‹ Le tzar Nicolas et la sainte RussieChapitre 15 sur 42 · FEUILLETS D'HISTOIRE · texte numérisé non relu

FEUILLETS D'HISTOIRE

Je ne ferai pas le portrait physique du tzar. On la tracé mille fois avec la plume» avee le crayon, avec le pinceau. Il a été dans toutes les mains, sous tous les yeux. Je me contenterai de dire que c'est un des plus beaux parmi les plus lieaux hommes de son empire. Son attitude est màle, sa taille droite, ses formes puissantes, son front large, sa figure sévère comme celle d*un César de marbre. Qu'on le connaisse ou non, il appelle, il commande

. raltemion. — la personnalité, l'omnipotence, lemëpm

(^l la haine di' riiomme souk marcjut'.s en signes indélébiles, sur ce visagi^ fier.

Çoiislantin ue voulait pas lin', parœque cela rend bête, Nicolas ne . poussa pas^ si loin l'horreur de 1 étude; il ne lit pas (Ir ^Tands progrès, à la vérité, parce qu'il n'avait pas le goût du travail ; il réussit pourtant à acquérir une . éducation, sinon brillante, sinon suffisante ( elle ne l est jauiais pour Thounue qui doit en gouverner d'autrès, — despotiquement surtout, — car la science est 1^^ liviii moral du pouvoir; c'est ell«M]ui montre le néant des couronnes, 1 abiine de la toute-puissance, la rapidité fugace de llieure que Dieu accorde à ceux qu'on nomme ses élus, cl qui ne sont irop souvent que ses lléauxl; Nicolas, dis-je, acquit une éducation, sinon suffisante, du moins (li>iingu(-e, grâce aux conseils de ses maîtres. MM. U. Storcb et Jkdelung, savants allemands, etDupuget de Uusanne, aux exhortations de la comtesse de Lieven, sa gouvernante, et surtout à ce sentiment inné d'orgueil qui lid^^ontratt Tintelligence comme une domination )^e\e|]^ijjLuéiue lorsqu'on est homme providentiel, autocrate , . tzar, plus que. tsar, empereur, grand juge,

demi-dieu.

NicoUs a étudié rapidement, et pour la forme, la littérature, les mathématirpies, la théologie, la politique.-ll sait a.ssez de littérature pour citer à propos les maîtres et se faire honneur de son'érudition, assez de musique

et de. peinture pour comprendre # fasciner i<'s artistes ,

LË TZAH iSiUOLÂS. , 115

assez de ma thématiques pour se st^ntir à Taise avec les homnies spédaux, assez théologie pou» jouer dans trop de ridicule son rôle de pontife laïque, assez de politique euiin pour essayer de tromper tout le monde^ — mais fias assez, pourtant, pour y parvenir. Par les laits plus loiu cités, on pourra juger de son caractère. Le tzar est né tyran, a grandi tyran, mourra tyran. L*esprit d'Attila le Hun, de Gengiskhan le Mongol, Je Surcna le^ Parthe, semble s'être incarné dans cette personnalité à demi barbare, dont la civilisation a seulement adouci les aspiTités.

En 1822, Nicolas, alors grand-duc, venait de passer une revue dans son palais de Vilna. La foule était grande pour voir sortir ce jeune prinoe, rayonnant de jeunesse et de beauté. Un ëlève de Tuniversilc, M. Adolphe Koublicki, atteint de myopie, n'ayant pas reconnu le grandduc, lorsqu^il monta en voiture, restait couvert devant lui. Nicolas se prnche à la portière, et enfonce d'un coup de poing le eliapeau du jeune homme sur ses..

\^eux, à la stupéfaction de la foule, qui, dans cet acte de violence plutôt instinctif que raisonné, put entrevoir les destinées qui ratlendaient, si le licmceau avait jamais lo temps (le devenir lion.

Il Fest devenu avec dents et griffes, et depuis vinj|f(* neuf ans il s'est fait , soît cliez lui, soit hors de chez lui , ^ la part qui convient au lion«

Dos agréments personnels presquê incomparables, Thahitude d'un pouvoir sans bornes, joint à une force d ànie

nu LE TZAa NiCOLAS.

peu commune», dont on verra bientôt des exemples, et à uoe sorte.de monomanie héréditaire, Teai conduit k 9e croire supérieur à tout ce qui existe ; cette eroyanee est, d'ailleurs, i^iUivlt'nue par T immense jservilité de sou entourage. U faut avoir été témoin de cette abjectton pour y croire. Tout pàlil devant lui, à sa seule ap* proche; tout frémit à son contact; chacun cherche à fuir, à s*effaeer : n*êtro ni vu ni i^arqué, telle est Tunique preoccupailon, et lors(|u'il ay a pas moyen d'y réussir, quand le hasard ou la force de choses vous jette sous les pas de ciH homme à rej^ard liaulain, à profil sinistre, rempli du sentiment, de la volonté et du courage de son omnipotence, on reste immobile, fasciné , Tair huuihk, le cœur palpitant; car d un signe, d'un mot, cet homme qui fait trembler, qui aime à faire trembler, et ne pardonne pas à ceux (jui ne tremblent point, peut tout prendre^ fortune, liberté, honneur, — la vie même. J'ai assisté plus d une fois à ces honteux spectacles, et j'en ai rougi pour Thumanité !

On demandait au colonel Strijowski s'il aimait Tempereur :

— Je M sais pas si cela me serait permis, répondit-t-il.

Il COITE ALEXIS ORLOFF.

Un liomme seul a pérK'tn'' profon(lt''mcnt dans TinUmilé, sinon dans l'affeeiion du tzar. Parler de l'un sans ilire un mol de l'autre, ce serait séparer Louis XI de Tris- Ion rUermile. Omar explique Slahoniet.

Nicolas a fait dû comte Orloff l'eKiksuteur de si^s œuvres hautes et basses, le confident de ses projets vi de ses pensées secrètes, et oette grâce du maître a été reconnue, de la part du sujet, par une obéissance aveugh?, presque sauvage.

On sait que le tzar Kerre, après avoir été juge, se

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plaisait à être bourreau. Il aimait a trancher des têtes,

(H porta, dit oiK goût jusqu'à couper celle de son propre fils

Un jour, qu'il se livrait à ce délassement favori, un tlos strëlitz'yqui, agenouillé dans la salle, et la téte posée sur les [loutres servant de billots, attendait respectueusement le coup mortel, impatienté de ce que le tzar passait toujours près de lui f^ans le frapper, lui dit :

— BationcJiha {[)ùro), tu m'oublies.

— Non, répondit Pierre, mais tu es trop beau pour mourir, je le fais grâce.

Ce strélitZy qui dut la vie à sa beauté, s appelait Ivan. On l'avait surnommé Ord (Vaigle). 1>*0rel on fit OrlofT. Ce fut 1 aïeul des cinq frères que le meurtre do Pierre Ul tira du néant pour les élever à la (dus éclatante faveur.

Ces cinq frères furent: — Grégoire, — Alexis, — Wladimir, — Fœdor, — et Ivan.

Grégoire et Alexis méritèrent seuls d'occuper l'atti^ntiott de riiistoire.

Tous deux obtinrent Timmortalhé de Tinfamie.

Grégoire fut l'auteur do In ré'volution de palais qui amena la mort de Pierre 111 et plaea Catherine sur le tnme. Parvenu ;i la puissance par l'éelielle du meurtre,

« Alexis Petrowitcb (1718).

* Corps d'inliinterie russe institué par Ivan IV, et qui formait ia ^arde dn tsar, f^es sirélilz s'insurgèrent a deux reprises contre Pioire, r|iii tes décima la première Toif, et les extermina h $efomlc (J705].

LE TZAU NICOLAS. Il»

son ambition fut sans bornes comme son bonlieur. Il

aspira àparlager la couronne des tzars avec son iilustn* maîtresse, refusa un mariage secret qu elle lui offrait, la bWssa par ses liauUnirs, la faliguîi par ses caprices, riiTÎla par iniidélités, perdit ses bonnes grâces, les regagna un instant pour les reperdre» fut témoin de la prodigieusi' élévation de Poieoikin, devint fou» et mourut d*un accès de rage en 1 783.

La vie d'Alexis Oi lolï est un drame en liois iu les, — qui commence par un meurtre, se poursuit par un mensonge, finit par une trahison.

Voici pour le uteurlre:

Simple soldat «nx gardes, il fut Tun des assassins de

cet iiiforluni' duc de Holsleiu-Gotlorp que le teslauicut d'Ëlisabeth n*enlevaà son obscurité allemande, que pour l'iiiilier aux procëtlêsde straiigulaliou russe *. Alexis eul, dans ce crime, la part du lion; il en sortit déliguré et tout sanglant. Les ongles acérés de sa victime avaient imprimé sur son visage, une cicatrice ineilaeable, (|ui se reproduisit avec des caractères parfaitement identiques, sur la juue de sa propre iille.

La nature servit de bourreau, elle marqua la raei».

Voici pour le mensonge :

* l'ierre ill était tibde Cbarles'Frédéi'ic. duc de HoUleiu-i«oUur|i, et d*iiae fille de Pierre Je Grand. U fut néminé grtnd-duc, et épeusa Catherine d'Aidiall-leriNl, limieiise depuis sous le nom sle Catho*

une U, 4ui le déposa et le Ut étrangler par les Orlofl', en 1762.

m LË TZAR NICOLAS.

II» Ru«8ie était en guerre avee les Turcs ; Orloff proposa uiio ex[jédition Diarittme dans 1 Archipel. Il n éUiit ni génénit ni amiral, ni rien au monde» qu'un assassin heureux, il n'avnit jamais commandé un bataillon de siège, ui uo brick de guerre. Un lui donna cependant Ja direotion nominale de la flotte, avee John Elphinstone, — un Anglais, un vrai marin, — pour second. Celui-ci battit la Ootte turque, la poursuivit dans l'anse de Tchesmé, où elle avait iniprudcmmenl cherché nn refuge, et l'y brûla tout entière le 7 juillet 1770. Elphinstone avait • gagné la^ bataille, Orloff s en attribua f honneur, et prit, dès ce moment, le surnom de ïciiesminski,

La victoiro de Tchesmé eutiin retentissement imuiense. C'était le premii'r succès naval des Russes La poésie le célébra dans- les Ters de Khéraakoff, la pein* lure avec le pinceau de Hacker, rarchileclure par le monument triomphal de Tsarkoc-Seio ^ Encore aujourd'hui, à lanniversaire de cette journée, on diante dans Téglise Saint-Nicolas, un TeDeum solennel.

Voici maintenant pour la trahison :

Une tille (le l'impératrice Elisabeth et du comte Alexis Rasoumowskiy la princesse Tarakanoff, vivait à Uome dans une obscurité qui, si complète queUe f&t, ne laissait pas le trône impérial sans inquiétude.

* liésidaoce impériale, située à vingt-quatre werslea de Pélen» . bourg, Mir la roule de Moaooa. — Tnrfcoé-Selo aignifie «îllafe du

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