste, ce n’est pas en vain qu’on donne sa vie pour la vérité. Tel tombe ignoré ou flétri, dont la mémoire se relève bénie et illustre. Vertu, tu n’es pas qu’un nom, et Brutus eut tort de te nier en se tuant!

En attendant les prochains réformateurs et les nouveaux apôtres, le peuple russe croupit dans son marais, étouffe dans sa corruption.

Dans les transactions du commerce et de l’industrie, le pot-de-vin est le point de départ et le couronnement de toutes les transactions. Le marchand, le négociant, l’homme d’affaires, le gentillàtre qui a une fortune à faire, déploient dans la fraude d’inconcevables ressources d’imagination. Un écrivain de la petite Russie, Gogol, dans un beau livre dont nous parlerons plus loin « les Ames mortes, » a donné des détails horribles sur cette tendance caractéristique de sa race.

Une plaisanterie populaire, citée par Haxthaüsen, rapporte que Dieu, après avoir créé la terre, pensa à la peupler. il forma, à cet effet, un assemblage des différentes

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nations, et leur attribua à chacune une partie du globe terrestre. Le Russe obtint aussi, pour sa part, des biens et de la terre en abondance. Cette répartition terminée, le bon Dieu demanda à ses peuples s’ils étaient contents. Tous répondirent : — Oui, hormis le Russe, qui, ôtant son bonnet et s’approchant du Créateur, lui dit : — A na vodkoutschtojé? (et le pourboire, monsieur?)

En Russie, le vol ne déshonore pas, pourvu qu’il produise le bien-être. Le cynisme habile est l’objet de tous les respects. On le cite en exemple; on aspire à l’imiter. C’est la mesure de l’intelligence. A la vérité, ces idées ne sont pas absolument slaves ; elles appartiennent aussi à nos sociétés vieillies; mais la Russie seule a ce privilège de les voir professer hautement, et se convertir chez elle en dogme.

Un receveur de province était venu à Pétersbourg pour y effectuer des recouvrements. Il prit un traîneau, se rendit à la caisse impériale, toucha la somme et la déposa au fond de la voiture. Il avait des connaissances en ville; il fit des visites, profita largement de l’hospitalité de ses hôtes, perdit graduellement la raison sous l’influence de libations copieuses, et, en payant l’isvotchik (cocher), oublia dans le traîneau son argent. La mémoire lui revint le lendemain. Il courut à la police ; on se mit à la recherche du cocher, qui, profitant du dégel, avait quitté le traîneau pour le droschki. On parvint néanmoins à le découvrir. La voiture fut visitée et les sacs retrouvés intacts. Le receveur retourna en province avec son ar-

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gent, et l’isvotchik se pendit dans sa remise. Il s était fait ce beau raisonnement : « Dieu me mettait la fortune entre les mains et je n'ai pas su en profiter; je ne mente donc pas de vivre. »

Toute la morale du peuple russe se résume par ce fait d’un homme qui se pend, de regret d’avoir manqué l’occasion d’en voler un autre.

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