‹ Le tzar Nicolas et la sainte RussieChapitre 12 sur 42 · LES AIES MORTES DE GOGOL · texte numérisé non relu

LES AIES MORTES DE GOGOL

Tandis que la comtesse [loslopcliiue, suivie à distauce par ses cmukïs, mais non ses rivales, mesdames Panaëf et Paulolï, iui^riinait un nouvel é)an à la satire poétique, un écrivain doué d'un rare mérite d'analyse et d*une imagination bnllanlo, Gogol, créait, avec une véritable ^ puissance, l'oLservation et la critique de mœurs. I^e roman dos Ames martes, roman essentiellement russe par le fond, la funne et Tesprit, est l'une des œuvrer éminemment originales de notre époque. Uans une sé*»

LA SAliSTE RUSSIE. 87

rie de scènes/ puisées à la réalité mAiiie et empreiiitefs d'une irouie fébrile^ qui rit toujours et navre jusqu'au spasme, Tauteur a rois à nu les différents aspects de cette vénalilé cliiuiiiqu^i et héréditaire, qui, en Russie, circule dans les veines du corps social avec plus d'abondance que Teau des fleuves ne coule à travers ses steppes.

Dans la comédie du Réviseur^ il avait fait, avec une minutie cruelle, Tanalomie pathologique du tchinovnick. 11 entreprit, dans les Ames mortes^ celle du gentiliàtn' rosse, personnage presque inconnu, caché dans ses marais comme le renard dans sa tanière, et qui, suivant Texpression d'un écrivain déjà cité, suce la vie et le j^ang du peuple, avec le naturel et la naïveté île I rufanl qui se nourrit du sein de sa mère.

On sait quVn Russie les recensements se font par àmo ((iouc/ia, paysan); les femmes ne sont pas des âmes, je Tai dit; elles ne comptent pas dans la population. Ces relevés ont lieu tous les vingt-cinq ans, et les communes, à chaque recensement nouveau, doivent représenter au lise le même nombre d ames que précédemment. Les impôts se règlent sur cette base; on ne tient compte ni des décès ni des naissances survenus dans l intervalle.

Gogol s'est emparé de ce mécanisme pour montrer l'industrialisme indigène, spéculant sur lésâmes mortes, qu'il achète à bas prix aux, anciens propriétaires, comme si elles étaient encore vivantes, et dont il se fait donner quittance, dans riiUenlion d'emprunter sur ces titres au • conseil de tutelle quelques centaines de milliers de rou-

Mes, qu*il ira ensuite prudemmenl dépenser à letranger.

L'aiiU'ur n a, du ivste, invenié ni suii sujet ni son héros. Il a taillé dans le vif ; il a peint une spéculation f'xislanle, contn' Inquelle les lois ont sévi récemment. L'homme qui, dans les Apies mortes, personnifie cet industrialisme que rien ne décourage, — pas même la tombe, — est un type. Ce lype représi^nte une nation, et cette nation est la Russie.

« Li) liussie, dit Gogol en terminant, avec une tristesse exempte cette fois d'ironie, où va-t-elle? Que veut -elle ? Nul ne l«' sait, — rien ne Findique. Elle ressemble à ses steppes arides et sans ûn, dont 1 œil ne peut embrasser rhorÎEon ni sonder les profondeurs. •

Ce qui doit surprendre le plus dans ce livre, ce n'est pas qu'un Russe ait pu l'écrire, mais qu'il se soit trouvé une censure pour en autoriser la publication. Les hésitations des mutilateurs de la pensée, indécis entre le princîpe d'autoriii' qu'ils doivent préserver de toute atteinte, et l'esprit public qui les presse, jointes à une ignorance profonde et féconde en bévues, dont se réjouissent les salons d'opposition à Samt-Pelersbourg, peuvent seules

«xpliquer ce phénomène.

Renrière le rire neneux du peintre, la censure n'a pas saisi le fer rouge de l'exécuteur; elle n'a vu qu'une boutade humoristique dans une satire capable de déshonorer tout un pays.

L'opinion suivit d'abord l'impulsion ; le tzar même,— 'homme à Toeil inquiet, — y fut trompé.

Lorsque Gogol lui fit hommage des Ames mortes^

Nicolas ('tait on humeur do rôloraies. Cotte peinture si franche et si vive d'abus criants le frappa et lui plut.

0 Je vous envoie, écrivit-il au romancier, un petit livre de ma composition ; je vous conseille de le lire et d'en

proQtor. n

Gogol ouvrit ce volume: chaque feuillet était formé par

un billet de banque.

Il répondit qu'il avait reçu le livre avec respect, qu'il l'avait lu avec admiration, et qu'il attendait le second volume avec impatience.

Ce fut seulement après la pXiblication, ei à l'effet produit, qu'on jugea de la vraie portée de l'œuvre, La Russie, en se regardant dans ce miroir, s'était trouvée si laid(\ qu'elle avait poussé un cri d'horreur. Ce cri fut une révélation pour le pouvoir. Dès lors lëcrivain rencontra au-dessus et autour de lui toute sorte de mauvais vouloirs. Des inlluences persistantes s'appliquèrent à changer sa direction intellectuelle; on l'attaqua par le sentiment patriotique, qu'on l'accusait d'avoir méconnu en livrant la Russie au mépris de l'Europe. Devant ces obsessions tenaces sa raison se troubla. 11 brûla la seconde partie des Ames maties, brisa sa plume, renia sa gloire, <*t mourut peu après, laissant indécise la question de savoir s'il avait ou non hâté sa fin.

Mais Gogol, en partant, ne put éteindre la lumière qu'il avait faite. L'école réaliste, qu'il a fondée, lui a sui voeu.

90 LA SAINTS RUSSIB.-

Dôjà Dostoiewski,^ dans son roman des Pauvres gens,

a révélé un laTitier tic sa pensée, je n'ose pas dire de son génie,

Gogol, — qu'il Tait voulu ou non, — fut un des plus vigoureux ouvriers de la prochaiikî réforme, — le continuateur du poëte Ryleîef. Les larmes chaudes, cachées sous sa gaieté sombre, tombaient depuis longtemps de la conscience russe. En analysant devant cette âme attristée la cause de ses douleurs, représentée par le milieu abject où elle vit, Gogol fit acte d opposition. Il flétrit le pouvoir dans son essence.

Le succès de son livre eut trois phases, — de rire, — d^ stupeur, — d'antagonisme à l'autorité. Cette dernière dure encore. L'opinion s'écarta de l'homme, — son idole nn moment, — -dont aile vit avec dégoût la chuté. Elle resta fidèle à l'œuvre.

En Russie, cmx qui lisent détestent le pouvoir ; ceux qui Taiment ne lisent pas, ou ne lisent queues futilités étrangères. La remarque est d'un Russe.

UN£ ODE DE CHAMItKOFF.

Je terminerai cette rapide peinture de Papostolat intellectuel de la pensée slave en citant une œuvre de Chamiukoff, jeune po^te qui parait vouMr se placer sur le terrain des libres esprits. €ette ode accuse des tendances homanitaires qui se retrouvent dans toutes les productions de la poétique nouvi'llt* (jue l^sprii df fçouvernement n a pas étouffées.

« Le flatteur dit : Courage, sois fier, ô p(;uple au front

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02 LA SAINTË RSSSIE.

couronné, au glaive invincible! toi qui disposes iW \u moitié de l'univers.

«r l'as frontière à lun «Mupire. La f(»rt«ne obéit a un signe de ta main. Le monde t appartient et plie en esclave devant ta majesté.

H Le Steppe s épanouit en cliamps féconds, tes montagnes élèvent dans les airs leurs têtes boisées, et tes rîvièrrs ivssomblcnl à l'Océan! 0 mon pays! dépose ta fierté, n'écoute pas les flatteurs.

0 Et quand tps riviéros rouloiaiont dos ondes comme l'Océan, et quand tes montagnes ruisselleraient de rubis et dVmeraudes, et quand des mers t'ap^iorteraient leur tribut,

« Et quand des pays entiers baisseraient les yeux devant l'éclal lie ta toute-puissance, dépose ta fierté, n'écoute pas his flatteurs.

«( Romen été> plus laissante, les Mongols plus invincibles. Où est Uome ? Que sont devenus les Mongols?

1 Ta mission est plus haute et plus sainte : c*est le sa- <*rilie<' et l'ainoin'; c t'st la foi el la fraternité.»

En résumé, il est impossible de méconnaître dans les satires de la comtesse llostopehine, dans l'a|»iuirition des Ames mortes de Gogol, et dans les odes de Chamiakoff, toutes dominées par une même aspiration vers un idéal nouveau, les signes révélateursdu mouvement des esprits. Quand l'idée commence à trouver un auxiliaire dans la

parole libre; quand ce même pouvoir, hier tout puissanl| qui la flagellait comme uneécolière, Texilait comme une coupable ou remprisonnait coiiinic une folle, s'anvle tout à coup devant elle, incertain et comme troublé ; qu»n(] ce |)onvoir, si àpro et si actif dans la n'»pression. laisse passer inaperçue ou impunie la critique des hommes ot des choses orOciels, c'est que la pensée a acquis, à rinsu d'elle-même, une forc(» rnystcrieusi' av(M' laquelle il doit compter, contre laquelle il sera bientôt horsd*état de réagir; c'est que Us temps clc l'esprit public sont venus, et que I émancipation est proche.

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