L'INSTRUCTION PUBLIQUE
La corruption engendre la corruption, et c’est ainsi que les générations se succèdent dans ce triste pays, apportant au berceau et emportant dans la tombe la lèpre originelle. Le tzar Pierre a créé la force politique; il a fait des esclaves. 11 reste à créer la force morale, à faire des hommes. Pierre I", Pierre III, Catherine II, Paul I", Alexandre, Nicolas, n’ont songé qu’à continuer et à exagérer l’œuvre de Pierre. Ils ont tout donné à la centrali-
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sation gouvernementale, rien à l’intelligence, et, par elle, aux moeurs publiques. Nous avons vu passer des tyrans, plus ou moins recouverts du cuir velu que l'on trouve toujours sous la veste misse, suivant un mot de Duclos, reproduit par Napoléon ; mais nous n’avons vu à l’œuvre ni un réformateur, ni un législateur. L’ignorance! la sainte ignorance, tel a été le mot d’ordre de tous ces meneurs d’empire.
Catherine, — cette impératrice qui philosophait avec Voltaire, et faisait serfs, pour les donner à ses amants, les cultivateurs libres de la petite Russie, — trahissait le secret de l’État, lorsqu’en réponse à une lettre du gouverneur de Moscou, qui se plaignait de l’insuccès des écoles nouvellement ouvertes, elle écrivait :
« Vous vous plaignez de ce que les Russes ne cherchent point à s’instruire. Ce n’est pas pour eux que j’institue des écoles; c’est pour -l’Europe, où il faut conserver notre rang dans l’opinion. Du jour où nos paysans auraient le désir de s’instruire, ni vous ni moi ne resterions à nos places. »
Les successeurs de Catherine n’ont pas répudié cette tradition. S’ils ont paru de temps en temps porter leur sollicitude sur l’éducation publique, ils ne l’ont fait que pour la forme, pour l’opinion, pour l’Europe. En réalité, ils s’appliquaient à maintenir les études à l’humble niveau d’un ordre de choses dont l’obscurantisme est la clef de voûte. Cette tendance domine tout le mouvement de l’éducation en Russie.
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On comptait, en 1852, dans la Russie proprement dite: 2,265 instituts, 122,768 élèves, 6,911 professeurs et employés.
Dans le royaume de Pologne : 1,510 instituts, 80,394 élèves.
Au Caucase : 49 instituts, 3,781 élèves, 246 professeurs.
Sous la direction du clergé russe : 2 séminaires, 7 écoles, 10 externats, 1,204 élèves, 65 professeurs.
H écoles mahométanes, 586 élèves.
Dans les établissements militaires : écoles de cadets, d’artillerie, du génie, 8,340 élèves, 850 professeurs.
Dans les écoles de marine : 4,063 élèves, 327 professeurs.
De géomètres : 607 élèves, 97 professeurs.
Écoles des mines, du commerce : 9,740 élèves, 433 professeurs.
Ponts et chaussées : 437 élèves, 85 professeurs.
Forêts, 1,628 élèves, 91 professeurs.
Jardinage : 58 élèves, 6 professeurs.
Dans les villages du gouvernement : 2,795 écoles, 164,762 élèves, 2,883 professeurs.
Voilà pour les chiffres. Quant aux études, comparées à celles des lycées d’Europe, elles sont d’une faiblesse extrême. L’établissement modèle, — l’Université dePétersbourg, — que l’Université suspecte et disgraciée de Moscou, vers laquelle se porte aujourd’hui le courant intellectuel, ne tardera pas sans doute à égaler, — (‘Université de Pétersbourg comprend trois facultés : — la
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philosophie, la jurisprudence, les sciences mathématiques et naturelles; — maison n’y enseigne en réalité, de ces sciences, que les éléments. Tout ce qui pourrait ennoblir l’esprit de l'élève et élargir le cercle de ses idées est soigneusement exclu du programme. Des bulles de savon plus ou moins brillantes, mais qui s’évanouissent au moindre contact, représentent l’éducation universitaire. Le ministre de l’instruction publique, M. Ouvaroff, a fait de louables efforts pour améliorer cette situation ; mais que peuvent les tendances d’un homme bien intentionné contre l’inflexible logique du système? Le gouvernement russe est basé sur l’illusion, et c’est par la raison que l’illusion doit être détruite. Tout ce qui peut servir à développer la raison lui est donc fatalement hostile; et, comme il n’a d’autre préoccupation que de fortifier son propre principe, on peut affirmer que l’instruction publique en Russie ne sera mise au niveau de celle des autres États, et en harmonie avec l’esprit du siècle, que lorsque la forme gouvernementale aura été renouvelée dans cet empire.
Les écoles militaires furent de tout temps, de la part du pouvoir, l’objet d’une sollicitude spéciale qu’expliquent les prédilections des tzars pour l’armée. Mais comme tout se tient dans l’enseignement d’un peuple, les instituts militaires se sont naturellement ressentis de la faiblesse des instituts civils. En Russie, il ne peut y avoir que des officiers A’ inspirât ion, comme Souworoff, ou d ’ expérience pratique, comme Paskéwitch. Les capacités formées par
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l’école seule n'existent pas. Tous les généraux qui se sont distingués par leurs connaissances militaires étaient des étrangers, notamment des Allemands de la Baltique, — pépinière où les tzars recrutent depuis des siècles leurs meilleurs généraux et leurs plus habiles diplomates.
Un fait digne de remarque”, c’est que les études sont, relativement, beaucoup moins fortes dans les écoles d’hommes que dans les instituts de femmes. Il n'est pas de pays où l’on donne tant à l’éducation des unes, si peu à l’éducation des autres. 11 en résulte pour les femmes, dans la vie privée comme dans la vie sociale, un incontestable ascendant.
Les dames russes sont loin de l’époque où le dialogue suivant pouvait s’établir entre une femme moscovite et son mari allemand :
— Mon cher époux, pourquoi ne m’aimez-vous pas ?
— Mais je t’aime passionnément.
— Cependant je n’ai point encore reçu de preuves de cet amour.
— Quelles preuves te faut-il ?
— Vous ne m’avez jamais battue *.
L’autorité, de nos jours, est échue aux femmes russes par la voie qui l’assure dans le commerce intime, la supériorité intellectuelle. Si elles ne gouvernent pas, c’est que l’exercice du pouvoir répugne à leur nature nonchalante; mais elles régnent sans conteste dans le salon du
* Quateriy Review. Revue britannique.
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noble, dans le comptoir du marchand, dans l’isba du mougik. La chevalerie n’a pas créé à la femme, dans l’Occident, un empire aussi incontesté que la barbarie le lui a fait en Russie.
Au fond, cette direction imprimée à l’éducation publique est d’une stricte logique. La femme peut être impunément tout dans la famille, du moment qu’elle n’est rien dans l’État, du moment qu’elle n’est pas même une âme, ce que le recensement établit d’une manière peu courtoise mais fort claire, en la retranchant tout simplement de l’espèce humaine *.
Ce qui importe à l’État, c’est que l’enseignement ne forme pas d’autres caractères que ceux qui lui conviennent, qu’il ne fasse pas de raisonneurs, de ces hommes maigres et pâles craints de César; que, par un développement intempestif de l’intelligence, il n’éveille pas les notions dangereuses du droit naturel ; qu'en un mot il n’affecte pas l’idée providentielle qui s’attache à l’autocratie, et sans laquelle son principe ne pourrait subsister un seul jour. Tel est le problème que l’État se pose sans cesse, et que son système d’éducation, — il faut le reconnaître, — résout complètement.
Mais il est une force supérieure aux misérables calculs des hommes! Le temps marche et l’idée avec lui. La li-
* Les relevés de la population ne mentionnent pas les femmes. On dit de telle commune qu’elle contient tant d’àmes, c’est-à-dire tant d’hommes. Les femmes passent par-dessus le marché.
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berté, tantôt acclamée, tantôt reniée, mais toujours vivante, poursuit sa route, transformant ou brisant sur son passage tout ce qui fait obstacle à l’accomplissement de ses destinées. Déjà elle a franchi la frontière; elle s’est introduite dans la littérature sous la forme de la satire, dans la politique sous le manteau du slavisme. Elle est au cœur de l’empire. Combien de temps mettra-t-elle pour s’emparer du corps entier? Il n’y a plus d’autre question aujourd’hui. (Voir la note H.)