‹ Le tzar Nicolas et la sainte RussieChapitre 2 sur 42 · LA MATIÈRE ET SUR L'HOMME · texte numérisé non relu

LA MATIÈRE ET SUR L'HOMME

V «*T-iL UNE NOBLESSE RUSSE?

La noblesse rosse est héréditaire et personnelie.

La noblesse héréditaire se divise en six classes : 1° noblesse octroyée par le tnr; %^ noblesse militaire; 3<> noblesse attachée au service dn gouvememênt ; 4* familles nobles étrangères naturalisées; 5** familles titrées; G'' no* blesse ancienne. * t

Cette dernière, noyau quelques grands noms qui

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4 LA SAINTE RVSSIE.

ButeUtenl enoore, compte parmi ses ancêtres les boyards

qui partageaient autrefois rautorité avec les tzars. Pubsance éteinte, elle se replie suf elle-même, yit de soiurenirs plus que d'espérances, boude les autocrates ♦ t s'isole "du trône, à qui elle reproche son entourage de parvenus et d'étrangers, A^tem^^^t (Allemands). Elle est la tête de ee qu'on nomme le vieux parti russe ; .sa capitale est Mos-. cou; elle désavoue Pétersbourg, qu'elle appelle avec dédain la fenêtre de l'étranger, le nid d'outre-mer (%a^ marskoïe gniesdo)K *

Animée d'un patriotisme ardent, cette classe est capable de tous les sacrifices» — fortune et vie comprises; — mais ee dévouement s'applique à la Russie, non au tzar.

La noblesse personnelle s acquiert par le tchine*. Tout individu adtaris dans l'une des quatorze classes dont il se compose aujourd'hui, — (il en compta seize lors de sa fondation, due à Pierre P', à qui tout, — bien et mal,— est dû en Russie); — tout homme, dis-je, investi du tchine, est, de fait, en possession de la noblesse personnelle. A la huitièmeelasse, qui, dans l'ordre civil, donne le titre d'assesseur de collège, et, dans Tordre militaire, le grade de major, la noblesse devient héréditaire. Lk)ctroi de certains ordres implique aussi la noblesse.

1 La cinquième partie de la population de Saint-Pétersbourg est mnposôe d'étrangers, et la aititié de celte ôniaîèBie partie d'AUemandf.

* Le tehine est la clasnileitleii, tur une base eonnmnie, dea fonc»

lions militaires et civiles.

Digiiizea

LA SAISIE RUSSIE, a

Ainsi se forme et s'entretient cette corporation. Quant à ses privilèges, à ses -droitSy à son influence, ils sont loin ë'avoir Pimportance qii^ leur attribue: Les boyards,

ces hommes qui, dans Topinion vulgaire, pèsent de tout le poids de letir fortune et de leur (nrédit sur les souverains, sont de l'invention des écrivains occidentaux. Ils n'habitent que les romans et les mélodrames. Point de boyards en Russie : un maître et des esclaves. Pour le tzar, le gentilhomme n'a pas une valeur autre fie le serf. C'est un préjugé de croire que* le noUe, exempt des peines corporelles^ ne peut être privé de Thonneur ni de la vie sans un jugement de ses pairs. Un gentilhomme, comme tout autre russe, peut être emprisonné, jugé par

n'importe qui, privé de tchîne et de noblesse, et soumis à la honteuse flagellation des verges. A la vérité, on ne le condamne à une peine corporelle qu'après avoir déclaré qu'il cesse, à la minute même de l'ënoneé du jugement, d'appartenir à la noblesse.

L'importance du gentilhomme ne tësolte donc nullement de son titre nobiliaire ; elle tient au rang qu'il occupe dans le service et siirtoutdans les bonnes grtices du souverain. En Russie, — suivant le mot de Paul I*', — l'homme puissant est celui à qui l'empereur parle, et sa puissance dure autant que la parole qu'il entend. Il peut bien, à la suite d'une intrigue de palais, ou en sortant d'une orgie, étrangler son naître, lorsque celui-ci est malheureux comme Pierre lU ou insensé comme Paul I'*^; mais, du vivant des tzars, et dans les conditions normales

de l'autocratie, il n'a aucune force propre ; il ne représente qu'un rouage passif de l'immense machine qu^une volonté unique met en action. Pur jouet du caprice, instrument fragile de la faveur, Tautocrate l'élève ou l'abaisse à son gré, le comble d'honneur par un sourire ou le couvre d'ignominie avec un mot. — Des serfs titrés,

• tels sont les gentilshommes russes.

Les faits cités dans la seconde partie de cet ouvrage mettront cette vérité dans tout son jour.

^ Sans défense contre les excès du pouvoir absolu, — autre que l'assassinat, qui ne sert à rien, puisqu'il ne frappe que l'homme et laisse debout le principe, — le noble est sans racines parmi le peuple, dont l'expluitalion à outrance constitue la base de son bien-être et de sa ri- -chesse. Le paysan voit dans le seigneur, dans le seigneur seul, — et avec raison, — l'ennemi direct, l'oppresseur immuable, le tyran de chaque jour, celui qu'il

exècre, qu'il maudit, qu'il pend et qu'il brûle chaque fois '*1Çiie l'occasion s'offre et que l'excès de àes maux le jette dans l'émeute * . Le tzar, au contraire, le Père, ainsi qu'il le nomme, apparaît au paysan conîme le redresseur de torts, le justicier, Gadiisar, le grand juge. C'est le dieu vivant ; vers lequel il élève la voix quand la mesure est comble, sûr d'être entendu, car la politique du dieu est d'entendre. . ... . '

* La moyenne annuelle des seigneurs tués par leurs serfs était, "avant 1848, de soixante à soixante-dix ; depuis, ce nombre a augmenté. (Voir la note A.) ^ •

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Ainsi placé entre cette double étreinte, — l'oppression d*en haut et la haine d'en bas, — le noble n*a pas un seul mouvement libre, pas une initiative de possible. S'il se tourne vers la bourgeoisie, il y rencontre une jalousie chagrine, uneanimosité sourde, mal dissimulée sous les formes banales du respect -, d'autre part^ les appétits constitutionnels, les désirs de réforme politique qu'il puise au contact de l'étranger et dans les vices de sa situation propre, ne sauraient trouver satisfaction, môme dans le vague de l'espérance. Hostile au panslavisme officiel qui tend à grandir et à fortifier l'autocratie dont il est victime, lui-même demeure antipathique au slavisrae national, qui renferme une aspiration non moins forte vers l'égalité que vers la liberté, et pour lequel son existence est un obstacle et un contre-sens. Le mouvement social se fait ainsi, sans lui, en dehors de lui, malgré lui, contre lui.

Dire que la noblesse en Russie n'est rien, qu'elle n'existe que de nom, c'est émettre une proposition qui se démontre comme un théorème d'algèbre ; car, à part la fortune et les jouissances matérialistes qui en découlent pour elle, c'est la seule classe qui n'ait point d'horizon. La bourgeoisie, la glèbe même, marchent à l'émancipation, — à une émancipation sourde ou publique, normale ou violente, — mais inévitable; — la noblesse, au contraire, s'achemine graduellement et fatalement vers une décomposition certaine. Menacée de toutes parts,"" elle est sans présent et sans avenir, condamnée à l'inaction aujourd'hui, demain à la mort.

M. Michelet, du» une publication i^^ntô, a dit que "

ces deuxpartiSy le tzar et la noblesse, sont en face, u'a-;; ^ gîMntpas, n'osant ^las^agir, se terrifiant Tim Tiuu^ comme deux araignées en observation, qui ne savent bien si elles sont amies ou ennemies, et si l'une et Tau^ tre, en se regardant, ne songent pas à se dévorer. Cette appréciation de l'éloquent écrivain est parfaitement juste, si elle s^applique à la haine qui s^ptpe le tsar de la noblesse, la noblesse du tzar; mais elle est évidemment inexaete si elle implique Texistence de deux forées qui^ se balancent et se neutralisent en se menaçant. 11 n*y a pas deux forces en Russie, il n'y en a qu'une : Tau* tocratie. La noblesse, je Tai dit déjà, n'est accidentellement ^u' un baudrier ou un {poignard. Elle représente, en face du pouvoir, moins une araignée en observation qu'une moucbe imprud^i^te, devant laquelle l'araignée perfide tend sa toile, prtte et prompte à lui sucer le sang si elle s'y laisse prendre.

Ik BOUBfiEOISIE.

La position faite à la bourgeoisie n*est en rapport ni

avec rintelUgeiK» qu'elle déploie ni avec le» richesses qu'elle possède. CTest une elssse à organiser, comme toutes les institutions libres dans ce pays; — véritable ébauche da nation, où le sculpteur n*a encore indiqué que. des formes vaguesj^|jkg^ntours indécis.

La boufgeoisiaiÉvl^ de Calberine li, la

Grande ou jplWôt^^^raA^suivani la juste expres-

sion d*oii ëmnienl pablMste, Cette princesse Timprovisa

comme elle improvisa le Code, sans aueune étude sérieuse» sansaucane pensée d'avenir, uniquement pour faire parler d'elle et s attirer les bravos philosophiques de sa camariUa berlinoise et parisienne.

Cette institution, qui, malgré le temps et en dépit du siècle, est restée à peu près ce qu elle était lors de sa formation, se compose des membres de chacune des trois classes de la guilde, qui donnent droit à commercer, les deux premières avec l'étranger, et la troisième dans rintérieur de l'empire; — des anciens nobles des provinces polonaises qui n't>nt pu foire la preuve de leur noblesse; — des habitants des villes; — des artisans appartenant aux maîtrises; — des hommes libres des provinces polonaises ; — des étrangers ayant élu domicile ; ^ enfin des ouvriers serfs inscrits sur les livres d'une

cité.

Mille restrictions oiseuses, mille liens ridicules retiennent la bourgeoisie dans un état de servage dont intelligence, éducation, fortune ni services ne sufhseat point à la relever.

Les commerçants et leurs enfanta qui ont appartenu pendant douze ans à la première classe de la guilde deviennent aptes à remplir des fonctions dans l'administration ou, dans Tarmée. Ceux de la seconde classe, dans les mêmes conditions, peuvent entrer au service militaire, mais non exercer des emplois civils. Ce n'est que dans les gouvernements très^éloignés, là où la population man-

LA SÂIJ^T£ RUSSIE. 11

que entièrement, que le bourgeois voit b abaisser devant

lui la barrière administrative.

Le bourgeois peut posséder, en ville et à la campagne,

des maisons» jardins et prairies, mais non des terres

avec paysans. Si un bien avec serfs lui est transmis par

héritage, le gouvernement s en empare en payant la va-

leur de la terre d'après la taxe établie Le bourgeois ne

peut être j)rivé de sa condition sans jugement; mais il

perd son titre s'il se parjure, s'il passe à l'ennemi^ s'il

coumiet une action déshonorante ou un délit entraînant

réfMression corporelle.

• Les archives de la criminalité établissent qu'il se commet ptus de délits dans cette classe que dans toutes les autres, et il est impossible d'expliquer cette propension malfoisante, dans une agrégation d'hommes déjà élevés à un eertain niveau social j autrement que par cette cause unique de droits très-restreints en regard de charges énormes.

On peut dire de la bourgeoisie ce que Sieyés disait du tiers état : — €11 est tout, et n'^st rim. » La bourgeoisie russe est très-riche ; mais, exclue de l'administration qui . dirige tout, et par conséquent de toutef partie eipation aux affaires, eUe n*exerGeâu<mneaction,aueune influence.

Des efforts réitérés ont été tentés pour appeler sut* cette classe la sollicitude du gouvernement. H. Léon Na-

^ Voir U Gode, tome a, cbtp. m, g45a^.

12 l ^AÏM^ UUb6iE. *

ryschkine, nature ardente, cœur ambitieux^ qui a ressuscité Ja devise^es Roha|i> — * i Prince nejmiSf comte neveudfy Ifaryschkineje suis, » s'est fait auprès du pouvoir 1 organe de ses besoins. Â deux reprises, en 1S32 et en 1845, le tzar a paru céder à l^envie de fairp quelque chose pour elle. En 1852, sur la proposition du ministre des finances, comte Cancrine, il a institué la classe des bourgeois honoraires, potchetnii ijrajedanine, comprenant la bourgeoisie honoraire héréditaire «t la bourgeoisie hotîoraire personnelle ; — la première, composée d'enfants légitimes d'un père ayant possédé la noblesse personnelle^ — la seconde, d'étudiants d'académies, investis d'un grade universitaire, d'acteurs de théâtres de premier ordre, comptant dix années de service, de savants étrangers, d'artistes, capitalistes, industriels, etc.

En 184^, il a décidé par oukase que la noblesse personnelle serait le plus souvent remplacée par la qualité de bourgeois honoraire. Mais on sent tout ce qu'une pareille déclaration a de vague et de fictif. Ce n'est pas une loi qu'on décrète, c'est une intention qu'on formule et dontFapplication n'est ni déterminée ni par conséquent obligatoire ; >— disons mieux, c'est une comédie qu'eu joue*. La bourgeoisie ne sera pas plus orj^anisée sous radministratioa.^(uelle que le servage ne sera aboli. La

' volonté du tzar, en ndinettant qu'il la nourrisse, comme le prétendent ses flatteurs, serait impuissante à réaliser

' cette émancipation, à moins qu'on ne lui supposât également l'idée de renoncer à la tendance implacable de

LA SAINTE RUSSIB. If

centralisation tzarienne» qui a été la préoccupation constante de sa politique, le Mut de sa vieJ

Le gouvernement russe est un édifice cimenté par la servitude des inteUigences «t l'énervement^ de^ conditions. C'est sur cette base qu'il repose, et il n'a que cette Hàison d'être. Chaque parcelle de liberté qu'il laisse tomber, chaque rayon de lumière qu'il laisse luire, chaque force comprimée qu'il laisse croître» est une pierre enlevée à ce monstrueux monument. '

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