LE PANSLAVISME
QuVsl-ce que le slavisme. docirine iloni tout le inondo parle, que t^i peu conDaii>siem, que ses seetaleurs euxmêmes ne définissent pas toujours avec précision, qui est eiicuiv une synthèse plutôt qu'un système, et dont cependant la portée d'avenir et i'actionsur le présent sont effectives et considérables?
Je vais essayer de le dire, en faisant la part de ce qui, dans ce grand travail d'opinion, appartient soit au principe d'autorité^ soit au principe de liberté.
9(r LA SÀINTE RUSSIE.
Le slavisnie est issu d*uu double mouveuient de réaction contre riniluenco étrangère et contre le mécanisme (les institutions existantes. Le gouvernement Ta vu naître avec indiflerence, ne le supposant pas viable; puis, quand le g<'rme est devenu fœtus, quanti le ruisseau a uieuacé de devenir torrent, il en a suivi le développement avec in^juit'lude, ('( ;i (inî parse plaCiT devant lui, nun cuiume une digm» jpQVtf le refouler, ce qui déjà n'était plus possible, niais pour imprimera son cours une direction pro> 4iij^e à servir ses vues d'agrandissement.
Cèlie évolution a donné naissance au panda^dme ofliciely dans lequel le pouvoir a cherché inutilement jus- (|u*ici à absorber le slavisme national.
On sait (|ue les Slaves répandus sur la surface de l'Europe forment, à peu de chose près, la moitié de sa population totale. Les Russes et les Polonais d'une part, les Slaves de Turquie et d Autriche, Serbes, |]o^uiaques, Albanais, Bulgares, Illyriens, Bohèmes, Lusaciens de 1 autre, — la race slave, prise dans tous ses rameaux, donne une chiffre de quatre-vingt millions
Ce sont ces quatre-vingt militons d'hommes que le panslavisme officiel aspire à rattacher à la grande souche
* La populalioa de U liussie était :
^ A ravénement d'Iran, de 6,000,000.
A ravénement de Pierre P', de 16,000,000.
A ravénement de Gatherme II, de 35,000,000.
A l'avéïiomciil de Nicolas, de 50,000,000.
Ellii est de 65,000,000 ai^ourd'hui.
russe, par une absorption successive ou immédiate. Mcolas prétend faire pour la race slave ce que Mahomet fit i)our la race arabe, — la réunir, la concentrer, et jeter ensuite ce formidable faisceau sur l'Europe.
La guerre actuelle devait conduire à ce résultat. Côuùi ^ le premier pas dans cette voie \ Une Uns en possession de Constantinople, le tzar se croyait cerlain d'amener, sans un coup de fusil russe, par la seule force do Tinsnirection locale et de son protectorat puissaiil, la proniph» incorporation, sous son sceptre, des populations sl:i\ «s
^ Les Russes sont aiijoimriiui aussi près de Const^iiiliiiuple i|ue les Turcs l'étaient jadis de Kiev, et leurs avanl-posles campent aux portes de Berlin et de Vienne. Il faut qu'ils perdent ces positions, ou que rEuro|>e se résigne à subir, lût ou tanl, un joug plus humiliant que celui qui pesa sur l'empire romain après sa chute. La guerre qui se poursuit sur les bords du Pruth et les côtes de la Crimée n'est donc pas une guerre de liasar I ni de t'anliisie, mais une guerre décisive, suprême, providentielle en quelque sorle, qu'il fallait faire et qu'il est heureux qu'on fasse.
La Russie a une idée lrès-exa<»érée de sa force, si foi-midable qu'elle soit, et les nations européennes une idée non moins exagérée de leur faiblesse relative. Celle double illusion doil cire dissipée. C esl le résullat obligé de la lulle. L orgueil de Id Russie, s'il n'était abattu, serait immensément grandi; son prestige, s'il n'était détruit, deviendrait irrésistible. Un 'mtzzo-ltTmi%^ y une solution qui balancerai! les avantages, serait pour l'Europe une défaite irréparable.
Les premiers efforts des puissances occidenta es ont prouvé que la civilisation avait compris son rôle, et qu'elle était fermement résolue à ne reniellre l'épée au fourreau qu'après avoir refoulé la barbarie dans ses déserts, qu'après l'avoir rendue impuissante.
9S LA SAINTE HUSSIË.
placées soiu» la suzeraineté de la Turquie et de l'Autriche. Maître alors d*iuie race, comptant à elle seule autant de
bras armes (juo le reste de l^Europo, il se trouvait de fait investi de la domination universelle. Ce jour-la, les sinistres prévisions d'une lnunine d'État cessaient d'être une chimère. Les nations européennes, de rivales, devenaient vassales ; elles passaient l'une après l'autre sous le joug, avant d'aller se dissoudre dans un embrasseoieut adultère. Les principes développés dans le testament, vrai ou faux, qu'on prête au tzar Pierre (voir la note J) recevaient leur application. 11 ny avait plus d'Europe; son nom était remplacé par celui de Russie.
L espoir était beau , le programme glorieux ; deux grandes épines, unies pour la première fois, Tout, espérons-le, rejeté pour toujours dans le domaine des rêves.
Telle a été l'origine et tel est le but du panslavisme ofliciel. Celle formule se résume par la centralisation du mouvement slave dans la personne du tzar et par la domination universelle, comme conséquence de la nouvelle ^ force qu'imprimerait à Tautocratie la fusion de tous les éléments slaves dansTélémenl russe.
Ln llalteur de la Russie, un Polonais (chose honteuse î), le comte Adam Guro^ski, le déclarait dès 1834: cLa Slavonie a besoin de l'unité; il lui faut une seule tête, un seul foyer, une seule tendance, une seule volonté La Providence a destiné la Russie à devenir la mère et la tutrice des Slavons. C'est par elle que se préparent de grands et salutaires événements. »
LE SUVISIE N1T»NIL
Des deux tendances du panslavisme officiel, la fusion lie race et l'idée de conquête, le slavisme national aec*^pU' la première. Pour lui, ridentilé de race est le seul fondement légitime de TÉtat, et la nationalité n existe
que lorsqu'elle est complète. La conquête ne se juslille qu'avec cette assimilation pour but. Le slavisme, dans $a formule populaire, n*est donc ni envahisseur, ni hostile aux autres peuples; il n'a pas l'esprit guerrier; l'or
iOO LA SAINTE RUSSIE.
gantsatioB imérieure des États lui semble une tâche sufR- «anlo pour l'activitc humaine. Si le tzarisme peut résoudre le probième.d^assimilation, qui est la plus haute prëoc* rupalion slavismophiles dans les deux camps, il le laissera faire; si le tzarisme ne peut laccomplir, il s*en chargera lui-même ; mais, dans Tun comme dans l'autre cas, la réalisation de T unité de race aura pour conséquence la réforme politique. Or quel caractère aura cette n'forme ? Quelle sera sa portée? Où s arrôtera-t-elle? Ici, les hésitations commencent. Les contours de cette vaste synthèse ne sont point encore assez nettement accusés pour qu'il n'existe pas beaucoup de variétés dans la manière dont elle envisage son avenir. Je me bornerai à indiquor ici la formule la plus générale, et, pour ainsi dire, la formule-type.
La cité nouvelle devra se constituer sur des principes en harmonie avec les traditions, les mœurs et les tendances slaves. L'autocratie tzarienne procède de l'idée mongole ; c est un héritage de Gengiskhan. L'administration russe relève des importations occidentales, — allema n«l es notamment. C/est un présont de Pierre P"; — ni Tune ni l'autre ne sont slaves; elles doivent disparaître. La race, la commune i!t la famille, avec un chef élu, investi de pouvoirs très-étendus, mais exercés sous le contrôle d'une représentation émanée de la commune et choisie parmi les pcrcs d»' famille, telle devra cire la triple base de la cité nouvelle. C'est, au fond, la théorie de Pestcl et de Rylé'îef. Lldée slave en est aujourd'hui au
point qu'avait atteint en 1825 Tidée révolutionnaire. Les conjurés du 14 décembre arrivèrent quarante ans iraptôt; il ne trouvèrent rien de prêt qu eux-mêmes. Les prophètes ne sont pas heureux, — dans leur pays surtout. Ceux-ci furent pendus ; mais, commo les prophètes aussi, ils ne périrent pas tout entiers. Leur esprit est resté vivant. Ryleïeff le pressentait lorsqu'il disait devant la commission d enquête : « Je savais que cette entreprise me perdrait, mais n'ai pu voir plus longtemps ma patrie sous le joug ; la semence jetée germera. »
Sur ce terrain se rencontrent le jeune Russe, travaillé par l'esprit moderne, et le vieux Moscovite, qui rêve le retour au passé, à un ordre de choses établi sur Tégalité civile^t le droit commun politique, à une sorte de démocratie patriarcale, dont Texistence ne serait qu'une résurrection.
Le tzar ne s'y est pas trompé; il a compris lo péril d uno doctrine qui, sous l'innocuité des prémisses, entraînait inévitablement de pareils effets. Cela explique les efforts considérables tentés par lui pour se mettre à la tète du mouvement slave, tout en conservant intacte dans sa personne la centralisation du pouvoir absolu créée par Pierre V\ Tâche impossiblë 1 Le principe dont le tzar est la personnification, et l'idée que le slavisme représente, sont en contradiction trop manifeste. Le slavisme implique lemancipation politique, et le tzar ne pourrait repn'scnicr cette tendance sans abdiqut^* son caractère,
sans cesser d'être Dieu, et par conséquent quelque chose.
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Fatalement hostile à Tesprit de liberté, il ne l'est pas moins à Tesprit de nationaKlé. Par le sang, VéducalioB, les instincts, n'appartient-il pas à la race détestée contre laquelle le slayisme dirige toutes ses haines et toutes ses iorces, — la race allemande? — t La famille des Romanoff, disent les Slaves libéraux dans leurs conciliabules secrets, n^a ni légitimité, ni racines; elle est d*origine allemande, et, par suite, étrangère à la Russie, j
Les Russes ont subi deux cents ans le joug îles Mongols, cent ans celui desTarlares, cent cinquante ans celui des Allemands. Depuis le*Uli||||Mlè jusqu'au tzar Nico« * las, les Allemands ont ('té tout dans le gouvernement, dans Tadministration, àêm Téducation publique, dans les ambassades, dans Varniéç et sur te trA^e, où l'élément germanique s'est assis dans la personne de Pierre lU et de ses successeurs. Les Russes sont las de ce joug; ih se croient assez grands pour se passer de nourrice. (Voir la uotcK.) Le slavisme, s'il pouvait pardonner à Nicolas d'être autocrate, ue lui pardonnerait pas d'être Afle-« mand, puisqu'il ne l'a pas pardonné à son grand tzar, à ce Pierre 1*% dont la main de bronze, dans la statue de Falconnet, sur la place d'Isaac, semble menacer encore les barbes et les kafUins moscovites. Pour (aire la* Russie . . grande, Pierre l'asservit; il la viola pour la civiliser, et prit la lumière de toutes mains pour en éclairer son crépusêule. — La Russie. — il n'y avait de son temps que la Moscovie, — fut le fruit de ce travail hàtif et terrible. Aujourd'hui le levier s*est converti en entrave. C'est ce
LA SÂIVTE Kvmfk. m
qui fokie à calomnier l'œavre et le fondateur, iiais, une fois le lorrain déblayé, h désagrégation accomplie, on
reviendra à des appréciations plus justes, et 1 on reconnaîtra que ce barbare do géaie a créé la civilisation dans
îison pays par les seuls uïoyens propres à l'y faire naître.
LE SLAHISIE LITTÉRAIRE
Ces deux formes de slavisme ne sont pas les seules; il en existe une troisième, le stevisme littéraire. €elui-ci prend sa source dans la généalogie des longues et les rapports des dinlecies. Il tend, par Fidentilé des origines et I unité des littératures, à établir la communauté des intérêts. (Test lui qui s'efforce de former, au sein de la savante Bohême, avec la piuoie des Schafarik, des llanka, des PaJaUki, un noyau paciiiq«e des éléments slaves dis-
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séminés sur )e sol tchèque. C'est lui qui, en Croatie, chante les douleurs de la race assujettie, dans les sonnets inspirés de Kollar :
c Je jeûne et je verse des larmes pendant les jours néfastes de Thistoire s1av(> , je m*enferme et je fais absti* nence le jour dr la bataille de Kossovo, de celle bataille qui détruisit l'indépendance'des Serbiens ; le jour de la bataille de Weissemberj;, où fut tu('*e la vieille liolitMiie; le jour où Kosciuszko tomba sur le champ de Naoejowîce. »
Renfermé dans le cercle des laits, étranger en apparence aux passions, négatif par système, ce slavisme cache, sous un vernis d'innocuité, une action puissante. Le même Kollar en a exprimé la pensée 'secrète par ces mots :
c Quelquefois un pâtre, du fond de sa cabane, peut agir sur les âmes d'une manière irrésistible et plus efficace qu'un chef d armée qui médite ses opérations au milieu de tson camp, i -
Il définit la cité slave un empire dont la Russie serait la tête, la Pologne le oœur, la Bohême le bras. Mais comme ce slavisme fait passer Tidée d'émancipation avant toute autre, et qu'il attend, — du moins dans Tune de ses importantes fractions, ~ son émancipation du fer du tzar, il est à la surface aussi près du panslavisme officiel que du slavisme libéral. L<^ tzarisme est le premier mot de sa doctrine, la démocratie 1e dernier.