‹ Le tzar Nicolas et la sainte RussieChapitre 21 sur 42 · C-esl par hasard qu'il vint au monde : son père et sa · texte numérisé non relu

C-esl par hasard qu'il vint au monde : son père et sa

mère (née Strugunoffj vivaienl séparés, d'uu consenteinent mutuel. .

En 18i2, madame de Dëmidoff, s'étant rendue à Saint- Pétersbourg, y reçut la visite de son mari, qui venait de lever un régiment (Qontre les Français. Neuf mois après» eUe mit au monde un enfant qui n'avait que le souffle, et Qu*il fallut envelopper de âanelle pour lui consjerver la ehaleur nécessaire à la vie.

L'éducati^m du prince Démidoff s'est laite en France. ' H eut pour condisciple le prrnc» €régoire Volkonsky, dont nous parlerons jilus loin, et, pour gouverneur, un prêtre janséniste, 1 abbé Brad t.

Son entrée dans fe monde eut lieu sous fes auspîeas de plusieurs institutions d'utilité publique et d'une pu* blication littéraire importante.

A dix-sept ans, il créa à Saint-Pétersbourg, sous le patronage de Pimpératrice, une maison d'édiication pour les jeunes filles pauvfes', et de travail pour les femmes inoccupéeSy — Pun des établissements modèles de la Russie^ Son père avait, en 1888, fondé à Florence; dans le quartier des Reuaï, le plus pauvre delà ville, sous le nom d'asUe SaitU-NicalaB^ uqe école primaire gratuite pour la classe indigente. M. Anatole perfectionna cet institut, en y introduisant des classes spéciales et graduées, tendant à faciliter aux' élèves, par une succession d'éludés combinées, l'exercice de la plupart des prolessions industrielles.

Eb 1836, il étaUU une fabrique* de soie dans sa villa de San Donato, près de Florenfe. Cette entreprise, conçue sur une vaste échelle, aobtint pas le succès qu'on eu devah attendre ; mais le pays profita, néaninoins, d'un essai qui jelu un millioa de francs clans la circulation. A cette occasiont le grand-duc de Toscane octroya à M. Démidoff le titre de comte, transformé plus tard en celui de prince. tzar n'a reconnu ni luu ni l'autre.

^ S'assoeiant, en 1-837, des hommes de spécialités diverses, mais d'un mérite reconnu, MM. de Sainson, Huot, LéveiUé, Rousseau, de Nordmann, du Ponceau, Raflet, il [Kircourul !<' littoral de la mer Noire, la Crimée et Vih de Taman* Ine commission de recherches, sous la direc- ItOn de H. F. Leplay, explorait, en même temps,* les gisc* mcnts considérables de charbon de terre existant entre le Bon et le Doneta, dans la Russie méridionale*

Les résultats de cette double expédition furent consi- . . gnésdans un ouvrage publié en 1841, à Paris, sous ce titre : Voyage dans la Bussie méridiùmde et là Crimée, par la Hongrie, la Valachie et la Moldavie ^

Cette œuvre, ' très- sérieuse, très-savante , très-erthodoxo, officielle d'ailleurs, et dédiée à l'empereur, sein- . blait, dés le «début, devoir assurer au prince Uémidoff une place distingnée dans les bbnnes grâces du midtre. Il n'en fut rien. L'ouvrage avait été exécuté avec des moyens françab, il était écrit dans: notre langue, publié en

' 4 volâmes ix^Br et un atlu de plandiei .

France , et portait mms français à son frontispice. C'était un vice d'origine indestructible. La publication lut tolérée plutôt qu'agréée, et l'auteur n'obtint aucun des encouragements auxquels ses travaux et ses. sacrifices lui donnaient droit S '

Nicolas n'a pu pardonner deux choses au prince Demi» dolf, — sou éducation occidentale, — et sa retraite du * servicé. — En Russie, celur qui ne sèrt pas n'existe pas; il n'appartient point à TEtat; c'est une branche morte de l'arbre social.

Cette rancune s'est manifestée depuis quinze ans, sous les formes les plus variées, mais toujours d'une façon cruelle. L'oppression eommença lors du mariage du prince Démidoff. Accusé, sur la foi d'un agent diplomatique, le ministre de Russie à Rome, d'avoir^ pour lever les difficultés provenant de la différence des cultes, contracté deux engagements s^blables, ^vers les- Églises grecque et catholique, touchant la religion «des enfants qui pourraient naitrei de son union,, il dut, par ordre suprême, se rendre àû coeur de rbiver, à Saint-^Pétersr bourg, pour s'y justilier, et, bien que cette justification ' fût tout à fait eoQcl^ante, on le traita moins en accusé qu*on réhabilite qu'en coupable qu'on gracie, c Peu s'en laut, écrivait M. Démidoff pendant ce voyage, que les bonnes femmes ne se sigiient sur mon passage, me rroyaul quehjue peu excommunié. »

* Les frais iTexploratioii, d'impression el d« pablicsiion s'élevôrent k cinq cent mille frsncSt

* Ni la bienveillasoeâe rîmpënitriee S m celle du grand-

dac héritier (Alexandre Mkolaïéviich), ne purent soustraire 4e< prince Démidtiff aur effets des préventions supr(}ines. l/iinpéralrlee , — cpioique souveraine d'une partie du globe, — est restée femme^ur le trône. Elle en a les touchants instincts et les charmantes délicatesses. Quant au césarévilcl), il est l'ami de tout le monde, parce que le moment apprache où il auï^ besoin de tout le monde ; il cherciie ses points d dp(>ui dans l<ius les partis, ' — les séides, ^ — les boudeurs, — les libéraux mêmes, — et, — disons-le en passant,' — il n*en- trouve nulle part. Les seides n'y croient pas, — les boudeurs n'y tiennent pas, les libérant n'en veulent pas. Son frère, le jeune et ambitieux Constantin, convient mieux aux deux premiers partis, et le troisièiue ne reconnaît pour prétendant que la révolutiofi.

L'intervention de ces illustres personnages lut sans effet, parce qu'elle est sans force.

La mauvais(î santf de M. Démidoff lui l'ait une loi de vivre dans un climat tempéré. Tous les médecins, — ceux mêmes du tzar, — ont reconnu cette nécessité organique; le maître, seul, n'a pas voulu en tenir compti'. Dans l'espace de quinze an», le prince Démidoff a fait vingt voyages à Pétersbourg. En vain a-t-il invoqué la

* Charlotte-Louise, fille aînée de Prédéric-GuiUaimie, roi de Prusse, mariée i Nicolas le i5 juillet 1817, aprèi» avoir embrassa la re%ien

grecmie, sous le nom (i'Alexanilra Féoilorowna.

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loi coBimuiie qui limita d'abord à,einqaûSy puis à doux, la dorée-dù s^our des Russes à Tetranger , le bénéfice

lui en a été dénié. On a créé pour lui, saus oukase, par caprice, une lëgi|laiion exce(vâonnelle, Testriétive, — et sa vie s'est usée et s'use encore dans cette lutte houiicide.

Le prinee DéoMdoff est doué d'une activité prodigieuse; c'est un samowar en pleine ébullition^ suivant l'expression d un iiumme d'esprit de la haute police \ Cette faculté est aussi rare q%e précieuse, en Russie, oii les matériaux abondent, mais où les hommes manquent. On pouvait l'utiliser pour les affaires, on Ta annulé par le dr'dain.

L'indifférence à son égard fut si grande, le mauvais vouloir si évident, qu'il dut résigner * ses fonetions* de gentilhomme de la chainbre, et quitter le service, pour ne pas s'immobiliser xlans un poste incompatible avec son

àf^'e, sa condition sociale, les us et coutumes de Tavancemeni.

Écarté des affaires, M. Démidoff songea, uii moment, ù illustrer sa vie par la libération des serfs ^de ses domaines. C'était un grand exemple à donner. Il en possède, en in- (livision avec son noveu, plus de vingt mille, répartis sur les deux versants de TOurat, à NijnérTaguilsk, dans le gouvernement de Perm

* Le conseiller de Saglinsky, chef de la ^ êeH&im ot agent intime du oomle Orioff. On a tanoomié ce sinittre peraoonage la ehautitt, parée qne sa présence dénote toujonrt quel^ malheur.

* Nijné-Taguilak est m TériUble petit Étol, où Ton rencontre, in-

t50 U TZAR NICOLAS. *

Il s'adresi>a à l'homme officiel qui, le premier eo Russie, «avait prononcé le mol d'émancipation, — le c<mUe KissrIeH. Ou lui irpoiulit que le moment n'éUiit pas venu. L'étude approfondie de la' question ne tarda pas, du resXo, à en déiiiuntrer à M. Démidofl les graves |)éxils financiers. Depuis quinie ans, l'industrie russe a pris un tel essor^ que les ouvriers libres sont fort recherchés et relribui'À largement. Ce dernier devait donc s'atlandre à voir ses paysans, après leur émancipation, abandonner en masse s(»s usines, ou se résigner d'avanee à la fixation d'un tarif imposé par eux, — le servage étant Tunique frein qui obfige i'ouvrier à se contenter de la paye réglementaire.

^ La propriété industrielle ne saurait être préservée d*une très-sérieuse perturbation dans ses intérêts que par une mesure de libére^im génémle; qui laisse subsister ou rétablisse bientôt Téquilibre, momentanément interrompu, dans les conditions du travail. Or une pareille mesure ne peut émaner que du pouvoir, auquel rémonte directement la resp(»nsabilité du maintien de l'institution païenne du servage. Tant qu'il né se sera pas montré plus chrêtietit le gouvernement rus^e ne pourra, sans anachronisme, se proclamer aiihodoxe,

ilt'pondamiiipnl dp nombreuse*; usiner, desliiiLTs à ri'laliorntinn des métaux, des villes llorissantes, <ies hôpitaux et de vastes élil)lisserocntud'iiislruciioii ptAïUque. Celte propriété occupe une éteodue moyenne de Irenile à quarante lieuet de Fhuice, Un y eiploil^ des minet d'or, de platine^ de cuivre, de fer ét demalaehile.

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LE TKAR NIGOIAS, ' 151

Ces obstades semUérent, au prinee DémidofT, des raisons suffisantes pour renoBcer è ses teutatiVes humani* taices. il rentra dans hd silence de son inaction foreée, y resta jusqu'à la guerre aduélle.

Dés Torigine de la querelle orientale, M. Démidoff mit à la dispositaonde l'esipereur Nicolas sa personne et ses biens.

« De graves événements, écrivit-il au tzar, semblent se préparer pour Vannée qui commence aujourd'hui (1854).

Votre Majesté aura peut-être bientôt besoin de tous ses onfants. le dépose à ses pieds Tâme, le corps et la for^

tune, trop beureux si eHe daigne utiliser mes faibles services I

« Que l'empereur «it confiance dans le dévooement du Uls d'un homme qui, en 1812, armait^ses paysans contre Tennemi commun, er s'édriait — ce quç je répète après lui, — le cœur plein d'une même ouiotioiL: — « C'est «m 4on nom, ^igneor, que nous vâincrans •

Ces offres furent officiellement agréées, et M. Démidoff partit pour la Russie, où il put se convaincre que le premier sourire du maître ne s'adressait point à l'homme.

Le prince Démidoff en est revenu, diminué dans sa fortune par une donation considérable, dont on lui a évité, — assore-tH)n, — jusqu'à la peine de fixer le

* Dtni catte «ytation, foile de mémoire, tons le« termes ne sont peut-être pis «tricteraent reproduit», maia le sens liuéitl cM scrupuleusement miintenu.

chiffre, ei sans avoir rieo gagné du côlé de Tambilion qu'an ou âmx degrés dans le tchine, — stérile dé-

doiumagement d un énorine sacrifice^ — mais emportant du moins la consolante certitude qu'il aurait pu être ruiné plus complélement; car, comme tout, en Kussie, appartient au tsar, ses sujets, loin de se plaindre de ce qu'il prend, ne doivent que s'applaudir de ce qu'il laisse. . .

Le prince Démidoff possédait les éléments d'une carrière brillante, — un seul excepté, la faveur, — cette faveur, but et mobile de toute action, et sans laquelle le talent, la science, le mérite, la bonne volonté, le patriotisme, la fortuneméme, sont, en Russie, trésors perdus, lettres mortes. L'absence de cette condKtoa a annulé, pour lui, 'tous les privilèges, dont une position exceptionnelle devait lemettrt? eu possession Elle Ta cloué à son [)o\ni de départ. Il a vu arriver au but ses émules, ^^aux, ses inférieurs, sans pouvoir, nouvel Épipliane, franchir le cercle de Popilius où étouffait sa destinée...

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